‹ Le paysage; choix de textes précédés d'une étudeChapitre 4 sur 67 · C-J.-F. Le Carpentier J · texte numérisé non relu

C-J.-F. Le Carpentier J

De tous les genres de la peinture, le paysage est sans contredit celui qui présente le plus de charmes et le plus d'attraits. Le paysage, moins susceptible de régularité, n'exige point cette

longue série d'études et de principes exacts essentiellement nécessaires pour bien traiter l'histoire et toutes les autres parties de l'art qui ont pour objet la représentation du corps ou de la figure humaine.

Celui qui a reçu de la nature l'heureuse influence de l'observation, et celte légère teinte de mélancolie qui fait trouver le bonheur au sein de la solitude, celui qui éprouve le besoin, je dirai mémo une douce volupté à se trouver seul au milieu des campagnes et des bois, dans le silence de la nature, celui-là est né paysagiste.

Essai sur le paysage, Paris, 1817.

Glrodet-Trioson (1767-1824).

Le paysage est un genre de peinture universel, auquel tous les autres sont subordonnés, parce qu'ils y sont tous renfermés.

Lettres écrites d"Ualie (1791-1793).

J. Consiable (1770-1837).

Le paysagiste doit contempler la campagne avec des pensées

modestes. Un esprit arrogant ne verra jamais la nature dans

toute sa beauté.

Cilé par G.-ll. Leslie. Mcmoirs of thc Life of John Constable.

J.-A.-D. Ingres (1780-1807).

11 n'y a que les peintres d'histoire qui soient capables de taire du beau paysage.

Ingres, sa vie, ses travaux, sa doctrine, par le vicomte Henri Delabordc (Pion, éditeur).

Eug. Delacroix (1799-1836).

Je suis à ma fenêtre, et je vois le plus beau paysage ; l'idée d'une ligne ne me vient pas à l'esprit; l'alouette chante, la rivière réfléchit mille diamants, le feuillage murmure; où vont les lignes qui produisent ces charmantes sensations ?

Lettres.

Paul Huet (1&03-IS09).

Du paysage. — On a dit du paysage qu'il était, avec la musique, l'art de notre époque \ Ceci est une injustice pour les talents dramatiques de quelques-uns de nos grands artistes, et je ne voudrais pas dire, comme M. Chenavard, que c'est la dernière expression de l'art. L'homme ne serait plus l'homme s'il cessait de sentir ; chaque âge a sa poésie et l'âme ne vieillit pas; mais il est certain que les idées rêveuses et poétiques, qui ont entraîné l'imagination du siècle vers la nature, devaient être favorables au paysage.

Le paysage est Félégie, le lyrisme de la peinture ; et la poésie de notre temps est toute lyrique, toute élégiaque.

Ce qui distingue les œuvres des grands paysagistes, c'est le caractère d'individualité qui appartient à chacun d'eux. C'est par cette forte individualité qu'on appelle le style, si le style est l'homme, qu'ils nous entraînent tous par des moyens divers dans leur miheu d'émotion, de caractère et de vérité.

Tous nous élèvent à leur idéal, car tous ont reçu de la nature une profonde impression, tous ont éprouvé, au plus haut degré, ce magnétisme étrange, cette communication secrète qui s'étabht entre l'homme et la nature lorsqu'elle le pénètre de son éloquent silence.

i. Puul-Marc-Joseph peintre, 1808-1895.

ESTHÉTIQUE ET DÉFINITIONS 2o

Il semble que le paysage, comme la musique, appartient à un

certain sentiment spiritualiste moderne peu connu des anciens.

PaulHuet. Documents recueillis par son fils (H. Laurens, éditeur).

P.-J. Proudhon (iso9-i865).

L'homme se cherche dans toutes ses œuvres d'art ; son but est toujours son moi, sa personnalité.

Il se retrouve aussi bien dans le paysage que dans sa propre effigie. Le sentiment de la nature est faible dans les commencements où les villes sont petites ; il devient plus vif au sein des grandes capitales : voyez Virgile qui pleure ses campagnes

au milieu de Rome.

Du principe de l'art (Garnier, éditeur).

