CHAPITRE II Un bourg arménien
SzAMOS-UlVAR.
Les Arméniens en Transylvanie.
Type curieux de boutiquier arménien.
On me dit au déjeuner : si vous aimez la bicyclette, faites en tant que vous voilà en Transylvanie ; car une fois quittés le plateau transylvain et ses routes bien empierrées, ce sera fini : il n'y a qu'un moyen de voyager à bicyclette par les routes de la plaine, c'est de mettre sa machine sur une voiture à côté de soi. Je décide d'aller voir Szamos-Uivar, un bourg arménien, à i5 kilomètres d'ici.
Je savais qu'il se trouve en Transylvanie bien des peuples, que ce pays est comme une Babel
de races, mais je ne croyais pas y rencontrer des Arméniens. Ilsy sont venus au dix-septième siècle: à la suite d'une guerre civile en Arménie, des troupes de vaincus émigrèrent, passèrent en Crimée, puis en Moldavie et, sous la menace des Turcs, en Transylvanie, oi^i le prince d'alors, Michel I Apaffi, les accueillit avec cette bienveillance dont les Hongrois de tous temps firent preuve à l'égard des étrangers. On leur donna deux villes, Ebesfalva et Szamos-Uivar. D'abord hérétiques, ils furent dans la suite convertis au catholicisme romain, mais ils continuèrent à célébrer en arménien les offices. Ces Arméniens parlent hongrois et sont de bons patriotes magyars ; ils s'adonnent presque tous au commerce .
La route suit le cours de la Szamos. Je traverse un ou deux petits villages et j'arrive à Szamos- Uivér. Par une chance inespérée, c'est presque un jour de fête : les grandes manœuvres se font dans la région, un régiment entier est cantonné dans la ville, la musique militaire va jouer sur la place. Tout ce que Szamos-Uivâr compte d'élégances dans les deux sexes s'y est donné
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rendez-vous. Le type arménien s'est conserve avec beaucoup de pureté. 11 est si différent du type hongrois qu'on le remarque tout d'abord : le teint légèrement cuivré, les traits réguliers et fortement marqués, la bouche épaisse, de grands yeux cernés et humides qu'on dirait teintsdekohl; chez les hommes, de belles barbes noires ; chez les femmes, qui sont jolies, de magnifiques cheveux. Au milieu de la place, la musique a commencé déjouer; en un coin près de l'hôtel les officiers se sont groupés, dévisageant le sexe. Arméniens et Arméniennes en grand nombre se promènent tout autour ; chez tout ce monde de promeneurs, je note un visible, trop visible souci délégance. Les femmes ont des robes à la mode, quelquesunes même à la dernière mode ; malheureusement leur taille pleine d'Orientales s'accommode mal des corsets parisiens, toute celte chair serrée, emprisonnée, tend l'étoffe, la fait éclater, et les buses et les cordons ne font qu'accuser davantage les rondeurs opulentes des hanches et des seins! Et de même, n'étaient des faux cols trop hauts et des manchettes trop longues, les hommes seraient lout à fait élégants.
Mais pour ce joli monde de promeneurs, comme les officiers se sont faits beaux ! Dans ce coin de la place, quelle splendide corbeille de fesch Officier^ d'officiers chic ! Moustaches extraordinairement retroussées, tailles invraisemblables, de ces tailles qui sentent la baleine. Ils se savent regardés des promeneuses, comme les promeneuses se savent regardées par eux ; les officiers font semblant de causer entre eux pour se donner une contenance et parce que cela fait bien ; ils parlent avec vivacité et en réalité ne disent rien, ils écoutent avec un intérêt apparent des choses qu'ils n'entendent pas, et de même les gentilles Arméniennes semblent papoter avec satisfaction, quand elles ne font que regarder, regarder à la dérobée, du coin de l'œil, les beaux militaires pour qui elles se sont parées. L'éternel manège de Vénus et de Mars !
En errant dans les rues, je tombe sur une scène des plus drôles : sous l'œil sévère d'un lieutenant, sergents et caporaux exercent des réservistes au salut de parade. Nos soldats français saluent avec la main tendue, Tavant-bras levé, et c'est, me semble-t-il, bien suffisant; les