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CHAPITRE VIII

Au cœur de la patrie hongroise.

Débreczen, la vieille cité.

Les « Cives » de Débreczen. — Débreczen, capitale du calvinisme

Débreczen est la ville hongroise par excellence ; elle se trouve au cœur même de la Hongrie, entourée de tous côtés parla terre vraiment hongroise, la plaine. C'est une vieille ville dont Timportance ne date pas d'hier; en i84o, alors que Budapest avait cent mille habitants, Débreczen en avait cinquante mille ; après la capitale, elle était de beaucoup la ville la plus peuplée. Széged et Szabadka, qui depuis Font considérablement dépassée, étaient peu de chose à côté d'elle.

DEliRECZEN, LA VIEILLE CITE <J1

Quand Kossuth et le gouvernement révolutionnaire durent quitter Budapest menacée par l'armée autrichienne, c'est de Débreczen qu'ils firent la nouvelle capitale. Enfin, Débreczen est presque uniquement habitée par des Hongrois : on y trouve quelques Allemands, quelques juifs, mais en faible proportion. La plupart des marchands et boutiquiers ne sont ni juifs, ni Arméniens, ni Allemands, mais Hongrois, ce qui est une chose fort rare en Hongrie.

Aussi les citadins de Débreczen ont-ils l'orgueil de leur cité ; ils s'intitulent fièrement cives. C'est un grand honneur d'être ciois de Débreczen, et n'a pas cet honneur qui veut. Pour être un vrai civis, il faut être né à Débreczen, de parents Débreczenois, avoir maison aux champs et à la ville, de belles bottes, une longue pipe et une forte panse, n'être ni grand seigneur, ni gueux, surtout rester obstinément fidèle au costume traditionnel, la culotte collante, la veste de drap noir et les bottes. Un ciiùs qui quitte ses bottes cesse d'être un civis. Ces bourgeois de Débreczen sont pleins d'originalité et de saveur, à la fois campagnards et citadins, dirigeant tous active-

ment leurs biens, quand les travaux donnent mettant la main à l'œuvre, mais soucieux de vivre à la ville et d'y tenir leur rang. Riches, tout au moins très aisés pour la plupart, bons vivants, et grands ripailleurs, leurs repas sont partout célèbres. M. X... me raconte qu'il fut invité à dîner chez un ciuis où l'on servit trente plats.

Au théâtre de Débreczen, car Débreczen possède un fort joli théâtre, oi^i je suis allé tous les soirs, où j'ai mêmevu jouer un drame larmoyantet pathétique de M. Victorien Sardou, tout aussi intéressant en hongrois qu'en français, le docteur X. me dit : '< Je vais vous montrer un vrai civis, un pur, le type du civis de Débreczen. » Et il me conduit vers une sorte de colosse, très grand, mais plus gros encore, au visage épanoui, l'air d'un chanoine, mais d'un chanoine qui aurait de fortes moustaches, les moustaches d'un Magyar ! lime présente à lui, puisa son honorable épouse, assise à son côté, presque aussi volumineuse que lui. Les fauteuils d'orchestre de Débreczen ont des dimensions spéciales ; jamais sur des fauteuils parisiens ce couple-là ne se serait assis ! Le docteur me conte cette histoire amusante :

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Naguère le bourgeois que je viens de voir passait toutes ses soirées au café et perdait au jeu pas mal d'argent. Quelqu'un qui avait sur lui de l'influence lui conseilla de prendre plutôt un abonnement au théâtre. Cela serait plus économique et de meilleur ton ; sans compter qu'il pourrait amener avec lui sa femme, qui autrefois languissait à la maison, et qu'il soutiendrait du même coup le théâtre municipal dont la ville entière est si fière !

Ces raisons, qui chatouillaient sa vanité et touchaient son cœur d'époux et de citoyen, le décidèrent. Il prit l'abonnement ; depuis, il va au théâtre, quatre fois par semaine, écouter indistinctement des comédies qui le font rire et des drames qui le font pleurer. Mais, qu'il rie ou qu'il pleure, son appétit est excité d'autant. Il soupe copieusement à la sortie (i), ainsi que doit le faire un bon civis de Débreczen !

