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CHAPITRE XXIII La vie politique

Séance orageuse au nouveau Parlement. — Le

COMTE ApPONYI, PRÉSIDENT DE LA ChAMBRE DES

Députés. — François Kossuth, chef du parti DE l'Indépendance.

La chambre des députés, pour la reprise de ses séances, inaugurait le nouveau Palais du Parlement ; ce somptueux palais de style gothique étale sur le quai du Danube tout un luxe moyenâgeux de clochetons, de flèches et d'ogives qui n'est pas sans détonner quelque peu dans ce quartier si moderne, au milieu des lourdes bâtisses carrées avoisinantes. Mais les Hongrois ont voulu faire grand, dépenser un nombre respectable de millions pour leur Parlement, qui

est, sans contredit, le plus magnifique de l'Europe. Une Hongroise fort spirituelle, mais apparemment trop économe, me disait l'autre jour: « C'est une folie de gaspiller ainsi l'argent quand il en manque pour tant d'autres choses plus utiles ; à la vue de ce beau palais, je songe aux défilés de l'armée turque où les officiers qui sont en tête sont couverts de brocard et de soie, scintillants de pierreries, tandis que les soldats qui viennent ensuite n'ont pas de souliers ! »

Quoi qu'il en soit, le jour de son inauguration le nouveau Palais a reçu le baptême du feu. Le député Barrabas, du parti kossuthiste, y a prononcé de violentes paroles à l'adresse des ministres et, par delà les ministres, du roi lui-même : « Où est le roi, s'est-il écrié? Pourquoi n'est-il point à cette séance d'ouverture ? Il ne vient en Hongrie que pour passer des revues ou distribuer des titres. Hélas ! tout se met contre la Hongrie et en premier lieu la volonté du roi. » Et M. Barrabas a continué, critiquant durement le premier ministre de Szell, lui reprochant d'avoir froissé le sentiment national en refusant toute participation aux fêtes de Kossuth ; il a

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terminé par cette énergique déclaration : « Quant au compromis douanier, nous n'en voulons à aucun prix, et pour empêcher qu'on le vole, nousemploierons tous les moyens. » Grand et fort, le teintjaune, le visage légèrement criblé de marques de petite vérole, l'air rude et décidé, le député Barrabas laissait tomber dans cet auditoire de premières, parmi les belles dames desgaleries venues comme pour un gala, ses paroles agressives et ses menaces éclatantes comme un coupde clairon. Personne ne s'attendait à cette charge furieuse ; les gens modérés et graves criaient au scandale; M. de Szell, pris à l'improviste sur cette épineuse question Kossuth, qui a déjà causé la chute de plusieurs ministères, n'avait certes pas la partie belle. De l'avis unanime, il s'en est très habilement tiré. Il a distingué en^ Kossuth deux hommes : le défenseur des libertés, constitutionnelles, devant qui tout Hongrois doit s'incliner ; le révolutionnaire, qui a proclamé l'incompatibilité entre la dynastie des Habsbourg et le trône de Hongrie et à qui il ne pouvait rendre hommage, lui, le premier ministre, conseiller intime du roi. Par cette distinction ingénieuse,.

plus ingénieuse que vraie, mais qui avait le grand mérite de ménager habilement le chou et la chèvre, les exigences du sentiment national et l'ombrageuse susceptibilité du roi, M. de Szell a esquivé le grain.....

