CHAPITRE XX
LES SNEBRAEER JUSTEDAL
Les glaciers JustedaL — Vastes champs de neige. — La vallée et l'église de Justedal. — Le glacier Nygaard. — Faaberg. — Maisons de ferme malpropres. — Peu engageant. — Draps de lit. — Un saeler. — Aspect du glacier Lodal. — Une superbe caverne de glace. — Marche du glacier. — Un glacier, rivière de glace. — Mouvement d'un glacier. — Moraines. — Le glacier Slegeholt.
Ce champ de neige, le plus considérable de la Scandinavie, couvre un espace continu de plus de 82 milles carrés (anglais), et sa profondeur, en bien des endroits, atteint i ,000 pieds. Il comprend la surface bornée au nord par le fiord Nord, au sud par le Sogne, à Test par la vallée de Justedal, et à l'ouest par le fiord Sônd. Sa partie inférieure est entièrement bordée par des glaciers qui s'écoulent dans toutes les directions. Dans le fiord Fiaerland, les glaciers sont à trois milles dans l'intérieur des terres; l'extrémité du Boyum est d'environ 400 pieds, et celle du Suphelle de 160 pieds au-dessus du niveau de la mer. L'épine dorsale, ou crête rocheuse de cette masse de neige, a une hauteur moyenne de o. 000 pieds : le point le plus élevé se trouve entre Stryn et la vallée de .IiLstedal (le pic Lodalskaupos), et atteint une hauteur de 6.410 pieds dans la partie orientale, et de 6,110 dans la partie méridionale.
LE GLACIER BERSET
La vallée de Justedal, laquelle tire son nom du grand glacier qui surmonte ses montagnes, est à la pointe du fiord Gaupne sur la Lyster, A son entrée, est placé le hameau de Rôneid, avec une auberge confortable, où l'on peut se procurer des chevaux. Une route étroite, bonne à parcourir à cheval et passable pour une carriole, conduit à la fin de la vallée distante de 6 ou 7 milles; à 14 milles environ de Rôneid, se dresse l'église paroissiale de la vallée, entourée d'un mur en pierres brutes, et l'humble cimetière, où l'on ne voit (pic (pirlipics croix de bois. Le pri'sbytéiv adjacent a un pelil jardin cl de petites [)iéces d'orge et
Le gladui' Xjgaard, ou lierset, vu du pont.
de pommes de terre; on peut dire que c'est le seul endroit propre et convenable dans tout le voisinage.
A quelques milles plus loin, on arrive au glacier Berset, le premier de la vallée, et auprès duquel est situé le pauvre hameau de Nygaard. De la caverne bleu foncé à la base du glacier, un courant boueux s'élance avec une force extrême dans la vallée, et tout à côté du bord glacé, se trouve une ligne parallèle de blocs erratiques, de pierres et de sable, laissée derrière elle par la masse en se retirant. Au delà, se
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montrent quelques autres crêtes transversales, formées par des dépôts similaires, prouvant que le glacier ircule. Deux nu trois petits courants ont creusé des canaux dans les glaces, et ICau découle le long des versants.
Après une course à cheval de 28 milles, j'arrivai à Faaberg, le dernier hameau de la vallée, (|ui contient plusieurs fermes bien approvisionnées, et esl enlmué par des champs vei-doyants et des (irairies. Les collines sont garnies de bouleaux jiis(prà une hauteui' considérable, tandis que la partie supérieure du ]ila[eau est couronnée de neige et frangée de glace. Le bien-être n'y était pas grand; les maisons se distinguaient par leur malpropreté, et la nourriture aurait paru déplorable à ceux qui n'y sont pas accoutumés. Par exemple, les puces foisonnaient, de même que dans la plupart des districts de la Norvège; mais, ici, ce fut comme un véritable fléau. La plus grande partie des femmes étaient au <c saeter», de sorte qu'à la ferme où je m'arrêtai, ce fut la tille d'un voisin qui vint préparer mon dîner, consistant chaque jour en pain, beurre, fromage, œufs et lait. Ou me fit l'honneur de me donner une nappe en coton, dont on s'était déjà servi, car une large tache d'(euf, grande comme la main, s'y étalait d'une façon déplaisante. J'étais certain que, la nuit, celte nappe servait de drap [lour mon lit, attendu que la tache n'y manquait pas; ainsi, pemlanl le jour, ce drap remplit l'office de na]q)e, et, le soir, la nappe lit l'office de drap de lit, alternativement jusipi'à mon départ. Ce hameau est un des peu nombreux endroits oii je trouvai les prix exorbitants jusipi'à l'extorsion. Pour ces gens-là, clKupie touriste de naissance étrangère est une mine d'or à exploiter.
