J’ai nommé la loi d 'unité
La loi d'unité ne doit jamais être violée.
Rappelez à votre esprit les années de collège. Il vous souvient, n’est-ce pas, qu’à propos de la littérature du xvnc siècle, notre professeur de rhétorique nous faisait remarquer, non sans quelque emphase, la loi superbe des trois unités , aussi bien chez les anciens que chez Corneille et Racine : unité de temps, unité de lieu, unité d’action. Nos dramaturges ont cependant bien su s’en départir et nous donner néanmoins des chefs-d’œuvre. Le jour où Victor Hugo lança le grand coup de pied romantique dans les reins de cette trilogie sacrée, tout changea. Pour deux unités au moins. Une resta immuable : l’unité d’action. Car il est bien démontré, parles chefs-d’œuvre existants, que tous possèdent au moins une unité.
Or en littérature, aussi bien qu’en peinture, qu’en n’importe quel art, qu’en photographie, par conséquent, il faut nécessairement se soumettre à une loi d’unité.
Quelle peut donc être l’unité dans l’art qui nous occupe ?
Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, par un beau soir d’une calme et chaude journée d’été, de monter sur le haut d’une
l’ordonnancement et les dominantes
falaise, bordant la mer, et de contempler ce grand tableau de la nature déroulé devant vous. Que de fois ce tableau ne vous a-t-il pas présenté quelque chose comme ceci : une mer apaisée, un ciel tranquille, un soleil qui s’en va, disparaissant dans les bandes brumeuses du couchant où son disque est fortement rongé déjà ; zones de lumière et zones d’ombre à la fois sur la mer et dans le ciel.
En dehors des éblouissements, des enchantements, des harmonies de la couleur, quel sentiment éprouvez-vous devant un semblable tableau ? N’est-ce pas un sentiment de tranquillité parfaite, de repos absolu?
Oui, n’est-ce pas ?
Eh bien ! essayons d’analyser ce sentiment de repos en étudiant les composantes d’un tel tableau.
La première chose qui nous frappe, au début de cet examen, est l’entière similitude des lignes et des formes, lignes et formes approchant toutes de l’horizontalité. Les eaux avec leurs vagues : horizontales; les bandes de brumes à l'horizon : horizontales ; les bandes de nuages qui, tout à l’heure, vont clore la nuit : horizontales ; les zones de lumière : horizontales; les zones d’ombres : horizontales. Encore, toujours, partout l’aspect d horizontalité.
Notre examen nous amène donc à concevoir Y horizontale comme l’expression de l’étendue infinie, en même temps que l’expression du calme et du repos. 11 en résulte dès lors qu’un tableau, dans lequel les lignes et les formes horizontales dominent, doit s’allier justement avec le sentiment du calme et du repos.
Or cette alliance des composantes matérielles et du sentiment exprimé est ce que l’on nomme Vanité. Elle doit être dans toute œuvre d’art et toute œuvre d’art ne saurait être sans elle.
Donc toutes les formes, partant toutes les lignes qui la caractérisent, bien qu’au sens propre du mot il n’y ait pas de lignes dans la nature, peuvent se ramener à trois grandes lignes principales : la verticale, l horizontale et l’oblique.
Voyons comment, en suivant l’ordre de cette énumération, on peut les ordonnancer.
63. — Quelle est la pensée exprimée par la verticale , le sentiment qui ressort d’elle ? La demande semble puérile au pre-
mier abord, car s’il existe une ligne que notre œil connaît c’est bien celle-là. Journellement, elle se présente à lui. Je m’y arrêterai cependant.
Pourquoi certaines phrases nous frappent-elles plus que d’autres et demeurent-elles profondément gravées dans notre esprit ? Je ne sais. Le fait n’en existe pas moins. J’étais encore collégien quand celle-ci me tomba sous les yeux : « Dans la plaine, un peuplier s’élevait comme une grande pensée. » C’était à la lecture d’une œuvre de Chateaubriand. L Itinéraire de Paris à Jérusalem , me semble-t-il. Une phrase si simple ne paraît pas être faite pour retenir, ni pour être retenue. Elle l’a pourtant été par ma mémoire et elle sollicite fortement mon esprit à l’heure présente. C’est qu’aussi elle dit clairement l’expression de la ligne verticale. Le poète-écrivain a vu dans le peuplier la forme la plus verticale de la nature, l’élévation de la pensée.
Est-il le seul ? Nullement. A bien examiner nous rencontrons ce sentiment partout un peu.
