‹ Le pays du soleil de minuitChapitre 37 sur 147 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Tenue d'été laponiie. — Scène aride et désolée. — Sulilelma et son ?ranil glaoier. -^ Campement lapon. — Inléricnr désagréable. — iMalpropreté et vermine. — Bon trailemenl. — Dure existence. — Le lac Pjeskajaur. — Passage à gné de la rivière. — Tente laponne.

— Aspect des femmes et des hommes. — Vases et cnillers, nonvellc manière de les lavei'. — Arrivée d'nn tronpcan de rennes. — Le lait et la façon de le traire. — Fromage de renne.

— Voyage difficile. — N'jnngis. - Qvickjock. — .Xiavi. — Jockmock. — Le baron de Iiûlien. — Feux dévastateurs. — Vuollcrim. — Superbes [cliules. — Luiea. — Prison. — Ivrognerie. — Réception par le gouverneur.

Le costiinio tVi'M' des Lnpons esl liien nd.ipté nii'climnl des monlagiips. Mes deux liommes pnrtnieiit une Idnuse giisc en étoiïe de laine lirute, appelée vadmal, descendant au-dessous du genou, ouverte à la gorge, laissant voir une chemise de même étoiïe; des guêtres ajustées en cuir de renne, serrées aux clievilles par des lanières de drap; des souliers de même matière plus épaisse, et poinliis: un Iioniicl de laine brute; une gibecière en cuir sur le dos pour transporter les aliments, et une ceinture, à laquelle pend un couteau. Le cnslume des femmes est le même que celui des bomnies. excepté que la iilouse est plus longue et fermée au col.

Quehpie part qu'aille le Lapon en élr, il jirend avec lui un solide liàton de bouleau d'environ sept pieds de long, dont il se sert pour gravir les montagnes ou traverser les cours d'eau.

Après une montée modérée, nous vîmes Lang-Vand au-tiessoiis de

iiuiis, (les collines couvertes de neige, l'écumante Ykieii, la Lommi et l'Erva.

En pi'u d'heures nous fûmes au milieu d'une scène très sauvage. Les collines nues et rondes oiïraient le tablerai de la désolation; le sol él;iit jonche de pierres de formes et de tailles diverses, enlevées des rochers par des milliers d'années de gelée. Les amas de neige devenaient plus nondireux et formaienl parfois des arceaux sur les courants ; un brouillard couvrait les crêtes des montagnes, et le pic de Sulitelma, haut de six niilio trois cent vingl-six pieds, était caché par une masse de nuages noirs. Nous vîmes le glacier, cpii offrait un superbe aspect; la glace était

Teille Ijponnc.

bleue, caries pluies avaient fondu la neige sur une grande partie de sa surface; au loin, ses crevasses et ses sinuosités présentaient un étrange spectacle. Au milieu de cette masse énorme de glace, deux montagnes sombres et nues levaienl leurs têtes pelées, et pendant plusieurs milles an delà le glacier courail du iiDnl-ouesl au sud-est. A sa base, un lac, ampiel un sentier à peine perceptible conduisait, et sur les bords solitaires duquel croissaient le saule, le bouleau nain et le genévrier, l'ar une pluie d'orage, on peut suivre les bords du lac sans voir Sulitelma. Notre route longeait l'eau, le centre du glacier portant au nord. Parliiiil iiii voyail des ruisseaux el des cascades formées par la neige

LE r.LA(MH:i{ DE SCEITELMA i;î7

fondiie et les pluies coiiliiuielles des deniiers jours; des amas de neige comblaient tous les creux, et de larges taches neigeuses descendaient jusque sur les bords. Le brouillard avait disparu et nous pûmes voir les hautes montagnes dans la direction du sud. N^ous atteignîmes Fexutoire d'un autre lac, séparé du premier par une chaîne de basses collines renfermant de bons pâturages. Nous nous reposcàmes quelque temps et allumâmes du feu pour faire du café, avec les petits bouleaux que l'on trouve dans ces hautes régions; sans eux les Lapons ne pourraient errer sur ces tristes montagnes. Notre feu nous parut d'autant meilleur que le mercure était â 34° 1/2; malgré cela, nous étions en transpiration à la suite de nos efforts pour gravir les collines et nous sentions vivement l'âpreté du vent, lorsipic nous nous arrêtions pour prendre du repos.

Du sommet d'une haute colline nous eûmes une des vues les plus lugubres qu'il soit possible d'imaginer: des montagnes couvertes de blocs granitiques de toute taille perçaient dans l'éloignement, s'étendant au sud et au sud-est, pendant ipTaux autres points de l'horizon nous ne pouvions rien voir à cause du liroiiillai-d. Jamais nous ne perdîmes la vue des contours bleus de Sulilelma, mais le pic resta caché à nos yeux. Par moments, la marche devenait extrêmement pénible par l'cU'et de la neige molle dans laquelle nous enfoncions jusqu'aux genoux, du sol humide et sablonneux, des rocs brisés et des poudingues.

