‹ Le pays du soleil de minuitChapitre 24 sur 147 · UNE STATION DE BATEAUX · texte numérisé non relu

UNE STATION DE BATEAUX

où la iiavignlioii csl plus dangereuse que ilaus la montée. Quand nous rencontrions de longs et dangereux rapides, nous allions sur le bord; deux bateliers tiraient le bateau avec une corde pendant que le troisième, resté dans l'embarcation, la dirigeait tout près de terre.

La descente des rapides, k cette époque de l'année, quand la neige fond, est pleine d'émotions et d'excitations; des radeaux de bois de charpente et des bateaux suivent le courant, et seraient certainement détruits sans l'habileté et l'audace des nautonniers.

La rivière ne présente pas l'aspect pittoresque de la Torne sous Pajala. Les rives sont plutôt plates qu'élevées; mais ici l'eau est si claire, qu'elle ressemble à une feuille de verre.

Qu'elle était belle l'heure de minuit! Combien le soleil se montrait rouge et splendide! La nature semblait endormie au milieu de l'éclat du jour; des gouttes cristallines de rosée reluisaient comme des pierres précieuses sur les brins d'herbe, sur les pétales des tleurs sauvages et les feuilles des bouleaux.

Vers deux heures, les hirondelles sortirent des nids qu'elles avaient construits sur les différents corps de logis de la ferme. De quelle distance énorme étaient-elles venues pour jouir du printemps de cette région lointaine? Je ne m'étonne pas qu'elles aiment cet été si beau mais si court, ni cju'elles viennent d'année en année au pays du soleil de minuit!

Les gens qui n'ont vu que des rivières bourbeuses ne peuvent s'imaginer la beauté de celles de la Scandinavie. La limpidité de l'eau vous altère et souvent il m'est arrivé de ne pouvoir résister à la tentation d'y goûter.

Nous avions franchi plusieurs milles sans voir de maison; parfois un peu de fumée au milieu des arbres nous indiquait une goudronniére. J'étais attristé devoir les ravages des feux dévastateurs; d'immenses étendues de bois n'existaient plus.

En nous arrêtant pour la nuit, j'entrai dans une maison où le fermier et sa femme étaient au lit. Lorsque je les eus réveillés, la femme leva la tête et dit : « Que demandez-vous, étranger? » Je répondis ; <( Nous désirons dormir ici. — Soyez le bienvenu, » fut la réponse. La bonne femme sortit de son lit, mit ses bas et ses souliers, passa dans la chambre voisine où elle prépara un lit ; puis elle sortit d'un

gniïle-iii.'inger une ,'ini]i|p i)rovision de lail, pain, beurre, fromage el de vianilc de renne fumée et me dit : » Mangez, si vous avez faim; buvez, si vous avez soif, et mettez-vous au Ht; » jiuis elle me souhaita une b(iniie nuit et rentra dans sa ehambre.

On connaît deux variétés de sapin rouge : le jj///t/s ,si//restris, et un autre avec de courtes aiguilles, le pinus fr/etti/. Le sapin ici est excessivement riclie en matières résineuses. On se sert des racines d'arbres qui ont élé abattus, et ainsi le bois de charpente a été détruit; de là vient fjue les foréis brûlées ne soid pas entièrement sans valeur. Souvent ces racines demeurent des aimées dans la terre, puis on les en extrait et on les fend en morceaux de taille moyenne pendant l'hiver ou le prinlem|)s; elles sont d'un rouge foncé, excessivement dures et si riclies en résine, que, (piand on les brûle sur un foyer ouvert, le goudron exsude. On le préjiare de la manière suivante : on choisit un endroit favorable à la manutention, sur la déclivilé d'une colline ou entre deux coteaux descendant doucement en talus l'un vers l'autre. On creuse un trou mi nii laviii de trois à cinij pieds de diamètre; sur le s(jl, on pose tout [)rés l'une de l'autre deux traverses inclinant graduellement vers le centre, de façon que le goudron i)uisse couler; sur ces traverses ou rails, on place une couche d'écorce de [bouleau que l'un cduvre de pinsicui-s pouces de terre argileuse, le tout ayant l'apparence d'un bassin ipii varie de vingt à trente pieds de diamètre. Les pièces de buis dont on extrait le goudron sont empilées avec soin et rapprochées; lors(]ue le tout est complet, la masse entière ressemble un peu à une ruche. On met alors le l'eu aux racines, et, comme il est éloutïé, elles brûlent lentement pendant plusieurs jours, le goudi'on lond)aul gdulle à goullc dans le bassin et s'écoulant par le trou dans un chéneau placé de manière à le recevoir. Quand, par hasard, les barils sont insuffisants, on conserve pendant un cerlain tenqts le gouilron dans des fosses.

