Devons-nous prendre à ces moments-là l’écran jaune
Voilà une question palpitante.
D’aucuns soutiennent, qu’aux heures dites du soir, l’emploi de l’écran jaune devient parfaitement inutile.
D’autres, au contraire, affirment que c’est justement le soir qu’il faut faire usage de l’écran jaune.
Qui a raison ou qui a tort ?
Ils ont tort les uns et les autres et ils ont raison tous les deux. Cette affirmation de ma part, vous semble, n’est-ce pas, un peu bien paradoxale.
Discutons-la :
Si nous travaillons, le soir , en face du soleil et qu’on veuille le prendre, alors qu’il paraît émettre seulement des radiations rouges, jaunes ou orangées, nous n’avons pas du tout besoin d’écran jaune. Le bleu demeure très suffisamment atténué pour ne pas nous gêner. Une surexposition, légère ou forte, suivant le degré de la lumière jaune ambiante, suffit toujours pour nous permettre de saisir correctement l’effet et de le rendre avec harmonie.
En preuve de cette affirmation de ma part, je vous dirai que tous les exemples que je viens de mettre sous vos yeux ont été pris sans écran jaune, sauf la : Rentrée de bateaux au Tréport , qui n’appartient ni au soleil couchant, ni au soleil levant et aussi le : Un Soir , en rade de Saint-Malo , parce qu’avec ce genre de ciel moutonné, les radiations qui le transpercent, jettent sur toute la nature une teinte d’un rose nacré se rapprochant justement des tonalités de lever de soleil ou de soleil couchant.
Fig. 111. — Le soleil en plein champ du tableau , masqué par un nuage et après la pluie. A LA POINTE DU ROC DE GRANVILLE (Phototype de l’auteur.)
Fig. 112. — Le soleil en plein champ du tableau et masqué par la brume.
Calme du soir (Phototype de l'auteur.)
Fig. 113. — Le soieil en plein champ du tableau , masqué par un nuage.
Coucher de soleil sur la grève (Phototype de l'auteur.)
SOLEIL ET LUNE
Mais si au soleil couchant, nous nous retournons en nous mettant clans le sens indigné par les petits manuels du parfait photographe, c’est-à-dire si nous tournons le dos au soleil, qu’aurons-nous devant nous ?
Une tonalité qui ne sera pas du tout du jaune ou du rouge, mais une tonalité générale cl un bleu-violet, d’autant plus accentuée en violet que le couchant sera d’une tonalité plus chaude.
C’est qu’en effet, à ce moment-là, toute la nature environ-
Fig. lii. — Le soleil dans le champ du tableau au-dessous de l'horizon. Crépuscule dans le parc de Versailles
nante opposée au soleil, reçoit , d’une façon très directe, d’aplomb même, toutes les radiations bleues du zénith. Toutes les ombres, clans la nature, et c’est une remarque facile à faire, sont beaucoup plus bleues, le soir, dans la direction du levant.
Plus le couchant sera rouge, plus nous aurons, par opposition, une teinte violette vers le levant et plus nous aurons conséquemment des valeurs actiniques considérables, lesquelles, si nous n’employons pas l’écran jaune, nous donneront une nature absolument banale, vague et plate dont nous ne tirerons rien.
L’écran jaune à coefficient 2 ou 4 suffit généralement toujours, mais l’écran jaune est nécessaire dans ce cas du soleil couchant avec le soleil au dos. 11 n’est d’aucune utilité, ou d’une utilité très mince, dans le cas du soleil couchant, avec le soleil masqué mais en face et dans le champ du tableau.
Si vous voulez à toute force employer l’écran jaune, je vous conseille de ne pas dépasser celui à coefficient 2.
Voilà, je crois, le moyen de mettre l’accord entre ceux qui affirment la nécessité de l’écran jaune le soir et ceux qui la nient. Bon ici, il est inutile là. Il suffirait, pour s’entendre, de préciser cet ici et ce là.
288. — Dans la contre-lumière, surtout dans la contrelumière violente à laquelle appartiennent les sujets que nous traitons en ce moment, vous remarquerez généralement toujours, sur l’épreuve finale une ligne blanchâtre, très mince, silhouettant les objets très sombres s’enlevant sur le fond extralumineux. D’aucuns croient ce phénomène spécial au développement lent que j’ai toujours préconisé très vivement pour l’épreuve artistique en général et d’une façon quasi absolue pour la contre-lumière. C’est un péché d’ignorance. Je l’ai expliqué ailleurs1. Un développement extra-rapide le donne également avec une accusation plus ou moins grande. Si on l’a remarque plus particulièrement avec le développement lent, c’est que jusqu’à présent on a surtout employé ce genre de développement pour les études de contre-lumière, qui, par leur essence même, présentent, à l’œil, ce phénomène dans la nature. Ce silhouettage est inhérent au sujet lui-même. On ne saurait donc l’empêcher d’être quel que soit le mode opératoire employé. Tout ce qu’on peut faire c’est de chercher à ne pas exagérer son effet.
