LES VILLAGES FRANÇAIS DU BAXAÏ DE TKMESVAH 1<J
le Danube, un tel voyage, des impressions si vives laissent forcément des souvenirs vivaces dans l'esprit d'un peuple ! Les souvenirs ont vécu, et aussi la sympathie pour la France, mais la langue est morte ! Elle est morte, il faut bien l'avouer, assez rapidement, puisque même les plus vieux de la génération actuelle ne savent pas un mot de français. Dans les trois villages, je n'ai trouvé qu'une vieille femme qui m'a dit qu'elle avait pendant son enfance lu l'Evangile et les prières en français (car c'est dans les prières et les exercices religieux que le français a le plus longtemps subsisté). Pourtant ce peuple était profondément français, de vieille race française ; les colons qui ont fondé ces villages sont venus des pays entre Nancy et Metz. Pour eux, les Allemands ne sauraient dire ce qu'ils disent des Alsaciens : que c'est une race germanique, par suite des événements historiques, devenue française provisoirement, mais qui devait naturellement rentrer tôt ou tard dans la grande patrie germanique. Il semble que ces enfants de la Lorraine auraient pu mieux défendre la langue de leurs pères, qu'ils y ont renoncé bien vilo, o-i'ils Recouly i3
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se sont laissé facilement arracher ce qui fait rindividualilé, la personnalité d'un peuple, la langue !
Il faut se garder de penser ainsi : c'est sous l'action d'une nécessité rigoureuse que les Lorrains ont perdu leur langue. Ils sont arrivés dans le pays avec des Alsaciens et des Souabes, qui tous parlaient allemand ; déjà, pendant le voyage, la nécessité les a contraints d'"apprendre quelques mots d'allemand; une fois dans leur nouvelle patrie, ils se sont trouvés comme noyés dans une mer allemande : autour d'eux tout le monde parlait allemand, à la ville, à Témesvar, dans les campagnes environnantes. Les rapports des nouveaux villages entre eux, surtout des villages et de la ville ont dû être, les premières années, très nombreux. C'est de la ville que tout venait : les instruments agricoles, les vivres, les secours, et à la ville on ne parlait qu'allemand. Que faire? 11 a bien fallu apprendre l'allemand. Chose plus grave: le Gouvernement a poussé de toutes ses forces à la germanisation. Joseph II ne voulait dans ses Etats qu'une langue, l'allemand, et pour germaniser la Hongrie il comptait beaucoup
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sur cette Marche allemande qu'il venait de fonder dans le Banat.
Le Banat fut longtemps organisé en confins militaires, et dans tous leurs rapports avec l'autorité militaire qui gouvernait le pays, les colons devaient parler allemand. Sous la double pression de la nécessité naturelle et administrative, quoi d'étonnant que les Lorrains aient fléchi, qu'ils aient tous appris cette langue allemande qu'il fallait absolument savoir? En outre, plus un peuple est civilisé et plus facilement il apprend ;une langue étrangère quand quelque nécessité pratique l'y oblige : c'était le cas des colons lorrains. Voilà pourquoi M. Grifîaton est devenu Herr GrifTaton. Voilà pourquoi lui, dont la jjonne physionomie est si empreinte de bonhomie et de gaieté gauloise, ne parle plus que la langue des Germains. Il veut à toute force nous amener chez lui : je résiste, prévoyant la bouteille, ou plutôt les bouteilles, et nous avons déjà tant bu. Mais il faut bien céder.
M. Grifîaton, qui est un })ayan cossu, nous présente toute sa maisonnée : sa femme, ses enfants et son petit-enfant, car M. Griffaton, quoique
dans la force de l'âge, a déjà un petit-fils. Nous buvons et nous causons des récoltes, du pays. Tout à coup, silence général : une gentille fillette aux beaux yeux clairs s'avance vers moi et chante la Marseillaise ; elle chante avec beaucoup de justesse et d'entrain ; de-ci, de-là,la prononciation cloche ; elle dit : « Citoi-iens » et u ho armes », sous l'influence de l'aspiration allemande. Mais qu'importe ? Je suis très touché de cette démonstration inattendue. Qui donc lui a enseigné cet hymne? J'apprends que c'est l'instituteur, M. Georges, qui est un grand ami des Français ; il étudie tout seul leur langue ; mais sans maître, presque sans livres, ses progrès sont très lents. Il voudrait beaucoup venir pour quelque temps à Paris. Malheureusement l'instituteur de Hongrie est pauvre comme celui de France, et longtemps M. Georges n'ira pas dans cette France qu'il aime et où ses aïeux sont nés.
De Charleville nous allons à Seultourn, le troisième village lorrain. Quand les colons arrivèrent, ils ne trouvèrent sur l'emplacement du village qu'une tour en ruines, une seule tour. Le