CHAPITRE II
De Londres à Gtiteborg. — Hospitalité native. — l'n dtuer suédois. — Mets étranges. -- Voyage par chemin de fer en Suède. — Une salle à manger modèle. -- Scène pittoresque.
Sur la lin de m;ii 1871, je mis à la voile de New-Yofk pour rAnglelerre, et, le premier juin, à trois heures du matin, je quittais mon hôtel de Londres pour me rendre à bord du steamer qui part toutes les semaines pour la Suède. A[)rès une de ces longues courses (pii donnent à l'étranger une idée du vaste périmètre de cette ville merveilleuse, je me trouvai aux docks Milhvall juste à temps pour sauter à Ijoril du bateau qui passait par une des écluses. L'atmosphère étant brumeuse et le brouillard éj)ais, nous descendîmes lentement et prudcimneiil la Tamise. La rivière, comme d'habitude, regorgeait de navires de toutes les nalioiis, venant de chaque coin du monde ou y retournant. Nous avions pour destination Gôleborg en Suède. Les passagers, en pelit nombre, étaient tous Suédois, excepté moi.
Le brouillard augmenta et devint si dense à l'approche de lanuil, ipie l'on courait le danger de se jeter dans les bateaux pêcheurs dpnt un nombre infini se trouvait sur notre roule. Le capitaine suédois était liés poli et parlait parfaitement l'anglais, .le ne l'ai jamais
DE LONDRES A GOTEBORG 7
enlendii proférer un juron; avant de se mettre h table, il inclinait la tète et disait à voix basse une bénédiction, coutume que je trouvai presque universelle en Scandinavie.
Cette partie du passage ne fut pas aussi rapide que nous l'espérions, à cause du brouillard et aussi parce que le navire était très lourd. Le dimanche, vers dix heures du matin, le ciel s'éclaircil soudain et le temps se maintint au beau jusqu'à la fin de notre voyage. Dans l'api'és-midi, nous aperçûmes la côte du.IuHand, qui était basse et semblait déserte et sablonneuse ; dans la soirée, nous passâmes devant le phare de Skau, situé près de l'extrémité septentrionale du Danemark, et nous assistâmes à un admirable coucher du soleil : — l'incandescence d'un jaune foncé qui suivit sa disparition me rappela un peu la lumière zodiacale de l'équateur ; à dix heures, le crépuscule était si clair, que nous ne pûmes voir que Jupiter et trois étoiles.
Le himli malin, de bonne heure, nous arrivâmes en vue d'une côte stérile et bordée de rochers granitiques. Bientôt après, notre steamer remonta le Gôta-elf (rivière Gôta), et, à cinq heures, nous nous rangions le long des quais de Gôteborg, après un voyage de trois jours. Lorsque nos bagages eurent été examinés par les employés de la douane, je pris mes quartiers à l'hôtel Gotha Kâllara, le meilleur de la ville, mais inférieur à maints hôtels de moindre prélenlion dans de ]ietiles villes suédoises. Gôteborg, que les Anglais appellent Gotenbourg, est la seconde ville et le port principal de la Suède. Elle contient une population de soixanle-dix-sept mille âmes, et est située sur la côte occidentale par .57° 42' nord. La propreté de la ville m'impressionna; ses canaux, qui passent au milieu des rues, me rappelèrent les villes de la Hollande; mais l'architecture des maisons était décidément française, tandis que les villas étaient du style anglais.
J'avais obtenu des lettres d'introduction de herr Stenersen, le ministre de Suède et Norvège à Washington, et, pendant mon passage à Londres, j'en avais reçu du consul de New-York et d'aulres amis. L'une de ces lettres était adressée à une importante maison de commerce de Gôteborg; le principal associé, herr W..., était membre de la première chambre de la Diète. Je fus frappé de l'amabilité de ces gens, do leur politesse et de la manière calme et sans prélen-
tion avec laquelle ils cherchèrent à me venir en aide. La douceur de leur prononciation modifie l'excellent anglais qu'ils parlent; ils me dirent: » Soyez le bienvenu en Suède! soyez le bienvenu en Scandinavie! 1)
II y a tiuis manières de se rendre de Guteborg à Stockholm: par voie de fer, ce qui prend douze heures ; par eau , d'une mer à l'autre, et par poste Si le voyageur a du temps à sa disposition, la roule par le canal et par le lac, sur le bateau à vapeur, est i^référable. Elle exige trois jours, mais elle offre une occasion excellente de voir le pays sans être fatigué; la plupart des steamers sont très confortables.
