L’ENTRÉE DANS LE TABLEAU
85. Signification de l’expression : Entrée dans le tableau. — 83. Les lignes servent à l’entrée dans le tableau. — 87. Emploi delà fuyante ponctuée. — 88. Mauvais effet de deux lignes obliques se coupant à angle aigu. — 89. Insuffisance des lignes de front. — 90. Défectuosité de la ligne de front présentant des solutions de continuité. — 91. Bonté de l’emploi des lignes verticales. — 92. Mauvais effet de la ligne verticale associée à une oblique. — 93. Excellence de l'usage des sinueuses.
85. — Je ne veux point terminer ce premier livre sans appeler votre attention sur le secours que peut nous rendre la perspective des lignes pour bien entrer dans le tableau. Car il faut entrer dans le tableau pour le bien voir. C’est une considération à laquelle les débutants ne pensent pas le plus souvent, et que ceux qui ne débutent plus appliquent sans se rendre un compte bien exact de sa valeur, donc sans lui donner toute l’importance qu’elle doit avoir.
Prenons une feuille de papier blanc. Elle sera, si vous le voulez bien, la surface plane de notre tableau avant que l’image déterminant ce tableau y soit fixée. Devant la blancheur immaculée de la feuille, notre regard restera flottant, un accident quelconque n’étant sur cette surface, pour l’attirer ou le retenir. Jetons-y une tache d’encre. Immédiatement notre regard se fixera sur ce point. Traçons-y des lignes. Sur ces lignes encore notre regard s’attachera, et comme elles sont lignes au lieu d’etre point unique, c’est-à-dire offrant une longueur, notre regard au lieu de rester immuablement fixé, parcourra ces lignes dans toute leur longueur. Il sera et se promènera sur la surface plane. Il aura pénétré dans cet espace délimité par la feuille de papier, alors qu’avant le tracé de ces lignes il demeurait au dehors.
Les lignes ont donc une grande importance pour aider notre regard à pénétrer dans telle ou telle partie du motif représenté sur une surface plane, pour former, ce que je nomme : X entrée dans le tableau.
86. — Lorsque au lieu d’une surface plane immuablement blanche, nous avons devant nous un tableau, notre regard se dirige tout naturellement vers le sujet principal du premier plan. Se trouve-t-il alors dans les parages immédiats de ce sujet principal, une ligne de fuite, une route par exemple, notre regard suivra machinalement la fuyante et pénétrera dans le tableau jusqu’au bout de cette fuyante. Quand bien même cette fuyante se perdrait derrière des masses, d’un seul coup et rien que par sa ligne perspective, le regard aura parcouru le motif de bout en bout.
87. — Cette fuyante que j’appellerai ponctuée , parce que sur son extrémité antérieure, ou très près d’elle, se trouve le sujet principal du premier plan, constitue une entrée toujours bonne et devient excellente lorsqu’elle reste unique.
C’est le cas de ce : Cherchant leur chemin (fig. 40) où le groupe d’enfants lisant l’inscription d’un poteau indicateur, ponctue l’extrémité antérieure d’une route fuyante. Attiré par ce groupe tout d’abord, notre regard suit la route, examine toute la partie de droite du tableau, et, continuant, revient vers la partie gauche. Il se trouve donc pour ainsi dire forcé de voir tout le tableau.
88. — Au lieu d'une fuyante de route, allant directement ou par sinuosités vers l’horizon, avons-nous deux lignes obliques faisant angle proche de la ligne de terre, ou en avant du sujet principal du premier plan? Immédiatement, notre entrée dans le tableau devient tout à fait défectueuse. Or cette disposition se montre des plus fréquentes, si nous considérons les expositions de photographie ou les illustrations des publications photographiques. Quoi qu’on en veuille cependant, le motif le plus joli se trouve irrémédiablement perdu par cette composition désastreuse.