J’ai dit, dans le Développement en photographie , comment on atteignait à ce but.
289. — C’est au phénomène de silhouettage que nous devons ces réflexions ineptes de gens qui se croient très forts en photographie (ils sont légion et leur outrecuidance est en rapport direct du carré, au moins, de leur ignorance)*^ qui déclarent, en se rengorgeant et en portant beau, que l’épreuve
1 Voir mon ouvrage: le Développement en photographie, chapitre intitulé : Conduite du développement.
SOLEIL ET LUNE
a été truquée par un report de ciel, alors que ce ciel a été bel et bien obtenu directement avec le reste du motif.
Les pauvres critiques! Ils ne se doutent pas, dans la majestueuse inconscience de l’être qui a tout à apprendre, que ce silhouettage constitue justement la preuve contraire de ce qu’ils avancent. Haussons les épaules et passons.
Voyons maintenant la troisième catégorie de la contre-lumière. C’est beaucoup plus intéressant que de chercher à discuter avec la bêtise sentencieuse.
LE SOLEIL, DANS LE CHAMP DU TABLEAU, s’y MONTRE A NU, SON DISQUE DÉGAGÉ DE TOUS NUAGES
290. — Si les effets du soleil dans le champ du tableau, mais sous nuages, sont très beaux presque toujours et peuvent nous inciter justement à faire de l’Art en photographie, il est bien rare que le soleil, dans le champ du tableau et dégagé de nuages, le soleil à nu, constituant la troisième catégorie énoncée, puisse nous fournir des œuvres possédant une valeur véritablement artistique.
Le soleil forme alors trop, dans le tableau, le fameux pain à cacheter des peintres.
Ce genre d’effet, je le répète, n’est généralement pas avantageux ; excepté cependant dans le cas où le soleil reste entouré de nuages formant repoussoir. Encore éprouve-t-on un certain sentiment d’éblouissement, plutôt désagréable.
291. — Quoi qu’il en soit, ce genre d’effet reste aussi permis au photographe que tous les autres. Mieux vaut cependant, pour éviter le halo annulaire, très facilement produit autour du soleil, lorsqu’on n’a pas de plaques anti-halo à sa disposition, n’opérer qu’autant que l’astre se montre sous certaines incidences, par exemple, quand il se trouve assez près de la bordure supérieure du tableau, ou au ras de l’horizon, au moment où il entre dans les brumes lointaines, que ses bords commencent à être rongés par ces brumes et que son disque a pris déjà la forme elliptique ainsi que nous le montre les : Dernières lueurs solaires sur la jetée du Tréport (fig. 115). Cet exemple a été pris sur plaque ordinaire, Lumière étiquette bleue, non enduite d’anti-halo, et sans le secours d’un écran jaune.
292. — Dans ces motifs et parce que vous avez ait aire au soleil à nu, il ne faudrait pas croire qu’il taille travailler avec <lcs vitesses d’obturation d’une rapidité invraisemblable. C’est le contraire qui doit avoir lieu. Notre pose, quoique toujours dans la catégorie des poses dites instantanées, doit être la plus longue possible. Nous avons en effet, devant nous, un motif à contrastes violents, et c’est la surexposition qui nous amène le mieux à vaincre ces contrastes pour tendre à l’harmonie.
Mais dans l’espèce, et un peu malheureusement pour l’artiste, la pose la plus longue possible ne saurait être encore que très courte, même avec l’écran jaune, lequel ne permet que de l’augmenter relativement peu.
La raison en est facile à déduire.
293. — Le disque du soleil, étant d’une luminosité considérable par rapport à tous les autres objets ambiants, aura tôt fait, pour son compte personnel, d’atteindre à la surexposition amenant le renversement de l’image, ce que j’ai nommé en parlant de la surexposition, l’état contraire b Nous aurons alors, sur notre photocopie positive, ainsi que le montre cet : A la côte des Basques , à Biarritz (fig. 116), un soleil noir , au lieu du disque naturellement blanc et lumineux du soleil. Le motif a cependant été pris avec une plaque orthochromatique, Lumière série A, et un écran jaune à coefficient 4.
On remarquera dans cet exemple l’effet très net du halo circulaire, celui que nous devons toujours éviter à tout prix dans la photographie. Il est dû aux réflexions du point lumineux, le soleil, sur la face postérieure du verre. Le point lumineux forme le centre de l’anneau, dont la grandeur du rayon demeure en rapport de l’épaisseur du verre même. Quant à employer, pour l’éviter, des pellicules, aux lieu et place des plaques, je ne saurais le conseiller. Peut-être dans l’avenir trouvera-t-on une pellicule susceptible de remplacer la plaque. J’aime à le croire. Aujourd’hui nous n’en sommes pas encore là. Les pellicules, actuellement, sont en infériorité absolue sur les plaques, aussi bien au point de vue artistique qu’à tous les autres points de vue.
