‹ Le pays du soleil de minuitChapitre 38 sur 147 · COSTUMES LOCAUX · texte numérisé non relu

COSTUMES LOCAUX

couteau el uno pniro de ciseaux. Des guêtres eu laine de couleur bleue, serrées à lajauibe, coiiiplélaieut le costume. L'une d'elles portait des souliers neufs, l'ails de peau de reiuie préparée, mais sans talons; les deux autres n'avaii'iil |Miiiit de smdiers, et je remarquai la petitesse de leurs pieds, très bien formés et très propres. Les blouses (kapte) des honmies étaient plus cnurtes; comme celles de mes guides, elles tombaient un peu au-dessous du genou el étaient bordées au bas d'un ruban de couleur voyante, contrastant avec le bleu ; les cols de leurs chemises étaient brodés avec du fil d'une couleur éclatante. Les ceintures que portent les hommes oui , (pichpiefois, deux ou trois pouces de largeur; onles fabrique en cuir, avec des dents d'ours, pourmonlreripie celui (jui la porte a tué sa proie; ils portent aussi une sorte de gilet, richement agrémenté d'ornements en argent, ([ue l'on a|)erçoit par l'ouverture de leur « kapte».

Les fennnes avaient lavé leur ligure, jjeigné leurs cheveux et couvert leur tète de bonnets réellement gracieux. Je fus surpris de la hoinie mine de deux d'entre elles : yeux bleus, mains fi'és petites et beaux cheveux, un peu roux; elles avaient le teint rosé el la peau remarquablement blanche aux places protégées contre le vent. La peau des hommes était ronge et tannée par l'action de l'air.

Pas la plus petite apjjarence de sauvagerie chez eux, nous fûmes bien accueillis tout de suite : on mit la bouilloire sur le feu. Quant au café, déjà grillé, on le moulut, on le lit bouillir, on le clarifia dans une peau de poisson sèche, et on me le servit dans une petite tasse d'argent de forme bizarre, que j'admirai beaucoup: c'était un héritage de famille que l'on disait avoir plus de cent ans. La cuiller, fort gracieuse, était également une relique de famille et beaucoup plus ancienne que la tasse. La propreté faisait défaut, car le lait de renne avait séché dessus et je m'amusai fort de la manière doni une des tilles la nettoya. N'ayant point d'eau sous la main, elle passa [dusieurs fois sa pelile langue dessus jus(iu'à ce qu'elle fût i)ropre et lisse; alors, comme si c'était une chose toute naturelle, elle s'en servit pour remuer le café et me lendit la lasse. Je n'admire pas précisément Cette manière de nettoyer les cuillers; heureusement, elle avail les dents excessivement blanches et les lèvres aussi rouges qu'une cerise. J'ai vu, depuis, bien des Laponnes et je crois que c'est la plus jolie ijue j'aie jamais rencontrée.

Le calé élail exrellenl. A peine avais-je lini d'en prendre une si^conde

lU I.K PAYS UU SULEIL DK MINUIT

tasse, qu'un L,'i|i(in eiilra, suivi de jilusicurs cliicns: ilnrrivail avec deux cent soixante-treize rennes qui se tenaient autour (le la lenle; leurapimiclie avait été si calme, que je ne les avais pas enlendus. Quelifues animaux broutaient de la mousse qu'ils détachaient avec leurs pieds de devant, |iendant que d'autres se couchaient; les mâles étaient de çjrande tailh", avec les curnes larges cl di'vcloppées; les feniidles élaiciil iicaucdup jilus petites. Pas un ne manifestait l'intention de se sauver, tiuit le troupeau demeurait aussi Iramiuille (pie les vaches tpii viennent dans la cour d'une ferme pour se faire traire; les mâles jiaraissaienl calmes, Lien que quelques-uns se cognassent de la tète, .l'apitris (pie leurs cornes sont quehpiefois tellement enchevêtrées que l'on ne peut les dégager et qu'il iaiil les liier.

