CHAPITRE XXI
Deux agréables connaissances. — Une iuvilaliun à visiter Krukeii^aarcl. — Ariivée à la ferme. — Ln hùle vénérable. — Une réunion de famille. — Une lianie de Hollande. — Un jeu de croquet. — Fruits délicieux. — Foyer duii gentleman. — Vie auprès du liord. — Familles industrieuses. - Hospitalité Scandinave. — Diner d'adieu. — .\dieu ii Krokenj^aanl.
Par une chaude journée de juillet, je traversai le fiord Lyster, faisant route vers Krokengaard, sur le bord oriental, presqu'en face du fiord Gaupue, à la pointe duquel arrive la vallée de Justedal. Pas un atome d'air ne ridait la surface de la mer; les rayons du soleil tombaient d'aplomb sur le iiateau et mes deux h,it(diers étaii'iil ruisselaiils de sueur. Krokengaard est situé auprès irunc liaiilecnlliiii', cl ses bàtiini'nts se dressaient au milieu de beaux arbres, di'. champs dorés d'une orge à peu près nmre ; les sapins et les bouleaux croissaient sur les montagnes, dont les cimes se perdaient dans des nuages moutonneux. La sitiialidii de cette anciciuie résidence avait été bien choisie, car elle était abritée contre le danger d'avalanches de neige (ui de nichers.
Mon invitation à visiter cet endroit fut caractéristique de l'hospitalité de ce pays. Qindqiies jours auparavant, à bord du steamer, j'avais fait la connaissance de deux dames, deux s(eurs; les femmes peuvent toujours voyager sûrement ici, elles sont certaines de ne rencontrer qu'une respectueuse considération. Elles m'avaient invité ;'i faire une visite à
VISITE Al KROKENGAARD 267
leur uiicle, qui, assuraient-ellos, me recevrait avec graud plaisir; elles semblaient chagrines pour nmi, en jiensant que je devais me trouver bien seul , voyageant dans un pays étranger, parcourant des districts presque inhabités, vivant avec les plus pauvres gens, mangeant une nourriture grossière, et endurant une foule de privations! L'aînée était la femme d'un docteur, hahitant ])rés de Bergen; avec sa sœur, elle allait à Krokengaard, demeure de leur oncle, lui faire une visite d'été. Lorsqu'elles quittèrent le steamer pour descendre dans le bateau, leurs derniers mots avaient été : « Ne nianqui>z ])as de venir à Krokengaard, à votre retour! » Ceci fat dit avec cet accent norvégien particulier et cette douce voix qui rendaient leur anglais fort agréable à entendre.
Lorsque nous approchâmes du rivage, le bi'uit de nos rames attira l'attention des gens qui travaillaient dans les champs. Nous prîmes terre et nous entrâmes dans un large sentier qui nous mena, à travers des champs et des prairies, â un mur en pierres bas, entourant un jardin. J'ouvris la porte et je me trouvai dans un verger de pommiers et de cerisiers chargés de fruits magnifiques; il y avait aussi des prunes et des groseilles. Les allées étaient bordées d'arbustes en pleine Heur, et fourmillaient d'oiseaux attirés par les fruits.
Quand j'eus frappé à la porte d'une blanche ferme à la mode ancienne, une jeune dame se présenta; je lui demandai si le capitaine Gerhard Mûnthe était chez lui. Elle m'introduisit dans une chambre où un beau vieillard, un gentleman aux cheveux blancs, était occupé à lire; dès qu'il me vit, il vint à ma rencontre et m'accueillit avec cette courtoisie norvégienne qui vous met tout de suite à l'aise; sa jeune femme, avec un sourire agréable, me reçut aussi très cordialement. De la bibliothèque, on me conduisit dans le parloir, où des dames, tenant en main des ouvrages à l'aiguille, causaient entre elles. Je fus présenté à deux filles d'un premier mariage, jolies jeunes dames; et je reconnus parmi les autres mes deux compagnes de voyage, qui, ainsi que je pus m'en apercevoir [)ar la chaude réception que l'on me faisait, avaient parlé de ma venue ; à leurs aimables sourires, je constatai qu'elles ne m'avaient pas oublié. Après une présentation générale, on offrit du vin et des gâteaux et le vénérable capitaine dit en me regardant : « Soyez le bienvenu à Krokengaard! » puis nous nous saluâmes. Il y avait quelque chose de si bon, de si franc, et de si aimable dans les manières de cha-
cun, que le sentiment de gêne que l'on ressent d'ordinaire quand un entre pour la première fois dans une maison étrangère, eut bientôt disparu.
(( Nous allons tous dîner chez mon frère et ma sœur, me dit mi)n hôte, et vous viendrez avec nous. Là, aussi, vous serez le bienvenu. » Le frère, un célibataire, m'accueillit en français, et la sœur en norvégien. Ils avaient invité tous les membres de la famille puur ce jour-là. Le capitaine prit mon br;is pour eiilrer dans la salle à manger. Les Norvégiens n'ayant point de smôrgas, le diner commença sur-le-champ. Le capitaine, comme l'aîné de la famille, s'assit au haut de la table ; je pris place à sa droite, et une nièce par mariage, une dame de la Hollande, se mit à sa gauche; son mari, un neveu artiste demeurant àDiisseldorf, était venu ici faire son voyage de noce et revoir en même temps la vieille demeure familiale; le frère s'assit au bas de la table et la sœur au centre. Le dîner fut bon et substantiel; on avait tué un mouton pour cette occasion; on servit du vin do Bordeau.K, et le premier toast de bienvenue fut purté en mon honneur par le propriétaire de Krokengaard. A table nous parlions sej)! langues — le hollandais, que quclues dames avaient appris alin de converser avec leur cousine — le français, l'anglais, l'allemand, le suédois et le latin. Ceci donnera une idée de l'éducation des gens bien élevés en Norvège. Chaque personne présente, à l'exception de deux, parlaient plus ou moins bien au moins trois langues en sus de la sienne ; (pielipies-unes comprenaient toutes les sept et même encore d'aulics ; nous rîmes beaucoup, car telle était la confusion, qu'il nous semblait venir de la tour de Babel. Les sujets de conversation furent très variés et |u-ouvaient que la société avait de l'observation et de la culture d'espril.
Je m'amusai fort de la dame Hollandaise qui paraissait craindre (jue je ne reconnusse pas sa nationalité; plusieurs fois, elle prit la peine de m'expliquer qu'elle était de la Hollande et que les Hollandais ne ressemblaient en rien aux .\llemands. A cette époque, le sentiment de la masse du peuple en Norvège et en Suède était ardemment français ; leur sympathie pour la France éclatait à tout propos, et on aurait dit que la guerre avait été en partie supportée par eux; ce sentiment se manifesta partout où je voyageai, et sans doute la guerre prussodanoise l'avait encore accru.