‹ Le pays magyarChapitre 35 sur 65 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'agitation pangermanique

dans la Hongrie méridionale.

Le Banat de Témesvar.

La presse allemande en Hongrie. — La propagande. D'où VIENT l'argent ? Le PROCES

Krammer. — Le procès Korn. — Gomment on lance une affaire de nationalite. réus- SI RA-T-ON ?

Dans Fétiidede ce qui touche à rirritante question des nationalités en Hongrie, on s'est presque uniquement occupé des Roumains de Transylvanie et des Serbo-Croates ; on n'a jamais considéré les Allemands comme capables de constituer un danger sérieux pour l'unité du royaume hongrois. C'était, semble-t-il, avec rai-

son : les Allemands sont à peine en Hongrie deux millions et surtout ils sont éparpillés. Alors que les Valaques sont groupés en Transylvanie, les Serbes et Croates dans la Mésopotamie croate, les Allemands, eux, sont disséminés aux quatre coins de la Hongrie: à l'est, les Saxons de Transylvanie ; au sud, les Souabes du Banat ; à l'ouest, autour du lac Balaton ; au nord, dans le pays de Zips, autour duTatra. Enfin, s'il est vrai que les Valaques de Transylvanie, si pauvres et si misérables, aient quelque droit de se plaindre, les Allemands, aisés ou riches, ne sont pas dans le même cas : la terre hongroise leur a toujours été douce. Ainsi, ni le nombre, ni la situation géographique et économique n'expliquent et ne légitiment un mouvement de la nationalité allemande en Hongrie.

Pourtant ce mouvement vient d'éclater avec une extrême violence : campagne de presse des plus ardentes, procès des directeurs de journaux condamnés à des peines sévères, à Budapest l'opinion publique s'émouvant, un célèbre journaliste et écrivain hongrois, Herczeg Ferencz, consacrant toute une série d'articles à cette

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question. J'ai voulu savoir d'où provenait cette brusque explosion de germanisme; pendant plusieurs jours j'ai parcouru la région où elle s'est produite, recueillant de-ci de-là observations et renseignements.

C'est dans le Banat de Témesvar qu'ont eu lieu ces mouvements germanophiles. Le Banat de Témesvar est un quadrilatère formé par le Danube, la Tisza, la Maros et les Alpes de Transylvanie. Quand les Turcs eurent évacué ce pays, Marie-Thérèse et Joseph II le peuplèrent de colons venus du Wurtemberg, du Brisgau, de l'Alsace et, pour un petit nombre, de la Lorraine française (ces colons français formèrent des villages restés longtemps français, Charleville, Saint-Hubert, etc., devenus allemands, dont je parlerai dans la suite). Dans cette immense et magnifique plaine du Banat, sur cette terre si grasse, si fertile, qui donne à profusion le blé et le maïs, les nouveaux colons, les Souabes, comme on les nomme, se mirent à l'œuvre, et leurs qualités de travail et d'économie ont fait merveille ; partout j'ai trouvé de grands villages peuplés et riches, des logis propres et riants, de beaux gail-

lardsau teinlfleuri, à la mine épanouie. Souvent je les voyais assis dans leur cour fumant placidement des pipes longues d'un pied. Et que de grosses panses qui s'étalent puissamment ! Il est clair que ce qui les préoccupe avant tout, ce sont leurs bestiaux et leurs champs ; ils sont « affamés de terre », dit un écrivain hongrois. Partout où ils se trouvent en contact avec le Serbe, le Serbe, moins travailleur et moins intelligent, ne saurait longtemps lutter : il leur vend sa terre et s'en va.

Voilà sur quelles gens l'agitation a porté. En décembre 1900, se fondent dans les comitats de Témesvaret de Toron tal cinq journaux germanophiles : à Témesvar, le Deiilsches Tagblalt filr Ungarn ; à Nagy-Kikinda, la Gross Kikindaer Zeitiing ; d'autres à Perjamos, à Versecz, à Fehertemplom. Le plus important est celui de Témesvar ; il débute avec beaucoup d'éclat, il a sa maison à lui. son imprimerie spéciale ; on le répand à profusion dans les campagnes, le plus souvent on le donne gratuitement. Son programme, c'est la lutte à outrance contre la magyarisation : (( Nous qui sommes Allemands,

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dit-il en substance, qui sommes tiers d'a[)partenir à la puissanic nation germanique, la première nation du monde, nous serions des infâmes de nous laisser absorber par la race hongroise, par cette race asiatique et faible, ce peuple de troglodytes », ainsi que l'appela naguère un écrivain allemand. Et le journal, avec une extrême finesse et beaucoup d'habileté, expose la thèse suivante : « Il faut distinguer, dit-il, entre Magyar et Ungar. Tout habitant de la Hongrie est Ungar. Magyar est seulement celui qui descend de vrais parents hongrois, portant des noms hongrois. Les Magyars ne doivent pas dominer et opprimer les Ungar, qui sont plus nombreux qu'eux. » On voit combien la thèse est habile : elle tend à restreindre et à isoler l'élément hongrois, à grouper contre lui toutes les autres nationalités.

