L’ÉCLAIRAGE ET LES CIELS
170. C’ost au soleil qu’on doit l’éclairage. — 171. Le soleil dans le dos.
— 172. Ineptie de ce principe. — 173. Les diverses positions du soleil par rapport au tableau. — 174. L’éclairage normal. — 175. Localisation de l’éclairage. — 176. L’éclairage parallèle au plan du motif et en avant de lui. — 177. La contre-lumière. — 178. L’éelairage parallèle au plan du tableau et en arrière de lui. — 179. L’éclairage arrière. — 180. L’heure propice. — 181. Le ciel doit occuper le plus grand volume de lumière du tableau. — 182. Anomalie du ciel complètement blanc. — 183. Nécessité de rendre le ciel avec toutes ses valeurs. — 184. Les degrés d’expressions du ciel. — 185. Excellence probable du ciel obtenu directement avec le motif. — 186. Droit d’interprétation de l’artiste. — 187. Les négatifs séparés de ciels. — 188. Les divers modes opératoires pour reporter le ciel sur un paysage. — 189. Le report des ciels sur plaques positives. — 190. Le report des ciels par agrandissement.
— 191. Le meilleur élément pour le talent du paysagiste.
170. — Dans le paysage, c’est au soleil que nous devons l’éclairage général et particulier de nos tableaux, donc aussi les grands effets de lumière. Étudier l’éclairage, fourni par les diverses positions susceptibles d’être occupées par le soleil dans un paysage, reste de première importance dans un ouvrage comme celui que je tente d’écrire aujourd’hui.
171. — En ouvrant un de ces petits manuels de photographie, aussi abondants qu’insignifiants, qui foisonnent chez les marchands comme la mauvaise herbe, et trahissant à chaque phrase que leur auteur sait toujours juste, et encore, presser le bouton de l’obturateur, vous ne manquerez pas d’y trouver, érigé en axiome, le conseil suivant :
« Pour bien travailler, il faut que l’opérateur ait le soleil dans le dos, c’est-à-dire à l’arrière de la chambre noire. N’oubliez pas ce principe fondamental. Ne pas avoir le soleil dans le dos , c’est arriver fatalement à obtenir des épreuves voilées, ne valant
rien. »
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Soyons libéral. Admettons le conseil bon pour un novice exposant sa première plaque. Il lui évitera des mécomptes au développement. Mais sitôt qu’il aura exposé une douzaine de plaques et reconnu comment s’effectue un développement, le
Fig. 69. — Le soleil dans le dos de l'opérateur.
Les Chutes de l’Alpach a Meirigen (Phototype de l’auteur.)
conseil cesse d’être admissible. Il devient outrageant et pernicieux.
Outrageant, parce qu’il enlève à l’opérateur tout son libre arbitre sur l’éclairage, un des plus puissants facteurs de l’œuvre d’art;
Pernicieux, parce qu'il lui érige en principe la théorie la plus
fausse qui soit, celle d'uu éclairage immuable contraire à tout effet.
^•72. Si fine, si bien détaillée, si pure que soit une épreuve prise avec le soleil dans le dos, elle pourra se montrer bonne au point de vue restreint des opérations mécaniques et inconscientes de la photographie, mais elle restera toujours parfaitement ridicule au point de vue artistique même considéré dans son sens le plus élémentaire. Vous aurez ce que dorment ces : Chutes de l' Alpach à Meirigen (fîg, 69) prises avec le soleil net-
Fig. 70. — Diverses positions que peut occuper le soleil par rapport au plan du tableau.
tement dans le dos, c’est-à-dire un paysage sans ombres, sans valeurs, partant sans relief, sans le moindre effet et d’une platitude désolante. Ce serait vraiment dommage, si l’on ne pouvait travailler autrement. De ce seul chef, la photographie se montrerait éminemment impropre à l’art. Or, cela n’est pas. Maintes études en font journellement ressortir la preuve.
173. — Quelles peuvent être les diverses positions du soleil par rapport à un paysage ?
Supposons un paysage, vu de front représenté par la ligne horizontale PP’ (fig. 70). Par cela même qu’il est vu de front, notre appareil se trouvera placé en A. Depuis l’horizon jusqu’au zénith et du zénith jusqu’à l’horizon, le soleil peut parcourir
l’éclairage et les ciels
cinq grands arcs de cercle, dont les projections seront représentées par les cinq lignes AB, CD, EF, GH, IJ.
Ce sont les cinq lignes types d'éclairage. Toute autre ligne n'est qu’une conséquence de celles-là.