« Vous allez dîner avec moi, me dit l'aîné des frères, car vous ne pouvez pas jjartir avant demain matin; nous n'avons qu'un train par jour pour Stockholm. »
C'est ainsi que, dès mon entrée sur le territoire Scandinave, je fis connaissance avec l'hospitalité de ce peuple.
Nous dînâmes à trois heures après midi, et je vis, mais trop lard, qu'il aurait été convenable que je fusse en habit noir et cravate blanche; bien que le dîner ait lieu de si bonne heure dans la journée, les Suédois sont très scrupuleux à cet égard. J'eus l'honneur de conduire mon hôtesse dans la salle à manger. En Suède, le dîner est invariablement précédé d'un smorgâs, série de mets étrangers que l'on mange comme des friandises.
On me conduisit à une pelit(^ table, appelée smorijihbnrd, autour de laquelle nous nous groupâmes tous et sur laquelle je vis un déploiement de viande de renne fumée, coupée en petites tranches minces; du saumon fumé avec des œufs pochés; du saumon frais, cru et découpé, appelé graflax, sur lequel on venait à peine de jeter du sel; des œufs durs; du caviar, des saucisses frites, une sorte d'anchois péché sur la côte occidentale ; du hareng de Norvège salé, excessivement gras, coupé en petits morceaux; une sUhallat, faite de hareng mariné, de petits morceaux de viande bouillie, de pommes de terre, d'œufs, de betteraves rouges et d'oignons crus, assaisonnés avec du poivre, du vinaigre et de l'huile d'olive; des poitrines d'oies fumées; des concombres, du pain noir et blanc coupé en tranches minces; du knockehrôd, sorte de pain plat, dur, fait
UN DINER Sr'EDOTS 9
avec (1p la grosse farine de seigle et parfumé avec de la graine d'aiiis; du pain s'iktadt très mince, et fait avec de la fleur de farine ; du beurre, du gammal ost, le fromage le plus fort que l'on puisse manger et du kummin ost, fromage assaisonné avec du cumin des prés; trois carafes de cristal contenant différentes sortes de brânvin (spiritueux); renadt, fait de seigle et de pommes de terre; />ry/«nv//^(,-, fabriqué avec du renadt et une addition d'iiuile d'orange amére et de quelque chose de doux; ^i finkelbrânvin, ou esprit de vin non purifié. Autour des carafes étaient rangés des petits verres, et les messieurs burent l'une ou l'autre de ces boissons pour exciter l'appétit; les plats et les liqueurs m'étaient également étrangers. Tout était disposé avec goût sur une nappe aussi blanche que la neige; les assiettes, couteaux, fourchettes et serviettes étaient placés comme pour une collation; mais, lorsqu'on ma qualité de convive, on m'invita à me servir le premier, je ne sus comment m'y prendre ; on mangeait debout. Voyant mon embarras, l'hôtesse vint généreusement à mon secours en prenant une tranche de i)airi (|u'elle couvrit de beurre, et choisissant ensuite de bons morceaux avec une fourchette. Je liai conversation avec mon hôte, mais j'observai constamment les manières de faire, afin de savoir comment m'en tirer ensuite; on se servait en commun des couteaux et des fourchettes. Je commençai par du pain beurré et de la viande de renne, que je trouvai fort bonne, et, voyant chacun se jeter sur le graflax, je résolus d'en goûter; mais à peine avais-je mis la tranche dans ma bouche, que je regrettai vivement d'avoir tenté rexpérience. Il était trop tard; il me fallait manger; pas moyen d'y échapper. Mon estomac se soulevait, et pourtant la seule chose à faire était d'avaler le morceau ; un petit verre de renadt, que je bus aussitcM après, me sauva. Je ne renouvelai pas l'expérience du graflax ce jour-là, ni bien d'autres après. Le saumon fumé était un progrés sur le graflax, mais je le trouvai assez mauvais; la sillsallat, qui est considérée comme une chose extrêmement délicate quand les harengs sont gras, me parut agréable; j'aimai beaucoup les divers autres mets, et les poitrines d'oies fumées me semblèrent particulièrement succulentes; mais je n'oublierai jamais ma première impression du saumon cru. Plus tard, je devins très amateur de la sillsallat et même de (ont ce qui était
sur un smôrgâsbord, excepté du graflax, tjue je puis manger maintenant, mais je doute (pi'il mo fasse jamais plaisir. Les Suédois le regardent comme une friandise, et. comme les premiers saumons pris au printemps sont chers, le grallax est considéré comme un objet de luxe.
