‹ Le pays du soleil de minuitChapitre 39 sur 147 · HALTE DANS LES GLACES · texte numérisé non relu

HALTE DANS LES GLACES

Nous étions harassés de ce dur voyage et nous brûlions d'arriver à un « kata » ; les rochers immenses apparaissaient au loin comme des maisons à notre imagination surexcitée et souvent nous les prenions pour des tentes de Lapons ; mais toujours nous étions déçus en approchant. De chaque coteau, nous avions cherché en vain un de leurs campements, car le temps était pluvieux et froid ; parfois nous nous réfugiions sous une grande pieriT afin de nous mettre à i'ahri pendant les averses.

Un soir, ayant trouvé un immense bloc granititiue superposé sur un autre, de telle sorte que nous pouvions nous abriter sous lui, nous résolùmesd'y passer la nuit, d'autant plus volontiers que des genévriers et des bouleaux nains poussaient tout prés de là. Le thermomètre se tenait à 44° ; nous rassemblâmes plus d'un cent de petits bouleaux pour, à cette altitude extrême, nous préserver de la gelée et des moustiques, et sécher nos habits. Nous essayâmes d'abord d'un côté, mais la jduie fouettait contre nous; un autre ne fut pas plus favorable ; de quelque côté que nous nous tournions, la pluie et un vent glacial chassaient sur nous, et nous avions encore le désagrément de la fumée et de la flamme.

Assis contre le roc, j'essayai de dormir; mais il pleuvait si fort, que je ne pus y rester; à trois heures le temps devint si froid, et nous étions tellement mouillés, qu'aucun de nous ne put y tenir plus longtemps et nous pensâmes qu'il valait mieux marcher. Nous nous levâmes donc, les membres raidis, mais espérant qu'ils deviendraient plus flexibles en avançant; alors, après avoir pris chacun une tasse de café brûlant, nous partîmes à quatre heures un quart par une pluie battante : nous étions si épuisés, que, quand nous nous arrêtions pour quel(|ues minutes, nous nous endormions aussitôt.

Notre route continuait au sud-est par l'est sur un sol affreux. Il nous fallait passer par de grands marécages, traverser un terrain pierreux qui fuyait sous nos pieds, gravir des blocs erratiques, em])ilés les uns sur les autres, franchir des rivières, des ruisseaux et des plaques de neige molle, jusqu'à ce qu'enfin nous atteignîmes le plus haut point auquel nous fussions parvenus depuis notre départ de Fagerli, — plus de 4,000 pieds au-dessus de la mer.

De tous les paysages glacés que j'avais vus dans ce voyage, celui-ci

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nie |i;iiul Ir pins lugubre ; il élail alisohiment grand dans sa désolation. Je Irouv.ii néanmoins une soile de cliaime dans la soliliide el le silence absiiki; des montagnes de granit el de gneiss fonnaieiil le fond du tableau, el, loul aleiilour. des pierres de tonte taille et de toute forme étaient empiiées eu moneeanx. Nous eûmes à chercher notre chemin pardessus ces pierres pendant des heures entières, sautant presque continuellement de l'une à Fautrc jusqu'à ce que nos chevilles devinssent douloureuses. Tous les exercices |»édestres les plus pénibles (pie j'eusse jamais faits n'étaienl lieu auprès de celui-ci; j'avais vu des teirains pierreux plus mauvais, des eolliiies plus abruptes, el des passages plus

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difliciles, mais je n'ai jamais passé par une conlrée aussi désespérante pendant de si longues heures. Mes guides ne s'étaient-ils pas Irompés de roule?

A midi, le temps s'étant éclairci, nous nous reposâmes dans un endroit abrité, et sur des rochers couverts d'un court lichen, bien protégés contre le veut, nous nous étendîmes de tout notre long, car nous avions lui ])ies.sant besoin de dormir. La température s'était élevée, le mercure marquait oi° à l'ombre et 9b° au soleil; nolie couche de lichen était douce et chaude; jamais lit ne me sembla si bon. Bientôt je m'endormis, mais je fus réveillé au bout d'une heure par un vent glacial, et je vis que le soleil s'était couvert de nouveau. Je réveillai mes Lapous el nous reprimes notre voyage.

MAiiciiK F(Ht(:i:i': 133

Nuiis avions allciiil une région snlial|(ino , caractérisée par la hetiila (ilbri, \3\'\r[é f//itfi/iosa (bouleau), donl la liniile supérieure était à, environ 2,(J00 pieds au-dessous de la ligne des neiges; on voyait de la végétation du côté des collines, où les rayons du soleil étaient encore puissants, et l'on pouvait y trouver le lonc////s a/pin//s (charlion du pourceau), le strut/dopterix, Yacniiitmii h/mctniiiim, et le ttnsilatjo frifjida (lussillage pas d'Ane).