Alexandre Dumas (1803-1870).

Le paysage doit être autre chose que la vérité positive qui, se contentant de voir la nature avec de bons yeux ou d'excellentes lunettes, ne voit que ce que la nature montre au premier venu; la nature est comme la femme, elle a ses mystérieuses beautés qu'elle voile aux regards profanes et qu'elle cache avec pudeur aux simples photographes ; il faut, pour qu'elle lève le voile qui la couvre, qu'elle soit convaincue, non seulement de l'amour, mais encore de la religion de cet amour. Le jour où ce que nous disons cessera d'être une incontestable vérité, Nadar et Macaire seront de plus grands peintres que Rousseau et que Daubigny.

L'art et les artistes contemporains au salon de 1859.

Th. Gautier (I8H-1872).

Le peintre porte son tableau en lui-même, et, entre la nature

et lui, la toile sert d'intermédiaire. Quand il veut faire un paysage, ce n'est pas l'envie de copier tel arbre, tel rocher ou tel horizon qui le pousse, mais bien un certain rêve de fraîcheur agreste, de repos champêtre, de mélancolie amoureuse, d'harmonie sereine, de beauté idéale, qu'il cherche à traduire dans la langue qui lui est propre.

L'art moderne (Michel Lévj, éditeur).

Th. Rousseau (I812-1867).

C'est "en exprimant un portrait avec toutes les forces de ma conscience, avec la religion de la nature universelle, que je parviendrai à faire vibrer en vous la douleur que vous avez éprouvée. Si mon tableau représente exactement et sans épuration stérile la physionomie simple et vraie du site que vous avez hanté ; si je parviens par l'assimilation de l'air avec ce qu'il sait faire vivre, et de la lumière avec ce qu'elle fait éclore et mourir, à donner la vie générique à ce monde de la végétation, alors vous y entendrez les arbres gémir sous la bise qui doit les dissoudre, les oiseaux qui appellent leurs petits et crient, après leur dispersion, vous sentirez frémir le vieux château; il vous dira que, comme la femme que vous aimiez, il prendra fin et disparaîtra pour renaître en formes multiples. Si )"ai enfin jeté sur ma toile le souffle puissant de la création qui engendre pour détruire, j'aurai interprété votre pensée. Notre art, dit encore Rousseau, n'est capable d'atteindre au pathétique que vous voulez retrouver que par la sincérité de la portraicture, que par la vérité exacte dans ce que l'art peut lui donner de forces et de moyens ; en observant avec toute la religion de son cœur, on finit par songer à la vie de l'immensité; on ne copie pas ce qu'on voit avec la précision mathéma-

tique, mais on sent et on traduit un monde réel, dont toutes

les fatalités vous enlacent.

Souvenirs de Théodore Rousseau, par Alfred Sensier (Léon Téchener et Durand Ruel, éditeurs, 1872, p. 111).

J.-F. IVIillet (1813-1875).

L'arbre qui bruit, la bruyère qui pousse, voilà pour moi la

grande histoire, celle qui ne changera pas. Si je parle bien leur

langage, j'aurai parlé la langue de tous les temps... Notre art

n'est capable d'atteindre au pathétique que par la sincérité de

la portraiture \

Cité par Em. Michel. I^cs maîtres du paysage (Hachette, éditeur).

E. Meissonnier {I8lb-i89i).

Souvent d'un paysage ordinaire, à première vue, il se dégage

à certaines heures une poésie exquise, un sentiment de calme

profond, délicieux. On sent qu'être là vous ferait du bien, vous

détendrait l'âme ; on a la sensation d'un épanouissement dans

la nature. Les paysagistes sont des gens heureux.

0. Gréahd. Jean Louis-Ernest Meissonnier, l vol., in-f*, Paris (Hachette, éditeur. 1897, p. 179).

H. Harplgnies (1819-191G).

Conscience ; vous entendez bien, voilà ce qui manque aux paysagistes d'aujourd'hui : la nature ne leur parle pas, ce sont des machines qui peignent. Je voudrais qu'un peintre enfermé dans une chambre et sans aucun modèle pût encore me dessi-

1. Poui' s'e.\'pliquer la similitude d'idées et môme de turmes entre cette opinion et celle, ci-dessus, de Th. Rousseau, il suffit de se rappeler que les deux grands artistes étaient unis par une étroite amitié (N. de 1"E.).

i\S LE PAYSAGE

ner un [paysage présentable, car cela me prouverait qu'il a

trouvé une signification à ce qu'il a vu dans la nature.

