‹ Le pays magyarChapitre 5 sur 65 · UN BOURG ARMÉNIEN · texte numérisé non relu

UN BOURG ARMÉNIEN

soldais autrichiens eL hongrois rendant les honneurs à un officier qu'ils rencontrent font intervenir le corps tout entier. Ce salut n'est point chose commode, et on y entraîne avec persévérance les réservistes nouvellement enrôlés ; le lieutenant s'est posté sur le bord du trottoir, et une quarantaine d'hommes à la file indienne passent devant lui pour le saluer ; arrivé à cinq mètres, le soldat roidit brusquement son corps, les jambes tendues, la tête élevée, la démarche saccadée. Au lieu d'un homme c'est un pantin articulé qu'on a tout d'un coup devant soi. Quelle ficelle invisible lui fait mouvoir ainsi bras et jambes ? Le comique de cette attitude provoque irrésistiblement le rire. Le lieutenant n'est pas content de la qualité des saints exécutés, et il les fait recommencer indéfiniment. L'un des pauvres réservistes, tout court et tout rond, y met une maladresse insigne : son ventre, sa graisse le gênent, et c'est en vain que le sergent l'insulte : il ne parvient pas à se raidir proprement, à devenir un beau pantin !

Les maisons de la ville me paraissent confortables et dénotent assez d'aisance ; par les

fenêtres ouvertes je vois des salles bien meublées. La plupart des Arméniens qui les possèdent sont commerçants : ils achètent aux propriétaires les porcs, les moutons, les chevaux et font aux Juifs une redoutable concurrence. Une grande partie des boutiquiers de Kolozsvâr, la grande ville voisine, est arménienne: cette race soupleetfine, dépouillée de toute raideur^ de toute fierté mal placée est exceptionnellement douée pour le négoce. Ils ont beau jeu avec leur clientèle de Magyars : ils s'adaptent si bien à eux, savent si merveilleusement les prendre par leur faible, la vanité. Le Hongrois aime chez le marchand qui le sert beaucoup de politesse et d'empressement, une politesse un peu obséquieuse. Pourvu qu'en cela on lui fosse bonne mesure, il consent assez facilement à se laisser voler. L'Arménien le sait, il lui en donne pour son argent et même au delà, ce qui n'est pas peu dire. Il m'arriva parfois d'accompagner Mme X... chez son fournisseur, un grand marchand de nouveautés arménien : à peine entrions-nous dans la vaste boutique que le patron, occupé tout à l'aulre bout, lançait par la salle un claironnant : « C^ôkolom a kezèt

Page 1