De plus, lorsqu’on travaille, comme cela a été le cas dans
Voir mon ouvrage : Développement en photographie, chapitre : l 'Impression,
Fig. 115, — Le soleil , à nu, dans le champ du tableau.
Pernières lueurs solaires sur la jetée du Trépqr
SOLEIL ET LUNE
l’exemple cité, ce halo se trouve réfléchi lui-même par les courbures des lentilles, et vient se reformer à un autre point de l’image, comme on le voit, dans l’exemple cité, au bas de la grande roche émergeant des eaux.
Le fait d’une pose relativement trop longue, amenant le soleil noir, est indépendant de ce phénomène, puisque nous le retrouvons sur cet autre exemple : Sur la plage de Biarritz (fig. 117) dans lequel le disque du soleil reste blanc comme il doit l’être de par sa nature.
294. — C’est pour éviter la formation de ce deuxième halo de reflet que j’ai toujours recommandé, dans des cas semblables, de diaphragmer jusqu'à ce que ce deuxième halo ne soit plus visible sur la glace dépolie. On sacrifie un peu le relief de l’image. Mais ce sacrifice demeure beaucoup moins pernicieux que de voir apparaître sur l image ce halo de réverbération.
295. — Puisque nous avons les effets de soleil, pouvonsnous avoir les effets de lune ? Ayant les effets de jour, pouvonsnous avoir les effets de nuit?
Certainement. Aucune raison ne s’y oppose dès l’instant qu’on peut poser, en profitant du calme de 1 atmosphère. Ce mot : on peut poser, vous indique dès maintenant qu'il y aura pose, pose probablement et réellement longue. Ceci nous amène à déclarer d’ores et déjà, que si nous pouvons prendre des effets de lune, nous ne pourrons pas prendre des effets de contre-lune. Tout motif dans lequel la lune se trouve dans le champ du tableau, nous est interdit, attendu que l'astre se déplaçant forcément pendant la durée de la pose, ne présenterait plus un disque sur l’épreuve, mais une traînée.
Ceci dit et ce cas réservé, voyons ce que l’on peut faire.
■296. — L’effet de lune, lorsque l'astre est dans son plein, très élevé au-dessus de l’horizon, ne demande guère plus de vingt à trente minutes de pose à toute ouverture d'un objectif F/7 ou F/8. 11 va de soi que, si c’est là un minimum approximatif, nous pouvons poser beaucoup plus.
Au demeurant, dans cet effet comme dans l’effet de jour, la nature du sujet joue un rôle prépondérant. Un paysage avec des premiers pians en verdure et un paysage avec des premiers plans en nappe d’eau demanderont des temps de pose différents. Cela va de soi.
Le plein de la lune n'est pas d'une nécessité absolue pour le travail. Nous pouvons parfaitement nous livrer fructueusement à l’obtention des sujets lunaires durant les quatre nuits qui précèdent la pleine lune et les quatre nuits qui la suivent. Ainsi, dans l’espace d’un mois, il devient loisible de travailler durant huit nuits au clair de lune, si le temps le permet.
Évidemment encore, le temps de pose se trouve modifié comme dans le jour, par la position de l’astre au-dessus de 1 horizon et par sa plus ou moins grande plénitude. Pour calculer ce temps de pose, il faut connaître d’une façon spéciale les mouvements lunaires. Ce n’est pas d’une difficulté bien grande. Il existe, en effet, des tableaux astronomiques permettant d’atteindre à ce but.
297. — Doit-on, pour opérer, avoir la lune parfaitement claire, parfaitement pure, sans nuages ou avec des nuages ?
Il vaut mieux, dans l’espèce, avoir la lune avec des nuages allant vite, c’est-à-dire passant par intermittence devant la lune pendant la pose.
En effet, nous nous retrouvons alors dans les mêmes conditions que dans le jour ou nous avons beaucoup plus de finesse dans les ombres et beaucoup moins de heurté dans les lumières, lorsque nous opérons par un temps légèrement couvert. L’instantanéité, si chère aujourd’hui à tout le monde, donne un bien meilleur rendement dans ces conditions -là. D’ailleurs, rappelez-vous qu’au jour la pose doit être relativement plus longue quand le soleil frappe en plein le motif que lorsque celui-ci est enveloppé de lumière diffusée par un ciel bleu et nuageux.
Dans les paysages méridionaux, éclatants de soleil, l’instantanéité rapide est funeste.