En longeant le côté d'une colline, je vis à distance le lac Saggat, sui- les bords (bnpiel est situé Qvickjok. De l'autie côlé de la vallée se trouvait Njungis, petite ferme sur les bords de la Tarrejoki. Mes guides me proposèrent de passer la rivière et d'y dormir; je refusai follement, contrairement à ma coutume de toujours obéir à leurs suggestions. Il y a des jours, dans ces montagnes, où ce qui est éloigné semble rapproché et l'étranger doit prendre garde d'être victime de la déception; j'étais dans un de ces jours-là. Nous arrivâmes enlin au fond de la vallée et nous nous trouvâmes dans une forêt de pins, croissant;! quelques milles an sud du 07°. De leurs branches descendait une longue mousse foncée ; elle f(jrmait sous les arbres un épais tapis, qui laissait suinter une grande (|uaiitité d'eau, surtout après une averse. Latige est composée de petites cellules qui relieniicnt le liquide, et la masse est si compacle, ipie l'évaporalion se l'ail très lenlemenl et (pie celle mousse ne devient jamais sèche. Au milieu de ce lapis velouté avaient poussé de nombreuses baies; nous en mangeâmes pendant une heure; car, depuis le matin, nous n'avions rien pris (jue du café.

Nous passâmes à gué un cours d'eau d'environ (jualre [ùeds de profondeur, et nous atteignîmes une sorte de caverne formée par des blocs erratiques, où les Lapons auraient désiré dormir; mais j'insistai pour continuer notre route; car il était supposable que bien des personnes déjà y avaient dormi, et j'étais elïrayé d(> cet endroit, qui me paraissait très sale. Un peu i)lus loin, nous campâmes pour la nuit sous de grands pins, non loin de Tarrejoki. Nous étions moulus, car nous marchions depuis tiente-si\ heures.

Nous fîmes du feu que nous couvrîmes de mousse afin de produire une épaisse fumée (jui chasserait les moustiques; la mousse formait une couche assez molle, mais je ne pus dormir. A onze heures, regardant à travers les branches au-dessus de ma tête, je fus heureux de voir

loi LE PAYS DU SOLEIL DR MINUIT

une étoile, la première (jue j'eusse apereue depuis Iroismois; c'était Yega — une ancienne amie, qui m'avait souvent aidé à tiouver mon chemin dans les jungles de l'Afrique. Plus tard, je fus réveillé par une sensation brûlante : la mousse avait pris feu, et, comme de l'amadou, brûlé lentement jusqu'à ce qu'elle m'eût atteint. Je compris alors comment les forêts ont pu être mises en flammes par des gens qui n'avaient pas éteint leurs feux en (piitlanl leurs campements.

Le lendemain, de bonne heure, nous reprîmes notre voyage, et, nous tenant sur le bord de la ïarrejoki, nous nous trouvâmes au milieu de champs couverts d'herbe, et de bosquets de bouleaux, d'aunes, et de saules qui avaient poussé sur les bords de la rivière. Quel contraste avec le jour précédent! Mes Lapons grimpèrent sur un grand bouleau et poussèrent des cris, pour (pie les habitants du voisinage vinssent avec un bateau; mais ils crièrent en vain, car le vent était contraire, et on ne pouvait les entendre. Je lirai alors plusieurs coups de fusil et nous attendîmes. Bientôt un bruit de voix et de rames frappa nos oreilles; un lialcau contenant deux honunes venait vers nous, et, peu après, nous abordions «àQvickjok, que l'on dil être à environ 60 milles de Sulitelma.

Le hameau est près du 66° 55 , N. à l'entrée du lac Saggatjaur, (pu forme le premier grand réservoir d'une série de lacs dans le thalweg de la rivière Lilla-Lule {iilhi, petite). Le Kamajoki, cours d'eau montagneux sortant d'un petit lac, frappe constamnient l'air du nuuinure de ses vagues lorsqu'elles se brisent contre les rochers.

L'humble église en bois, construite en 1671, semble pouvoir contenir 150 personnes; mais on m'a dil ipi'à l'occasion des festivals religieux, 250 fidèles y assistent souvent. Sur l'autel est suspendu un portrait du Sauveur, représenté en petit enfant; plus loin, on voyait le jiorirail du l'oi Charles, et sur les murs quehpies tableaux grossiers d'un caractère religieux. Un petit cimetière était adjacent à l'église; sur certaines lombes se trouvaient des cadres protégés par une glace, dans les(piels on pouvait lire les noms du défunt, écrits sur du j)apier.

Il y avait une maison d'école où les enfants des Lapons nomades et stationnaires recevaient l'instruction. Les gens de cet endroit possédaient 35 vaches, 12 chevaux et de 8U0 à 1 ,000 rennes.

Les deux habitations les jjIus marquantes étaient celles du pasteur (mais il éliiit absent), et celle du hlockarcn (sacristain). La dernière

LE LAC DE KAMAJOKI lôo

forme avait deux maisons, duiil une réservée aux voyageurs, car la station de bateau était à sa charge. Ici, les moustiques redevenaient un vrai Iléau.

On me montra un livre dans lequel les voyageurs inscrivent leurs noms, et, jiarmi les signatures, je vis celles du roi Charles XV, qui visita cet endroit le 10 août 1858. et du prince Oscar, maintenant roi, des 28 et 29 juillet 1870.

