‹ Le pays du soleil de minuitChapitre 29 sur 147 · DESCENTE VERS LA MER ARCTIQUE · texte numérisé non relu

DESCENTE VERS LA MER ARCTIQUE

ne m'a été possible d'entreprendre d'aussi longues marches qne dans les montagnes de la Scandinavie.

Dans ces solitudes lugubres, la vue de l'homme fait un plaisir étrange; il est le bienvenu', et nous eûmes une satisfaction singulière à rencontrer deux facteurs qui portaient la malle à Kautokeino. Continuant notre route sur un sol humide et sombre, enfonçant parfois jusqu'aux genoux dans la boue, nous arrivâmes à une vallée verdoyante — contraste étonnant avec la triste contrée que nous venions de quitter — où des ruisselets d'eau claire serpentaient sur les rampes des montagnes, où l'herbe était verte, où des violettes, des boutons d'or et des dents de lion se mêlaient à l'aimable myosotis. Les bouleaux redevenaient grands; je mesurai deux sapins en en faisant le tour; l'un avait sept et l'autre un peu plus de neuf pieds de circonférence au ras du sol, mais ils n'étaient pas, à beaucoup prés, aussi hauts que ceux qui jioussent plus au sud.

Je pouvais à peine croire que j'étais si loin au nord eu voyant les oiseaux en si grand nombre. Ici on rencontre la sylvia hortensh (fauvette des jardins), le frimjilla cœleha (le bouvi'euii), et d'autres de la famille du pinson; le f ardus piloris (la grive), îplusieurs espèces de parus (mésange), Vdlai/da arcensis (l'alouette commune), la lusciola suecica (fauvette à gorge bleue), la motuciUu fluoa (le loriot); quelques variétés de gobe -mouches [muscicapu), le coucou, le moineau et l'hirondelle, \e, plectrophanes nivalis (le bruant de neige), le garrulus infaustus (le geai rouge), le pivert; la pica caudata (la pie), le corvus corax (le corbeau), et le cormis cornix (la corneille), Vampelis garrulus (le cirier) et le loxia curvirostra (le porte-croix). Le cicclus aquaticus (le martin-pêcheur) est un chanteur du nord que l'on trouve principalement prés des cours d'eau des montagnes, près des limites des neiges, et qui ne descend dans les vallées que pour pondre et couver.

Douze heures après avoir quitté Ladnejârvi nous nous trouvâmes à Wind, sur les bords de l'Alten,;! quelques milles de la mer et à une courte distance du 70° de latitude. Nous nous rafraîchîmes dans une ferme où nous primes un bateau; deux heures après nous débarquâmes et fîmes l'ascension d'une haute colline où nous trouvâmes une route carrossable. Nous marchions vers lîosîkop, à la pointe du fiord Allen.

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Je m'aperçus tout à coup (pie j'avais oublié ma sacoche; je Tavais laissée dans un des endroits où nous nous étions arrêtés. J'essayai par des gestes de faire comprendre ma mésaventure à mes Lapons; ils me regardèrent avec ébahissemenl. J'étais l'orl inipiiet. car je n'avais pas un centime sur moi; mes letties de crédit et d'iulruduction étaient aussi dans la mallieurouse sacoche. Je ne doutais pas un instant que les gens ne fussent honnêtes, mais je me disais aussi que nul n'est exempt de tentation, et que même ici on i»ouvait quehpiefois voler.

Si, en dépit de Ions mes efforts, mes guides n'arrivaient pas à comprendre ce (pie je voulais, il ne me restait d'autre alleiiialive (pie celle de retourner. Dans mon anxiété et pendant ma pantomime, je n'avais pas remarqué (pie j'étais arrivé devant une maison de ferme d'où un gentleman el trois dames — une mère et ses deux tilles — s'avancèrent vers moi. L'une d'elles m'adressa la parole en français, et les autres en anglais et en allemand, me demandant poliment ce (ju'elles poiivaienl faire pour moi. Je les regardai, stupéfait d'entendre si bien jiaricr anglais dans cette région septentrionale. J'expliquai ce qui m'était arrivé. « Mon père enverra quelipi'un à cheval pour chercher votre sacoche, car vos hommes sont très fatigués, dit une des jeunes dames en fort bon anglais. Vous aurez votre sac; ne craignez rien, tout ira bien. »

Elles m'invitèrent à entrer dans la maison, mais je m'excusai, car j'étais couvert de boue. «Peu importe, entrez,» lirent-elles en insistant; et j'acceptai une hospitalité si cordialement offerte.