Attiré par le sujet principal à l’angle des deux lignes, le regard, lorsqu’il veut s'en détacher, ne sait pas quelle ligne il doit suivre. Quand bien même il se déterminerait à en choisir une, il verrait seulement la partie du tableau que la ligne choisie parcourt. De ce fait même, le voilà donc inéluctable-
L’entrée dans le tableau par f uyante ponctuée.
l’entrée dans le tableau
ment jeté à droite ou à gauche, avec impossibilité absolue de pénétrer franchement dans le cœur même du motif.
N’est-ce pas l’effet que vous procure ce : Sur la terrasse de Monte-Carlo (fîg. 41). Le groupe des palmiers du premier plan vous attire tout de suite et une fois bien vu, vous ne savez plus
Fig. 41. — L'entrée dans le tableau par deux lignes obliques. S U R LA TERRASSE DE M O N T E - G A R L O (Phototype de l’auteur.)
s’il faut regarder à droite ou à gauche. Vous perdez, du même coup, l’effet de l’ensemble et l'examen des détails.
89. — Les lignes de front ne sont guère moins mauvaises. Les murettes de quais ou les parapets de ponts nous en fournissent des exemples fréquents. Si bas que soit ce rempart, il arrête de prime coup le regard, qui, ensuite, s’en va à droite ou à gauche en suivant cet obstacle; mais sans entrer dans le tableau. Animez-vous un paysage de ce genre en mettant sur le parapet un petit personnage ? Il peut certes retenir l’attention, empêcher le regard d’aller, comme je viens de le dire à droite ou à gauche, mais il y a grande chance encore pour que le regard n’entre pas dans le tableau. Ce motif accidentel peut devenir un sujet de genre s'il est assez grand. Soit, alors nous ne serons plus en présence d’un paysage.
Néanmoins, l’entrée dans ce cas, tout en restant difficile, ne l’oubliez pas, pourra finir par se faire, s'il se trouve dans les
environs du personnage des rappels susceptibles de reprendre le regard pour rentraîner vers le fond du tableau.
En réalité, les lignes de front ne sauraient être suffisantes pour former une entrée dans le tableau, qu’autant qu’elles se montreront nombreuses et s’échelonnant vers l’horizon.
90. — Malgré que la ligne de front, quand elle est seule, constitue difficilement une entrée dans le tableau, c’est cependant une ligne que nous rencontrons fréquemment dans les œuvres photographiques, surtout sous la forme de pont. Ceux qui s’en servent ainsi semblent croire que les ouvertures des arches, et surtout que les lignes de base des piles, parce qu’elles convergent au point principal de fuite, puisqu’elles sont perpendiculaires au tableau et parallèles entre elles, doivent constituer une bonne entrée. Il n’en est rien. Le regard, en effet, ne sait en somme par quelle arche pénétrer. Il hésite. Plus il y a d’arches, plus il hésite. Or l’hésitation, dans l’espèce, est toujours mauvaise.
91. — Il n’en va pas de même des lignes verticales. Cellesci forment d’excellentes entrées dans le tableau, d’abord parce qu’elles arrêtent le regard à droite et à gauche, le concentrent sur une ouverture, forment ce qu’on nomme, vulgairement, une échappée, et que le plus souvent elles présentent des rappels nombreux qui s’échelonnent et vont se dégradant vers l’horizon en y entraînant notre regard.
Ces entrées sont bien courantes, bien sous notre main. Les rues nous en présentent constamment l’application.
Dans les paysages purs et simples, les arbres des forêts et les allées des sous-bois nous offrent aussi d’excellentes entrées avec la verticalité approximative des arbres. Ainsi, dans ce : Au flanc du mont Charlanne (fig. 42), notre regard est tout de suite attiré parle petit personnage du premier plan; par rappel, il se porte sur l’arbre voisin, et tombe ensuite dans cette sorte de vide qu’il borde. En un mot, il prend l’échappée et s’en va parcourant tout le tableau jusqu’au lointain.