En A, nous aurons le soleil dans le dos. Le parfait éclairage, suivant les petits manuels du parfait photographe. L'exemple donné plus haut fait justice de cette ineptie. Je crois inutile d’y revenir.
Si le soleil est en C ou en E c’est-à-dire sur une orbe faisant
Fig. 71. — Eclairage en avant du tableau et parallèle à son plan. En TAINE PATURE EN NORMANDIE (Phototype de l’auteur.)
un angle de 4o° avec le plan du tableau, nous aurons forcément un éclairage bien meilleur qu’en A, puisque toutes les masses du paysage n’étant plus éclairées de face , auront tout naturellement une ombre portée qui aidera à leur donner du relief.
Mais si le soleil se trouve en G ou en H, c'est-à-dire sur une orbe parallèle au paysage et en avant de lui , nous aurons encore un éclairage très supérieur au précédent : premièrement, parce que les ombres portées se trouveront plus visibles, et qu’étant de front, elles ne subiront pas les raccourcissements de la perspective; secondement, la lumière étant plus frisante
éclairera les points qu’elle frappe plus vivement, ceux-ci présentant une étendue moins grande alors qu’inversement, la partie d’ombre des objets se montrera plus large. Les objets gagnent ainsi considérablement en relief et l’ombre portée leur donne un meilleur soutien. C’est le cas de : En vaine pâture en Normandie (fig. 71).
174. — N’en déplaise aux petits manuels du parfait photographe, ces divers éclairages, constituant, en somme, Y éclairage normal , n’offrent pas aux novices, en ce qui concerne les opérations mécaniques et inconscientes de la photographie, plus de difficultés que l’éclairage dû au soleil dans le dos. Leurs auteurs, s’ils avaient un soupçon de sens artistique, pourraient donc bien se dispenser, d’y insérer en italiques, leur absurde conseil.
Lorsque, dans le parcours des orbes que nous venons de considérer et tout en restant en avant du tableau, le soleil se trouve dans les environs du zénith, il se présente, je l’avoue, une difficulté réelle. En effet, à cause des poussières atmosphériques, il se formera entre l’appareil et le motif une sorte de brouée lumineuse . Celui-ci ne semblera plus vu qu’à travers une gaze. Il perdra beaucoup de sa netteté. Si l’on tient à rendre photographiquement un tel effet, rarement très intéressant d’ailleurs, on se heurtera à la valeur très actinique de buée lumineuse, qui risquera d’impressionner fortement la plaque, avant que les détails du motif aient eu le temps de s’y inscrire.
Pour en finir avec cet effet, je dirai qu’il peut avoir aussi bien lieu en arrière du front du tableau qu’en avant. La difficulté reste la même quoique considérablement diminuée, puisque les avant-plans, n’en étant pas affectés, s’impressionnent normalement sur la plaque. Les fonds seulement sont vT surveiller, mais alors dans ce cas nous pcuvons tendre vers des effets susceptibles d’apporter une bonne part contributive à l’art.
175. — La surexposition, avec le soleil ainsi placé, est le meilleur moyen que je connaisse de tourner la difficulté. Et il est bon de le connaître, car si cet effet de lumière, réparti sur tout le paysage manque d’intérêt, il peut devenir intéressant, lorsque, dans le cas d’une gorge profonde, il se trouve localisé sur un point seulement, et ainsi que nous le voyons, par
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exemple, avec ce motif : Dans les gorges de VAar (fîg. 72) où il ne forme plus qu’un rais de soleil.
176. — Dans l’éclairage sur l’orbe parallèle au plan du motif et en avant de lui, il faudra faire attention que les seconds
Fig. 72. — Éclairage en arrière du plan du tableau et localisé. Rais de soleil dans les gorges de l’Aar (Phototype de l'auteur.)
plans' soient aussi de front; autrement, s’ils font angle avec la ligne de front, ils pourraient se trouver dans la position de l’éclairage par soleil au dos, c’est-à-dire éclairés trop de face, manquant alors d’effet, et appauvrissant, sinon détruisant, celui du premier plan.
177. — Sur l’une quelconque des orbes déjà étudiées le soleil peut se mouvoir après avoir franchi le plan vertical du front du motif. Nous nous trouvons dès lors, quelle que soit l’orbe envisagée, avec le soleil de face.
C’est ce que l’on nomme l’éclairage à contre-lumière les effets dits de contre-jour.
Peut-on les obtenir en photographie ?