On le fait descendre par le ilotlage siu' la rivière, d'une façon singulière. On attache deux rangs de barils au-dessus et au-dessous de longues |>erches, el ci'lle sorte de radeau, (pie l'on conlie an couranl, atteint sûrement sa deslinalion. Ue grandes quantités de goudron descendent ainsi les rivières du Nord. Dans certaines années, la Suède en exporte plus de cent mille barils.

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].ES FOriiMlS SCANDINAVES 83

Dans; mes courses en forêt, j'ai rencontré souvent plusieurs espèces lie IVniiniis, et parmi elles la formica rufa^ appelée en suédois stackmi/ra, commune même aussi loin au nord. Un sentier bien battu condiiil aux fourmilières, lesquelles ont enviiou deux pieds et demi de haut, coustniili's avec de petits morceaux de bois. Les fourmis venaient en firand nombre de toutes les directions, chacune portant sa brindille (|u"ellc dé[)osait sur le monticule. Quand elles gravissaient la montée, les brindilles do bois cédaient sous elles, mais jamais elles ne quittaient leur t.iclie sans l'avoir accomplie. Quand je démolissais leur fourmilién', j'arrivais à une profondeur d'un pied avant de les trouver. Beaucoup emportaient des œufs, et, si je plaçais un bâton devant elles, elles se levaient sur leurs pattes de derrière et le saisissaient, montrant ainsi leur bravoure.

A douze milles et demi de Pajala , nous arrivâmes aux ra[)ideâ de Muoniokoski, auprès dcsipirls un niiséralde liameau, appelé Muonionalusla. possède nue cliapeUe oii l'on ne cèlèlire le service divin qu'à certains dimanches désignés à l'avance. Ici, mes bateliers quittèrent la rivière, el a[)rès une marche de quatre milles sur un terrain très marécageux, couvert de pins et de sapins, nous nous trouvâmes tout à coup devant une belle ferme. Au-dessus de la porte on lisait ces mots :

KUNGL POST STATION.

C'était Muoniovaara. .b' fus reçu de la façon la plus cordiale par Ilerr Forsslrom, lecjuel était Suédois, el par sa femme. Deux aimables, moilesles et timides jeunes filles, portant les noms suédois de Hilda et de Hedda, et trois fils, Gustave, Jean et Oscar, composaient la famille de ce conforlalde foyer septentrional.

La fermi' dominail la Muouio, qui était ici large comme un lac; les prairies s'étendaient jusqu'au liord de l'eau. Auprès de la maison, un anlin potager dans le({uelles pois avaient environ deux pouces de croissance, avec des carottes, des pommes de terre et de l'oi'ge déjà avancée; mais les pâturages et la fabrication du beurre étaient l'industrie principale ; car, dans celte région, la récolte du grain est incertaine, et c'est à i»eine si les fermiers en sèment assez pour leurs besoins, préférant acheter leur farine.

De l'autre côté, en Finlande, se trouve Muonidniska . ipn a une église'.

et qui est la résidence (riiii ecclésiastique. Là, comme en Suède el en Norvège, le peuple est lulliéiien, et depuis l'acquisilion de celte province par la Russie les elïurts du gouvernement n'ont pas réussi à détourner les Finlandais de leur croyance proteslante pour les amener à l'Église grec(iue.

