‹ Le pays du soleil de minuitChapitre 73 sur 147 · UN PAYSAGE IDYLLIQUE · texte numérisé non relu

UN PAYSAGE IDYLLIQUE

Après le café et une exhilarante partie de croquet, nous entrâmes dans un petit verger où nous cueillîmes des cerises, des groseilles, des framboises et des mûres; ce fut un charme pour moi, car, l'année précédente, je n'avais pas goûté un seul de ces fruits, et, dans la plupart des districts, les fermiers ne les cultivent pas. Je ne m'étonnai plus rpie Krokengaard fût célèbre pour ses fruits. Les premiers étaient tellement chargés, que leurs branches ployaient.

De ma chambre, j'avais une vue superbe du fiord, des montagnes couronnées de neiges et des glaciers; le matin, je fus réveillé parle chant des oiseaux, qui ne sont jamais troublés ici par des coups de fusil, bien que leurs déprédations soient considérables.

Le calme de ces fermes norvégiennes le long de la mer, solitaires, livrées à elles-mêmes, est très remarquable. Elles n'occupent souvent que d'étroits espaces de terre couvrant les rochers, avec de hautes montagnes par derrière, et l'eau du fiord en face; des sapins, des bouleaux et autres arbres poussant sur les déclivités ou les sommets de collines pour fournir le combustible; entourées par quelques champs et prairies; la mer pour unique grand chemin.

A une assez faible distance de la maison, un beau courant d'eau clair descendait de roc en roc par une étroite gorge transversale, tombait perpendiculairement d'une hauteur d'environ trente pieds, et coulait sur un lit de graviers; l'eau était si limpide, que l'on aurait pu compter les cailloux du fond. Sur ses rives étaient dispersés de superbes bouleaux aux troncs blancs; à coté, l'œil s'arrêtait sur la sombre maison du fermier de Krokengaard. Sur le bord de la rivière, et plus haut, un petit moulin à blé qui fournissait la farine du domaine faisait entendre son tic lac. Ce coin retiré, entre le cours d'eau et la chute, avec ses prairies, ses bois et ses rochers, était l'endroit le plus charmant de la ferme. On trouve le long des fiords de la Norvège plus d'un tableau comme celui de Krokengaard.

Le capitaine Gerhard Mûnthe, propriétaire de ce bien, jouissait parmi ses concitoyens d'une renommée littéraire, car, dans ses jeunes années, il avait écrit une bonne histoire de Norvège. Souvent deux ou trois fermes comme celle-ci, non loin l'une de l'autre, et appartenant aux membres de la même famille, se réunissent. Là, vous trouvez tous les conforts et les raffinements que donne l'éducation. Les chambres

sont bien meublées, chaque partie de la maison est tenue avec une exce.sive propreté; le garde-nian|jer est bien pourvu et il y a toujours à la cave une j)etite provision de vin |)our recevoir les amis rpii viennent en visite; les domesliipies sont bien stylés; outre le jardin potager parlailemenf entretenu, on cultive des fleurs en abondance; le verger esl bien soigné; les bâtiments de la, ferme sont en Itou étal; le bétail est beau; les cliamps sont bien labuinvs; on aime les arbres et les rocliers, et tous les avantages que peut procurer un lieu pilloresque sont mis h profit.

Parmi les complémenis habituels, il faut citer ; une niaisonnelte d'été pré.< de la ferme; un banc sous un arbre d'où l'on a une lielle vue; une maison de bois construite près de la mer on d'un ruisseau venant de la montagne; un bateau bien peint et solide, dans lequel on peut ramer et pêcher, et un bon » saeter » dans la montagne. Dans la maison, on trouve généralement un [)iano et quelquefois une harpe, une guitare ou un violon, car on cultive la musique. II y a aussi une petite bibliothèque, une bible et antres onvi'ages religieux, ainsi qu'une variété de livres utiles. Sur la lablr ilii parloir se prélassent généralemenl (pud- (pies-unes des dernières publications, une revue illustrée pour les enfants, et les journaux des grandes villes qu'apportent une ou deux fois par semaine les bateaux-poste, donnant les dernières nouvelles, non seulement de la Norvège, mais du monde entier. Les steamers qui sont chargés du courrier stoppent à maintes places le long des fiords et s'avancent jusqu'à leurs extrémités, car il y a des stations de poste partout; les heures de leur arrivée sont fixées; le peuple les attend avec imiiatience, et, aussitôt que le steamer s'est arrêté, un bateau se délache ihi livage pour chercher la malle, ou bien un jeune garçon va la recevoir par le senliei- de la montagne. Les lettres surtout sont attendues impatiemment parles familles; la femme espère apprendre des nonv(dles de son i)ére, de sa mère ou d'une amie; le mari bn'de de lire sa correspondance d'aiïaires; la fille aspire après un billet de ses chères amies de la ville, ou de (pielques camarades de classe, ou de son amoureux, ou de son frère, qui a quille la maison paternelle pour chercher fortune dans le vaste monde. On attend toujours quelque chose, et le désappointement est grand ipiand le messager revient les mains vides. Il ne faut pas parler d'éqnilaliiiii dans ces endroits, car on ne se