298. — Point curieux : l’effet de lune ne semble pas se prêter à la surexposition. Nous n’avons aucun avantage à poser une ou deux heures au lieu de poser une demi-heure si c’est là le temps jugé nécessaire. Bien plus la surexposition dans les effets de lune m’a toujours paru accentuer le heurté.
299. — Dans le paysage au clair de lune, le point difficile n est pas la justesse du temps de pose, mais bien la conduite du développement. L’image ne se présente pas de la même façon que celle prise au clair du jour : les détails, les demiteintes et les lumières même y sont très ternes. Vous com-
Fig. 116. — Surexposition du soleil dans le champ du tableau avec les halos de réflexion et de réfraction et l'effet de silliouettage.
A LA CÔTE DES BASQUES, A BIARRITZ (Phototype de l'auteur.)
Fig. 117. — Exposition correcte du soleil dans le champ du tableau avec halos de réflexion et de réfraction et l'effet de silliouettage.
Sur la plage de Biarritz (Phototype de l’auteur.)
SOLEIL ET LUNE
prenez bien que la grande lumière arrive bien affaiblie. Vous n’aurez point ces grandes opacités produites sur le phototype négatif par les effets de soleil. 11 faut chercher, comme dans les effets de neige et les effets de pluie, à l’aide d’un développement lent et bien conduit, à faire monter les détails dans les ombres, sans se préoccuper des lumières et en essayant surtout de ne pas avoir de voile.
300. — • L’esthétique du paysage au clair de lune est un peu particulière. Ce paysage, à l’inverse du paysage de neige, doit être surtout un paysage découvert. Le sous -bois, par exemple, se prête mal à l'effet lunaire. Ce n'est pas là seulement une simple question de temps de pose. La lumière de la lune est une lumière réfléchie et les ombres qu’elle projette dans les sous-bois seront toujours parfaitement opaques et sans demi-teintes appréciables. Quel que soit donc le temps que l’on posera, on obtiendra toujours des oppositions violentes et sans détails dans les ombres.
301. — Quant à la nuit, même sans lune, on peut parfaitement bien, lorsqu’elle est claire, obtenir en moins d’une heure, avec un objectif diaphragmé à F/8, les masses d’ombres accusées dans leurs principaux détails. Ces effets sont assez curieux lorsqu'il y a surtout, comme dans les villes, abondance de points lumineux, provenant des lumières électriques, des becs de gaz, des fenêtres éclairées, etc., etc. Mais dans ces cas on doit absolument faire emploi de plaques anti-halo ; ou recouvrir le dos des plaques dont on se sert d’un anti-halo.
Dans de tels effets, exigeant une pose très longue, vous n’avez aucunement à vous préoccuper des passants ni des voitures. L’impression fugace qu'ils peuvent laisser sur la plaque au moment de leur passage se trouve complètement détruite par la durée antérieure ou ultérieure de la pose.
302. — -La valeur artistique de ces effets, si grande soit-elle, demeure, en somme, loin d’être directement proportionnelle à la peine du travail. De plus, tous les effets de nuit sont si proches parents qu’on est tenté de les prendre pour des sosies Je n'insisterai donc pas davantage sur ce point. Il me suffisait de vous l’indiquer pour vous montrer combien nous avons la possibilité de satisfaire, aussi pleinement que la monochromie peut nous le permettre, aux deux premiers des trois facteurs nécessaires à la production d'une œuvre d'art.
303, — Satisfaction de nos sens : nous l’avons par l’exécution technique, le respect absolu des diverses perspectives, la réalisation proportionnelle des degrés de clarté, l'alliance de la forme du tableau avec la dominante des lignes.
Satisfaction de notre raison : nous l’avons par la juste pondération des ombres et des lumières, par la composition des constituants qui donnent l’harmonie dans le tableau. Or, l’harmonie est la fille chérie de la raison. Celle-ci la recherche partout et partout ou elle se trouve la raison est satisfaite.
Quant au troisième facteur, satisfaction de notre intelligence, nous y atteignons, matériellement , par la possibilité d'obtenir tous les effets rendant ainsi l'image plus suggestive, permettant au spectateur d’avoir une pensée évoquée, justement par l'impression qu’il reçoit de notre œuvre.
Mais cette atteinte matérielle ne saurait être qu'une amorce. Pour que la satisfaction de l'intelligence soit, il faut que l’œuvre ait une âme parlant à notre âme. Pour que cela ait lieu, il faut que fauteur de l’œuvre soit d’abord un artiste et qu’il ait mis son individualité dans son œuvre.
Là, l’esthétique ne peut plus rien. Elle n’est et ne peut être qu’une éducatrice et non une créatrice. Si fort en esthétique que vous soyez, cette force ne saurait se transformer en fée bienfaisante vous octroyant un don que la nature vous aurait refusée.