92 . — Si l’entrée par les verticales se trouve associée à une entrée par une oblique, nous aurons alors une entrée au moins aussi mauvaise que celle constituée par deux obliques faisant angle au premier plan . Elle deviendra désastreuse, si l’entrée par les verticales se répète.
Tenez, prenons la photographie d’un motif très connu et que
Fig. 42. — L'entrée dans le tableau par les lignes verticales. Aü FLANC DU MONT ChARLANNE (Phototype de l’auteur.)
l’entrée dans le tableau
s’empressent toujours de faire les amateurs qui vont en tournée sur la Côte d’Azur, c’est-à-dire : la Promenade des Anglais , à Nice (fig. 43). J’ai bien souvent remarqué qu’une telle vue ne manque pas de séduire bien des gens, peu habitués à raisonner sur les conditions esthétiques d’une œuvre, et qui pourtant se targuent de certaines prétentions artistiques. Ne leur en déplaise, au point de vue de l’art, je ne connais rien de plus
Fig. 43. — L'entrée dans le tableau par une oblique et une verticale. La promenade des Anglais a Nice (Phototype de l’auteur.)
absolument mauvais qu’une telle vue. Le regard est hésitant, égaré, devant ces entrées multiples formées par les palmiers — un peu le cas des arches de pont dont je parlais tout à l’heure — ou alors il se dérobe en enfilant l’oblique déterminée par la bordure du trottoir. D’aucune façon, il n’entre franchement dans ce tableau, qui lui offre la plénitude d’un fond d’écumoir.
93. — Combien lui est supérieur dans cet ordre d'idées cet : Au Bas-Sannois (fig. 44), dans lequel le premier plan, constitué par la barque, nous amène par direction à la rive, dont nous suivons inéluctablement tout le contour, pour passer
le pont de l’arrière-plan et revenir en plein dans le tableau. Rien du motif n’est perdu. Notre œil, qu’il le veuille ou non, en parcourt toutes les parties par le fait même de la composition.
Formées de lignes droites plus ou moins brisées, les courbes , autrement dites les sinueuses , constituent des entrées très typiques. Le regard, en effet, rebondissant sur chaque courbure de la sinueuse, prend son élan de nouveau pour continuer
Fig. 44. — L'entrée dans le tableau par une sinueuse ponctuée. Au Bas-Sannois (Phototype de l’auteur.)
sa route. Si la sinueuse, un sentier par exemple, serpente dans tout le paysage, nous nous arrêterons aux moindres détails que celui-ci peut nous offrir.
Il est un point, toutefois, que l’on doit garder présent à sa mémoire lorsqu’on emploie une sinueuse. A tout prix, vous devez éviter que la sinueuse se perde en sortant du tableau par l’un de ses bords. Notre regard la suivrait inévitablement dans cette sortie, et aurait beaucoup de peine à rentrer dans le tableau, quand bien même la sinueuse y rentrerait elle-même.
Parvient-il à y rentrer ? Il y a eu dans son examen du tableau un moment suspensif du plus désagréable effet.
En revanche, la sinueuse se perd-elle dans le tableau même, comme dans ce : Tournant de la Dordogne à la Roclie-V andeix (fi g. 45) par un accident de terrain, derrière une roche ou un
. 45 . — L'entrée dans le tableau par une sinueuse poncho Tournant de la Dordogne a la Rociie Yandeix (Phototype de l’auteur.)
l’entrée dans le tableau
bouquet d’arbres, notre regard continue à la suivre sans lavoir. Notre esprit est invité à penser. Or, comme nous le verrons ultérieurement, amener le spectateur à penser, faire une œuvre qui suggère quelque chose à son esprit, si faible que soit ce quelque chose, c’est donner une âme au tableau b c’est lendre vers le maximum de l’effet artistique.
De ce fait même l’œuvre la plus simple, presque banale, se tire immédiatement de la médiocrité.
(1) Voir mon ouvrage: l'Art en photographie.