Le journal n'a pas d'injures assez vives contre un Ungar qui se fait le défenseur des Magyars. M. Ilerczeg Ferencz, dont j'ai parlé plus haut et qui descend de parents originairement allemands, est appelé, dans le numéro que j'ai sous les yeux, « le plus misérable parmi les

plus misérables des renégats ». Et, de même, des hommes très connus et très estimés sont pris violemment à partie : Baross, Wekerle, le peintre Benczur. Puisque les Ungar sont opprimés par les Magyars, ils doivent tous s'unir pour leur résister. Aussi ces journaux allemands font-ils des avances ouvertes aux Serbes et aux Roumains. Ils prodiguent les flatteries aux popes, qui sont plus qu'à moitié paysans, et dont Finfluence est grande sur les paysans. « Il faut aux Allemands, disent-ils, des écoles allemandes ; non seulement des écoles privées et confessionnelles comme ils en ont déjà, et peuvent librement en avoir, mais des écoles officielles, où l'allemand doit être sur le pied du magyar ; il leur faut un théâtre allemand. Il leur faut des journaux allemands. Bref, l'allemand doit être la langue officielle, au môme titre que le hongrois. » Ces journaux s'adressent surtout aux paysans, et sont rédigés tout exprès pour eux. Ils leur parlent de leurs récoltes, de leurs travaux, de ce qui les intéresse par-dessus tout.

Dans presque tous les villages, le journal a un correspondant qui le répand parmi les paysans,

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t[ui renseigne la direction sur tout ce qui se passe dans les campagnes. Les lecteurs sont tenus soigneusement au courant des moindres événements d'Allemagne ; le journal fait aux grandes feuilles germaniques de copieux emprunts ; tous les passages intéressants sont cités et commentés ensuite. En même temps que ces journaux, on a distribué quantité de brochures et d'imprimés venant de Dresde et de Munich.

Journaux, brochures, pour qui a suivi le cours de l'agitation pangermanique en Autriche, la ressemblance des moyens employés saute aux yeux. Pour légitimer les protestations et les revendications, toujours Téternel recours à des raisons historiques, aussi spécieuses que subtiles. Rien ne persuade mieux un Allemand que les arguments tirés de l'histoire, surtout quand il a intérêt à être persuadé. « Les Allemands, disent-ils, ont en Hongrie des droits exceptionnels, et cela pour deux raisons : parce qu'ils ont arraché la Hongrie à la domination turque, et parce que la culture hongroise et la civilisation hongroise sont d'origine germanique; ce qu'est la Hongrie, et ce qu'elle vaut, c'est à l'Aile-

magne qu'elle le doit. » Il n'est ni utile ni malaisé de réfuter ces arguments ; j"ai voulu les citer, pour montrer combien l'esprit de cette campagne est profondément et essentiellement germanique. Les deux chefs sont deux anciens instituteurs, MM. Krammer et Ivorn, venus tous deux de chez les Saxons de Transylvanie. Leurs attaques irritent fort le pouvoir hongrois, qui n'est pas armé par la loi sur la presse pour les faire cesser. Le printemps dernier dans un article sur l'émigration, M. Krammer disait que les travailleurs du pays étaientobligés de s'en aller, parce que le gouvernement opprimait au profit des Magyars les autres nationalités. Le pouvoir trouva dans cet article le prétexte qu'il attendait, et Krammer fut déféré aux tribunaux. Déclaré coupable par le jury, il fut condamné à trois mois de prison et mille couronnes d'amende. Les débats du procès sont des plus intéressants : le procureur général, chiffres en mains, prouva à Krammer qu'en évaluant au minimum les dépenses diverses occasionnées par le journal, et au maximum les recettes possibles, les dépenses surpassaient les recettes de dix-huit mille couronnes par an. D'où