J'ai rendu visite à M. le comte Albert Apponyi, président de la Chambre des députés et le meilleur orateur du Parlement. Extraordinairement grand et sec, avec une belle tète grave encadrée dune longue barbe, la voix claire et bien timbrée, le comte Apponyi parie le français admirablement, comme je n"ai jamais entendu un étranger le parler. Je mets l'entretien sur le sujet qui m'a surtout intéressé dans mon voyage : la question des nationalités ; le comte Apponyi se montre optimiste : « J'ai bon espoir, me dit-il : les nationalités, en Hongrie, nont pas de base historique ; nous n'avons pas affaire à un peuple comme les Tchèques, ayant un grand passé et des traditions d'autonomie La question des nationalités est tout autre chez nous qu'en Autriche. Un de vos écrivains politiques, publiciste à la Revue des Deux Mondes, s'obstine, dans ses études sur la monarchie austro-liongroise, à

compter ensemble les Slaves d'Autriche et ceux de Hongrie. C'est purement absurde, aussi absurde que si Ton additionnait des pendules et des moutons !

« ... Et puis les Magyars ont sur les autres races de leur royaume une supériorité intellectuelle écrasante. Nous sommes, comparativement à elles, environ 5o p. loo ; mais si l'on tenait compte non point du nombre, mais des capacités, nous serions de 80 à 90 p. 100. »

A propos des menées pangermaniques du Banat : « Je connais bien les Souabes du Banat, me dit-il : je les ai beaucoup travaillés, du temps 011 j'étais de l'opposition. Ce sont des amis fidèles des Hongrois, La campagne malsaine poursuivie par quelques journalistes n'aura pas de prise sur eux. »

Sur les Saxons de Transylvanie : « Il faut distinguer, me dit-il, entre les sujets loyaux et les traîtres. Ceux-ci, qui sont une minorité infime, compromettent malheureusement ceux-là, font tort aux revendications souvent justes de la majorité du peuple. Les Saxons sensés et prudents devraient répudier énergiquement ces frères

égarés. C'est comme parmi les populations allemandes d'Autriche : la plus grande partie restée Adèle à son empereur ne veut pas entendre parler du pangermanisma et de l'union avec lAllemagne. Malheureusement, elle ne désavoue pas assez catégoriquement les énergumènes qui prêchent des doctrines insensées. »

Passant aux questions parlementaires, nous parlons du dernier incident de la Chambre, du discours de M. Barrabas. «■ L'opposition a voulu lancer un pétard, me dit-il, mais ce pétard a fait long feu, M. de Szell a tout déjoué. » Le comte Apponyi me fait alors un grand éloge du premier ministre : il vante sa bravoure et son énergique franchise. « C'est un homme qui veut fermement ce qu'il veut : rien au monde ne l'en ferait démordre. 11 m'a tenu au courant des négociations pour le compromis, et je sais quelles qualités de sang-froid, de persévérance il y a déployées. On peut avoir confiance en lui : il ne trahira pas les intérêts du pays. >»

Mais ce fameux compromis dont on parle tant, aboutira-t-il enfin? Ici le comte Apponyi n'est plus optimiste : « Tout fait [)révoir que non. me dit-

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il. La question du compromis douanier est devenue une question politique par la faute du Parlement autrichien. Dans ces conditions. Tinsuccès est presque certain; le staln rjuo sera prolongé. »

« Et quel serait, à votre avis, l'etTet d'une rupture douanière entre les deux pays? » Ma question à brûle-pourpoint nest pas sans gêner un peu le comte. Il donne un léger coup de barre et esquive ce sujet délicat. « Les lois économiques sont si complexes, me dit-il ; comment pourraiton d'avance en déterminer le jeu? Agriculture, industrie, commerce, tout est mêlé là-dedans. Non, vraiment, je ne sais pas. »

Je prends congé du comte Apponyi, après avoir admiré au cours de l'entretien la finesse de ses idées, l'expression précise et élégante qu'il leur trouve immédiatement, surtout sa tournure d'esprit philosophique. M. Apponyi a une tendance naturelle à passer des faits aux idées générales, au milieu desquelles il se sent à l'aise et qu'il manie en virtuose. Pour un homme politique, absorbé, retenu par mille préoccupations pratiques, ce n'est pas là un mince mérite.