J'étudiai avec iidéi'èl la n)ani(''re de li"iire les nMuies. Les fenunes connaissent chaque animal, et si l'un manipiait elles seraient capables de le désigner sur-le-champ. Elles s'avançaient avec précaution, jetaient doucement sur les cornes de la femelle à traire un lasso qu'elles lui nouaient sur le museau pour l'empêcher de se sauver; mais ces bonnes bêles ne faisaient aiicini efl'oil ikiui' s'écha|iper. Qiiel((iief(tis une femme tenail la renne pendant (|n'niie autre la Irayail; cepeinlanl ces pr(''cautions sont inutiles, car ces animaux sont si doux qu'ils n'exigent aucune coercition. Le procédé est tout particulier : la femme tient d'une main une sébile de bois et de l'autre presse fréi[uemmenl et fortement le pis, car le fluide épais ne vient ([u'avec difficulté; on le porte de la sébile dans un vase en forme de baril, fermé par un couvercle à coulisses et disposé de fa(;(in à pdiivdir èlre placé siu' le dos d'un animal. On en remplit aussi des outres en peau j)our l'usage des Lapons qui doivent rester un jour entier avec les troupeaux. Je fus surpris du peu de lait fourni par les femelles; qnehpies-unes n'en donnaient même pas la valeur d'une lasse de café , mais ce lait est tellenieni épais et riche qu'il faut ajouter de l'eau avant de le iMure. Il est extrêmement nourrissant, d'une saveur forte, assez sendilable à celle du lait de chèvre. Le lait de renne constitue un article très im|)ortant de la nourriture des Lapons et possède di^s (|ualilés nutritives plus grandes que celles du lait de vache ou d'ànesse. Chose étrange, le beurre fait avec ce lait est tellement mauvais ((u'on le prendrait pour du suif; c'est pourijuoi les Lapons font très peu de beurre, mais du fromage en grande (juantité.

TYI'KS DK LAPONS l-io

vase en bois récume qui moule à la surface; on en verse ensuite la plus grande jiarlic dans une outre vide fjue l'on suspend à une peirhe; celle écume séciiée, (jue l'on nomme kappa (ci'éme) est considérée comme une friandise, et on la sert toujours aux liôtes distingués. On ajoute ensuite île la présure au lait. Le fromage est pressé à la main et emp.iqueté dans des boîtes rondes en liois, ou mis dans des formes faites de racines de .sapin tressées; quand il est sec, on le suspend à la fumée dans la <( kata »; il est blanc à l'intérieur et a le goût du lait; on en fait d'immenses provisions pour l'hiver. Les Lapons sont très friands de lait épaissi ; mais, à cause du climat, il faut (pi'ils en hâtent lacoagulati(in en y ajoutant de la grassette fraîche (p'mgukularuhjarh).

J'avais toujours cru que les Lapons ont les yeux noirs et les cheveux foncés; mais ceux-ci avaient la peau blanche, les cheveux blonds, les yeux bleus, les pommettes saillantes — , ce qui ne déplaisait pas chez deux des femmes, — et le nez particulièrement lapon et retroussé. Les trois femmes mesuraient en hauteur (piaire pieds et un (piart, quatre pieds trois quarts, et quatre pieds six pouces; les liommes, de quatre pieds cinq pouces à cin(| jjieds un quart. La mesure faciale des femmes, du sommet du nez à la pointe du menton, est de trois à quatre pouces, et celle des hommes de quatre pouces et demi à quatre pouces trois quarts.

Pendant (pie les homnu's fumaient leur pipe, les femmes s'occup.iienl (11' la cuisine. Elles lirenl un potage avec du lait écrémé, l'agitèrent dans l'eau avec une cuiller de bois, et nous servirent un plat assez agréable et très nourrissant; chaque personne avait un petit sac d'où elle tirait une cuiller pour s'en servir à table; la langue lit l'office d'eau et de serviette, et l'on passa les doigts autour du plat jusqu'à ce que le dernier vestige du potage eût (lis|»;iru. Les Lapons ne se servent pas de fourchettes, mais certains de leurs articles en argent sont très vieux et leurs cuillers ont la même forme que celles des paysans de la Suéde et de la Norvège.