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provenait cet argent? Ivrammcr répondit qu'il le recevait des paysans riches de la contrée. Alors le procureur lui mit sous les yeux les récépissés des mandats postaux établissant, d'une manière indubitable, qu'il recevait de la banque saxonne de Nagy-Szeben, en Transylvanie, environ deux mille couronnes par mois. De plus, on lui prouva que la maison où logeait le journal appartenait à cette même banque. Il est donc absolument certain que le journal de Krammer est à la solde d'une banque saxonne de Transylvanie. 11 n'est pas moins certain, quoique ici la preuve matérielle manque, que cette banque saxonne n'est qu'un intermédiaire. On ne saurait dire qu'elle trouve dans ce journal, qui lui coûte par an vingt mille couronnes et ne lui rapporte rien, une excellente opération financière. 11 est difficile à admettre que tout cet argent provienne uniquement des Saxons de Transylvanie, qui sont trop peu nombreux et trop avares pour se permettre de pareilles prodigalités. Ces fonds sont donc fournis par l'étranger, et comme ce ne sont pas les Russes qui les envoient, ni les Français, ni les Turcs, reste que ce soient les Allemands.

Le procès de Krammer ne fut pas le seul. Son collègue Korn, directeur du journal de Nagy- Kikinda, fut déférés, il y a deux ans, au tribunal de Szeged. Mais les jurés l'acquittèrent, trouvant insuffisantes les charges relevées contre lui. Depuis, il a écrit un poème intitulé : Gedenke dass du ein Deutscher hisl (Souviens-toi que tu es un Allemand), dans lequel il faisait aux mères un vibrant appel, les exhortant à ne jamais parler à leurs fils qu'en allemand. Ces attaques continuèrent. Il fut traduit une seconde fois devant le jury, et condamné à six mois de prison.

Voilà où en est l'agitation.

Ce qui la caractérise, c'est d'abord qu'elle est toute récente, ensuite qu'elle n'a pas pris naissance dans le pays même, mais a été provoquée par des agents venus de l'extérieur. Gela est très important et demande à être développé.

Quand les colons allemands vinrent s'établir dans le Banat, ils n'apportaient avec eux aucun sentiment de patriotisme, pour la raison bien simple qu'alors la patrie allemande n'existait pas. Partis de lieux différents, de la Souabe, du Wurtemberg, duBrisgau, ces émigrants n'avaient

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à aucun degré la conscienee d'appartenir à un pays commun. Sous le ciel ardent du Banat, dans cette plaine immense qui dilTérait tant de leur première patrie, ils se transformèrent profondément, et le Souabe du Banat, par le type, le tempérament et les mœurs, ne ressemble aucunement au paysan allemand, mais plutôt au Hongrois de la grande plaine, de TAlfoeld. Ils n'ont jamais connu l'Allemand que sous les traits de l'Autrichien , qui fut le maître du pays aussi longtemps que dura la période des « Confins militaires », et ils détestèrent de toute leur àme ce pouvoir militaire, tyrannique, grossier et brutal, qui s'appuyait surtout sur les Serbes au détriment des Allemands.

Pendant la Révolution de 1S48, ils prirent parti pour les Hongrois. Ainsi donc il est impossible de parler pour les Souabes d'un sentiment de nationalité allemande : ce sentiment n'existait pas dans le passé, il ne s'est pas développé, ce sont uniquementles agitateurs actuels qui essayent de le faire naître!

Une agitation si récente et si extérieure ne saurait aovir produit jusqu'à ce jour des résultats

très sérieux; les mouvements des nationalités ne sont vraiment graves que quand le peuple y prend part, et le peuple dans tous les pays est très lent à s'ébranler. Qu'on songe à la campagne pangermanique en Autriche, oi^i elle trouvait un milieu éminemment favorable : des populations allemandes compactes et massées, voisines de la grande Allemagne. Pourtant, comme elle a marché lentement! Ici, dans le Banat, nous sommes au premier stade de cette campagne, mais, dès à présent, il est assez facile d'en surprendre les effets.

L'agitation a très habilement utilisé les instincts d'indépendance et d'opposition du paysan souabe. Ce paysan aisé ou riche, fier de ses belles terres, de sa maison confortable, de ses nombreux chevaux, a naturellement un fond d'indépendance qui tourne facilement à l'opposition au Gouvernement. Tant qu'a duré le « NemzetiPart» le parti du comte Apponyi, les Souabes en ont été ; depuis sa fusion avec le parti gouvernemental, les forces d'opposition qu'ils dépensaient là auparavant se sont trouvées sans emploi ; le Parti populaire clérical, le « Nep Part » n'a pas su les

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gagner ; c'est le mouvement germanophile qui en a bénéficié.

