‹ Le pays magyarChapitre 47 sur 65 · CHAPITRE XXI Croates et Magyars · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI Croates et Magyars

La situation nouvelle. — Visite au Ban. — L'opposition et ses griefs. — La censure. — La Mer. — Les souvenirs français et Napoléon.

L'état d'opposition violente que je viens de signaler entre les Croates et les Serbes a eu, entre autres conséquences, celle de modifier quelque peu les rapports des Croates et des Magyars. Par un retour curieux des choses, les Hongrois se trouvent vis-à-vis de la Croatie dans la même situation que l'Autriche a été vis-à-vis d'eux. Les divisions de leurs adversaires facilitent leur domination. Ils peuvent appliquer la maxime célèbre dont ils ont souffert : « Divide et impevn. » C'est là

Recouly. 1(>

un grand changementtout à leuravantage. D'autre part, la lutte contre les Serbes absorbe en ce moment les Croates, les empêche de songer aux Hongrois. Pour ces deux raisons, l'opposition est assoupie.

Mais la question subsiste tout entière, et, dans les rapports entre la Croatie et la Hongrie, les même difficultés qui ont surgi surgiront. L'accord iXagoda, conclu entre les deux états, est réglé par la loi du 8 novembre 1878, modifiée en 1878. La Croatie est constituée en état indépendant, se gouvernant lui-même pour ce qui est de la justice, de l'administration intérieure, de l'enseignement et des cultes. La langue croate est reconnue comme langue officielle en Croatie ; le drapeau croate est également reconnu. Les affaires intérieures sont discutées au parlement national, qui se réunit à Zagrab ; le Ban est ministre responsable devant ce parlement. Les affaires communes se discutent au parlement de Budapest, où la Croatie députe quarante représentants.

On voit déjà la source des difficultés. Dans les affaires communes, chacun des contractants se

croira lésé par l'autre : les Hongrois prétendent que la Croatie y gagne, les Croates, qu'ils y perdent considérablement.

La situation du Ban est une situation impossible : il est en morne temps gouverneur, fonctionnaire hongrois, investi de pouvoirs presque dictatoriaux, et ministre responsable croate. Comment concilier ces deux fonctions contradictoires ? Il y faut des merveilles de souplesse, d'habileté, et encore toujours Tun des deux partis se plaindra-t-il, bien heureux si ce n'est pas les deux. En Hongrie, j'ai entendu, dans la bouche de députés, de vertes critiques contre le Ban, qu'on accusait de mollesse. A Agram, c'est un autre son, je n'y étais pas depuis deux heures, qu'on me parlait de sa main de fer, qu'on me racontait combien peu il lui en coûte de décréter l'état de siège, de confisquer les journaux hostiles et d'emprisonner les gens. On rend l'homme responsable du mal qui incombe à la fonction. La vérité, c'est que la situation de la Croatie par rapport à la Hongrie n'est pas une situation nette, franche : ce n'est ni l'autonomie, ni la dépendance, c'est quelque chose d'intermé-

diaire, d'hybride, demi-liberté et demi-sujétion; c'est, dans toute la force du terme, un compromis. La Hongrie éprouve tous les inconvénients, toutes les difficultés de celui qui la lie à l'Autriche, et pourtant le lien est autrement lâche, la Hongrie est autrement autonome et forte. Ibnc faut point s'étonner si ces inconvénients et ces difficultés existent dans celui qui lie à elle la Croatie.

Je rendis visite au Ban, comte Khuen-Hedervary. Après les jugements divers que j'avais entendu porter sur lui, je n'étais pas fâché de le connaître. Je trouvai un homme affable, souriant et accueillant, sans la moindre raideur administrative, plein d'une intelligente bonhomie. Au cours du long entretien que j'eus avec lui, je pus voir comme il connaît admirablement le pays qu'il gouverne. U est né dans cette contrée, a fait ses études à Zagrab, et gouverne la Croatie depuis plus de vingt ans. C'est un des caractères et une des grandes qualités de la haute administration austro-hongroise, d'installer ses fonctionnaires à demeure. X'oilà plus de vingt ans aussi que le comte de Kallay administre la Bosnie.

Le Ban me parla du passé de la Croatie, des

confins militaires et des conséquences qu'ils avaient causées. La plus importante fut de niveler les classes et de démocratiser la région. Au-dessous des officiers^ les soldats colons furent tous égaux ; les seigneurs qui avaient des biens dans la contrée les abandonnèrent moyennant indemnité; ainsi disparut cette aristocratie locale, qui avait été autrefois Talliée des nobles hongrois dans leur lutte contre rAutriche. Nous parlons de Jellacic, du soulèvement de la Croatie en i84<S. Ce soulèvement fut l'œuvre d'un général, et seul un général pouvait réussir. Le peuple croate, façonné au militarisme pendant des siècles, fut aisément entraîné par lui.

