FEMMES SOLITAIRES
pieds de haut, afin d'observer lepays. C'était une région immense, légèrement ondulée, entièrement couverte de lichens, qui auraient pu fournir de la provende à des troupeaux de rennes ; de petits bouleaux noueux se montraient de distance en distance, ainsi que des sapins solitaires. On apercevait des plaques de neige, et la contrée offrait un aspect aride et désolé; elle avait évidemment été sous l'eau autrefois. Je fus assailli par des myriades de moustiques; d'où venaient-ils? je ne saurais le dire, car on ne connaît point de marécages dans les environs.
Parvenus un peu plus loin, les hommes retirèrent leurs perches et s'arrêtèrent sur la rive gauche du courant, au pied d'un sentier. « Nous allons passer la nuit dans une ferme non loin d'ici, dit Mathias, car nous sommes brisés de fatigue. » Je ne m'en étonnai point ; nous avions remonté plus de quarante rapides, ramé pendant environ quatre milles et demi et durant quatorze heures. Ils tirèrent le bateau sur le bord, et laissèrent tout mon bagage dedans. Je fus quelque peu inquiet pour la sacoche qui contenait mon argent; mais, apparemment, mes bateliers ne craignaient par les voleurs. Après une marche de vingt minutes à travers un bois de bouleaux et de grandes pièces de lichen, nous atteignîmes un bel endroit, sorte d'oasis dans ce désert, sur deux [petits lacs, appelés Leppâjârvi et Sarjârvi.
Les maisons, en bûches de sapin, étaient basses, avec des toits couverts de terre, sur laquelle poussait l'herbe; elles ne brillaient pas par la propreté, et les vêtements des habitants reluisaient de crasse ; deux ou trois habitations ayant de petites fenêtres affichaient i)lus de prétentions. Quelques filets de pêche séchaient et les hommes s'occupaient de les raccommoder. Les bâtiments étaient considérablement séparés : bonne précaution contre le feu.
Tout était de la sorte la plus primitive : assiettes, plats et cuillers en bois; seaux et écopes servant de vases à boire; les fourchettes étaient inconnues, ou, s'il y en avait, on ne s'en servait pas. Les tasses à café constituaient les seuls objets en faïence que je vis. Je préférai un banc au lit (pie l'on m'olïril; quant à mon guide et à mes bateliers, ils prirent possession du plancher malpropre.
La saison était en retard à cause de la sécheresse persistante, et je me demandais comment la moisson pouvait être mûre vers la fin d'août, mois après lequel on est sûr de voir apparaître la gelée. Ce fut la dernière
orge qui frappa mes yeux, car nous étions alors à plus de 08° 3o' N., et ce grain ne mîiril pas plus au nord. Les bouleaux sont nombrenx et les habitants ont du bois en abondance pour chaufïer leurs demeures.
Le docteur le plus rapproché d'ici est à deux cents milles en arrière ; l'église se trouve à Palojoeusa, mais ces gens ont toujours chez eux des livres religieux, ou la Bible, ou un volume de psaumes et d'iiymnes, ou ([ii% postilla (collection de sermons). L'argent est très rare, el dans les saisons où la lècolie ne réussit |ias, les habitants manquent de nourriture; ils raclent l'écorce du bouleau qu'ils pétrissent avec de la farine, ou bien ils cuisent de la mousse de renne avec du lait, et, en y ajoutant de la farine, ils en font un plat supportable.
Cet établissement possédait vingt-deux vaches. L'une des vacheries était basse, longue, étroite, le toit couvert de plus d'un pied dr terre sur laquelle l'herbe (qu'ils récoltent) était ah irs verte. Des cloisons en planches séparaient les étables, et, derrière, ou avait disposé un chenal pour recevoir les déjections des bêtes, car l'engrais ici est aussi précieux que l'or, la terre étant pauvre. Le sol était planchéié ; à une extrémité se tnmvait l'épaisse structure en pierres habituelle, siqiportant un énui'uu^ pot de fer servant à cuire l'herbe ou le lichen poui' le bétail.
Les gens paraissaient sains et forts; je vis plusieurs vieillards dont l'un venait d'atteindre quatre-vingt-dix ans. Hommes, femmes et jeunes tilles fumaient; cette habitude règne aussi dans bien des parties de la Suède et de la Norvège.
Après avoir passé plusieurs rapides et ramé deux heures depuis Leppâjârvi, nous entrâmes dans le lac Palojârvi, d'où sort la rivière Palojaki ; nous avions remonté le courant k une distance de cinq milles et demi. Palojârvi est un des lacs sur la pente du plateau, formant le déversoir méridional des eaux, à onze cents pieds, je crois, au-dessus du niveau de la mer; une chaîne de collines sablonneuses, couvertes d'arbrisseaux, flan- .que les bords occidentaux; en regardant vers l'est et le nord-est, je pus voir une haute colline, appelée Isticconâra, encore blanche de taches de neige. Il y a quelque chose d'impressionnant dans la solitude et le silence do ce pays septentrional, dans ces lacs silencieux et solitaires, dans le murmure des rivières serpentant au milieu des rochers qui obstruent leur course, dans l'atmosphère étonnamment claire, dans le ciel d'un bleu pâle et dans l'air fortifiant. Souvent] j'étais saisi d'un indescriptible
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sentiment d'isolement, ot. en même temps, du ilrsir de pousser pins loin.