J'ai dit que les agitateurs allemands s'étaient adressés uniquement au [>euple, se mêlant intimement à toutes les affaires locales. Dans chaque village important ils ont un ou plusieurs agents qui utilisent à merveille toutes les divisions J'ai pu voir cela de très près dans un bourg des environs de Temesvar. Un fonctionnaire de ce bourg, placé à proximité du peuple et ayant beaucoup d'action sur lui, s'est laissé gagner aux idées germanophiles et favorise sous main les tendances allemandes, réunissant chez lui les paysans, causant avec eux, leur faisant chanter des chœurs. C'est lui qui conseille et qui dirige la résistance sourde aux Magyars.

Cette résistance jusqu'ici ne s'est jamais faite ouvertement ; la raison en est claire : tout éclat, toute démonstration bruyante, outre qu'elle al tirerait aussitôt l'attention et la répression des pouvoirs publics, aurait pour effet d'ouvrir les yeux aux paysans et de les éloigner. Car, le plus souvent, le paysan ignore tout à fait où on veut le

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mener. On lui parle surtout de la langue allemande, on l'exhorte à garder cette langue, la langue de ses pères, à chanter les chants de ses aïeux, à maintenir avec zèle ses écoles allemandes et ses journaux allemands. En cela il est facile à convaincre, étant avant tout conserviiteur. Mais la chose changerait du jour oi^i on lui laisserait voir qu'on le conduit à une révolte ouverte contre le pouvoir hongrois en faveur de TAllemagne, dont il se soucie bien peu.

Quant à ceux qui, plus conscients du but poursuivi, sentent bien la véritable portée du mouvement, ceux-là non plus ne montrent pas leur jeu, car la peur les retient. Aussi, tout se fait-il dans l'ombre ; les grands premiers rôles de Témesvar, de Nagy-Kikinda se remuent, s'agitent, sonnent de la trompette avec éclat. Ils reçoivent pour cela des amendes, de la prison et des florins. Mais la véritable action pangermanique se fait ailleurs, dans les villages où des agents obscurs travaillent sans bruit, ne redoutant rien touque les esclandres, que de voir quelqu'un de la ville, fonctionnaire ou journaliste, mettre le nez dans leurs agissements. Car souvent il arrive

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qu'un fonclionnaire hongrois de ces villages, curé, vicaire, instituteur, voyant clairement les manœuvres germanophiles, s'émeut, écrit à ses supérieurs, aux journaux de Pest pour dénoncer le mal. Aussitôt il se produit une chose curieuse : les agents allemands, se sentant éventés, organisent une manifestation patriotique et protestent hautement de leur loyalisme hongrois. Ils chantent le « Kossuth Lajos » et crient : « Elyen Magyarorszag ! », vive le pays des Magyars! Et tout cela n'est ni tout à fait sincère, ni tout h fait faux !

Voilà ce qu'est l'agitation dans le présent. Quel est son avenir ? Ce mouvement germanophile peut-il contrebalancer la force contraire qui lutte contre lui, « la magyarisation » ? Pour cela, il est nécessaire de savoir où en est exactement la magyarisation. Pour les villes, la chose n'est pas douteuse : elles se magyarisent de plus en plus. L'élite, les classes dirigeantes, ce qu'on appelle ici « l'intelligence », est purement hongroise, et cette élite attire à elle tout ce qui par l'esprit ou la fortune tend à émerger du pcui)le. Témesvar donne une preuve éclatante de ce mouvement in-

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tense de magyarisation ; j'ai' sous les yeux le résultat officiel du recensement de 1900 ; les Hongrois, qui n'étaient en 1891 que lo.GÔy sont maintenant 18.624; ils ont gagné 8.000 personnes dans le temps que les Allemands en gagnaient à peine 4-000, passant de 23.3oi à ay.oSi. Les Hongrois, en i854, comptaient à Témesvar pour les II, 41 p. 100 de la population, en 1881 pour les 92,20 p. 100, soit le double, en 1891 pour les 26,72 p. 100, en 1900 pour les 34 p. 100 ; les Allemands, qui comptaient en i854 pour les 42,67 p. 100, comptent maintenant pour les 53, 5o p. 100. Comme on le voit, la différence des gains est énorme en faveur des Hongrois. Admettons môme que cette statistique officielle soit suspecte ; d'autres faits prouvent la magyarisation. Le théâtre de Témesvar jouait autrefois en allemand ; il y a quelque temps, il se mit à jouer une saison en allemand et une saison en hongrois. Maintenant il joue toujours en hongrois !

