LA MAISON DE REFUGE
gante et ne s'animait que par instants ; on voyait de petits lacs ou étangs dans toutes les directions.
Les moustiques faisaient de nouveau des leurs et, quoiiiu'uiie boiuie brise soufflât, leurs essaims nous suivaient et nous einiuyaient terriblement. Le plateMU seniltle être la ligne de division i)Our le tléverscnicnt des eaux des lacs vers le sud et le nord ; les bouleaux étaient devenus nains et la courbure de leurs branches démontrait la force et la direction des vents hivernaux.
La station de refuge à Ailijârvi nous [)arul très solitaire lorsque nous jetâmes un coup d'œil sur les bâtiments, depuis le haut de la colline; en un peu moins d'une heure et demie, ;i partir du l.ic, nous atteignîmes cet endroit.
La ferme était destinée à servir de lieu de refuge. Dans ce district, l'un des plus stériles et des plus froids de l'Europe septentrionale, où le thermomètre descend jusqu'à 4.5° au-dessous de zéro, son abri doit être le bienvenu pendant l'hiver, lorsque les tempêtes menacent le voyageur fatigué. La maison était confortable et pnqire: il y avait deux chambres — une pour la famille, et l'autre pdur les voyageurs; on ne s'attache pas au luxe des lits mollets et du beau linge dans celte partie du monde. Deux vaches et quelques moutons étaient tout le bétail de ces lieux, les rennes se trouvant alors au pâturage.
La station est située au bord du petit lac d'Aitijârvi et sur la rive de la rivière Sitc;ijoki, tout pi'és du point où leurs eaux se mêlent; avant de tombenhiiis le l.ic le courant forme un petit rapide sous lequel se trouve un îlot couvert d'herbe, le sol ayant été bien pourvu d'engrais. Le laboureur et sa femme, les seuls êtres à la maison, nous accueillireid cordialement. Adam Triumf était un beau vieillard de taille moyeime, avec de longs cheveux noirs mélangés de lils d'ai'gent tombanl sur ses épaules. Sa feninie Kristina lui ressenibl.iil , nialgr('' son Imnni't uni et bien ajusté; ses cheveux noirs, longs et luisants tombaient sur ses épaules, et quoi([ue les rides qui sillonnaient son visage prouvassent qu'elle était avancée en âge, à peine lui voyait-on un cheveu gris; [lour compléter le portrait, elle avait aux pieds une paire de bottes de son mari, et Ions deux pori.iienl des vêlements tissés chez eux. De[)uis vingt-six ans ils vivaient ensemble et avaient eu dmize enf.inis; l'un des lils demein'e avec eux, mais il était absent pour le moment.
Le gouveriiemenl iiuivégieii subventionne ces vieilles gens d'inie somme annuelle délerniinée pour garder la place; en hiver, ils sont moins seuls, car leurs enfants les visilciil el les Lapons vont et viennent. Adam Triumf el Kristina onl lieanconp à l'aire pendaid la courte saison d'été; toutes leurs journées sont occu|)ées dans les iièclieries. Ils salent de fortes riuantités de poisson pour l'hiver; mais, outre la iiêche, il leur faut encore faucher et empiler le foin, se procurer du bois, rentrer des approvisionnements de mousse de renne que l'on dispose en énormes tas; on les enlève l'hivei' sur des traîneaux, afin de subvenir à l'alimentation du bétail. La récolte de la mousse est une chose fort importante el (jui doit être faite pendant que la terre est libre de neige. La laiterie demande aussi des soins, car le beurre et le fromage tiennent une grande place dans l'alimentation. Peu après notre arrivée la femme nous apporta une grande jatte en bois pleine d'un lait délicieux, du beurre, du fromage, du pain noir sortant du four, et nous dit avec bonté : « Vous devez avoir faim? »
Je demandai un bateau ; mais Adam me répondit qu'il devait d'abord aller visiter ses fdets et prendre le poisson, ce qui fut aussitôt fait que dit. Ces deux bonnes gens nous laissèrent l'entière possession de la maison, oili rien n'était sous clef; ils ne craignaient pas (pie nous voulussions nous emparer du café ou du sucre, ou des provisions ajjporlées du bord de la mer. Au bout de deux heures ils revinrent, rapportant de belles truites — dont les unes avaient de vingt à vingt-(|ualre poiu'es de longueur el qui auraient réjoui le cœur d'un pécheur à la ligne. Kristina en lit cuire immédiatement quelques-unes; puis, les mettant sur un plat de bois, elle me dit: « Mangez, étranger; mangez autant que vous pourrez, car vous avez une longue roule devanl vous. » Puis elle remplit de lai! le bol en bois el lit du café; (piand je pi'is congé d'elle, je lui glissai deux kronois dans la main.
Le temps devenait {dus chaud tous les jours; à neuf heures, le therhiomètre marquait au soleil 100°; la température de l'eau indi(piail GO", ce (pii prouvait que la neige avait fondu. A onze liemvs. (|iiand nous nous arrêtâmes pour nous reposer, elle élait, à l'ombre, de 72°, au soleil': de 105°; celle de l'eau de G2°. A une heure nous finies halle de nouveau, car les hommes étaient presijue éimisés; bien que nous fussions à une latitude de 07° 30', le lhermonu''lre marquait 7i° à l'ondjre et 109°
KAUTOKEINO 95
au soleil à midi. C'était la seconde journée la plus chaude (juc j'eusse expérimentée.