Quand on vient à Débreczen, c'est d'ordinaire bien moins pour la ville elle-même, que pour la

(i) En Hongrie, le speclaclc commonce à sept heures et finit à neuf heures et demie. On dîne en sortant: c'est à la fois le dîner et le souiier.

yi AU PAYS MAGYAR

« pousta )) de Ilortobagy, qui se trouve à deux heures d'ici : une immense pousta où paissent des troupeaux de chevaux et de bœufs, des troupeaux de trente mille bœufs ! C'est la pousta classique que les romanciers (i) ont décrite et que les touristes vont voir. Elle a ses auberges rustiques, ses gardiens de chevaux et de bœufs, dans leurs pittoresques costumes ; aux jours d'été on y peut contempler le mirage. Je ne tenais pas à manquer le Hortobagy.M. le Bourgmestre de Débreczen m'avait obligeamment offert pour l'excursion l'attelage municipal et son premier secrétaire comme guide. Malgré que le temps ne fût rien moins que beau, j'étais prêt à braver les éléments. Mais les éléments furent plus forts ; le matin à quatre heures, au moment de partir, la pluie tombait à seaux, il fallut renoncer à la pousta, sous peine de se crotter comme des barbets pour ne rien voir que l'intérieur d'une voiture. Le pittoresque et le sauvage m'étant refusés, force était de se rabattre sur le moderne et le civilisé. Un aimable professeur de la ville, qui m'accompagnait, se réjouissait de ce contre-

(i) Nolammenl Jukaï, dans s^un roinan de La Rose jaiine.

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temps : « Tous les étrangers qui nous arrivent ne pensent qu'au Hortobagy ; ils s'en vont sans rien connaître de notre ville, vous ferez exception à la règle. » Et il me conduisit partout, dans les temples, dans les cercles, dans les écoles, écoles réaies, gymnases. Faculté calviniste, école d'agriculture, sans me faire la grâce d'une; et partout je trouvai du moderne de bon aloi, sans rien de clinquant, ni de toc.

Débreczen a été et reste un ardent foyer de patriotisme magyar. On m'a montré avec une fierté émue le temple dans lequel Kossuth proclama solennellement la déchéance des Habsbourg; le culte de Kossuth est ici très fervent; dans les maisons où je suis entré, j'ai toujours vu son image à la place d'honneur ; tous les députés de la ville sont du parti de l'Indépendance (i).

Débreczen, citadelle du Magyarisme, fut aussi la citadelle du Calvinisme. On sait que, par opposition aux Allemands luthériens, les Hongrois se

(i) Le parti qui s'int.itule le <c pnrli de la Hoiii^rie indépendante », et dont le chef ef^t François Kossuth, fils du grand Kossuthv

firent calvinistes. Calvinista hit, magyar hit, la foi calviniste est la vraie foi magyare, dit un proverbe.

J'ai visité le collège universitaire de Débreczen, qui fut la grande école de la religion nouvelle. Son histoire est célèbre et intéressante, elle se confond avec l'histoire du calvinisme en Hongrie. Créé au seizième siècle, il était à la fois une école théologique pour former les pasleurs et les maîtres d'école, et un lycée ; sa jeunesse prit le nom de Illustrissimiis Cœtiis. Ses revenus étaient des plus considérables ; les dons affluaient de tous côtés ; les grands seigneurs protestants, les princes transylvains, la ville de Débreczen, les difFérentes corporations rivalisaient de générosité. Le collège attirait une jeunesse nombreuse et turbulente, qui n'était pas sans mettre le désordre dans la bonne cité de Débreczen ; les étudiants jouissaient de privilèges spéciaux, et, la police leur étant assez douce, les rixes, les bagarres ne manquaient pas. Il y eut même des révoltes ouvertes contre l'autorité, qui dut, pour réduire les mutins, entreprendre un siège en règle. A la suite d'un grave

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