CHAPITRE XX Serbes et Croates
Quand j'arrivai à Agram (Zagrab en hongrois, en croate Zagreb), la ville était encore sous le coup des troubles récents dont tous les journaux ont parlé ; l'état de siège était proclamé. Pas de théâtre et pas de musique; pour la première fois depuis deux mois, je connus cette chose nouvelle, un souper sans tziganes. Presque tous les jours on jugeait des émeutiers ; les journaux et les gens s'en entretenaient. L'affaire était toute fraîche et j'allais me former d'elle une idée un peu nette : de loin j'avais mal compris ce qui s'était passé, et plus d'un sans doute s'est trouvé dans mon cas. La façon dont la presse présentait les événements n'était ni très claire ni, me semble-il, très impartiale; sur un simple article d'un journal
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serbe, des bandes de Croates avaient saccagé des boutiques, blessé ou tué des gens. 11 fallait que ce peuple eût le sang bien chaud !
Je reprends très brièvement les faits : en août 1902 un journal serbe d'Agram, le Srbobran (défenseur des Serbes) publiait contre les Croates un article très violent : les Croates, disait le journal, ont l'audace de lutter contre les Serbes, qui sont plus nombreux et plus forts qu'eux ; il faut extirper ce qui reste de cette race misérable ! Le soir même une démonstration hostile eut lieu sous les fenêtres du journal, sans que cependant rien de grave arrivât. Mais le lendemain, la foule excitée envahit les maisons serbes, surtout les boutiques, et les mit à sac. Le moment était singulièrement favorable à l'émeute : toute la garnison aux manœuvres, le soin d'assurer l'ordre laissé aux seuls policiers de la ville, tout à fait impuissants devant la populace déchaînée; le Ban, comte Khuen-Hedervary, se trouvait très loin, aux bains de mer d'Ostende.
Le chat est absent, les souris dansent ; et les Croates purent s'en donner à cœur joie : presque toutes les boutiques furent pillées, la plupart des
maisons serbes reçurent la visite des manifestants qui, d'ordinaire, enfonçaient les fenêtres, lançaient dans les appartements des cailloux et autres projectiles, le tout avec de grands hurlements et des vociférations formidables. Si par malheur le propriétaire s'avisait de riposter, sa demeure était saccagée ; la populace entrait, brisait tout et jetait les débris par la croisée. 11 y a eu de part et d'autre beaucoup de blessés, mais surtout parmi les policiers.
Tels sont les événements ; il ne faut en diminuer ni en exagérer la gravité, comme fait chacun des deux partis : si vous questionnez un Croate, il vous dira qu'il ne s'est presque rien passé, que les seuls blessés ont été parmi les Croates et que les boutiquiers serbes, aussi voleurs que menteurs, ont grossi impudemment le chiffre de leurs dommages. Les Serbes et leurs amis parlent autrement : un journal de Saint-Pétersbourg, dans une apostrophe véhémente aux Croates, leur demandait s'ils ne rougissaient point d'avoir recommencé la Saint-Barthélémy !
Fort heureusement j'ai pu recueillir sur ces faits l'impression d'une jolie Parisienne établie à
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Agram depuis quelques années, et la Parisienne est, comme chacun sait, un être mesuré et clairvoyant : « Sur la place Jellacic, me dit-elle (c'est la grande place d' Agram), on entendait tous les soirs des hurlements effroyables ; des bandes d'ouvriers avec le drapeau rouge s'en allaient par la ville, sur la piste des Serbes ; dans ma maison même, nous avons eu une horrible sérénade : l'appartement du rez-de-chaussée est occupé par un professeur serbe ; on a brisé les fenêtres à coups de poids volés dans les boutiques. Bref, on se serait cru chez les sauvages ! ^> Ce fut là le dernier mot de la jolie Parisienne, volontairement exilée en Croatie.
En effet, c'est une haine farouche, sauvage qui anime les uns contre les autres les Croates et les Serbes. Il est parfaitement vrai de dire qu'en ce moment les Croates haïssent beaucoup moins les Hongrois que les Serbes. La veille du jour de mon arrivée à Agram, il s'est passé au lycée de la ville, dans la classe de français, un fait extrêmement significatif. C'est le professeur lui-même, un Français, M. Sarrazin, qui me l'a rapporté. Le professeur exerçait ses élèves à la conversation
à propos de l'emploi de l'article. 11 s'adresse à l'un d'eux et lui dit : « Vous, vous êtes Français, moi je suis Croate. » L'élève traduit aisément la première partie : « Vous, vous êtes Français. » Arrivé là, il s'arrête brusquement. « Comment, vous ne pouvez pas traduire une phase aussi simple ? « s'écrie le professeur étonné, car l'élève était intelligent. Celui-ci, poussé, crie tout haut : « Mais je ne suis pas Croate^ je suis Serbe. » Les jeunes Croates de la classe trépignaient, écumaient, voulaient assommer l'audacieux. A grand'peine le professeur les maintint et trois ou quatre s'évanouirent de rage. Qu'on se représente ce que doit être cette haine, quand elle atteint chez les enfants ce paroxysme !