Le 5 juillet, à une heure du matin, je (|uitl;ii Ailijârvi. Adam Triumf assista à notre départ et nous souhaita un heureux voyage; il me donna une poignée de main et me dit avec cordialité : « Revenez bientôt! »
Givijârvi et Aitijârvi sont situés sur la partie méridionale de la rampe que nous avions gravie après avoir quitté Palojarvi, et maintenant l'écoulement des eaux se faisait au nord vers la mer Arctique; nous descendîmes le courant, en glissant sur de dangereux rapides, jusqu'à Kautokeino, à quatre milles norvégiens.
En regardant vers le sud, la lune était visible très loin; le soleil se montrait dans la direction opposée; l'une pâle et sans lumière, l'autre brillant de tout son éclat. Le temps était superbe et le ciel sans nuages; le thermomètre marquait 57° et la rosée couvrait abondamment le sol.
Au départ, la rivière nous parut étroite, pas très profonde, la largeur moyenne n'excédant pas cinquante pieds; des bouleaux bordaient les deux rives. Depuis mon départ de Stockholm je n'avais pas encore entendu tant d'oiseaux chanter après niiiiuiL et jouir du printemps. Je ne pus que m'étonner du peu de sommeil dont ils profitaient pendant un jour si continuel; à certaines époques ils ne reposaient que d'une heure à deux et, d'autres fois, ils semblaient toujours en mouvement; les hirondelles qui avaient atteint cette latitude extrême au nord ne restaient qu'une couple d'heures dans leurs nids. Les arbres étaient courts en proportion de leur grosseur; les feuilles venaient de s'ouvrir et les troncs blancs avec leurs branches languissantes contrastaient avec la frondaison d'un vert clair. La végétation était plus en retard que celle de la rampe méridionale et l'on voyait (juehiues plaques de neige. La rivière olïrait la limpidité du cristal, et là où l'eau était tranquille notre bateau semblait glisser sur un miruir verdâtre. En nous i)orlant au nord nous passâmes rapides après rapides; le bateau frémissait lors(iu'il coupait les Ilots. Les bateliers connaissaient chaque courbure de la rivière, chaque récif dangereux, chacjue rocher caché sur lesquels l'eau bondissait; l'écume de l'onde leur indiquait par où ils pouvaient sûrement passer. Souven nous défilions à un pouce ou deux d'un bloc qui menaçait de nous mettre en pièces mais par une manœuvre adroite de leurs perches mes hommes lui échappaient et se laissaient flotter jus(|u'à l'approèhe
criiii autre rapide. Un faux mouvenieiil ou .une erreur île jugemeiil nous aurait élé fatal. La dextérilé de mes bateliers était extraordinaire. L'émotion causée par la descente fut liieii autrenienl grande que pendaiil la nioidée de la Muoiuo.
Après une navigation de ciiKi heures nous arrivâmes à une ferme, la première sur notre route; l'habitation était très sale, bien que le fermier fût dans une bonne jiosition, puis(|u'il possédait douze vaches el deux cents rennes; il avait plusieurs enfants et la famille portait le cachet d'une exiracliou laponne. Sur une table j'aperçus leNouveauTestament. Autour de la maison on avait disposé des meules de lni]i de dix à douze j)ieds, protégées contre la neige par de longues perches <pii les traversaient et les empêchaient d'être enlevées jiar le vent.
IMus bas, a[)rés une série de rapides, le cours d'eau s'élargissait el se perdait dans un petit lac,a|)|)elé Suddumaelopaljârvi; nous entrâmes alors dans la Sopalusjfirvi, d'où la rivière se jette dans l'Allen, au-dessus de K;iutokeino, endroit ipii' nous atteignîmes u\)vùs un voyage de neuf heures.
La tâche fut |ilus facile el plus intéressante (|ue si nous avions remonté la rivière jusipi'a Karesuando, attendu (pie nous aurions dii faire par terre un trajet d'environ soixante milles h travers des marais, des tourbières et d'anties obstacle^. J'avais mai-clié li'ois heures dans tout le voyage et fait à jieu près ijualre-vingt-ipiatre milles de|iiiis l'alojoensa.
Kaulokeiiio, à 09° latitude est, comme tous les villages de la Laponie, presque désert en été; nous vîmes peu de gens car ils sont dans les montagnes ou à la pêche ; les renues et le bétail errent dans les pâturages.
Ce hameau c(iin|i(iil(' dix ou tloiize maisons, construites avec des poutres; les abris pour le bétail sont en gazon ou eu pierres. Le troupeau consiste en ciixpianle vaches, cent cinquante moutons, quatre ou ciii([ bœufs et deux cent cinquante rennes, dont pins de la moitié a été dressée pour le harnais; il n'y a point de chevaux.
Il s'y trouve une église paroissiale avec un ecclésiastiipie ipii réside tout riiivei-; le juge du district lient sa cour i\v\\\ fois l'an et ces assises durent inie semaine; en hiver, l'école est IVéqueutée par soixaiile-dix enfants.
Le hameau de Autzi,avec la même population à peu près, est situé à un mille de distance ; au dv\k, des fermes isolées appartenant aux Lapons