RENCONTRE FACHEUSE
Wl. DK FiERENViLLE soFlit pouF sc pron3en«er. Il réfléchissait comment il pourrait débarrasser ses vassaux d'un mauvais sujet comme Je fils de Thomas. Il était clair qu'un homme qui venait de se battre pour empêcher son pays d'être la proie des ennemis, ne pouvait être qu'un scélérat capable de tout; qu^un homme qui rentrait paisiblement dans ses fojers, en se conformant sans murmur« aux ordres du Roi, ne pouvait être qu'un rebelle et un conspirateur; qu'enfin un homme qui avait bravé le danger , qui s'était élevé par sa valeur de Tétât de soldat au grade de capitaine ^ ne serait point obéissant envers son seigneur , et ne supporterait pas patiemment les airs de hauteur et de supériorité. Il était donc dangereux de le laisser dans un endroit où il pourrait corrompre l'esprit public ; il fallait s'en débarrasser au plutôt; il fallait le vexer, le persécuter ; c'était rendre un grand service au roi et à la cause.
M. de Fierenville se promenait dans le vilkge en faisant ces j udiqieuses réflexions. Il avait
beaucoup plu , et il suivait un sentier Irës-étroit où l'on ne pouvait marcher qu'un de front. Des deux côtés , il y avait de la boue à s'en mellre jusqu'aux genoux. Il vifvenir vers lui Lerond et un individu en capote bleue, avec des moustaches et un ruban rou^e à la boutonnière. Il se douta bien que c'était Thomas fils, et son Sâng bouillonna dans ses veines. Il croisa les bras et marcha droit devant lui, jusqu'à ce qu'il se trouvât nez à nez avec Lerond , qui marchait le premier : Allons, range-toi ; fais-moi place. -— Rangeons-nous tous deux, dit Lerond, et nous passerons sans nous mettre dans la boue.
— Comment, faquin! tu crois que je vais me déranger pour loi! — Et vous croyez, vous, que je vais me jeter dans la boue pour vous faire plaisir î — Allons, point de raison, et range-loi de côté. — Non , de par tous les diables , je me rangerai quand vous vous rangerez vous-même.
— Place, insoleirt, dit M. de'Fierenville en levant la main. — Pas de gestes, dit Lerond, je ne les aime pas et je ne les souffre pas. — Ah ça! dit Thomas fils, qu'eslce-donc que ce vieil original-là? J'ai cru qu'il plaisantait. — Moi, plaisanter avec des gens de votre espèce î — Qu'est-ce que vous entendez par des gens de mon espèce? Apprenez, malhonnête que vous
êles, que les gens de mon espèce valent bien ceux de la vôtre. — Apprenez , vous-même , jeune audacieux , que vous n'êtes pa^ mon éq^al. — Je porle à mon côlé ce qui me rend l'égal de tout homme d'honneur qui m'insulte ou qui se croil insulté par moi. Quant à ceux qui ne se soucient pas de cette égalilé-là, j'ai ma canne qui m'en fait raison. — Ah î vous êtes deux contre moi, c'est ur\ guet-apens. — Vous vous moquez de nous ! pas tant de contes et laisseznous passer ; allons , leste.
M. de Fierenville, subjugué par le ton impératif de Thomas, obéit sans mot dire, et s'effaça de manière à laisser une partie du chemin libre, pour qu'un homme pût passer en s'effaçant comme lui. Leroad, qui marchait le premier, se mit en devoir de passer. Le che^ min était si étroit, que son individu touchait celui de M. de Fierenville presque par tous les points. Celui-ci , déjà furieux d'être obligé de céder, sentit augmenter sa colère en se voyant si près d'un homme qu'il détestait , et qui avait l'audace de le loucher. Incapable de se conlc-r nir plus long-temps , il poussa brusquement Lerond, en lui disant: Prends donc garde à toi, manant ! Lerond faillit perdre l'équilibre , tant la secousse fut forte. Cependant il y ré-
S; «isla , et repoussa rudement M. deFierenville, qui, incapable de soutenir une si rigoureuse riposte , recula deux pas, et alla s'asseoir dans le beau milieu de la boue. Ah ! scélérats , dit M. de Fierenville , vous êtes deux qui voulez m' assassiner ; au meurtre! mon ami^ lui dit Thomas fils d'un grand sang-froid j vous n'a-vezque ce que vous méritez. Au lieu de vous égosiller, songez plutôt à vous relever et à vous nettoyer. Cela dit , Lerond et Thomas s'éloignèrent et conliuuèrent tranquillement leur promenade.
Cependant un paysan accourut aux cris que faisait M. de Fierenville. Il lui donna la main, et le tira avec beaucoup de peine de la boue où il était enloncé. Mon ami, tu es témoin que deux coquins ont voulu m'assassiner. -^ Moi î je suis témoin que vous étiez dans la boue, et que je vous en ai tiré. — Comment, canaille! — Ah! si c'est là le remercîmenl.... — Ne cric pas, tieni^voilà dix francs pour ta peine. --^ Je ne demande pas Taumûne; gardez votre argent. — Comment! lu refuses de ton seigneur? — Je refuseraisdu diable même! — Imbécille!— Ah ça ! mais dites donc!... — Tu vas venir avec moi à la mairie, je vais faire dresser procès» verbal , tu le signeras. — Je ne signerai rien. Si
vous m'en croyez . allez chez vous cbang-er d'habit; si vous passez dans le village^ fait coiiJine vous êtes , tous les petits enlans se nioqueroril de vous. M. de Ficrenville seiilit la justesse de ce conseil ^ et retourna chez lui. Robert arriva bientôt tout essoufflé. Vraiuient^ on vient de m'apprendre de belles choses î — Tu vois, mon pauvre Robert.' lu vois!— El il n'y avait pas de témoins ? — Pas de témoins, — C'est diabohque. — Est-ce que , malgré cela , je ne pourrais pas les accuser d'assassinat? Je ne crois pas , monseigneur ; nos lois sont si ridicules surcetarticle làî— Eh bien ! Robert, il faut que tu me venî^es. — Je suis tout prêt, monseigneur, pourvu qu'il ne faille pas s'exposer...— li faut absolument les trouver en défaut, les convaincre de complot, de sédition. — Malheureusement leur conduite est si réservée... — Tu n'as rien saisi tantôt? il n'ont pas quelque buste , quelque portrait ? — Du tout; mais laissez-moi faire ; ce sera bien le diab'e , si, à force de les épier, je ne trouve pas moyen de les surprendre. Robert sortit dans celte louable iiitenlion.