En traversant le lac, je ne pus voir tpi'iine ferme où séchaient des fdets en grand nombre. Les demenres solitaires dans le nord lointain sont généralement situées près des lacs, foisonnant de poisson, qui, avec le lait aigre, forme la principale nourriture des habitants pendant les mois d'été. On sale et on sèche des quantités de poisson pour l'hiver.
Un elïort d'une demi-heure nous coiiduisil à une rivière èlroile et tortueuse, — la Rastajoki; nous la remontâmes i)endant un mille dans la direction du nord, et nous prîmes terre.
Après deux heures de marche à travers une contrée stérile, parfois marécageuse, couverte en grande partie de mousse de renne et de ])Ouleaux nains, nous arrivâmes sur les bords d'un petit lac, appelé Givijârvi, à environ cin(j milles de Palojarvi, formant la limite entre la Finlande russe et la Norvège. Dans le trajet, j'avais vu, au pied d'une colline rocheuse, un grand nombre de pierres rondes de deux fois la taille d'une orange â trois fois celle d'une tète d'homme; elles semblaient avoir été mises là par des mains humaines, il y a bien longtemps. Depuis que nous avions quitté Lep});'lj;u'vi, je n'avais aperçu qu'un arbre conifère; nous venions d'atteindre la région où ceux-ci ne croissent plus, mais les bouleaux étaient abondants, quoique petits.
Sur une ile, un grand amas de neige, que la chaleur du soleil d'été ne parvenait pas à fondre, atteignait le bord de l'eau. Des spires de fumée ondoyant au-dessus de deux huttes pointues et conlipies nous apprirent cpie l'Ile était habitée. Nous trouvâmes un vieux bateau en mauvais état, avec lequel nous devions atteindre l'autre bord; il était aussi sec ipi'un morceau de liège et tout disloqué; heureusement, un seau en bois était auprès de là, et il nous servit pour le réparer. Nous fîmes une voile avec des branches feuillues de bouleau et ce fut tout; j'essayai de gouverner avec un bâton et les hommes pagayèrent avec des morceaux de bois; il nous fallut une heure pour franchir une distance d'environ trois milles anglais. Quand nous abordâmes, deux hommes, qui surveillaient notre approche, vinrent nous invitera entrer dans les huttes que nous avions vues depuis l'autre côté. D'environ douze pieds de haut surhuil ou dix de diamètre, elles étaient construites
l'ii iiKillcs (le g.-izoïi, Sdiilciiucs (Ml ilt'iliiis })ar un châssis forriK'' de lirniil'Iics (l'iii'lin's. L'iiil(''rii'iir cl les ;ib(ir(ls chiiciil rc])(tiiss;iiils ilr s;ilcli''; (les ciilr;iilles cl dos tèlcs de ii(iiss(3iis gisniciil de hiiis C(il(''s cl deux hai'ils reni]dis de pdissdii s;d('' ié|iaii(laiciil une ddeiu' de pduni i|ui donnait des naus(''cs. Les lilels, (|ue les Injuinies i"ac(Mimni()(laicnl. Iiainaient sur la lerre et devaient ('tre tondus le soir mémo.
Au centre de la hulte l)ridail un fou dont la fumée s'ocliaitiiail par
l'i'clicurs du lac Givijarvi.
l'ouvcrlure d'en haut; les lits se composaient iriicrbo et de boue, et les couvertures en peaux do mouton avaient depuis longtemps perdu leur blancheur première poiu- devenir noires et malpropres. Je n'osais pas entrer. Un chaudron de calé suspendu au-dessus du feu et une vieille lasse constituaioiil les seuls ustensiles du ménage; le poisson formait la nourriture nniipie.
Ces doux occupants de l'Ile étaient couverts décrasse; leurs cheveux emmêlés, (pii tond)aionl sur leurs épaules, les protégeaient contre les mousli(|nos , mais, selon toute apparence, ils contenaient bien dos choses encore pires. Leur laille ne dépassait pas la moyenne; hMiis liomuielles saillanles et le type de leur face révélaieiil un mélange du sang linnois avec le sang lapon; ils jiorlaient des pantalons, des chemises de laine et des bottes, mais ils paraissaient bons et insisléronl pour (pie je prisse une tasse de café.
Do Ciivijarvi, la roule de terre ipii se dirige au nord jiasse par une contrée lugubre et conduit à Aitij/irvi. Parfois la marche devenait fali-