Cepenil;uil le smorgas n'était qu'un piélirainaii-e du diner, lui apéritif. Nous nous assîmes à une grande table et l'on m'assigna la place d'honneur. Le diner et les vins ressemblèrent à ceux des antres pays. Au commencement du repas, l'hôte, /e verre en main, souhaite la bienvenue à ses invités, puis il salue l'hôtesse, et, pendant le diner, l'hôte, l'hôtesse et les invités, le verre en main, se saluent aussi les uns les autres et sirotent leur vin. Il est de coutume pour tout cavalier de ramener au salon la dame qu'il a conduite au diner; puis vient la mode charmante et invariable pour cha(pie invité de serrer la main de l'hôtesse en disant : Tack for maten (merci pour le repas), à quoi elle répond : Wâlbeliommet (à votre service). La même céi'émome se répète en honneur de l'hôte et du reste de la famille ; les enfants viennent ensuite et, de la même façon, adressent des remerciements à leurs parents; ainsi, dés leur jeunesse, on leur enseigne à être reconnaissants envers leurs ascendants. Siiil alois un échange de politesses, souvent accompagnées de poignées de main et de révérences des convives les uns avec les autres, et un temps considérable se passe avani que l'on serve le café. J'étais, je l'avoue, en peine de savoir ce que signifiaient ces étreintes et je ne pensai ni cà remercier ni à tendre la main. Donc, dès le premier jour, je commis deux bévues : j'avais assisté au diner sans babil de soirée, et je n'avais pas exprimé de remerciemenis poiu' l'hospitalité reçue.
Le temps était délicieux; on proposa une promenade. « Il faut que vous voyiez notre petit parc, » me dirent l'hôte et l'hôtesse; et vraiment leur éloge de ce joli lieu de plaisir n'était pas exagéré. C'est le rendez-vous d'été favori des habitants de Gôteborg. Il est disposé avec goût; des sentiers serpentent à travers des arbustes le long des bords d'une petite rivière et des fleurs émergent en profusion de toutes parts; on paye peu de chose pour l'entrée, mais les voilures en sont exclues. On prétendait que le printemps était en retard d'une semaine ou deux ; cependant, l'aubépine commençait à fleurir ; les lilas , les pom-
LES CHEMINS DE FER EiN SUÈDE H
miers et les marronniers étaient en pleine floraison; les penpliers, es ormes et les tilleuls se couvraient de boutons, et les chênes venaient de laisser percer leurs jeunes feuilles; l'herbe était verte et la scène olïrait un tableau charmant. Sous un pavillon central, une bande de bons artistes faisaient de la musique; des troupes de moineaux apprivoisés gazouillaient alentour; sous l'ombrage des arbres, des centaines de visiteurs flânaient, se promenaient ou conversaient en prenant des rafraîchissements à de petites tables préparées pour cet objet, en échangeant les courtoisies caractéristiques de ce peuple.
