‹ Le paysan et le gentilhomme; anecdote récenteChapitre 13 sur 24 · CATASTROPHE · texte numérisé non relu

CATASTROPHE

1 DUTES les précanlions furent prises ponrqoe Texpédilion ne manquât pas. Dix gendarmes arrivèrent le soir sans bruit; on leur fit connaître Ja maison des coupables, et, le lendemain au point du jour, deux gendarmes entrèrent chez Lerond , et s'assurèrent de sa personne; il ne fut point surpris en les voyant, il s'habilla tranquillement, et les suivit sans dire un mot. Robert, à la tête de huit autres gendarmes, se rendit chei le père Thomas. Ce bon vieillard et son fils furent pris dai\s leur Ht. Le père Thomas était calme; son fils,bonillantde colère, était à peine contenu par six gendarmes. Allons, dit Robert ,qu*on me donne les clefs et que j'examine la correspondance de ces gens-là. Ah, messieurs! vous tramez des complots, et par dessus tout cela vous insultez Fauloritéî vous n'êtes pas au bout. Robert fureta dans les papiers, et ne trouva rien, comme probablement il s'y attendait bien. Catherine, éveillée par ce tumulte, était tombée évanouie en voyant son père et son frère entre les mains

des gendarmes. Lorsqu'elle fut revenue à elle , elle embrassait les genoux de Robert, elle les mouillait de ses larmes. Egarée, hors d'ellemême, elle le suppliait de lui rendre ce quelle avait de plus cher au monde. Catherine, lui disait son frère, ne t'abaisse point à supplier ce lâche coquin, cet inTâme agent d'un homme plus méprisable que lui... — Vous entendez, disait Robert aux gendarmes, comme ce garçonlà insulte l'autorité, comme il calomnie notre difjne et bo!i seij^neur ! Allez, c'est un homme bien dangereux; calmez-vous, calmez-vous, chevalier, on va vous mettre quelque part où votre transport se dissipera. Quant à vous, mignonne , vous avez beau pleurer, cela n'est plus déraison et ne sert de rien ; vous apprendrez ce qu'il en coûte de faire la bégueule avec un homme comme moi. Allons^ papa Thomas, pas de grimace, mon ami , marchez de bonne grâce. — Misérable, dit Thomas, qui ajoutes l'insulte à tes autres bassesses!— Ah î voilà les radotages. Allons , gendarmes , finissons - en. Les gendarmes emmènent le père et le fils hors de la maison. Catherine s'était attachée à eux et ne voulait pas s'en séparer. Ils trouvèrent à leur porte Lerond entre deux gendarmes. Ce coup acheva d'accabler cette malheureuse fa»^

mille. Le père Thomas ne put reteair ses larmes. Le fils, partagé entre la colère et la douleur, étaitsuffoquë par lessentimens qui l'agitaient. Lerond, vivement touché de Télat où il voyait sa pauvre Catherine, lâchait de la consoler et de la rassurer» Les habitans du village claienl accourus à cette scène douloureuse. Le mécooteDtement éclatait sur leur visage ; et déjàilsparlaient d'arracher ces trois infortunés à leurs persécuteurs. Robert continuait d'insulter à ses victimes, et il disait à Lerond: quant à toi, mon ami, ton affaire est claire, et tu n'attendras pas long-temps. Cris séditieux , invocations du nom de l'usurpateur, cela est de suiteexpédié; ces messieurs n'en seront peutêtre pas quittes aussitôt... Un cri génér^il d'indignation l'interrompit. Robert, en se retournant, ne vit que des regards menaçans fixés sur lui; il devint pâle et tremblant, et s'élant frayé un passage dans la foule , à l'aide des gendarmes, il s'esquiva.