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sei'l des dievaiix que pour les besoins de la ferme. L'éducalioii des enfants n'est |)as négligée; on leur enseigne les vérités de la Bible, mais pas de cette manière austère, qui souvent est cause que la jeunesse se dégoûte (le la religion. Tout ce qui tend à produire le développement intellectuel attire l'allenlion de la famille dans la mesure de ses moyens; on fait de grands sacrifices pour donner une b(inni> éducation aux enfants, et même pour les envoyer dans les villes poursuivre rétude des hautes brandies du savoir. On apprend aux filles à être bonnes ménagères, habiles dans les ouvrages à l'aiguille, dans la broderie, et la couture; elles tissent et font elles-mêmes leurs toilettes; une machine à coudre se rencontre toujours dans la chambre oii l'on se lient, en sorte que, (juand elles se marient, elles sont capables de prendre soin d'elles-mêmes et de leur famille. Cette vie est essentiellement intérieure, riche en conl'oits dimiestiques; (in recherche une culture d'esprit solide plutôt qu'un mérite superficiel, car la femme est souvent la seule compagne (pu égayé les longues heures de l'hiver. Le })euple est accoutnnn'' à la littératiu'e courante do son pays et aux progrès scientifiques du monde; dans les humbles demeures, on trouve souvent les ouvrages des pays étrangers. Les eiifanis ap]ii'(Minenl la musique, et, à l'occasion, lors(pie les voisins viennent en visite, les vieillards et les jeunes gens se livrent au plaisir de la danse. L'église est parfois très éloignée el la mer seule y conduit; c'est ce qui fait que, dans le cours d'une année, des familles n'assistent que rarement au service public, lors de la confirmatidii des (Md'ants, de la communion, ou quand le temps est très beau. Cependaid, cette rare assistance à l'église ne semble pas amoindrir la foi du peuple; au contraire, il m'a semblé que plus il est solitaire plus il devient religieux.

Dans ces ménages norvégiens, la femme est industrieuse et la mère consacre sa vie à embellir son foyer. Elle est dévouée à son mari et à ses enfants; généralement elle instruit les jilus jeunes. Le mari prépare souvent ses garçons pour les écoles supérieures; de plus, il surveille les liavaux de la ferme, il les conduit avec prudence et économie; il calcule combien les récoltes rendront, combien on pourra Vendre de beurre après avoir mis de côté la jirovision de l'année; comment il faudra faire pour ménager et économiser le bois, — car les arbres ne poussent pas vite et deviennent plus rares tous les ans. A

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l'occasion, on brûle aussi de la loiirhe. Il Joit voir encore si les arbres qui ont la taille voulue ont été abattus. De temps en temps, on coupe quelque grand sapin, soit pour un but de construction, soit pour le vendre, afin d'augmenter les fonds du ménage quand les récoltes ne sont pas rémunératrices, ou poui' venir en iiide à nn p;iuvn' voisin, ou pour payer les dépenses causées par In rrci'plinn iI'uih' sociélé plus nombreuse que l'on ne s'y attendait, ou encore par une visite prolongée à la ville. Généralement parlant, l'argent n'abonde pas, et l'économie est nécessaire. Aucun peuple n'est plus généreux, plus hospitalier ni plus cordial; la bassesse et la ladrerie sont étrangères au caractère norvégien ou suédois, et. en considérant leurs ressources, en aucune autre contrée rélrruiL'i'r n'est si bien reçu ni Imité avec tant d'hospitalité. J'ai vécu dans les monlagnes avec des gens qui occupaient de pauvres cabanes en bois, et dont la seule nourriture élnit des pommes de terre; eh bien, ils m'olïraient de bon cœur le peu qu'ils avaient, et c'est avec grand'peine (jue je parvenais à leur faire accepter de l'argent. Il leur semblait indigne de vemlre de la nourriture à un homme alTamé, ou de recevoir de l'argenl |hiiii' rnliri iiuils lui ildiiiinienl. La bonté de cœur des habitants des districts montagneux et retirés, loin des routes que suivent les touristes et des voies de trafic, a grandement ajouté à l'amour et à l'admiration que je professe pour le caractère norvégien.

Ce fut vraiment à regret que je qnilhii Kiokengaard, ce charmant foyer, où tous s'elTorcèrent de me rendre la vie agré.ible. Le jour de mon départ, on avait hissé le pavillon en haut du mal. cnninie signal [)our le steamer de stopper. A la fin ilii dîner, lors(pie nous étions tous assis autour de la table, mon vénérable hôte devint particulièrement grave. Il proposa de boire à ni;i s.irité, me sonh.iila le succès dans mes entreprises, puis exprima lespuir qui' j'avais trouvé la Norvège un bon pays, et les Norvégiens de bonnes gens. « Notre pays est pauvre, dit-il. mais nous ne pouvons changer ce que Dieu a fait. Nous vous souliailons succès et santé dans vos futurs voyages. Quand vous reviendrez au liord Sogne, venez à Krokengaanl, vous y serez toujours bien accueilli. Mais ne tardez jias trop, ajoula-l-il d'un ;iir rêveur, car (pielipi'iin pdurrail bien ne |ijus s'y trouver. » Les visages de la société devinrent tristes à mesure (pi'il parlait, et je vis des larmes dans bien des yeux. « Oui,

DiNr:R D'Ai)ii;r û'h

rpprit-il, si vous désirez me revoir, n'aUenilez pas trop longtemps, car jf suis lin vieillard et ma vie approche di' >a fin. Pour vous, mon ami. un bon et heureux voyaf/e. et revenez à Kidkengaard ! >»

La st'iiaration me toucha profondémeni, et je ne l'ai jamais oubliée; mes jiensées errent souvent au delà des mers, et je me demande si le vieu.x capitaine, à la taille droite et élevée, avec ses longs cheveux blancs, se promène encore auprès du fiord de Krokengaard.

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