CHAPITRE VII
Deux manières d'iiller au nord. — Traversée de la Tome. — Montée de Muunio — Une station de biiteaux. — Fal)rication du goudion. — Fourmi-. — Muoniovaara. — Le Palojoki. — Pluie d'orafje. — Fermes solitaires. — Pèi-lieurs. — Une maison de refuge. — Descente vers la mer Arctique.
On lient (le Pajala continuer le voyage vers le nord de deux manières : en i-emontant la Torne, ou en traversant l'étroite bande de terre vis-à-vis de Pajala en remontant la rivière Muonio. — La première est le déversoir du lac Torne, nappe d'eau considérable, à 1308 pieds au-dessus de la mer; son extrémité supérieure est à 08° 25' nord, presque sur une ligne parallèle avec le fiord Ofoten et les îles Lofoden en Norvège. On trouve sur ses bords les hameaux de Vittangi et de lukkasjârvi, rendez-vous favori des Lapons.
La Muonio est décidément la meilleure route en ce qu'elle court à travers une plus grande étendtie de pays; elle sort du lac Kilpisjârvi. dont les bords septentrionaux sont à quelques milles au-dessus du 69° latitude et forment une partie de la frontière entre la Russie et la Finlande suédoise. La contrée, pendant vingt milles à l'ouest de Pajala, est assez abondamment habitée, spécialement sur les bords de la rivière Tiïrendô.
La seule manière de voyager en été est par eau. Il y a des stations
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régulières de bateaux (jui fournissent le logement et la nourriture. Le tarif, l'égié parla loi, est d'uiie krona par pci'soiiiic pour chaque mille suédois, avec un petit supplément pour l'usure du bateau.
Le voyage sur la Muouio est très émouvant; les rapides succèdent aux rapides et l'on n'évite le danger que grâce à l'étonnante dextérité des bateliers. On n'éprouve point de fatigue; car, pendant une montée d'à pou près 300 milles, on ne marche que de loin en loin et seulement jxiur éviter les plus mauvaises parties de la rivière. Vers la tin de juin ce cours d'eau est très gonflé. La rapidité de l'eau était fort belle à. voir : les ondes furieuses remplissaient la forêt du bruit de leurs mugissements.
Le dernier jour de juin, une heure et demie avant minuit, nous traversâmes la Torne. .le suivais le batelier (jiu portait mon bagage, et, après une heure de marche, j'arrivai à Kieksisvaara, la première station de bateaux située au sommet d'une colline d'où l'on a une vue superbe sur le pays et qui domine la rivière Aluonio. Tout le monde dormait; il était minuit; le soleil devenu de plus en plus pâle ne jetait qu'une lumière douce et voilée sur le paysage et une rosée épaisse tombait; les hirondelles étaient rentrées dans leurs nids, le coucou se taisait, et l'on n'entendait pas les moineaux. La nature semblait se reposer au milieu de l'éclat du jour.
Les collines, couvertes jusqu'à leur cime de sombres sapins, contrastaient avec le vert des nouvelles feuilles des bouleaux dont les troncs blancs, vus à distance, ressemblaient à des pilastres d'argent.
Soudain, une porte s'ouvrit et donna passage à une jeune fille qui regarda le soleil, comme pour lui demander l'heure. Ses yeux étaient aussi bleus que le ciel et son teint rosé; elle allait nu-pieds et nu-tête; ses cheveux jaunes, tombant négligemment sur ses épaules et dépassant sa taille, semblaient avoir été trempés dans les rayons du soleil de minuit; ses pieds demeuraient sur l'herbe verte, qui les faisait paraître doublement blancs. En m'apercevant, elle tressaillit, ne s'attendant pas à rencontrer un étranger; elle allait se retirer, lorsque la voix de .losefssohn la rassura dans sa propre langue. Elle s'arrêta, me regarda et dit : — Etranger, ètes-vons venu pour voir le soleil de mii^iil? Maintenant le soleil brille j(uu' et nuit. Mais, dans notre pays, l'été est
LES RAPIDP:s de la MUONIO 77
court; il nous Inisse à iieiiie le temps de reiilrei' nos réooltes. Nos hivers sont longs et souvent tempétueux.
De cette fille, mes yeux se dirigèrent vers le soleil. Aussitôt après minuit, je remarquai un changement; l'incandescence grandit rapidement jusqu'au rouge foncé. Ses rayons doraient la forêt et les collines; la nature sembla se réveiller; l'astre devint giaduellement plus brillant et enfin il atteignit un degré d'éblouissement tel que je ne pus le regarder davantage.