Je réponds hardiment oui, et dans tous les cas, en dépit des auteurs des petits manuels du parfait photographe. Sans me soucier qu’ils se voilent ou non la face, j’ajouterai même que, lorsque l’on sait manier un développement, on ne se heurte à aucune difficulté sérieuse, et qu'il n’est besoin pour cela de se livrer à des tas de chinoiseries qu’indiquent gravement, et avec un sérieux imperturbable, des gens qui se piquent d’écrire des articles sur le contre-jour avec la plus parfaite ignorance de l’alphabet des choses dont ils veulent entretenir le lecteur, chinoiseries consistant à mettre des abat-jours, des réflecteurs, des miroirs, des entonnoirs, etc., etc., en avant de l’objectif.
178. — Dans le contre-jour, nous avons d’abord l’éclairage sur l’orbe parallèle au plan du motif et en arrière de lui. Que le soleil soit en inclinaison sur la ligne de terre, même faible comme dans ce : Débarquement à Dinard (fig. 73) ou de face, en position verticale sur cette même ligne de terre comme dans ce : Port et tour Solidor à Saint-Servan (fig. 74), nous n’aurons jamais une bien grande difficulté, si ce n’est celle de la brouée lumineuse, dont je parlais tout à l’heure, interposée entre le premier plan et les arrière-plans.
Il en va autrement dans le parcours des orbes CD et EF. Nous nous trouvons, par la définition même de ces orbes, avec des inclinaisons à 45° sur le plan du tableau. La difficulté d’obtenir l’effet provenant d’un tel éclairage n’est pas niable. Le soleil ainsi placé, la lumière qui émane directement de lui vient fatalement frapper les parois intérieures de l’objectif, et, renvoyée suivant les lois de l’incidence, amène dans l’objectif une abondance, très gênante, de lumière diffusée. On a déjà bien assez de celle diffusée, dans presque tous les cas d’ailleurs, parles parois de la chambre noire. Si grande que soit la difficulté elle n’est point, à proprement parler, insurmontable. Témoin cette : Après-midi orageuse sur les hauts plateaux d'Auvergne (fig. 75).
Eclairage en arrière du plan vertical du tableau. Débarquement a D i n a r d (Phototype de l'auteur.)
l’éclairage et les ciels
Toutefois si vous voulez réussir sûrement un effet semblable, il faut toujours employer le développement lent. Je dirai même qu'il se montre de toute nécessité dès qu’on aborde la contrelumière.
Tout, dans ce genre de photographie, n’est pour ainsi dire qu’affaire de développement et de soin. Par une bonne conduite du développement, on peut se tirer des pas difficiles. Je répète néanmoins que celui-ci est un des plus difficiles.
On peut encore rendre l’épreuve meilleure et le développe-
Fig. 74. — Éclairage dans le p Lan vertical du tableau.
Port et tour Solidor a Saint- Serv an
ment moins délicat, par un léger sacrifice. Nous avons vu qu’il valait mieux travailler toujours à toute ouverture de l’objectif pour bénéficier des rayons marginaux donnant plus de relief à l’image. Or, dans le cas particulier où nous aurons le soleil à 45° devant nous, étant gênés par l’abondance des réflexions dans le tube de l’objectif, nous sacrifierons un peu de relief en diaphragmant pour éliminer un certain nombre de rayons marginaux et diminuer ainsi l’abondance des réflexions qui augmentent, dans des proportions notables, le pénible voile de sous-exposition.
179. — Plus la terre tournera, ou pour continuer notre figure, plus le soleil ira du front du tableau vers V arrière, les lumières frisantes prendront de plus en plus une valeur suraiguë pour n’être plus qu’une ligne et se perdre tout à fait au moment où le premier plan se détachera en silhouette sur le fond plus ou moins éclairé.
Position souvent défavorable esthétiquement, mais pouvant néanmoins produire d’excellents effets lorsqu'il s’agit, par exemple, de faire fuir un paysage plat .en donnant une très grande accusation au premier plan.
180. — Je n’insisterai pas ici, sur l’éclairage provenant du soleil franchement à l’arrière, donc en plein dans l’objectif. Nous le retrouverons, mieux à sa place, au chapitre des grands effets, où nous aurons à considérer sa position par rapport au champ même du tableau.
De tout ce qui précède il résulte que le photographe, suivant l’effet à obtenir, doit choisir son heure propice, sans s’occuper s’il se conforme aux petits manuels du parfait photographe.
Gomment trouver l’heure propice au travail, si, passant devant un paysage, nous l’estimons motif d’art, tout en constatant qu’il n’est pas éclairé comme il faut. Vous avez un moyen très simple : employer une boussole et une montre. Je n’insisterai pas sur le mode d’emploi. Je l’ai donné tout au long autre part1.