De[)uis Faaberg, le sentier devient extrêmement âpre. Le bruit incessant de la rivière qui se précipite et qui est formée principalement par les glaciers de Biôrnesleg, Lodal et Stegeholl, était parfois si étourdissant, qu'il éloulïait la voix.
Au-dessus du glacier Biôrnesteg, se trouve un « saeter», avec bon nombre de petites maisons, où s'abritent les femmes et les enfants ipù gardent les moutons et les chèvres. Tout ce monde avait bon cœur et insista pour que je prisse une tasse de lait avant de partir. Faisant route pendant un certain lenqjs à travers des prés et des bois, nous vîmes dans l'éluignement, au bout de la vallée, les glaciers de Stegeholl et de Lodal : le sommet du pic est à 0,410 pieds au-dessus de la mer.
LA CAVERNE DU GLACIEn l.ODAI. 203
A l'extrémité de cette vallée sauvage, nous vîmes la moraine habituelle avec des pierres rondes, dos galets et du sable, que les glaciers ont laissés, en se retirant. Leurs c(»urs d'eau se divisent et se rencontrent de nouveau; le courant est très fort et l'eau si boueuse, que nos chevaux eurent presque peur de le traverser. Celui (jui ne connaît pas les lois qui gouvernent le mouvement (ruii glacier, croira naturellement qu'un cours d'eau créé par la fonte de la glace ne doit donner qu'une eau claire; c'est tout le contraire qui arrive; la nature même d'un glacier empêche toute autre sorte de courant, comme nous l'avons déjà démontré. En juin, et même au commencement de juillet, le passage h gué de ces courants est impossible. Le glacier Lodal était couvert de boue, de pierres et de débris roulés du haut de la moiilague. Sa caverne est de beaucoup la plus belle et la plus grande ipie j'aie vue; elle a 25 pieds de large; du fond de cette caverne sort une rivière bourbeuse qui se précipite au dehors avec violence. Il n'est |)as possible de décrire exactement la beauté de cette caverne, la couleur bleue de la glace devient graduellement plus foncée, et se fond enfin dans un bleu noirâtre intense. Grâce à la furie pression, chaipie bulle d'air avait été expulsée et toute la masse était claire et transparente; la caverne apparaissait comme un tunnel percé dans une montagne de saj)hir. Malheureusement, je ne pus l'explorer à cause de la grande profondeur et de la vélocité de l'eau, qui courait entre deux ciêfes de j)ierre fendues par la glace. Le glacier, en se retirant, a mis ;i nu une pailie d'un éperon ou colline de gneiss, ipii a ohslrué sa marche et a été fendu en plusieurs morceaux énormes, encore en contact mutuel. Un nombre incalculable de blocs sont restés sur la masse gelée, les uns soutenus par des piliers de glace que l'ombie projetée par les pierres a empêchés de fondre. Par places, le glacier était blanc, non de neige, mais par suite des craquements de sa surface et des nombreuses cellules aériennes. Il était facile de voir que le Lodal a d'abord été plus bas dans la vallée et que les glaciers transversaux (pie mms avons rencontrés sur le chemin, furent autrefois ses branches latérales, le tout formant une vaste rivière gelée, louchant à la mer, se retirant, s'avançant, et se retirant de nouveau.