La diète croate compte une majorité gouvernementale très forte ; parmi les partis d'opposition, le plus vigoureux et le plus actif est le parti radical jeune, parti national croate, qui a pour chef l'avocat M. Joseph Franck , directeur du principal journal d'opposition. J'allai voir M. Franck, qui me reçut on ne peut plus aimablement, et qui, avec son ami, M. Cumicic, me garda plus de deux heures, pour m'cntretcnir de la situation malheureuse de son pays et m'exposer ses griefs contre

le Gouvernement. 11 serait trop long de les reproduire ici, mais ils peuvent se ramener à trois points essentiels :

1° Le Gouvernement corrompt les élections pour la diète; le cens exigible pour les électeurs est plus élevé qu'en Hongrie, ce qui empêche injustement la plupart des Croates de voter. De plus le pouvoir agit sur les électeurs par tous les moyens, et Dieu sait si ces moyens sont nombreux. Aussi peut-on dire que la diète ne représente aucunement l'esprit et les tendances de la nation croate. Quand elle sert lâchement le Gouvernement oppresseur, il faut bien qu'on sache que ce n'est point du peuple, du vrai peuple qu'elle émane,

2° L'autorité viole les libertés essentielles des citoyens, notamment la liberté de la presse ; et ici M, Franck me met sous les yeux la preuve, son journal de la veille qui avait été confisqué. « Nous le sommes presque tous les jours, dit M. Frank (il est vrai que c'est une époque de crise, l'état de siège est proclamé à Zagrab), et voici comment les choses se passent : quand mon journal est imprimé, vers trois heures de l'après-

midi, j'en envoie plusieurs exemplaires à la censure. Celle-ci les lit, et à cinq heures, au moment où les paquets de journaux sont déjà à la poste, elle les arrête ou les laisse passer. Dans le premier cas, nous devons tirer le lendemain une deuxième édition et supprimer les passages incriminés. » M. Fi-ank me montra cette deuxième édition du numéro de la veille ; dans la première page il y avait en blanc deux passages d'enyii-on dix lignes ; l'article jugé dangereux était de M. Frank lui-même, sur la présence du Ban aux fêtes de Mathias Corvin à Koloszvar, et le discours qu'il y avait tenu. Le Ban avait dit que la Croatie s'associait à la glorification du grand roi Mathias. M. Frank relevait ces paroles, et déclarait que la Croatie n'avait cure de Mathias, roi de Hongrie. On avait laissé passer Tarticle, en supprimant deux courts passages, les plus violents. De même tout ce que le journal écrit contre les Serbes est rigoureusement supprimé.

3" Mais legrief capital, celui sur lequel M. Frank insista le plus, c'est le grief financier. Loin de reconnaître que la Croatie, laissée à elle-même, ne pourrait pas se suffire, qu'elle a besoin du secours

financier de la Hongrie, M. Frank prétend qu'elle est exploitée par la Hongrie. Je ne puis pas exposer par le menu son argumentation, ni entrer dans le détail de cette question si compliquée ; en matière financière, les chiffres seuls ont de la valeur, et il faudrait citer trop de chiffres. Pour donner une simple idée de cette complication, il me suffira de dire que les finances de la Croatie ressortissent à trois budgets : en tant qu'Etat indépendant, elle a un budget particulier ; elle entre dans le budget hongrois pour ses affaires communes avec la Hongrie ; enfin, elle participe au budget général de la monarchie austro-hongroise.

M. Frank m'a paru extrêmement convaincu ; il met dans la discussion beaucoup de précision et de clarté ; il est très versé dans ces questions financières, sur lesquelles il a écrit plusieurs brochures et prononcé de grands discours à Budapest. Ces discours et ces brochures se ramènent à ceci : prouver que la Croatie donne à la Hongrie plus qu'elle n'en reçoit.

Tels sont les griefs de ce parti. M. Frank me les exposa avec beaucoup de chaleur :

« Nous sommes très malhem'cux, me disaitil, c'est pour notre existence que nous combattons. » Que valent ces griefs ? Répondent-ils exactement aux faits? Sur le premier point et le troisième, la situation politique et financière, je ne saurais me prononcer : il faudrait une étude approfondie de la question et un séjour très long dans le pays ; je me suis borné à dire très franchement ce que jai entendu. Mais je voudrais faire une remarque sur le deuxième point, la liberté de la presse. Je dois avouer que je fus surpris de trouver cette liberté aussi restreinte en Croatie ; c'était pour moi chose nouvelle sur une terre hongroise. Dans les pays où la question de nationalité se pose avec le plus d'Apreté, j'avais vu tous les journaux de l'opposition jouir d'une liberté absolue. La presse saxonne de Nagy- Szében et de Brasso, les feuilles pangermaniques du Banat de Témesvar, sont autrement violentes dans leurs attaques que les journaux croates d'Agram. Pourquoi ne pas accorder à tous la même tolérance ? Sans compter que la censure, telle qu'on l'applique, sert à si peu: on saisit les journaux à la poste et dans les cafés, mais tous

les aboiiiiésde la ville les reçoivent de la main à la main, et, comme ils sonthommes, ils lisent tout numéro confisqué avec beaucoup plus de plaisir. Restent les abonnés de la campagne, qui eux trouvent des blancs dans leur journal ; mais leur curiosité piquée, leur passion politique, leur font deviner aiaisément ce que l'autorité a voulu cacher. De toute manière cette censure est inutile et maladroite.

« Voyez-vous, me disaitM. Frank, quand je me séparai de lui, nous habitons un pays trop beau, trop bien placé, possédant un bien inestimable : la mer ; c'est là notre malheur. Tout le monde veut la Croatie parce que la Croatie a la mer. La caer ! c'est vers elle que tendent tous les peuples de l'Europe continentale : Autrichiens, Hongrois, Serbes, tous se ruent vers la mer, et nous nous trouvons sur leur chemin !

« Ah ! rillyrie, l'Illyrie! se trouvera-t-il pour la ressusciter un autre Napoléon! )> et tout de suite il me parle de Napoléon, dont le culte est demeuré ici si vivace. Napoléon conçu comme un héros d'épopée, comme un demi-dieu puissant qui d'un signe lève tous les obstacles et réalise tous les désirs.

Page 1