Très particulièrement, ces architectes français qui nous ont donné cet art magnifique, qu’on a revêtu du nom pas français du tout : Y art gothique , ont porté, en cet art, la verticalité à son maximum d’emploi. Cherchant à imiter les grandes futaies, les grandes forêts, où notre esprit, indistrait par le silence, suit les fûts des troncs pour s’élever, ils ont créé pour nos cathédrales les colonnettes multiples. Ce désir d’élévation de la pensée, donc de la prière, par le secours d’un environnement de lignes verticales, a encore été augmenté par l’ogive dressant sa pointe lancéolée vers le ciel.
Par conséquent, avec la verticale nous avons une pensée dominante : Y élévation.
Mais pour que cette verticale se tienne debout, sans que nous puissions nous préoccuper de son équilibre, il faut qu’elle possède des appuis, des soutiens. En esthétique on nomme ces soutiens : lignes opposantes.
La verticale a son opposante, toute naturelle, dans le sol, c’est-à-dire dans rhorizontale. Celle-ci lui forme assise. Dans la nature elle l’a encore autrement.
Une allée avec des arbres complètement ébranchés et émondés, nous communique un certain sentiment de lassitude, de monotonie. Que des ramures viennent la hacher de petites
La dominante horizontale et ses opposantes, S U R LA PLAGE D ’ 0 N I V A L (Phototype de l’auteur.)
l’ordonnancement et les dominantes
Gl
lignes beaucoup moins importantes que les verticales, et en sens divers, ces ramures soutiendront et augmenteront encore l’effet de verticalité sans nous procurer la monotonie première.
La nature, cette grande maîtresse artiste à laquelle il faut toujours avoir recours, nous fournit l’expression de l’élévation dans le peuplier, maximum de la verticalité chez elle, mais elle a bien soin de ne pas lui laisser un tronc tout droit, tout nu. A cette immense baguette elle amis des branches. Comme à bien d’autres arbres d’ailleurs exprimant la verticalité absolue. Si notre pensée s’élève devant ce peuplier, elle ne s’élève pas d’un bond, par une brusque détente, mais bien graduellement, en se ramifiant, pour ainsi dire, plus nourrie vers le ciel.
Toute ligne dominante, dans un tableau, doit donc avoir, au moins, une opposante qui la soutienne ou qui lui donne de la force. J’entends par lui donner de la force qu’elle augmente sa valeur intrinsèque ou l’idée qu’elle exprime. Les branches du peuplier, dont je viens de parler, sont de légères obliques, soutenant le tronc vertical, mais pointant vers le ciel; donc aussi y menant l’élévation de la pensée, et par conséquent renforçant l’idée exprimée par la verticale.
64. — \J horizontale ! Nous avons vu sa signifiance dans l’exemple choisi pour l’unité. Or avec l’horizontale, 1 opposante toute naturelle est la verticale ; comme l'horizontale est l’opposante toute naturelle de la verticale.
Par exemple, si nous avons un tableau avec une dominante horizontale, une marine pure et simple : ciel, eau, grève, et que nous y mettions une verticale, un personnage debout, un bateau, si petit soit-il, nous augmenterons déjà la valeur de l’effet parce que le personnage ou le bateau, dont nous connaissons la hauteur naturelle, nous donnera une proportion, une échelle.
Plusieurs verticales ou plusieurs obliques légères augmenteront ainsi le sentiment d’étendue que nous donne notre marine pure et simple, comme, par exemple la figure : Sur la plage d'Onival (fig. 23). Ce sentiment sera d’autant plus accentué que la ligne opposante majeure se trouvera plus loin du point principal, ou secondaire, déterminant la fuite générale du tableau, donc, par conséquent plus près de l’avant-plan. Soit le bateau échoué dans la vue prise comme exemple.
Je n'insisterai pas davantage sur les opposantes de la domi-
nante verticale et de la dominante horizontale. Elles nous sont absolument connues. Nous les coudoyons tous les jours.
La dominante verticale, dans les rues, partout où il y a des monuments, constamment opposée par les lignes mêmes de ceux-ci ; dans le sous-bois où les, ramures opposent leur horizontalité ou leur obliquité aux verticalités des troncs.
La dominante horizontale dans les plaines, dans les marines où nous la trouvons plus ou moins opposée par les arbres, les falaises, les bateaux mêmes. Elle est donc naturellement aussi constamment opposée.