Herr F... était maître de poste ; la malle apporlail les lettres et les journaux deux, l'ois par nu)is. Leur seule société était le pasteur et le lânsman de Muonioniska, car les l'ernuers n'ont }ias assez d'éducation pour pouvoir vivifier leur solitude; pour toute récréation, ils n'ont qu'eux-mêmes et les journaux.

La ferme était fort bonne et les (|iunze vaches laitières ijue j'y ai vues sont, sans contredit, les plus belles (\n nord de la Scandinavie; la laiterie méritait d'être visitée et un grand troupeau de rennes paissait sur les montagnes. Les jeunes filles, très liabiles dans l'ait dn tissage, confectionnaient les vêtements de la famille, llerr F... avait en pins un magasin, en tout semblalile à ceux des petits pays dans lesquels les gens du peuple trouvent les choses dont ils ont besoin; il était largement achalandé pend.iiil riiiver parles L;qi(ins, ipie, cependant, on ne voit pas sur les roules dur.inl l'été.

La maison pourvoyait aux besoins des voyageurs, el, en considérant la distance que les articles avaient à parcourir pour y arriver, les prix étaient fort modiques. L'ecclésiasti(pie fui invité à venir partager notre bonne chère, et je m'amusai beaucou|> à voir l'Iiole el le bon pasteur fumer d'énormes iiijies. toni en sirotani leui's grogs. En cet endroit éloigné de la mer, à plusieurs milles du 68" N., tonI (ihjel de luxe doit être transporté en hiver depuis le golfe de Bothnie.

La Muonio,à partir de Muoniovaara, vers le nord, [irend une direction plus occidentale; la population devient plus rare; on parcourt de vastes espaces sans voir une maison. L'ascension de la rivière est laborieuse, car le couiant n'est sonvent (|n'nne succession de rapides, (hml le plus formidable est le Kelokortje, sur le(piel il fini tirer le lialean. Lue rnde besogne de quatorze heures nous amena au Palojoki (yo/v, en finnois, rivière); les bateliers étaient épuisés; nous avions franchi vingt rapides et la chaleur avait été excessive, le mercure s'étant élevé de 77° à 82°, et à six heures dn soii' il manpiail encore 70° an soleil, à sept heures, 68, et à neuf lienics Irenle minutes Gi°. Le li,iini';iii de Palojoensa, ou

LA PALOJOKl 83

P.'ildjoki, composé do huit ou dix fermes espacées, esl silné à l'emboucliiire de la rivière; les habilaiils semblent provenir d'un croisement de Finnois et de Lapons. L'herbe qu'ils peuvent récoller est à peine suffisanle pour leiu's bestiaux, qu'il l'aul nourrir avec du lichen et du foin; l'orge et les pommes de ferre croissent encoit", quoi(pi(' la lalitiide soit au-dessus du 68° nord; mais leur récolte est incertaine à cause des gelées qui arrivent souvent on août. Les habitants possèdent des troupeaux de rennes, pâturant eu ce moment sur les montagnes. Une cliamlire, dans une des fermes, servait d'école; un instituteur vient prendre ici sa résidence pendant la durée de son service. La station se trouvait dan.s une des meilleures fermes.

De Palojoensa on peut prendre deux voies pour aller au nord; l'une, en continuant la montée de la Muonio, célèbre par la beauté de sa [lartie supérieure jusqu'au lac Kilpisjârvi; l'autre, en s'arrètant à Karesuando, à cpiatre milles suédois plus haut, et de là en suivant la voie de terre jusipi'au village la|ion deKautokeino. Je me serais décidé pour celle-ci comme étant la i)his dii'octe si je n'avais appi'is par des villa- .geois, qui avaient été pêcher dans les lacs de l'intérieur, qu'il yen avait une bien meilleure, presque entièrement par eau, et remontant la Palojoki. Tous furent d'avis que je devais prèféroi' cette dernière.