Thomas fils, qui s'était aperçu de l'agitation des paysans , entreprit de les calmer. Mes amis, leur dit-il, soyez tranquilles; cette affaire n'aura pas de suites fâcheuses. L'autorité a pu être trompée; mais elle n'est point injuste : noire premier devoir est de nous y soumettre. Res-»

peclez voire maire, quelques torts qu'il paraisse avoir dans tout ceci; adieu mes amis, nous nous reverrons avant qu'il soit peu. Marchons, dit-il aux gendarmes. Catherine tomba évanouie. Lerond la remit à M. Simon, qui venait d'arriver. Je vous recommande ma fille, dit Thomas, suffoqué par les sanglots. M. Simon Tembrasse et lui dit ; Tant que je serai ici, votre fille aura un prolecteur. Il prit aussi la main à Thomas fils, puis à Lerond : Allez, mes airiis , leur dit-il , ne vous découragez pas; la justice est pour vous : nos regrets et nos vœux voas accompagneront. Les gendarmes montèrent à cheval; les trois infortunés marchèrent au milieu d'eux à pied. Adieu I leur crièrent les paysans en pleurant; ils tournèrent la tête pour répondre , mais l'émotion étouffa leurs voix.

Robert était monté dans son grenier, pour voir comment tout se passerait. Lorsqu'il vil les gendarmes s'éloigner avec leur proie, il respira, et courut chez M. de Fierenville.Dieu merci, dit-il, l'expédition est terminée; celle-là m'a donné assez de mal. Sans ma fermeté et moa énergie... —Faquin, ne vas-tu pas le vanter? — Ah! vous croyez que c'est une plaisanterie; j'aurais voulu que vous pussiez Toir l'air mé-

naçant des paysans. Ils avaient bien envie dei me tomber sur le corps. — Que me dis-tu, mon cher Robert! esl-ceque nous courons quelques dangers? — Ma toi, je ne réponds de rien. — O ciel! mon ami, songeons à notre sûreté. — Là, là, le mal n'est peut-être pas si grand; il faulaltendre, pour voirce que cela deviendra. — Oui , parbleu , attendre! et si celte populace se porte à des excès? — Il faudrait tâcher de savoir ce qui se passe dans le village. — Eh bien! va's-j. — El si l'on veut m*as£Ommer... -*- Mon pauvre Robert, rends-moi ce service. — Allons, je me dévoue. Robert sortit. Il s'avança avec précaution , en regardant tout au<our de lui. Les paysans étaient rentrés chez eux; un profond silence avait succédé au tumulte. Ro» bert ne vil que quelques femmes , qui détournèrent la lête en l'apercevant. Il rentra bien vile : Monseigneur, tout est tranquille. M. de Fierenville lui sauta au cou; ensuite, faisant une réflexion : Parbleu ! j'aurais bien voulu Voir que celte canaille sortît de son devoir , je l'aurais joliment fait rentrer dans l'ordre! — Peut-être pas si facilement que vous croyez. — Ah poltron! tu crois cela, toi; tu te serais sauvé, je parie. — Ma foi, monseigneur. Je vous aurais suivi. — Voyons, n'as-tu pas remar-

que quels étaient ies plus mutins? — Oh! j'ëlais

si troublé — Comment , la peur t'aveuglait

au point de ne pas voir? — Non , je n'ai rien vu. — Cependant , il serait important de connaître les chefs de celle nouvelle insurrection. — Ah! insurrection! le mot est Irop fort. — Faquin , ne vas lu pas me faire la leçon*^ Est-ce qu'il n'y a pas eu murmures, menaces, provocations contre l'autorité? Est-ce que moi-même je n'ai pas couru des dangers? Je vais en rendre compte ; ilf'aut iairedes exemples. — Vous ferez des exemples, si vous voulez; quant à moi, je ne m'en mêle plus. — Comment ! fonctionnaire timide — Timide tant qu'il vous

plaira ; je sais bien ce qui a failli m'arriver : c'est assez comme cela. Vous-même , si vous êtes prudent, vous en resterez là. — Comment, Robert ! est-ce que tu crois qu'ils auraient l'audace....? — O mon Dîfcu , oui. — Malgré mon rang , ma naissance? — Ah bah! ils se moquent bien de tout cela! — Diable! mais cela est sérieux. Ecoute, Robert; je suis naturellement bon ; tu plaides si bien la cause de tes administrés tu désarmes ma sévérité Je leur pardonne, à ta considération. — Que ce soit aussi à la vôtre, monseigneur.