Le même jour j'ai vu M. François Kossuth, chef du parti de rindépendance. De forte corpulence , à l'encolure puissante, tempérament sanguin, M. Kossuth me reçoit dans son luxueux cabinet de travail, dont les murs sont tapissés de quantité de portraits représentant tous la même personne : sa femme défunte, une Anglaise épousée pendant l'exil. Tout de suite nous parlons du compromis ; c'est le sujet du jour : « Le compromis, me dit-il catégoriquement, ne se fera pas et ne peut pas se faire : ou il lésera la Hongrie, dans ce cas mon parti, par tous les moyens, empêchera qu'il soit voté; ou il ne la lésera pas, et alors jamais le Parlement autrichien ne le votera. C'est un dilemme dont on ne peut pas sortir. Du terrain économique la question est passée sur le terrain politique. Les Tchèques se servent du compromis, du grand désir qu'a l'empereur de le voir conclure, pour obtenir des concessions ; si on les leur fait, les Allemands crieront. Alors, on va maintenir arbitrairement le statu quo pendant six ans et, à ce moment, ce sera la rupture douanière que nous désirons. Nous voulons l'indépendance économique, cer-

tains que l'indépendance économique amènera, à bref délai, l'indépendance politique. Notre parti est puissant, capable de renverser le ministère quand il le voudra. Mais à quoi bon, tant que nous n'avons pas la majorité ? » A son tour, M. Kossuth loue le premier ministre, M. de Szell, son adversaire. « C'est un homme remarquable, dit-il, et qui, dans tous les pays, y compris la France, aurait été au premier rang. » A propos de l'incident récent de la Chambre : « L'attaque, me dit-il, n'était nullement préméditée. M. Barrabas a simplement traduit l'indignation nationale contre le Gouvernement qui a refusé de s'associer aux fêtes de mon père. La thèse qu'a soutenue M. de Szell peut vous sembler ingénieuse, mais elle est fausse historiquement : pas un seul moment mon père n'est sorti de la légalité : ses actes ont toujours été conformes à la Constitution hongroise. » Et alors M. Kossuth reprend toute l'histoire de la Révolution ; avec beaucoup de chaleur et une véritable éloquence, il m'expose le rôle de son père, me montre que le révolutionnaire, le violateur des lois et de la Constitution, ce ne fut pas lui, mais la cour de Vienne !

Je lui demande son avis sur le mouvement pangermanique en Aulriclie. 11 ne me cache pas qu'il croit à la main-mise de l'Allemagne sur les provinces allemandes de l'Autriche. « Il se produit h Vienne, me dit-il, des manifestations significatives : Un beau jour, sans qu'on s'y attende, des milliers d'hommes défilent par les rues, sans un chant, sans un cri ; ils portent tous le même emblème : ce sont les soldats dévoués du pangermanisme.

— Mais, lui dis-je, n'est-ce pas pour la Hongrie une éventualité menaçante ? Devant cette Allemagne formidablement agrandie, la Hongrie pourrait-elle rester vraiment indépendante?

— Nous n'avons rien à craindre des Allemands, me répondit-il, ils savent bien que nous serions un morceau trop dur à digérer. »

A ces mots, je prends congé de lui.

Sur ces deux entretiens avec ces deux hommes d'Etat, il y aurait bien des remarques à faire ; j'en voudrais formuler une très brièvement c^ propos du pangermanisme. On a pu voir que làdessus les déclarations de M. Apponyi et Kossuth étaient différentes et même contradictoires.

Le comte Apponyi ne croit pas à la victoire du pangermanisme en Autriche et ne désire pas cette victoire. M. Kossuth non seulement y croit, mais n'en attend rien de mauvais, tout au contraire. Quand on y réfléchit, c'est dans la logique de son parti, le parti de l'indépendance : tout ce qui affaiblit l'Autriche, par contre-coup libère la Hongrie. Cette divergence des deux hommes sur une des questions les plus graves est essentielle, et l'on ne saurait trop en souligner l'importance.

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