Le lac, dans lequel abonde le poisson, est à 937 pieds au-dessus du niveau de la mer. Au delà des limites du sa[iiii cl du pin. on ne trouve pas de perche ni de brochet dans les lacs ; mais l'ombre et la truite se rencontrent jusqu'à la limite supérieure de la région du bouleau, après la(|ue!le tout poisson disparaît. L'extrémité sui)érieure du lac présentait une richesse de végétation i)lus réjouissante encore pour l'œil après la traversée de montagnes arides.

Voici les Heurs (pie l'on cultivait au prieuré : calendula (chrysanthème), resef/« (mignonnette), iber'is ( ), k/pf/sia (faux indigo),

sfelluria (morgeline), tua/va (mauve), tarjctes (pâquerette), aquUeçpa (colombine), campamdd (campanule), d'innthm (œillet) , convolciihis (liseron) ; en outre, des carottes, navels, radis, persil, épinards, laitues, échalotes et rhubarbe.

Le temps était charmant, et, le 13aoùl, à onze heures trente miluilcs du matin, le mercure se tenait à o9° à l'ombre, et à 119° et demi au soleil. La plus haute température (|ue j'aie trouvée ici à l'omlire est de 0(i° et demi, et la plus basse, de 49°.

Mes deux guides avaient tenu la promesse faite à Larsen deFagerli, et désiraieiil lelnurner dans leurs montagnes ; je les payai et nous nous séparâmes lions amis.

De Qvickjok jusqu'aux rivages du golfe de Bothnie, la distance est de 19 milles et demi suédois. Le voyage est facile et se fait en grande partie par eau, à travers une série de lacs communiquant l'un avec l'autre par de courtes rivières; mais ces dernières, en raison de leurs rapides, ne sont pas navigables. Des njutes servent de communication entre les lacs, et l'du trouve des stations de bateaux régulières. Cette chaîne de lacs, descendant graduellement de l'un à l'autre, ressemble à une suite de bassins et constitue un des traits frappants du paysage. Le Saggntjaur a environ 21 nulles de long, à 957 pieds au-dessus du niveau

tle la mer, avec un rapide à rexlrémili'' la plus basse; le Tjaniaiisjaiir cl le Skalkajaur sonl rrlit's sans rapides; ils ont 30 milles de lonj^ el s'élèvent de 935 pieds au-dessus de la mer; le Parkijaur a 5 milles de loni,' et 929 pieds au-dessus île la mer; le Rrikdijaur, 894 pieds; le Piukijaur. 89 i- pieds; le Vajkijaur, 808 pieds.

Le 14 août, je dis adieu i\ Ovi( kjuk. A rexlrémité la plus liasse du lac. une Ile el une masse de rocheis et de blocs erratiques inlercepleni la navigation, et la rapidité du courant nous avertit (pie nous étions prés des rapides : mais, [)ar un mouvement adroit, le bateau vira et nous abordâmes sur la rive ij;auclie de la rivière. Une marche de vingt minutes nous conduisit à la poinlc du Tjamalisjaur. et à Niavi, située près du liord, non loin ilu jioini (n'i le turbulent déversoir du lac Saggatjaur se jette dans le Tjamalisjaur.

IS'iavi était une ferme très confortable et la maison d'Iiabilaiion contenait plusieurs grandes chambres. La salle à manger pouvait passer pour un modèle de propreté ; les murs étaient tapissés de pajder; le plancher en bois de pin n'aui'.'iil pu èlre |ilus lilanc, et les aliments lurent bien cuits el bien seivis. Dix vaches, quatre chevaux, el environ 200 rennes composaieni le bèl;iil ; les vaches et les chevaux pàliuaieid dans les bois. Le foin était vert, les pommes de terre poussaient supérieurement, l'orge avait une teinte jaune et allait être récoltée.

Mes nouveaux bateliers étaient deux solides gars de la ferme; leurs longs cheveux droits, londiani plus bas cpie le col, les prolégeaienl contre les moustiques. Bien tpi'ils eussent rmlement travaillé loule la journée dans les chamjis, ils ramèrent vigoureusement. Quand l'air devinl piipiant, l'un d'eux insista pourqne je prisse sa cote, sur laipielle londiaient ses cheveux. Il n'y eut pas moyen de faire autrement; je no pouvais refuser, quoiipie je susse parfaitement à quoi je m'exposais.

Les bords du lac Tjamalisjaur n'ollVaienl rien d'intéressant; les |ilus hautes collines soid éloignées de l'eau el le [lays devenait de moins en moins pittoresque à mesure (pie nous allions vers l'est.

.\ une distance d'à peu piés douze milles de Niavi, nous arrivâmes à Tjaniatis, (pii est un composé de |tlusieurs fermes, prés de la' voie d'écoulement d'une rivière foriuée par (pielques lacs qui fournissent considérablement d'eau. Le lac Tjamalisjaur .se rétrécit et devieni un canal peiidani ceiil yards iSO nièlicsi; plus bas sont des Ilots el l'enlrèe

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