Après cet acte de clémence , M. de Fieren-

ville sortit avec Robert pour faire le tour du village. Il vil que tout était tranquille , et ne douta point que ce ne fût sa présence imposante qui produisait cet effet.

St CHAPITRE XIV.

PROGÈS DE LEROIND.

CiEPENDàWT les trois prisonniers suivaient la roule de la ville ; le père Thomas avait de la peine à marcher. Les gendarmes qui exécutaient cet ordre ricroureux étaient tous de vieux militaires , la pitié trouvait donc place dans leur cœur; ils plaignaient les malheurs de cette famille, qu'ils avaient delà peine à supposer coupable, et ils se sentaient intérieurement disposés à avoir du respect pour l'officier , qu'ils conduisaient comme un criminel. On s'arrêta à une auberge, où l'on prit une voiture, qui transporta les trois prisonniers à la ville. Ils furent mis en prison à leur arrivée ; mais l'émotion qu'ils avaient éprouvée en quittant leur famille s'étant dissipée, ils s'étaient armés de fermeté, et, rassurés par leur innocence, ils étaient résignés sur tout ce qui pourrait arriver.

Lerond et Thomas fils subirent plusieurs interrogatoires; et comme ils niaient tout ce dont on les accusait, on crut qu'ils avaient fondé leur défense sur unsjslème de dénéga-

l^ion absolue , et on n'en fut pas plus disposé à croire à leur innocence.

L'instruction du procès de Lerond fut poussée vivement ; on avait appelé sur cette affaire toute la sollicitude de l'autorité. Un zèle bouillant et irréfléciii la représentait comme devant avoir les plus graves conséquences ; il importait suf-lout, disait-on, de faire un exemple. On s'empressa donc de remplir toutes les Ibrmalilés, pour que rien ne retardât le châtiment eu coupable.

On annonça à Lerond qu'il allait être jugé. Il apprit cette nouvelle avec plaisir , parce qu'il ne doutait pas que l'issue du procès ne dût lui être favorable. La veille de ce jour, M. de Fierenville et Robert partirent pour se rendre à la ville. La pauvre Calherine était dans desangoisses dilficiles à (léerire. M. Simon la rassura , et partit ansii pour aider Lerond de ses conseils. Le malin du jour où le jugement devait se prononcer, il eut une longue conversation avec Lerond; celui-ci parut ensuite devant le tribunal avec un extérieur parfaitement calme.

Robert, avec un air effronté, niais un peu agité, figurait parmi les témoins. Lerond ne put s'empêcher de sourire en entendant la lecture de l'acte d'accusation /qui était entière-

tnent basé sur le rapport de M. de Fierenville. Piobert, d'une voix claire et élevée, fit une déposition qui confirmait toutes les charges énoncées contre Lerond; le jeune Baslien parla en tremblant dans le même sens. Ensuite on entendit les témoins à décharge; de ce nombre liaient Tancien maire et plusieurs paysans, qui' déposaient n'avoir pas entendu de cris séditieux, et avoir vu seulement Lerond donner un coup de poing à Robert, qui rinjuriailetle saisissait au collet.

Lerond n'avait point voulu d*avocal. Après que toutes les dépositions furent entendues, rassuré par lair de bonté de ses juges , et surtout du président , par l'intérêt avec lequel tout îe monde le regardait, il parla ainsi:

Messieurs, je ne suis pomt orateur, je suis im homme simple qui ne connais que la vérité. Je n'emploient donc point de grands mots comme ceux dont se sont servis mes accusateurs ; je dirai les laits tels qu'ils sont.

