‹ Le pays du soleil de minuitChapitre 82 sur 147 · LE BIJOU PERDU · texte numérisé non relu

LE BIJOU PERDU

avaient leurs saetors de l'autre côté : seulement une petite hutte en pierres. Le gué fut difficile, car le courant était fort et l'eau profonde, Je dus monter à cheval , et prendre devant moi Anne, que je tenais fortement embrassée par la taille, car nous n'avions point de selle. L'animal, qui avait évidemment traversé le gué bien des fois, suivit son chemin avec beaucoup d'adresse.

Le soir, après que l'on eut trait les vaches, nous eûmes du beau temps. L'une des fdles voulut s'amuser à courir avec moi; pendant le jeu, je perdis un petit médaillon de ma chaîne de montre, et, quoique nous l'eussions cherché partout, nous ne pûmes le retrouver; c'était un cadeau de Noël, et j'y tenais beaucoup. On furela de tous côtés le lendemain matin, ce fut en vain. L'année suivante, on le retrouva ; on l'envoya à Samson, qui le remit au consul Rosenkilde, à Stavanger ; celui-ci l'expédia à Christiania, d'où on le fit parvenir à mon ami, Herr Christian Bors, le très estimé consul de Suéde et de Norvège, cà New York, avec prière de me trouver et de me remettre l'objet.

Le lundi matin de bonne heure, chacun était debout; on prépara les chevaux pour le retour de Nels à la ferme, et on eut soin de garnir leurs croupes d'épaisses couvertures de laine pour placer les bats; le beurre, le fromage et le lait pour les ouvriers de la ferme ne furent pas oubliés ; le père, d'un air placide et sans embrasser personne, dit adieu à sa famille et bientôt nous le perdîmes de vue dans les détours du sentier.

La famille ne voulut pas me laisser partir avant que j'eusse pris un déjeuner substantiel, qui aurait pu suffire pour presque tout le voyage; l'expérience m'a appris que ce qu'un voyageur peut faire de mieux, spécialement dans les montagnes, c'est de ne point bourrer son estomac de victuailles. J'étais prêt à dire adieu, lorsque Synvor disparut tout à coup et revint avec un superbe fromage qu'elle me mit dans les bras. (( Prenez cela, dit-elle, et mangez-le dans votre voyage, car vous aurez faim; il n'y a pas beaucoup d'endroits dans les montagnes où vous rencontrerez un saeter. »

Quoique je n'eusse point de cheval et que le fromage fût lourd, je l'acceptai pourtant, par politesse. Je serrai les mains à toute la famille; dans celle de Synvor, je mis quelque monnaie et un petit dollar en or. c Non! non! s'écria-l-elie. — Si! si! » réparlis-je; tous me dirent alors: « Quand vous reviendrez à Odde, venez nous voir;

ne nous oubliez pas, ne man(iuez pas de venir. — Je viendrai, » répondis-je. Et je m'éloignai en hâte.

Du lac Valdal, le sentier qui se dirige au nord sur les montagnes est sauvage et triste; au commencement il faut même traverser de "rands amas de neige.

Après avoir quitté le lac, nous montâmes par une contrée abrupte au-dessus de la région du bouleau, où le genièvre et les baies arctiques abondaient. Une heure de marche nous conduisit sur les bords du petit lac Visadal-Vand,non hiin duiiuel se trouvait un saeler à l'aspect misérable, isolé et construit en pierres sèches. L'intérieur était loin d'être propre; d'un cùté, on avait placé les lits sur la terre nue; de l'autre, la cheminée; dans un coin, un las de branches de genévrier, cinq ou six seaux, un chaudron de cuivre pour faire le fromage et bouillir le lait, un pot à café, et une baratte. L'homme qui occultait le saeter et sa femme nous tirent bon accueil ; l'hommi' i»araissait avoir plus do 80 ans, mais il était bien portant et vigoureux; il avait fait plus de 80 railles pour venir passer l'été ici et fournissait un bel exemple de l'audace de ces montagnards. Ce saeter avait 120 vaches sèches, appartenant à plusieurs fermiers qui les envoyaient au pâturage. Une femme et trois hommes étaient cliargés de soigner ce bélail, et avaient aussi cinq vaches laitières pour leur usage personnel, outre leur nourriture. Nous longeâmes le côté montagneux du Visadal, sur des rochers nus et des plaques de neige, passant devant maintes cascades et chutes d'eau.

En continuant notre ascension, — le cheval suivait un chemin et nous un autre, — nous gravîmes une colline rugueuse, en traversant de larges pla(iues de neige pénéliécs jiar des courants. Presque directement au nord, (in voyait Haarteigen, à 5,390 pieds de liaut, constellée de neige, qui étincelait sous les rayons du soleil; Nups- Eggen était à notre gauche. — Ici, le mica repose sur les roches primitives. 11 n'y avait pas d'autre apparence de sentiers que les lits desséchés des cours d'eau, rem[)lis au prinlemps. Nous passâmes le Steige, Vand, petit lac sombre et sidiiaire, au sommet de la montagne; là le bouleau nain même avait cessé de pousser. Quoique le soleil brillât de tout son éclat, le vent était froid, le thermomètre marquait 48°. De larges taches de neige descendaient jusqu'au bord du lac, surplombant souvent le rivage; le lichen gris réappai'aissait. Nous montâmes

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