Les chiens affamés qui s'étaient faufilés dans la tente nous regardaient avec des yeux ètincelanis; qu.ind nous eûmes fini, on ajouta un peu d'eau à ce qui rcsiail de piilagc, (in le U'ur donna et ils se jetèrent dessus avec voracité. Puis l'homme (pii était entré repartit avec les rennes pour se rendre dans une pnrlie des montagnes où il savait trouver

de la mousse en abondance; il devait rester avec le troupeau jusqu'au soir et être relevé de sa tâche; l'autre s'étendit sur une peau de renne et fut bientôt endormi; nous fîmes tous de même, en nous serrant du mieux que nous pûmes dans cet espace si limité.

La tente dont se servent les Lapons est très purlalive; le renne la transjjorte de place en place. La carcasse se compose de perches qui s'adaptent aisément les unes aux autres; elles sont si fortes et si bien jointes, qu'elles peuvent résister à la plus violente tempête; une traverse posée en haut soutient une chaîne de fer ayant à son extrémité un crochet pourles chaudrons. Sur la carcasse, on étend un drap en laine brute, appelé vudimil, tissé par eux; on ne se sert pas de jieaux pour cet objet; ce drap est composé de deux parties, réunies par des cordons et des épingles; la qualité poreuse du drap permet une circulation partielle de l'air. Les lentes sont fréquemment raccommodées, car une couverture neuve coûte de trente à quarante dollars. En été, les Lapons campent souvent prés d'une source ou d'un cours d'eau, où le bouleau nain et le genévrier fournissent du combustible, et non loin d'un bon pâturage.

On était sur le point de transporter le campement ailleurs, et on avait amené des animaux dressés à porter le bagage. 11 est beaucoup plus difficile au Lapon de se mettre en mouvement l'été que l'hiver ; car alors, au lieu de tirer les fardeaux, les rennes les portent sur le dos et la charge est d'autant plus petite ; les animaux employés comme bêtes de somme sont généralement châtrés, grands et forts.

La tente avait été défaite, le drap roulé et les supports divisés en plusieurs paquets; on avait emballé le dra[) et les autres articles dans des caisses en bois d'environ dix-huit pouces de long sur vingt de large et six de profondeur, liées par des cordes et arrangées de façon qu'une caisse pût être placée de chaque côté de la selle; il y avait aussi des sacs dont quehjues-uns ressemblaient à de forts tilets. Le si'itha, ou bât est mii" curiosité: il consiste en deux morceaux de bois, arrondis de façon à s'ajuster sur le corps, avec des pièces de cuir à l'extrémité; on le met sur le dos du renne exactement comme quand on selle un cheval, mais plus en avant; en dessous on étend une couverture en laine brute ou un morceau de peau de renne^ afin de proléger le dos de l'animal; on dispose les fardeaux de chaque côté, de manière qu'ils soient en

MOYEN D'AVOIR LES l'IEDS CHAL'US li7

é(iuilibre, et on les assujellit avec soin ; la moyenne du poids que porte l'animal paraît être île 80 à 100 livres. Quel([aes perches avaient été liées ensemble, et on les traînait ainsi snr le terrain.

Sept rennes furent attachés par de solides courroies en cuir, nouées à la base des cornes, et l'un des guides prit la tète de la coloinie; quelques animaux non chargés suivirent en ari'ière \umr prendre la place de ceux qui seraient fatigués; ils furent un peu Iracassiers au conuueucement et le Lapon qui était en avant dut les attacher et les tirer.

Nous nous séparâmes de ces excellentes gens et nous continuâmes notre route dans une direction est-sud-est, rencontrant çà et là des terrasses le long de la rivière, indications d'anciens soulèvements du pays. Auprès des étangs croissait le fameux shoe-rjruss des Lapons, dont il y a deux variétés : le carex ampellacea et le carex vesicar/a. Pendant l'été, les Lapons récoltent cette herbe eu grande quantité, la sèchent et la conservent soigneusement, car elle leur est indispensable en hiver. Ils la mettent dans li'iu's souliers, [larce qu'elle possède la faculté de retenir la chaleur et maintient les i)ieds tellement chauds, qu'ils défient le froid le plus vif; on s'en sert aussi pendant l'été pour protéger les souliers quand on marche sur un terrain rocailleux.