Mon père m'a laissé, entr'autres biens, une partie de terres qui ont appartenu à M. de Fierenville. Celui-ci voudrait'que je les lui rendisse, et moi je veux les garder^ parce que mon père les a bien payées , et que les lois m'y autorisent. Je n'avais jamais parlé à M. de Fieren-

ville; nous nous sommes rencontrés dans un chemin étroit. II ma poussé , je lai repoussé; je suis resté debout, et il est tombé.

J'aime la fille de M. Thomas, je lui conviens , et j'étais sur le point de l'épouser quand on m'a arrêté. M. Robert avait aussi des prétentions sur elle: on l'a refusé. Il est revenu à Ja charge ; on s'est moqué de lui.

Pesez bien ces circonstances, messieurs, elles pourront servir à expliquer l'acharnement avec lequel on me poursuit,

M. Thomas père est un vieillard respectable , qui a toujours , autant qu'il l'a pu , fait le bien et empêché le mal. Son fils est un brave militaire, qui a gagné, au service de son pajs , des distinctions honorables , qui est rentré paisiblement chez lui quand on le lui a ordonné. Moi ^ messieurs , je suis un citoyen tranquille , soumis aux lois. Je ne dirai pas que je ne suis point un séditieux^ je ne sais pas même ce que c'est.

Je viens au fond de l'accusation. Quand M. Thomas fils est revenu , son père, content de le revoir, ce qui est assez naturel , a donné un dîner. Il n'y a invité que ses amis; M. Robert n'y était pas. Le soir, je suis allé au cjifë avec son fils. Un grand innocent qui ne fait rien que par M. Robert, est venu me tenir des

propos sur le gouvc: neaient , pour m'engager à rimiter; je ne lui ai pas répondu. Il m'a dit que mon habit ëlait trop large. J'ai répondu que j'aimais un habit ample, et j'ai dit, en parlant de cela: vive Tampleupî M. Robert, qui était à raffut, a prétendu que j'avais crié vive l'empereur î Je lui ai dit qu'il mentait 5 il m'a saisi au collet , je lui ai donné un coup de poing et je Tai jeté à la renverse. Voilà le fait , messieurs, tel qu'il s'est passé. Je n'avais point d'armes; ma canne était dans un coin ^ elle ne m'a pas servi. M. Robert n'avait point son écharpe; il n'était point en fonctions. Je n'ai vu en lui qu'un particulier qui m'insultait.

Reconnaîtrez - vous , messieurs, dans ce récit le complot, la rébellion, l'insurrection dont on vous a parlé ?

Je ne sais pas ce que c'est que d'user de récrimination. Je ne chercherai donc pas à vous Faire sentir combien le témoignage de M. Robert peut être suspect dans tout ceci ; combien celui d'un jeune homme qui se laisse entière-, ment conduire par les conseils d,e M. Robert , doit inspirer de défiance. Je ni'en rapporte à votre sagacité pour apprécier ces considérations; je m'en rap[)orleà votre conscience pour le jugement que vous allez prononcer.

se

tJnmurmare d'approbation s'éleva dan si at?diloire quand Lerond cessa de parler. Le président interrogea de nouveau le jeune Baslien^ Il lui fil une remontrance éloquente sur Ténormité du crime qu'il commettait, en ne déposant pas la vérité, en ne parlant pas d'après sa conscience. Le pauvre diable, après a voir longtemps hésité, finit par fondre en larmes, et avouer qu'il croyait que Lerond venait de raconter la chose comme elle s'était passée ; mais que , lui , avait déposé le contraire parce qu'il n'avait pas osé faire autrement.

Lerond fut absous à l'unanimité. Robert, pâle de colère , allait se dérober dans la foule, lorsque le président, après avoir prononcé le jugement, ajouta ces mots d'une voix imposante.

