LE PAYS DES VIGNES
vue sur la plaine de la Szamos, là-bas bien loin, jusqu'à Nagy-Kâroly.
Mais rapidement la nuit est tombée : le cocher et le vigneron ont allumé un grand feu ; nous nous étendons tout autour, sur des plaids. Dans mon initiation à la vie hongroise, un pas important va être fait, je vais connaître le lard grillé, le mets classique des })àtres et des brigands de la Pousta. A de longues baguettes de noisetier, on pique une tranche de lard, et le vigneron me donne l'exemple : se plaçant tout près du foyer, il présente à la braise le lard qu'il fait lentement tourner ; d'instant en instant il retire le bras et recueille sur une large tranche de pain les gouttes de graisse qui en découlent et, lentement, avec de grandes précautions, comme un artiste, il continue cette manœuvre ; le bûcher flambe et crépite avec furie ; sur sa large et pleine figure la flamme jette d'étranges reflets durs et crus.
Nous aussi nous faisons tourner la baguette; bientôt le cocher, Mitrou le Valaque viennent s'accroupir près du brasier ; alors le cercle est complet, les bras vont et viennent avec diligence, et de larges tartines recueillent pieusement le
SUC de tons ces lardons. Le cocher, brave homme trapu et ratatiné, reçoit en pleins yeux la fumée, il n'y tient plus et se lève pour aller pleurer ; le jeune F..., en vrai Magyar qu'il est, s'est approché du feu à le toucher, et vraiment il se cuit tout autant que le lard : sesjoues poupines s'injectent de sang et flambent d'un rouge ardent.
Mais sans doute en voilà assez, je désembroche la tranche de lard. Mon Dieu, que ce soit bon, bon, je n'oserais le dire. Il en est de ce mets comme du fameux brouet des Spartiates, qui fît faire la grimace à Denys : il demande à être assaisonné d'un féroce appétit.
Je rejette ma lardoire et, étendu sur mon plaid, je contemple longuement le feu. La nuit est venue tout à fait; d'un ciel sans étoiles, à peine une vague lumière descend, obscure, enténébrée. Dans cette immense brume envahissante, le foyer découpe nettement un îlot de clartés ; attisé par le vent, le bûcher fait rage, et sous le souffle qui les courbe, les flammes se couchent et s'élancent, langues de feu, multiples dards, qui vont et viennent, se précipitent et se retirent dans une danse passionnée, éperdue. Par moments, minée