‹ Le paysan et le gentilhomme; anecdote récenteChapitre 10 sur 24 · GRAND ÉVÉNEMENT · texte numérisé non relu

GRAND ÉVÉNEMENT

Il y avait dans le village une espèce de café GÙ les pîiysans se réunissaient le soir. Lerond avait coutume dy aller, et il y mena ce jourlà Thomas fils. Robert y élait aussi dans un coin , avec un garçon de dix-huit à vingt ans , auquel il avait appris à lire. C'était un grand benêt , qui faisait tout ce que son maîlre lui disait , sans y entendre malice , et sans avoir l'intention de faire du mal. Robert lui avait fait la leçon sur ce qu'il avait à dire à Lerond pour tâcher de le faire causer. Quand Lerond fut assis à une table , où il buvait de la bière avec Thomas, le grand benêt fut à lui. Eh bien î monsieur Lerond , il vous est arrivé une drôle d'histoire ! — Oui , mon garçon. — Ah dame * c'est que ces seignéurs-là, ça se croit autorisé à tout faire. Pas de réponse. — Nous étions pourtant bien plus heureux autrefois, n'est-il pas vrai? — Tu es un sot, lui dit Lerond^ — Je sais pourtant bien ce que je dis , allez : quand l'autre était là , il n'aurait pas souffert.... — Imbécille ! est-ce que tu crois que c'est le Roi qui

autorise toutes les sottises de M. de Fierenville? — Oui , je le crois. — II est pourtant bien loin de là; il voit du même œil tous ses sujets, et, s'il savait qu'on les vexât.... Robert , dans son coin , bouillait d'impatience en voyant que Lerood ne se laissait pas entraîner par ce qu'on lui disait. La conversation continuait d'une manière insignifiante ; mais le hasard servit Robert mieux que toutes les précautions qu'il avait prises. Le grand benêt disait à Lerond : Tout de même, monsieur Lerond, vous vous êtes fait faire là un bel habit î — Tu trouves,... — Oui ; mais on vous l'a fait trop large , cela vous donne l'air d'u n grand-père. — Cela m'est égal ; dit Lerond , j'aime à être à mon aise. Je veux qu'un habit soit ample : ma foi > vive l'ampleur ; avec l'ampleur on a'est jamais gêné. — Il a crié viverempereur(i), s'écria Robert; qu'on l'arrête , il a crié vive l'empereur! — Tu es un imposteur, dit Lerond; Thomas est témoin..., — Oui , oui : Thomas dira comme toi ; mais

(i) Ce jeu de mois paraîtrait sans doute d*untrès-mauvais goût y%ï Ton ne savait qu'à soixante lieues (le Paris ri a été le sujet d'un procès intenté à un pauvre homme, qui , après avoir été acquitté par ses juges , fut remis eu prisoa par l'fmtorité.

Baslien est là... — Moi, M. Robert? je n'ai pas entendu bien dislinclemen»... — J'ai entendu^ moi; lu dois avoir entendu aussi. Allons, mes amis, prêtez-moi niainlbrte pour arrêter ce maivtillant qui i'aitenlendre des cri» séditieux. Pas un paysan ne bougeait: la plup*irt , occupés à causer enlr'eux, n'avaient rien entendu de ce qui s'était dit. Us restaient la bouche béante^ et ne pouvaient pas se mettre dans l'idée que Lerond eût fai t ce dont on l'ac- Cusail. Dans tous les cas , aucun n'était disposé à arrêter Lerond pour faire plaisir à M. Robert. Comment , criait ftL Robert, vous ne me secondez pas pour arrêter ce misérable î Vous voulez donc qu'on vous rcg'arde comme se» complices? Je vois bien qu'il Tant que je vous donne l'exemple.

Robert, surmontant sa timidité naturelle, marche à Lerond , et veut le saisir au colleti A peine en avait-il fait le geste , qu'un coup de poing , que Lerond lui appliqua de toutes ses forces sur le visage , l'envoya tomber de l'autre côté de la chambre. Ce fut un bonheur pour lui : car Thomas fils^ transporsé de fu»' reur , allait s'élancer sur lui et l'eût assommé* Robert se releva tout sanglant. H ne manquait plus que cela j rébellion , voies de fait contre

Tautorilé : et vous , coquins , qui ne me venn-ez pas, vous êtes d'accord avec lui ; je vous ferai tous arrêter. Ah î vous vous réunissez dans un lieu public pour invoquer le nom de Fusurpateur î vous voulez assassiner un magistrat qui s'oppose à vos cris de révolte î Tremblez , misérables , tremblez: vol^re châtiment n'est pas éloigné. Robert sortit, laissant tous les spectateurs fort étonnés de ce qui venait de se passer , et Lerond et Thomas, en particulier , fort inquiets du résultat qu'allait avoir celte scène. Bastien disait qu^il avait bien entendu ampleur et non point empereur ; mais il avait tant de confiance dans M. Robert , qu'il ne pouvait croire que celui-ci se fût trompé.

On resta long-temps à conférer sur cette malheureuse affaire. Tons les pajsans, sur le dire de Bastien , étaient prêts à attester l'innocence de Lerond. Une agitation pénible régnait dans cette réunion d'hommes si tranquilles jusqu'alors. Ils se quittèrent tristement et formant les plus tristes conjectures sur ce qui allait arriver.

Pour Robert , il n'avait même pas voulu se laver le visage. Il se présenta, tout sanglant, chez M. dePierenville , pour faire plus d'impression

sur lui. On lui dit que M. de Fierenville était coucljé ; il n'en persista p«s moins à entrer; et, malgré la servante , il courut a la porte de la chambre, qu'il ouvrit brusquement.

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