La Palojoki, l'un des aftluents de la Muonio, est une petite rivière qui coule au nord, et a dans son cours un grand nondire de ivqiides. Les bateaux dont on se sert [)our sa navigation sont plus petits que ceux de la Muonio, mais construits d'après le même principe, avec quatre planches solidement jointes et une lourde quille pour résister aux coups qu'ils reçoivent. On a besoin de deux bateliers, et l'on ne peut prendre que doux passagers. Cette route avait pour moi un grand avantage, celui de n'avoir jamais été fréquentée par aucun Suédois ou Norvégien, ainsi que je l'appris de Herr F... lors de mon retour à Muoniovaara l'hiver suivant , 1872-1873. Mes bateliers étaient favorisés des noms de Jean-MaUiias Bass et de Eric-Gustave Laïgula, ou quelque cbose d'approchant.

La rivière était basse par suite d'une longue sécheresse. Lorsque j'arrivai sur ses rives et que je vis les blocs dans le courant et le peu de profondeur de l'eau, je m'imaginai que nous ne pourrions jamais la remonter, malgré la grande habileté des bateliers de la Muonio. Notre

bateau, cependant, lui à la hauteur de l'occasion; il bondissait do roc en roc comme un bouchon de liège ou une balle de caoutchouc; nous réussîmes à franchir le premier rapide, et, pcndanl un certain temps, nous voguâmes en eau profonde. Nous avions gravi une courte distance quand nous entendîmes une clochette résonner dans le bois, et au bout d'un instant apparurent douze rennes courant vers la rivière et qui s'arrêtèrent pour nous regarder. Ils avaient reconiui la voix do leur maître et semblaieid heureux de le voir: quelques-uns entrèi-ent dans l'eau pour le joindre. Ce furent les premiers rennes que je rencontrai. Leur propriétaire m'apprit qu'ils valaient vingt-sept kronors chacun.

Le rivage était bordé de forêts de sapins et de bouleaux. Le bruit de l'eau bondissant sur les rapides me ravissait. Quoique si loin au nord, on entendait le coucou ; des bandes de canards s'envolaient à notre approche, et quelquefois une oie sauvage s'enfuyait et quittait ses petits. De temps en temps nous passions devant des nids bizarres, construits sur des arbres, variant de dix-huit à vingt-quatre pouces de longueur, sur huit à douze de diamètre, les uns creusés dans les arbres, avec le faite et le fond couverts d'écorce, elles autres entièrement en écorcc. Ces nids devaieid servir à attirer de certaines espèces d'oiseaux aipiatiques qui déposaient leurs œufs dans le creux des arbres; au centre, on avait percé un trou assez large pour qu'un homme pût y fourrer la main et en retirer les œufs. Quelques-uns de ces oiseaux déposaient une vingtaine d'œufs et plus, dont s'emparait le i)ropriètaire de ces nids. Ces sortes de maisons d'oiseaux étaient le seul signe de voisinage humain que nous aperçûmes. Un peu plus loin, la rivière s'élargit et est bordée de jirairies (pii fournissent beaucoup de foiu. Les forêts étaient lapissces de mousse de renne, d'un blanc verdàlre, la plus belle (pie j'aie vue dans mes voyages en Scandinavie.

Le o juillet fut la journée la plus chaude que j'eusse en«)re passée ici; la température, à sept heures du matin, marquait 67° à l'ombre et 109° au soleil: à neuf heures du malin, 72° à l'ondire; entre midi el une heure, 82° et 1 18° au soleil. Une pluie d'orage ipii suivit ne rafraichil p;is l'atmosphère : à trois heures trente miiades, nous avions 82° : à (|iiahe heures trente minutes, 70°, cà six heures, 78° h l'ondire et 98° au S(jleil. A l'un des rapides, où les hommes durent hisser le bateau avec une corde, je gravis le bord sableux et abrupt d'environ ipiaire-vingts à cent

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