Un glacier n'est pas une masse immobile étroitement attachée aux montagnes : c'est un c(irps jniussé lentement en avant par l'irrésistible
pression des portions supérieures. Dans sa marche, la masse descend, broyant son lil mclieux, en iipprofondissant et en élargissant ainsi son canal jour par jour; sa silencieuse puissance, renversant tous les obstacles, emporte avec elle tout ce ([ui a été enseveli dans le courant glacé, comme des pierres tombées des déclivitées montagneuses, de la terre et du sable ipii se combinenl pour rendre l'eau bourbeuse et former les moraines. Il a le caractèic d'un couraul; c'esl une rivière de glace mouvante, alimentée jtar les snebraeer, ou neiges perpétuelles du dessus, modifiant ou créanl son canal, rongeant les vallées, couvrant souvent de vastes esjjaces, — agent destructeur d'une [luissance terrible.
La marche d'un glacier, due en grande partie aux conséipiences de sa fonte, est plus lenle la nuit que le jour, et l'hiver cpie l'été; le mouvement est plus grand au milieu que sur les bords, où il est tenu en échec par le frottement; il est aussi plus paresseux au fond qu'au sommet. Un glacier se prête de lui-même aux sinuosités et aux inégalités de son lil; il se répand ou se contracte comme les eaux d'un fleuve, et se préci|)ile iin-dessiis d'un récif en faisani une cascade de glace; c'est ce (pie j'ai vu dans iires(|ue tous les glaciers de la Norvège. Souvent la glace se brise transversalement, les moraines s'engoufrent dans les crevasses et se i)erdent. Le courant glacial princi|»al s'élance avec une moraine de chaque côté; de longs rubans sombres qui s'élèvent audessus de la glace sont formés par des pierres et de la terre tombées de la montagne, (le la même manière (pie les monceaux |iierreux et les débris (pie nous trouvons à la base des montagnes, dans beaucoup de ravins et dans les vallées. Ces moraines latérales ou marginales varient en hauteur, selon la somme des dé[)ôls massés ensemble à l'époque de leur formation; elles comportent jusiju'à ;20 pieds de haut, mais jamais davantage, car elles n'ont |»as le leinps de s'accumuler; les matières se rassembleiil i|ii.iiid la glace se meiil [tour descendre e( la marche du glacier norvégien |ieiil être de (jiiehpies centaines de pieds par année. Ces moraines s'élèvent en crêtes régulières et sont portées lentement et sûrement au bout du glacier; i)ar les matières, on peut remonter à leur origine et à de grandes disjances. Quand la rivière glacée se meut plus avani, d'aiilres la rejoignent et s'unissent avec elle en niasse solide; les moraines se réunissent côle à c(")te et d(^meurent distinctes en
MARCHE DES MORAINES 26o
descendant. Le nomijre de ces moraines indiijue combien de branches se sont unies au tronc principal. Quelquefois un glacier est forcé de passer par nn éiroil délilé: alors la masse de glace se contracte, devient plus profonde, et, par un effort déchirant, prend place sur les cotés et à la base; maintes vallées avec des murs per|)endicnlaires ont été formées de cette manière.
Non loin de Lodal se trouve le très intéressant glacier de Stegehold, (pic l'on alleiid en reiraversant à gné la rivière Lodal. L'extrémité de ce glacier est étroite et la glace vient pai' nue gorge resserrée, obstruée par d'énormes pierres qui m'ont empèclié de voir la caverne terminale. On pourrait facilement construire un pont sur le courant; mais, dans ces districts, il n'y a personne pour entreprendre une telle œuvre, et personne pour vous guider sur la glace.
Sur la rive gauche, à une cerlaiiu' lianlcur, les bouleaux sont abondants; une herbe épaisse et des joncs poussent à ([uelques yards de la glace. Ici aussi j'ai vu avec certitude ([ue la glace avait beaucoup dimiluié celte année. De nombreux blocs errati([ues, formant des moraines longitudinales, étaient épars sur le versant. Les crevasses indicpiaieni un effort violent; à travers les fentes qui traversaient toute la largeur du glacier, on pouvait voir la couleur bleu foncé, devenant de plus en plus sombre avec la profondeur.
Nous avons donné une description des glaciers qui reculent. Nous parleronsjilus loin de ceux qui avancent avec une irrésistible puissance.