Trois bateliers devaient nous faire remonter la rivière. L'un d'eux s'empara du petit portemanteau contenant mon bagage, et nous parlimes. Bientôt nous nous trouvâmes sur les rives de la Muonio et nous pûmes entendre le fracas des rapides ; mais la brume qui s'élevait audessus de l'eau nous empêcha de rien voir. Il était alors une heure trente minutes du matin; le thermomètre marquait 51°; il avait baissé de 6° depuis dix heures trente minutes du soir.
Notre bateau se com|)osait de quatre planches, peu épaisses ; sa longueur était de vingt-sept pieds et sa profondeur d'un pied neuf pouces; sa partie la plus large, depuis l'avant, avait deux pieds onze pouces, et la quille deux pouces et demi de large. Cette forme est la meilleure pour lutter contre la turbulence des courants et les rapides ; ces bateaux n'ont que peu de tirant d'eau et sont très légers; la quille est forte, et protège le fond quand on est au milieu des rochers; de solides membrures défendent les côtés. Chaque batelier aune perche de dix à douze pieds (le long, d'inie grande flexibilité uiue à une grande force; ils ne se servent ni de rames ni de gouvernail. Mon chef batelier, Hendricks Wilh, était à l'avant et les deux autres prirent place à l'arrière. Nous fûmes bientôt eu face d'un rapide où l'eau se précipitait avec violence entre des blocs, et je pus juger de l'adresse et de la vigueur qu'exige cette navigation. Au lieu de mettre les perches le long du bateau, on les passe dessous et souvent elles sont courbées par son jtdids; Hendricks et les deux autres bateliers ne tardèrent pas ;ï être en j)leine transpiratidii. Il faut étudier ces courants afin de savoir commeut se diriger.
En avançant, nous mettions en fuite des troupes de canards. Quand le courant n'était pas très rapide, nous montions vivement. La rivière est profonde et ses eaux sont si claires que nous pouvions voir les rochers et les cailloux (lui en fornn'nt le huid.
Après un trajet ûe quatre heures, nous atteignîmes Kolare, ayant fait environ trois milles suédois i. Lorsque nous approchâmes de la station, le silence absolu qui régnait partout nous api)ril que chacun dormait; cependant, notre arrivée donna le signal du lever à toute la famille.
La nourriture, dans ces parages, est de la sorte la i)lus simple et consiste en morceaux de mouton séché, aussi dur que du cuir, de la viande de renne fumée, du beurre, du fi-omage, du lait, du pain, et quelquefois du poisson. Le café serait très lion si on ne le gâtait pas souvent en y mettant du sel pour lui doinier de la saveur.
Dans la chambre du voyageur est fixé au nuu' un tarif pour chaque article fourni, de telle sorte que l'on no peut commettre de tromperie; mais, naturellement, quand vient un riche étranger, on s'efforce d'améliorer le menu — ainsi on fait le café plus fort — et, pour de telles attentions, on attend un petit surcroît, qui est toujours donné. Je n'eus à payer qu'une augmentation de soixante ore pour mon déjeuner.
Auprès de la maison, deux bateaux étaient en construction. Ces stations batelières sont très commodes; elles permettent, lorsque l'on est pressé, de voyager très vite; partout le voyageur trouve des hommes frais, et généralement il n'a que peu de temps à attendre; on peut facilement accomplir neuf milles suédois en vingt-quatre heures.
Mes nouveaux bateliers étaient frères et leur aspect singulier. Leurs cheveux, blonds et frisés, tombaient sur leur col en une telle épaisseur, qu'ils se servaieni d'un peigne en métal, semblable à ceux employés autrefois pour carder la laine.
Entre les stations de Huaki et de Kilangi, la distance est de plus de quatre milles suédois, et la montée exigeait au moins dix heures. Nous ne cessions de rencontrer des rapides, et souvent je m'attendais à ce t[\\o nous fussions repoussés par la force de l'eau et lancés contre des rochers ou des blocs gigantesques; les perches de mes bateliers ployaient fortement sous la pression, mais jamais elles n'échappaient de leurs mains. Par moments, il nous fallait passer entre des rochers où l'espace pei'mettait à peine de se glisser, et, d'autres fois, nous étions renvoyés contre les blocs par la violence des eaux. Les accidents sont rnres; mais, quand ils arrivent, c'est presque toujours dans la descente,
li Un iiiillo Riu'ilois vaut fi.Oi- milles iiiiiikiis. Le inille anglais est de t,7G0 yards = 1,609 m. 3.149.