L'habitation me rappelait celle des fermiers aisés aux Etats-Unis. Dans lejiarloir, des livres étaient empilés sur un piano; i'anicuhleineni, quoique simple, paraissait confortable; car j'aperçus un sofa, meuble que l'on ne trouve ici que chez les personnes delà classe la plus raffinée du pays; aux fenêtres, de petits rideaux coquettement relevés au-dessus de roses et antres fleurs qui s'étalaient et se chauffaient au soleil. Tout indiquait la civilisation et la politesse et je me sentis encore moins présentalile (prauparavanl. Je ne revenais pas de mon étonnement , car je ne m'attendais <à rencontrer ici ipic des gens rudes et primitifs, et j'avais devant h\>^ yeux l'édiicalion, les bonnes manières, et j'entendais parler trois langues étrangères.

Mon luMe était membre du Storthing (le Congrès norvégien) pour Vestfinnmarkcn; sa famille el lui me tirent l'accueil le itius cordial et

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me soulinitr'cent la bienvenue. Ils insisléicut tellemeiil pour m'avdii' à dîner que je ne pus refuser.

Bosîkop se compose de l'ennes espacées, avec inic ('lilisc , une l'CDle. quelques magasins, el une auiierge confoilalile, tenue par une veuve el sa fdle; c'est le siège d'une IViire, et, en hiver, les Lapons s'y donnent souvent rendez-vous; il s'y trouvait aussi une cour de justice.

Il y a une petite société de gens bien élevés, comprenant les familles dnjnge, du Slortliingsmaud, du pasteur et d'autres. J'étais arrivé un dimanche après midi, et le dimanche est considéré parles norvégiens comme un jour de récréation el de repos. Après le dîner, deux dames m'invitèrent à me joindre à une réunion de jeunes gens. Nous partîmes tous ensemble pour l'auberge où se trouvait mon bagage. — Lorsque je descendis l'escaliei', vêtu de mon mieux (ce qui n'est pas beaucoup dire), je trouvai dans le parloir une douzaine de charmantes demoiselles, quelques gentlemen qui m'attendaient ; je leur fus présenté. Mes guides, désirant retourner chez eux, me demandèrent de les payer; un nuage passa sur mon front el je dus expliquer ([ue j'étais obligé de les faire attendre. Un de ces messieurs offrit île m'avancer la somme nécessaire. J'acceptai; mais à peine avais-je soldé mes hommes, que la boiuie femme du fermier se présenta. Elle avait fait toute la route à pied i)our me rapporter ma sacoche, ne voulant la confier à personne, croyant qu'elle contenait nue forte somme. Elle refusa la rémunération (pie je lui offris, en disant qu'elle n'avait pas besoin d'être payée pour demeurer honnête; mais je finis par l'emporter et elle accepta mon présent.

Toute la compagnie parlait anglais ; quelques-uns môme s'exprimaient en français et en allemand. En peu de temps leurs manières amicales me firent oublier que j'étais étranger.

Le lendemain, plusieurs dames vinrent me voir et m'invitèrent courtoisement à me rendre chez elles, en disant qu'elles désiraient me faire passer un moment agréalde, afin de conserver un bon souvenir de ma visite à Bosîkop.

Je fus assez heureux pour rencontrer ici le [tnilesseur Théodore Kjèrulf, de Christiania, l'un des st/ra/its les plus distingués de la Scan dinavie; ses ouvrages sur la géologie de la Norvège lui assurent une renommée durable. Il s'occupait alors d'éludier la formation du pays. Il s'étonna du peu de bagage que j'avais emporté avec moi. lequel con-

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sistait, disait-il, i)riiici[jaiemenl en j)apier à écrire et eu cartes. Mes souliers aussi attirèrent son attention, à cause du peu d'épaisseur de leurs semelles; je les préfère ainsi lorsque j'ai à faire de longues marches, ou quand le terrain n'est pas trop pierreux ni humide.

Après une amicale conversation nous allâmes dans un petit jardin dont le pavillon était orné de branches de bouleau et qui contenait une table couverte de rafraîchissements. On fit i)asser à la ronde de la linionade, des gâteaux, elles jeunes gens se mirent à jouer au /w/ pendani que les personnes âgées les regardaient. A onze heures du soir, sous les rayons brillants du soleil, la société me reconduisit en me souhaitant une bonne nuit et tous rentrèrent chez eux, me laissant enchanté de leur simplicité, de leur innocence et de leurs manières aimables.