Cité par Paul Gsell, Rerue bleue, 3 septembre 1892, p. 313.

Eug. Fromentin (1820-1876).

Le paysage et le tableau de genre. — Il était deux heures. Le marché venait de finir, la place était entièrement déserte. Un carré de maisons basses et sans toitures, un ou deux cyprès qui pointaient au-dessus des terrasses, la montagne au delà dont l'horizon dentelé partageait le ciel à plus de moitié, un ciel vide, un grand terrain sans accidents, voilà pour le paysage. Les maisons étaient d'un blanc mat à peine altéré par des écorchures, les cyprès noirs; la montagne était franchement verte, le ciel d'un bleu vif, le terrain couleur de poussière, c'est-à-dire à peu près lilas. Une seule ombre au milieu de la vive lumière se dessinait du côté de la place où déjà le soleil inclinait, et cette ombre, inondée des reflets du ciel, aurait pu, grossièrement du moins, s'exq)rimer elle-même par du bleu.

« Vous voyez bien, dis-je à mon auditeur, cette place et ces enfants? La scène est familière, et dans les conditions du genre ; le cadre lui-même a ce double avantage de l'accompagner d'une manière très simple et cependant très locale. .Prenons pour exemple ce tableau qui semble tout préparé d'avance et facile à copier comme à décrire. L'exemple en vaut un autre. L'Orient peut à la rigueur tenir dans ce cadre étroit.

« Et d'abord, si vous me permettez d'être pédant tout à mon aise, que voyons-nous ? Sont-ce des enfants qui jouent dans le soleil ■? Est-ce une place au soleil dans laquelle jouent des

enfants? La question n'est pas inutile, car elle détermine avant tout deux points de vue très différents. Dans le premier cas, c'est un tableau de figures oii le paysage est considéré comme accessoire ; dans le second, c'est un paysage oi^i la figure humaine est subordonnée, mise au dernier plan, dans un rôle absolument sacrifié. A celte question, qui crée aussitôt tant d'opinions diverses, chacun répondra d'aprës son tempérament propre, sa manière de comprendre les choses, l'habitude de son œil et les dispositions de son talent. Le paysagiste y verra donc un paysage; le peintre de figures un sujet ; l'un v distinguera des taches, l'autre des costumes, un troisième en étudiera l'effet, un quatrième y verra des gestes ; un autre encore des physionomies. Suivant qu'on les envisagera de près ou de loin, les enfants deviendront tout ou ne seront plus rien, et si nous les supposons assez près du peintre pour que le portrait de chacun d'eux prenne un intérêt dominant, alors une modification singulière apparaîtra dans ce tableau si simple. Tout le paysage à la fois disparaîtra ; à peine apercevra-t-on vaguement quelque chose comme un terrain frappé de lumière et des indications de mise en scène orientale ; il ne restera plus de visible et de formulé qu'un groupe important surtout par sa signification humaine, composé d'enfants, animés de mouvements rapides et de passions joyeuses, et présenté de manière à mettre en évidence l'expression du geste chez les uns, le jeu de la physionomie chez les autres.

« D'élimination en élimination, nous arrivons de la sorte à réduire le cadre, puis à le supprimer, à grandir le groupe, puis à le simplifier. Le costume lui môme devient un accident secondaire dans un sujet dont l'intérêt se concentre à ce point sur des formes humaines et sur des visages, et du premier coup nous supprimons le soleil et l'excessive lumière, double obs-

tacle dont personne au monde ne s'était préoccupé quand il s'agissait de peindre les hommes.