Quand nous fûmes à l'est de Sulitelnia , je pus voir, avec ma lunette, un ]iri)l'(iiid ravin sur lequel était suspemlu un glacier avec d'immenses glaçons cramponnés à ses côtés; le mercure était descendu à 38°, quoique le vent soufflât de l'ouest. Nous suivîmes le talus d'une longue colline, et lorsque le ravin s'élargit, un torrent, pareil â une rivière qui serait venue de l'une des grandes branches du glacier, traçait son chemin vers un lac appelé Pjeskajaur (/>////■, en lapon signilîant «lac »). Pendant que je m'étais arrêté pour premlre le relèvement des montagnes et du glacier, la femme, qui était aussi virile que pas un de nous, avait pris l'avance; soudain j'entendis le mot Samé (Laitons), et je vis au loin un campement de Lapons et les spirales de fumée s'élevant de leur kata (tente). Peu après, nous arrivions à l'endroit qu'ils occupaient et, en entrant dans leur tente, je reconnus notre compagne de voyage; les hôtes étaient ses parents et elle connaissait le canton oi'i ils faisaient

138 LE PAYS Dr SOLEIL DE MINLIT

paître leurs troiipeniix. En rof;,ir(lniil rmtrnir i]e m(M,je me sentis saisi d'un sentiment de détidùl. La lente, à sa liase, ne semblait pas avoir plus de liiiil [lieds de diamètre; au cenlre, un l'en, alimenté par des branches de genévrier, brûlait clair : on l'avait allumé pour nous, car les Lapons sont obligés de ménager le conibuslible. Dans un petit espace, d'un côté de la lente — l'autre côté, à gauclie de la porte, ayant été nettoyé poiu' nous — élaienl sénés pêle-mêle, sur des peaux de renne mouillées par la pluie, trois femmes, quatre enfants, deux hommes et quatre chiens. Les chiens grognèrent en me voyant; mais un coup de poing vigoureusement api)liqué à celui qui tentait le plus rageusement de troubler la paix leur imposa silence. Les vêtements des honunes, dos femmes et des enfants étaient en peau de renne, le poil tourné en dedans; on eût dit que les figures des enfaids n'avaient jamais été lavées, et l'eau pouvait bien n'avoir pas touché depuis quinze jours celles des plus grands. Sans cesse ils portaient les mains dans les ouvertures de leurs vêtements, prés du col. ei ces mouvements me suggéraient des idées peu réjouissantes; une grande quantité de chair de reiuie, et autres sortes de nourriture, gisait sur les peaux où ces gens dormaient.

Telle est la peinture de la première lenle laponne ipie je vis, mais je dois ajouter que c'élail une des plus mauvaises.

Ces Lapons faisaient preuve d'un excellent naturel, et la fenune qui avait voyagé avec nous se multipliait pour soigner notre bien-être. Dés notre arrivée, elle mit le chaudron sur le feu et prépara du café, pendant que le chef de la famille découpait delà viande d(> renne, (pi'il jeta ensuite dans un pol de cuivre suspendu par une cliaine au-dessus du l'eu. Le café fut bientôt prêt, et la femme nie dit en m'en |irésenlaid une tasse : « Sur la route, vous avez été bon pour moi; vous m'avez donné de voti'e café et de vos provisions, bien que vous ne me connaissiez pas : je vous remercie. Maintenaid laissez-moi prendre soin devons. Buvez ceci, et loni à l'heure vous aurez (le la viamlede reiini' à manger laid ipie vous voudrez.» Lorsqu'elle fut cnile, le père de famille en donna une porlion à chacun, mais les morceaux de choix furent réseivés |)onrmoi et mes deux guides. Nous n'avions ni l'oundieltes ni pain. On jeta les os aux (diiens (pu guettaient tous nos mouvements avec d(>s yeux allâmes. Quand l'iKMU'e du coucher fui venue el (pie le l'en enl été èteini, j'étais mouillé et transi.

CAMPEMKNT DE LAPONS 139

ne sachant quo fairo, rar jo ne tenais pas à (lempiirer dans la lentp : j'en redoutais les conséquences. Cependant je m'attendais] à un rude labeur pour le lendemain, et, en réalité, le lendemain était déjà venu, puisque le ciel marquait deux heures du matin. Ne voulant pas froisser l'amourpropre de ces braves gens, je me décidai à courir tous les risques; je m'étendis sur les peaux et j'essayai de dormir. Au bout d'un instant je crus sentir des corpuscules ramper sur moi ; mais je m'efïorçai de croire que c'était un pur effet de mon imagination; enfin, la fatigue fut plus forte que ma volonté, et je dormis pendant une heure.