Toutes les familles que je visitai m'avaient accueilli à cœur ouvert, aussi voulus-je doinier, dans h; parloir démon hôtel, une petite fêle aux personnes qui m'avaient invité chez elles. A un moment donné je vis mes convives se regarder et chuchoter entre eux; ils avaient évidemment tramé un complot, car quelques dames, conduites par le professeur Kjeruif, me demandèrent, au nom de la société, d'être assez bon pour leur dire quelque chose sur mes voyages en Afrique et sur les gorilles. Je n'avais pas soufflé mot de mes explorations et je fus presque peiné d'avoir été reconnu : c'est là le désavantage de porter un nom peu commun. Impossible de refuser; et ce fut ainsi qu'au 70° de latitude nord, dans le parloir tranquille de l'hôtel de Bosikop, je tins une conférence sur les régions équatoriales de l'Afrique et sur le gorille devant une assemblée de personnes aussi aimables que l'on pouvait le désirer.

Non loin de Bosikop, sur le fiord Kaa , il y a une mine de cuivre , la plus septentrionale qui ait jamais pu être exploitée avec succès ; elle produit un minerai de la meilleure qualité et donne de l'ouvrage à environ cin(| cents travailleurs. Dans les cinq dernières années bien des mineurs ont émigré en Amérique pour chercher fortune au nouveau monde sous la conduite de deux de leurs compagnons de travail qui étaient revenus au pays et avaient fait des récits enthousiastes sur les bons salaires que l'on reçoit en Amérique. La mine appartenait à une compagnie anglaise, et le directeur, un Anglais, l'administrait depuis quarante-trois ans, ce qui parle éloquemment en faveur du climat. Les mineurs, tous Finlandais, recevaient en moyenne 40 à 50 cents (environ 2 fr. 50)

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par jour; beaucoup étaient mariés et avaient des familles nombreuses. Le directeur me dit qu'il avait promis d'être parrain du vingtième enfant d'une femme de Pajala; mais elle s'arrêta au dix-neuvième et mourut k soixante-dix ans.

Les Anglais viennent pécher jus(iu'ici. Leduc de Roxburgli, (pii loue la rivière d'Alten, (piille tous les ans ses domaines pour jouir du plaisir de dormir dans une hutte en bois, de prendre du saumon, et d'être dévoré par les mousiiques. Le peuple [)aile de lui avec respect et amour, et loue son bon cœur ainsi que ses manières bienveillantes; on dit que jamais le pauvre n'est renvoyé de chez lui les mains vides, et bien des familles nécessiteuses peuvent témoigner de sa bonté. .le ne connais point d'autre Anglais plus estimé en Norvège. Depuis plus de vingl ans il vient pécher ici et il est connu dans tous les coins du pays. Dans une heure malheureuse le bon duc a été volé parle fils de son intendant, au grand chagrin de tous les gens de cette région, qui, paraît-il, sont absolument exempts du vice de vol. Je crois que le montant dérobé s'élevait à 20,000 dollais, dont presque tout a été recouvré. Le voleur, qui n'avait encore jamais vu tant d'argent, ne sut qu'en faire : la vue des billets de banque l'avait fasciné et séduit.

Nulle part sur notre globe, à une si Juiute lutitiide^ la végétation n'est aussi développée qu'au fiord Altea. Aufiord Kaa, l'un des bras de l'Alten, auprès de Bosîko|), la rhubarbe, l'orge, l'avoine, le seigle, le navet et la pomme de terre poussent parfaitement ; les carottes atteignent une longueur de cinq à sept pouces; les fraises de jardin mûrissent à la fin de juillet ou au commencement d'août, si la saison est chaude; les groseilles prospèrent et les framboises arrivent à maturité au moins une année sur trois; les pois produisent tous les ans; je les trouvai avancés de dix à quinze pouces le 10 juillet et près de fleurir, quoique plantés seulement depuis quatre semaines. L'herbe est riche, et, en moyenne, quatre gallons' de lait donnent une livre de beurre; l'avoine et l'orge sont récoltés neuf ou dix semaines après les semailles.

La saison la plus chaude dure depuis le commencement de juillet jusqu'à la mi-aoùt; le thermomètre monte quelquefois à 85°. Le temps s'était rafraîchi à Bosîkop, la température la plus élevée pendant mon séjour ayant été de 63° à l'ombre, et la plus froide de o5°.

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