« Que devient alors le milieu même où nous apercevons la scène : cette place blanche, ces cyprès verts, ce soleil blanc des heures méridiennes? Que devient' tout cet entourage local et significatif, — essentiel si l'on veut localiser la scène, inutile au contraire si l'on veut la généraliser ? On touche ainsi aux abstractions, et, sans le vouloir, par le seul fait d'un point de vue plus sévère et plus concentrique, on sort de la nature pour entrer dans les combinaisons de l'atelier; on abandonne le vrai relatif pour un ordre de vérité plus large, moins précise et d'autant plus absolue qu'elle est moins locale. »

Une année dans le Sahel (Pion, éditeur).

Amiel (I82i-i88i).

Un paysage est un état d'àme.

Journal.

V' Ch. Baudelaire (i82i-i867).

L'imagination fait le paysage. Je comprends qu'un esprit appliqué à prendre des notes, ne puisse pas s'abandonner aux prodigieuses rêveries contenues dans les spectacles que la nature présente ; mais pourquoi l'imagination fuit-elle l'atelier du paysagiste ? Peut-être les artistes qui cultivent ce genre, se défient-ils beaucoup trop de leur mémoire et adoptent-ils une méthode de copie immédiate qui s'accommode parfaitement à la paresse de leur esprit.

Curiosités esthétiques (Salon de 1859 ; Boudin).

Eug. Boudin (1824-1898).

L'essentiel est que tout s'arrange comme couleur et comme

harmonie.

Carnets, cité par G. Cahea.£u;/è/ie Boudin (Flourj, éditeur).

\/ H. Taine (i828-i893).

Le paysage est une littérature non écrite ; il est. comme elle, une sorte de flatterie adressée à nos passions ou de nourriture offerte à nos besoins.

Voyage aux Pyrénées (Hachette, éditeur).

A. Stevens (i828-i900).

Mettez trois paysagistes devant un site, chacun l'interprétera suivant son tempérament et cependant c'est bien le même site. Où donc se trouve ce qu'on est convenu d'appeler aujourd'hui le ton nature ?

Notre siècle compte plus de grands peintres de paysage que

Impressions aur la peinture. Librairie des bibliophiles.

de figure.

Renoir (ii54i-i92uj.

J'aime les tableaux qui me donnent envie de me promener dedans, si c'est un paysage, ou de passer ma main sur un dos, si c'est une figure de femme.

...11 est cependant un point où doit s'arrèterl'imitation de la nature.

Cité par André Albert (Grès, éditeur).

A. Rodin (i840-i9i7).

Ce n'est pas seulement chez les êtres animés qu'il [le paysagiste) voit le reflet de l'âme universelle ; c'est dans les arbres, les buissons, les plaines, les collines. Ce qui, pour les autres hommes, n'est que du bois et de la terre apparaît au grand paysagiste comme le visage d'un être immense. Corot voyait de la bonté éparse sur la cime des arbres, sur l'herbe des prairies et sur le miroir des lacs. Millet y voyait de la souffrance et de la résignation.

L'art, enlretiens recueillis par Paul Gsell, 1 vol.in-8° (Bernard Gi-asset, éditeur, 1911, p. 237).

J.-F. Rsffaelll (né en Î8S0).

... « Il y a un fort joli mot d'Amiel, qui a dit : « Le paysage « est un état d'âme. "» Il a voulu indiquer que le paysage nous apparaît différemment suivant notre état d'âme du moment.

«J'ai modifié ce mot pour en former cette définition du Beau : « Le Beau est un état de notre âme dans la nature. »...

... « En émettantcette opinion, continue l'artiste, jene fais que suivre la voie tracée par le plus grand de nous tous, Corot. Et je me souviens d'une anecdote charmante, encore inédite, que je peux vous conter. Elle vous montrera dans quel esprit l'artiste peut s'ajoutera la nature, en la modifiant suivant son sentiment du moment. Vers 1866, je rencontrai, à Yille-d'Avray, Corot faisant peut-être sa dernière toile d'après nature.

« Je lui avais été présenté par un de ses meilleurs élèves, le peintre Lavieille. Comme je jetais un regard sur sa toile, je vis qu'au milieu des arbres placés dans son tableau, il avait mis un petit lac au lieu d'une prairie qui existait dans la nature. Je ne

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