D""©!! vient cette haine entre des peuples de même race, parlant la même langue, sauf de légères différences de prononciation? Les Serbes, fuyant la domination ottomane, se sont établis en Croatie au dix-septième et au dix-huitième siècle: ils sont cinq ou six cent mille, un peu moins du tiersde la population. Ce qui les sépare d'abord et avant tout, c'est la religion : les Croates sont catholiques; les Serbes, grecs orthodoxes. Or, le
Croate est très religieux et même très clérical ; les prêtres, surtout lesjésuites, ont sur lui une énorme influence. J'ai vu à Agram un très grand nombre d'églises et dans toutes celles où je suis entré des marques évidentes d'un culte ardent et méridional : les autels surchargés de Jésus, de Vierges au cœur saignant, des profusions d'exvoto et de troncs. En gravissant la pente roide qui conduit dans la citadelle, au palais du Ban, je me souviens d'une petite chapelle installée sous un porche; l'autel était là, sur la voie publique, accrochant pour ainsi dire les passants, retenant quelques moments ceux qui n'auraient pas le temps d'entrer à l'église. Chaque fois que j'ai passé par là, j'ai vu des femmes, des hommes agenouillés sur la terre et priant avec ferveur. Un autre fait prouve celte ardeur de religion : vous ne trouverez dans la ville que des statues de prêtres ou de généraux. Passionné pour la guerre, qui fut si longtemps son occupation habituelle, tout aussi passionné pour les choses de la foi, il porte dans l'une et l'autre le même fanatisme et la même exaltation ! De ce fanatisme à l'intolérance, il n'y a pas loin, et l'on comprend comment.
entre ces peuples de même race, déjà la religion seule creuse un fossé si profond.
A côté du conflit religieux, un conflit économique. Le Serbe, plus industrieux, plus actif que le Croate, a mis la main sur une bonne partie du commerce, qu'il partage avec TAllemand et le Juif . Le Croate, lui, n'a pour le commerce ni aptitude, ni goût. Son désir et son rêve, c'est de servir l'État, d'être fonctionnaire ou soldat. Il est le fils des soldats laboureurs qui vivaient dans les Confins militaires. Pour défendre les frontières de l'empire contre les incursions des Turcs, on sait que l'Autriche s'était entourée d'une zone de protection, les confins militaires, dont les colons, tous soldats, soumis à la discipline militaire, quittaient, au premier signal de leurs chefs, la charrue pour l'épée. Or, les deux tiers de la Croa* tie actuelle étaient organisés en confins, et, chez le Croate d'aujourd'hui, l'amour du fonctionnarisme n'est que de l'atavisme, l'habitude contractée par les générations successives de vivre en servant l'Etat. Mais, en Croatie comme ail^ leurs, le service de l'Etat n'enrichit pas, et le Croate pauvre, voyant à côté de lui le Serbe
enrichi parle négoce, en prend volontiers de l'ombrage. 11 regarde toujours le Serbe comme un intrus, un exilé qui s'est réfugié chez lui quand les Turcs le chassaient et qui, maintenant, mange son meilleur pain !
D'autres griefs viennent encore s'ajouter : les Croates reprochent aux Serbes de s'entendre trop bien avec les Hongrois, de pratiquer une politique égoïste et lâche d'opportunisme, de non-opposition, de trahir les Croates opprimés pour s'entendre avec les Magyars oppresseurs.
Lutte religieuse, lutte économique, lutte politique. Ce n'est pas tout encore : reste la lutte des cultures et des civilisations. Des Serbes et des Croates, lequel des deux, par la supériorité de la culture, mérite de diriger, de dominer l'autre? Les Serbes prétendent qu'ils ont donné aux Croates une langue littéraire, que sans eux les Croates en seraient encore à leur dialecte, à leur patois ; que s'il se formait dans le sud de l'Europe une union slave, ils en seraient les chefs désignés. Les Croates ne veulent pas entendre parler d'une Grande Serbie dans laquelle ils se fondraient. Ils veulent être et rester Croates uniquement. La
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Croatie aux Croates^ tel est le programme du nouveau parti politique qui traite de vieilleries et de sornettes les idées panslavistes et les rêves deGayetde Strossmayer. La Croatie aux Croates, soit; mais que deviennent les Serbes de Croatie? « Les Serbes, répondent-ils, il n'y en a pas en Croatie. Tout homme de race slave né en Croatie est Croate, quelle que soit la religion qu'il professe. )) Qu'on ne croie pas à une plaisanterie: j'ai entendu cette théorie dans la bouche de personnes très graves, les chefs politiques du parti jeune-croate. Parfois il arrive qu'un Croate catholique se fait grec orthodoxe. Aussitôt les Serbes de s'écrier que la Croatie compte un Serbe de plus. Mais les Croates s'indignent contre ce mensonge : pour eux, la religion toute seule ne fait pas la nationalité.
On voit à quelles subtilités la discussion descend, rien moins qu'à l'analyse critique du fameux concept de nationalité. Est-ce la religion qui constitue la nationalité, ou la langue, la race, les traditions historiques, les intérêts? Lequel de ces facteurs est le plus important ? Y en a-t-il un qui soit déterminant ? Question bien embrouillée
pour un philosophe, à plus forte raison pour des partis politiques passionnes et partiaux.
En fait, et c'est le fait qui importe surtout, l'opposition s'accentue de plus en plus ; et de plus en plus elle fait paraître l'illusion et la chimère de ceux qui ont espéré fondre ensemble tous les Slaves du sud: Croatie, Hongrie, Bosnie, Serbie, Monténégro, Bulgarie. C'était peut-être un beau rêve, mais ce n'était qu'un rêve de littérateurs et de poètes. Pour les Croates et les Serbes, par le culte et la civilisation, l'esprit, les traditions historiques, les uns sont tournés vers l'Occident, les autres vers l'Orient. Vouloir les unir, c'était vouloir unir deux choses contraires, réconcilier Borne et Byzance !