Vers quatre heures je me réveillai en entendant entrer un Lapon qui, pendant la nuit, avait été faire paître un troupeau de deux cent cinquante rennes, à un endroit on le lichen était abondant, et qui revenait pour se reposer; le camarade ota ses guêtres mouillées, mit des souliers secs et s'endormit aussitôt, sans môme prendre uin' tasse de café, préparée pour lui.

La vie de ces Lapons est très dure pendant l'été : il faut (ju'ils suivent les rennes jour et nuit dans la crainte qu'ils ne s'égarent; aussi, quand ils reviennent dans leurs tentes, sont-ils harassés et prêts à tomber dans un profond sommeil. Un étranger qui arrive à un « kata » , ou campement, peut facilement s'imaginer que les Lapons sont paresseux; c'est pourtant loin d'être vrai.

J'aperçus un troupeau de rennes qui traversait de l'autre côté de la rivière; ces animaux nagent très bien, et quelquefois ils doivent aller à de longues distances à travers les fiords. On prétend qu'ils peuvent faire six milles à la nage en trois ou quatre heures.

Le lac Pjeskajaur a environ quinze milles en longueur, et de deux à cinq en largeur; il est prés du 67° latitude. La rivière qui s'y rend était profonde; la fonte des neiges et du glacier avait rendu l'eau si bourbeuse que nous ne pûmes en voir le fond et que nous ne savions où traverser. Les Lapons essayèrent de passer à gué, mais ils durent s'y prendre à deux fois; enfin, nous trouvâmes un endroit; cependant ce fut avec grande difficulti'" ipie nous pûmes tenir tète au courant fort rapide et marcher sur des cailloux ronds et du sable mouvant qui s'enfonçait sous nos pieds. L'eau était si froide — 37° — que, quand elle atteignit mon cou, je crus que j'allais perdre la respiration. Parvenu de l'autre c(Mé, je m'aperçus que nous avions encore à franchir deux cours d'eau;

lieureusemonl ils n'étaient pas aussi profonds (|ue l'autiT. Le froid avait tellement engourdi mes jambes que je pouvais à peine mettre un pied devant l'autre. Alarmé de ces symptômes, j'eus recours à ma fiole, et j'avalai une lionne gorgée d'eau-de-vie; j'en donnai aussi à mes Lapons, (pii en parurent reconnaissants.

Notre cliemin passait par un marais (pii rendait la marclie ennuyeuse et difficile, mais ce rude e.\ercice était précisément ce dont j'avais besoin; mes membres ne tardèrent pas à perdre leur rigidité, et une bonne chaleur de la peau me convainquit que de nouveau j'étais tout à fail bien. Le centre du glacier semblait mainlenanl être au nord-ouest; il apparaissait sous la forme d'un arc, courant du nord-nord-ouest au nord. Nous passâmes une autre rivière dont l'eau était beaucoup moins froide, parce qu'elle ne descendait pas des glaciers, et nous arrivâmes auprès de quelques bouleaux d'assez bonne taille (betula glutinosa), restes d'une ancienne fnrèl. .("ai toujours regrellé (l('|uiis de n'en avoir pas coupé un, pour compter les anneaux et m'assurer de leur âge, car ils ont poussé à la plus haute élévation (pie j'aie vue en dedans du cercle Arctique.

En alleignani la crête d'un iielit coteau, nous a])i'rçrimi's dans le loinlain un aulre « kala » ; c'étaient des Lajioiis de Lule,Lappniark, dont les pâturages s'étendaient jiis(|u'âSulitelma; dès qu'ils nous virent ils sortirent aussitôt. Lorsque j'arrivai à leur campement j'y trouvai trois jeunes femmes et un homme; les premières venaient justement de donner la dernière touche â leur toilette : l'une se ceignait d'une belle ceiidui'e d'argent, l'autre arrangeait sou vêtement, et la troisième nouait ses souliers. Leurs rolies, d'un drap épais, en laine bleue, ap|ielée ciml/io, élaicnt bordées de rubans rouges el jaunes ri laissaient voir un vêlement de dessous en laine, celui de dessus atteignait la cheville ; leurs chemises étaient délicatement brodées aux ouvertures. Ces femmes paraissaient assez jolies, la couleur des robes conlraslant bien avec celle de leur peau. Elles portaient aussi des ceintures, qui sont considérées comme l'un des prinri[iaux orneinenis; il en est même de dispendieuses. Une seule avait une ceinture agrémentée d'argent , les autres relaient de cuivre; ces ornements, larges d'environ un pouce, sont attachés sur le drap si près l'un de l'autre cpie c'est à jieine si on peut en voir la matière; une jolie agrafe fermait la ceinture, à hupndle pendaient un petit

Page 1