C. Corot
Le soir. — La nature s'assoupit... cependant l'air frais du soir soupire dans les feuilles... la rosée emperle le velours des gazons... Les nymphes fuient... se cachent... et désirent être vues. Bing 1 une étoile du ciel qui pique une tête dans l'étang... Charmante étoile, dont le frémissement de l'eau augmente le scintillement, tume regardes. .. tu me souris en clignanldeFoeil... Bing ! une seconde étoile apparaît dans l'eau ; un second œil s'ouvre. Soyez les bienvenues, fraîches et charmantes étoiles... Bing ! Bing ! Bing ! trois, six, vingt étoiles, — toutes les étoiles du ciel se sont donné rendez-vous dans cet heureux étang... Tout s'assombrit encore... L'étang seul scintille... C'est unfourmillement d'étoiles... L'illusion se produit... Le soleil étant couché, le soleil intérieur de l'âme, le soleil de l'art se lève... Bon ! mon tableau est fait !
Cité par Henry Jouin. Maîtres contemporains (Perrin, éditeur).
F. Henriet.
Le soir, la nature est belle de la beauté infinie parce qu'elle
a le mystère, et pour l'âme humaine, qui veut toujours sa dose
d'Inconnu, le mystère, c'est l'émotion, c'est le rêve, c'est la
poésie.,.
Le pausagiste aux champs (Ach. Faure, éditeur, 1866).
J.-iVI.-N. Whistler (I83i-i903).
... Quand la brume du soir vèt de poésie un bord de rivière, ainsi que d'un voile et que les pauvres constructions se perdent dans le firmament sombre, et que les cheminées hautes se font campaniles, et que les magasins sont, dans la nuit, des palais et que la cité entière est comme suspendue aux cieux — et qu'une contrée féerique gît devant nous — le passant se
hâte vers le logis, travailleur et celui qui pense; le sage et l'homme de plaisir cessent de comprendre comme ils ont cessé de voir, et la nature qui, pour une fois, a chanté juste, chante un chant exquis pour le seul artiste, son fils et son maître — son fils en ce qu'il l'aime, son maître en cela qu'il la connaît. A lui son secret se déploie, à lui ses leçons graduellement se sont faites claires, il regarde sa fleur, non pas dans les verres grossissants, afin de recueillir des faits pour la botanique, mais avec la lumière de ce qui voit, en la variété choisie de tons brillants et de délicates nuances, des suggestions pour des harmonies futures.
Le tea o' dock de M. Whistler, traduit en français par Stéphane Mallarmé, librairie de la Revue indépendante (Paris, J888).
René Bazin (né en 1853).
Le choix de l'heure. — Nous sommes les spectateurs du mouvement et nous ne pouvons noter qu'une minute, qui ne ressemblera complètement à aucune autre. Le peintre qui s'assied devant un paysage, s'il est un grand artiste, reçoit au plus profond de son âme, au plus vif, une image qui est le modèle, qui a déjà cessé d'être dans la nature, plus ou moins, au moment même où il l'a perçue, mais qui ne s'efface plus en luimême, qui le commande, l'oblige à comparer, et l'amène souvent à corriger ce qu'il voit, pour rester fidèle à ce qu'il a vu.
Comme l'art est personnel, dès ce premier acte, qui consiste à choisir un jour, une heure, une place, et à ouvrir les yeux! Un déplacement de 10 mètres à droite ou à gauche peut transformer un site banal en un décor tragique, et de même la valeur de l'ombre.
Les préférences sont évidentes chez les maîtres paysagistes.