« Nous venons d'acquitterun homme contre lequel s'élevaient les accusations les plusgraves. En examinant de près sa conduite, nous avons découvert que l'imposture et la haine avaient employé les moyens les plus has pour arracher descitoyens honnêleset paisibles à leurs foyers, à leurs travaux, à leurs familles. On a mèn^eélé jusqu'à suborner la faiblesse d'un jeune homme, pour rendresa bouche , naïve et pure^ l'organe du mensonge et de la calomnie. On a repré-

senlé un lieu où régnaienl la paix , la confiance», et^ à défaut du bonheur, la tranquillité; on Ta représenté, dis-je^ comme un loyer d'msurrection, comme un réceptacle de brigands. Des villageois ont vu, pour la première fois, des gendarmes, des exécutions militaires.IIsont entendu les cris déchirans des familles auxquelles on arrachait ce qu'elles ont de plus cher. Le calme a ibi loin d'eux pour long-temps.

ce Voilà ce qu'ont fait , en quelques jours, des hommes dont de pareils fails peignent mieux le caractère, que ton t ce que je pOu rraisa jouler. Cependant celui qu'ils avaient choisi pour principale victime leur échappe. Il a trouvé, dans Téquité de ce tribunal, un refuge contre ses persécuteurs. Mais deux infortunés, un 'vieillard respectable , un officier qui a versé son sang pour son pays, gémissent encore dans les prisons ; et comme on ne les croit pas assez coupables pour être jugés , leur châtiment se prolongera comme s'ils étaient condamnés; mais , les mît-on en liberté dès Tinst^ftit même , comme on va y mettre celui que nous venons d'acquitter, cette justice tardive les dédommagera-t-elle des ennuis de leur captivité, et des angoisses cruelles qu'elle a causées à leurs familles ? Est-il au pouvoir des hommes dé rép'a-

8S rer les conséquences funestes de la perséçulion qu'ils opt SGufFçrle , d'en effacer les traces dans Ja mémoire de ces cpalbeureux ^ de rendre la santé à un vieillard, dont celle secousse va peutêtre abréger les jours.

«Qu'ijs rougissent, §'ilsçn sont capable?, ceux qui ont causé tant de roaux; ceux qui, circonvenant Tautorilé , toujours alarmée dans les temps de trouble, ont appelé la sévérité sur des lêles innocentes; ceux qui se parent d'un zèle affecté pour la bonne cause , d'une sévérité de principes qui n'est pas daus leur cœur, pour satjslaire des haines injuste^ et des vc p* geances cachées. Abusant de ce qu'il y a de plus respectable , ils osent invoquer 1q Ppqi tlu roi à l'appui de leurs criminelles intrigues. Qu'ib sachent que le roi elses fidèjes serviteurs désar vouent les êtres méprisables qui n'ont que ces moyens pour proqver Içqr dévouement; qui , au lieu de concilier les esprits, les aigrissent et les exaîhpërent ; qui déshonoreraient, s'il était possible , une cause^si bellç , en s'en di$ant les soutiens. Pfon, le rpi est ennemi de loulç persécution ; il voit du même œil tpusles sujets soumis et obéissans , çt quiconque les opprime doit redouter les effets de sa justice.

«< Retourne?; donc au milieu de vop cpuci-^

«9 toyens, vous qui venez d'ét-re déchargé d'une accnsalion injuste; vous allez être rendu aux embrassemens de votre famille et de vos amis. Con^olez-|es , Iranquillisez-les sur l'avenir, en leur parlant des vertus de leur bon roi; sur* tout erapêchez-les d'attribuer au gouvernement ce qui ne doit ê»re imputé qu'à la corruption de ses agens. Que, rassurés par l'équité des magistrats suprêmes qui 'veillent sur eux, il$ apprennent à ne plus redouter des hommes qui^ s'ils l'eussent voulu, auraient pu se faire aimer, mais qui maintenant doivent désirer l'indifférence et le mépris, coinn^e le\ sentimensles plus favorables qu'on puisse leur accorder. » •

Pendant tout le temps que le président avait parlé, les yeux de l'auditoire avaient été fixés sur Robert, qui atterré par des reproches qu'il méritait si bien , n'osait plus lever la tête. Bienloi tout le monde enlouM Lerond pour le féliciter^ Robert profila de ce moment, où l'on ne faisait plus allenlion à lui, pour s'esquiver.