Voilà comment se passa le premier jour de ma visite en Scandinavie. La charmante famille, (|ui m'avait reçu comme son invité, exigea ma promesse de venir lui f.iire une autre visite lors de mon retour à Guteborg.
Le railway de Gôteborg à Stockholm a été consiruit jiar le gouvernement et sous sa direction ; c'est la route principale de l'ouest à l'est; elle se relie avec le nord et le sud et autres points de la Suède, de même qu'avec Christiania; ce chemin et le grand railway du sud sont les deux plus belles artères de la Scandinavie.
Le lendemain, 13 juin, à six heures du malin, je faisais route pour Stockholm, distant de 42,6 milles suédois. Les wagons sont semblables cà ceux en usage dans toutes les contrées de l'Europe; un voyageur n'a droit qu'à soixante-dix livres de bagage et le [loids qui dépasse cette limite est sujet à des frais très élevés. On ne me permit pas de prendre mon fusil avec moi; c'était contre les règlements, et il dut rejoindre mon bagage. En quittant Gûteliorg, la scène me rapiielait de temps en temps la Nouvelle-Angleterre. En maints endroits, le pays paraissait stérile et rocheux, et bien des champs étaient entourés de murs de pierres, précisément comme ceux que l'on élève communément en Amérique; d'autres n'avaient pour cloluic (pie des planches. De petits lacs, des bois, des marécages, des champs cultivés me passèrent successivement sous les yeux; les maisons de fermes étaient peintes en rouge. Plus nous avancions dans l'intérieur tlu pays, plus la végétation semblait en retard, et la scène devenait particulièrement suédoise : des collines de granit poli prouvant raclion des glaciers; des forêts de sapins, de pins et de bouleaux, alternant avec des pièces de terre arable, des landes et de longues étendues de ma-
rais; çà et là des terres sableuses, couvertes de inerrailles ou d'arbres rabougris.
On a évidemment apporté de grands soins à la construction de la route, qui a été faite sous la surveillance des employés du gouvernement et avec les meilleurs matériaux. On a consulté l'économie pour l'aménagement des détails; des monceaux de fer de rebut sont entassés le long de la ligne, et chaque pièce est conservée pour la refonte ; le graissage même des machines et des roues de wagons est exécuté de façon cà empêcher toute perte de graisse. Les stations sont tenues dans un ordre parfait; le nom de chacune d'elles s'étale sur la façade en gros caractères, avec la distance de Stockholm et de Gûteborg; presque toutes sont entourées de jardins et le bien-être des voyageurs est admirablement entendu. Les agents du chemin de fer sont très polis ; les chefs des stations, les conducteurs, les commissionnaires et autres employés portent invariablement l'uniforme. A des distances d'environ trois milles, de petites maisons rouges ont été bâties pour les gardiens qui surveillent le chemin ; elles sont numérotées consécutivement, et chaque gardien est tenu de ])arcourir la moitié de l'espace de haut en bas pour voir si tout est bien en ordre ; à chaque chemin de traverse stationne un gardien, les règlements formulés par le gouvernement exigeant que les compagnies prennent toutes les précautions possibles pour assurer la sécurité générale.
Dans l'après-midi, nous fîmes halte à une station appelée Katrineholm, l'un des meilleurs buffets des chemins de fer de la Suède. En entendant le cri de « Vingt minutes pour dîner ! » je m'élançai du train et courus en toute hâte à la Dintxal (salle à manger), car le grand air m'avait mis en appétit. Me rappelant mes expériences sur les routes ferrées de l'Amérique, je pensai qu'il n'était pas improbable que la limite slipulée de vingt minutes en signifiât dix; de là mon empressement. Mais, quand j'entrai dans la salle, je fus honteux d'avoir coudoyé mes compagnons de voyage aussi bnilalement que je l'avais fait; tout était calme, bien ordonné, propre, et je m'arrêtai pour jouir de ce spectacle qui m'impressionna ]iar sa nouveauté. Au centre d'une chambre spacieuse, au parquet immaculé, une grande table, couverte d'une nappe fort blanche, portait toute une variété de plats tentateurs, comprenant de grands poissons des