Le grand glacier était toujours en vue, mais la partie supérieure de Sulitelma continuait à demeurer cachée ; comme les nuages se mouvaient rapidement, j'espérais que le sommet se laisserait voir et je m'arrêtai pour le regarder; soudain, le pic devint visible pendant environ quinze minutes, portant iirécisémentau nord-ouest d'après la boussole. Quand le soleil bi'illait sur la glace, sim rellet était simplement merveilleux ; en maintes places, le glacier semblait être une masse énorme de scintillantes topazes; son étendue me parut immense et des plaques de neige éraaillaient sa surface. Je n'aperçus que deux points d'un roc sombre dans la masse congelée, et, dominant le lout, Sulitelma, obscur et menaçant, regardant au-dessous de lui la mer de glace.

Plus loin, nous atteignîmes le sommet d'une autre chaîne de collines, d'où je vis un petit glacier i)ortant nord-nord-esl, par le nord.

Notre route traversait alors une région très montueuse et désolée, au milieu de laijuelle se faisaient voir de nombreux petits lacs. Nous reriColltrâlnes plusieurs Lapons conduisant des troupeaux de rennes ; chaque propriétaire reconnaît ceux (pii lui appartieinienl au

l',8 LE l'AYS DL SULEII. UK .MIXLIT

moyen (l'une ni.ii(|ui' siiéciiilc sur les (nvilles. Les moustiques, (|ui m'avaient laissé Iranquille penilant près de deux jours, revinrent de nouveau en foule, et, quoique le lliernidmètre variai de 44° à 45°, ils mordaient avec malignité.

Par moments, pendant le jnur, nous arrivions à la ligne des neiges. A mesure que nous montions, les places nues devenaient moins nombreuses et la ligne n'était brisée (pie par des pointes de rochers. Cependant, au milieu de ce terrain stérile où la température moyenne de l'année touclie presque au puint de glace, maintes fleurs se montraient : la raniincuhis jùvalis i}[ (/Uicialis (bouton d'oi'), le rinnex di(/yniis (la patience) , le juncus curcatus (le jonc") , le silcnc acaiilix (la siléné), et le saxifraya stellaris, riviilarh et oppufiitifuHa (saxifrage). Bien des fois je suis resté en admiration devant celte dernière fleur exquise, qui semble un lapis velouté de mousse pourpre, et qui croit en })laques sur des rochers souvent entourés par la neige. La première fois que je la vis, ce fut sur le sommet des hautes collines derrière Hammerfest : elle était alors en pleine floraison. Ces plantes poussent ici, à un peu plus de 4, COU jjieds au-dessus du niveau de la mer, et sur la ligne des neiges, l'ins haut, leur nombre diminue graduellement, jusqu'à ce qu'il ne icsle plus que le ranunculKS glaciulis; enfin, les lichens disparaissent à environ 2,000 pieds audessus de la ligne neigeuse.

La marche était pénible ; il fallait franchir colline après colline, par des chemins à pic, sur des pieri'es brisées (pii, parfois, étaient entassées les unes sur les auti'es en masses épaisses, de toutes tailles et de toutes formes : partout des blocs erratiques épars et encombrant les déclivités des collines. Je ne sais lequel est le pire : marcher à travers des marais noirs, humides, mous, où l'on enfonce jusqu'aux genoux dans la boue, ou enjamber d'un bloc à l'autre, et sur des pierres détachées, au risque d'une chute (pu peut vous casseï' un bras ou une jambe; mes Lapons môme souffraient des pieds.

Tout paraissait nu et luguhre ; le lichen était court et poussait sur le roc; l'herbe, dans le fond delà vallée, paraissait à peine verte, quoique nous fussions à la mi-août, et l'on n'apercevait que peu de Heurs. En me désignant une série de lacs, mes Lapons me dirent qu'ils formaient les eaux de la rivière Pite.

Page 1