Dans les campagnes, la magyarisation porte sur la classe aisée : celle-ci, en contact assez fréquent avec l'élite, a une tendance naturelle à

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se mêler à elle et à devenir hongroise. J'ai vu dans les environs de Témesvar un certain nombre de paysans riches, les maires 'des communes, les plus grands propriétaires. Ils savent seulement quelques mots de hongrois, mais leur fils aîné, presque toujours, est élevé à Széged, dans une école hongroise ; il parle hongrois comme un vrai fils d'Arpad ; son désir est de devenir fonctionnaire hongrois, sinon défrayer avec les fonctionnaires de la ville. Là est la plus grande force de la inagyarisation. Les Hongrois sont l'élite du pays, et parler hongrois est regardé comme un signe de supériorité, une marque de luxe. Un paysan souabe, à qui on demandait dernièrement si ses enfants parlaient hongrois, fit cette réponse si curieuse : « Ils le parleraienl, mais je ne le leur permels pas^ eela ne vaul rien pour les pauvres gens. »

Là aussi est le danger du mouvement pangermanique; il esta craindre qu'agissant directement sur le peuple, il n'empêche tout ce qui sort du peuple, ce qu'il y a de meilleur en lui de devenir hongrois, qu'il n'enlève ainsi à la magyarisation ses meilleures recrues. Les paysans souabes

aisés, au lieu d'envoyer leur fils étudiera Széged, imiteraient les Saxons de Transylvanie, les enverraient dans des écoles allemandes, puis dans des universités allemandes, à Leipzig, à Dresde ou à Vienne, ce qui serait pire, car c'est parmi les éiudianls de Vienne que sont les apôtres les plus violents du pangermanisme. Il se constituerait alors une élite, une intelligence allemande, comme elle existe parmi les Saxons de Transylvanie, à Hermanstadt et à Cronstadt. A vrai dire, c'est à cela que tend le mouvement pangermaniste du Banat, et c'est là qu'est le péril pour les Hongrois. Car, cette classe dirigeante une fois constituée, agiraitsur les paysans facilement etefficacement. Elle serait maîtresse incontestable des élections, et quelques députés germanophiles du Banat viendraient sous peu grossir b. la Chambre le groupe des députés saxons de Transylvanie.

Si cette éventualité se réalise, il faudra le déplorer : d'abord, parce que le pangermanisme aura remporté une victoire de plus et une grande victoire. Dans la « poussée vers l'Est » qui, pour les rêveurs and )i lieux et brutaux de l'idée pangermanique, est le complémenl indispensable de

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la « poussée vers le Sud », le groupe allemand du Banat est un centre de forces el un point d'appui précieux ; ensuite et surtout, parce que cette victoire compliquera encore la question déjà si compliquée des nationalités en Hongrie. Cela, sans profit pour personne dans le pays, sauf pour les agents excitateurs qui, eux, en retireront peut-être de la gloire, après en avoir retiré de l'argent. Il faut avoir vu de près la parfaite union, la bonne entente des Hongrois et des Allemands dans le Banat, pour se convaincre que ces querelles de nationalités et de races sont le plus souvent chose artificielle et factice. Les langues hongroise et allemande sont de si bonnes camarades à Témesvar ! Que de fois, dans une société, ai-je entendu à une demande en allemand une réponse en hongrois ou réciproquement, et le même homme parlant tour à tour chaque langue. Dans les campagnes fertiles du Banat, le paysan, lui, ne demande qu'une chose: cultiver en paix ses champs, accroître sa récolte de maïs et de blé. Tout le reste lui est si peu ! C'est pour ce peu qu'on lexcite et qu'on le trouble, au risque de déchaîner la discorde et le

malheur sur un pays tout entier au bonheur et à la joie !

Mais ce qu'il y a clans ce mouvement pangermaniste de vraiment intéressant, c'est moins encore les effets qu'il peut avoir que l'esprit dont il est animé, que les intentions évidentes de ceux qui Font provoqué. Que les toutes-puissantes ligues pangermaniques « Alldeutscher Verband » et les autres soient encouragées et soutenues par les pouvoirs publics allemands, cela ne saurait faire aucun doute quand on voit au premier rang de ces ligues des personnages de l'entourage immédiat de l'empereur. On sait comment ces ligues ont travaillé en Autriche, dans ce pays a ami et allié », et l'effroyable agitation qu'elles y ont causée, le « Los von Rom » et les attaques directes contre les Habsbourg au profit des Ilohenzollern. Je viens de montrer qu'elles n'entendent pas traiter autrement la Hongrie, qui fut pourtant longtemps un des plus fermes soutiens de la Triple-Alliance. Si les résultats de l'agitation n'ont pas été aussi brillants qu'en Autriche, ce n'est point la faute de ceux qui l'ont préparée, et c'est l'intention qu'il faut voir.

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