Lerond sortit de l'audience au milieu des félicitations. Il eût été très-satisfait , s'il n'avait songé que ses deux amis élaient encore en prison. Il ne se doutait pas qu'il n'était pas luimême au bout des épreuves qu'on lui prépa-

rait. A peine sorlait-il du tribunal, qu*i[ fut arrêté de nouveau par ordre du sous-préfet: en vain objecta- t-il qu'il venait d*être acquitté. Le président, indigné d'un acte aussi arbitraire^ voulut inutilement s'opposer à l'arrestation de Lerond. L'autorité fît valoir ses droits. Il fallut donc se soumettre à celle mesure de haule police.

Lerond fut de nouveau conduit en prison ; et tous ses amis, qui croyaient venir pour être témoins de son élargissement, s'en retournèrent consternés.

9ï CHAPITRE VI.

ENCORE un E TENTATIVE DE ROBERT.

IxoBERT avait vu de loin le tumulte qu'avait causé la nouvelle arrestation de Lerond. Il s'était consolé de la morlificalion qu'il venait d eprouveren voyant de quoi il s'agissait. Il courut vite à l'auberge où était M. de Fierenville. Ah! voilà bien des nouvelles! — Je les sais toutes, Lerondaéléacquillé; mais j'avais paré le coup. — C'est admirable ; mais avez-vous vu des juges pareils, et sur-tout ce coquin de président? Si vous saviez ce qu'il m'a dit! il y en avait une bonne partie pour vous, allez. — Comment! drôle , tu t'imagines qu'un homme de celte espèce aurait eu l'audace.... — Il ne fallait que l'entendre. — Qu'il se soit donné carrière sur ton compte, rien de mieux ; avec un homme de ta sorte cela ne tire pas à conséquence ; mais

avec moi, dianlre — Vous avez toujours

bien fait de ne pas vous trouver là , vous auriez eu votre paquet. — Qu'est-ce que 'c'est donc que ce président? — C'est un de ces hommes qui ont toujours de grands mots à la bouche, tels c^i\t modération, justice y humanité,,,,, en-

n cela m'a tout l'aîr d'uQ jacobin. — Paliçnce,

oiis aurons peut-êire notre tour.

M. de Fierenville et Robert retouniërenl au village. C^ dernier n'avait pas perdu de vue son grand projet. Il espérait bien tirer avantage des circonstances pour obtenir la main de Catherine.

Cette pauvre fille avait été voir une fois son père et son frère ; mais celte entrevue avait été si douloureuse elle moment des adieux si pénible, que Thomas et son fils prièrent M. Simon d'engager Catherine à ne plus revenir et à attendre leur retour chez eux. Catherine était dans des transes mortelles^lorsqu'ellesut qu'on allait faire Iç procès à Lerond. M. Simon l'avait rassurée de son mieux, et lui avait promis de revenir promptemenl lui en annoncer le résultat. Elle attendit toute la journée avec une anxiété inexprimable. Enfin, vers le soir, M. Si* îïion arriva. Il n'avait point l'air abaUu ; mais jaSguren'annonçait pas non plus qu'il apportât des nouvelles enlièrementsatisfaisantes.Calheriae treniblante n'osait l'interroger. M, Simon lui raconta de point en point tout ce quis'était passé. Quoique Catherine fut douloureusement ajïeçtée de savoir Lerond plongé de nouveau dans une prison , elle éprouva une consolation

bien douce en pensant que son înnoeence avait été reconnue.

Robert cependant, qui ne désespérait pas encore de devenir Tépoux de Catherine, réfléchit que ce qui venait d'arriver à Lerond devait donner à tout le monde une haute idée de son crédit, et qu'en promettant la liberté des trois infortunés pour prix du consentement à sa demande , il rendrait peut-être le père Thomas et ses enlans plus traitables. Il se rendit chez Catherine pour tenter celte voie d accommodement. 11 trouva M. Simon chez elle, ce qui le contraria beaucoup. Il lui eût été plus facile d'intimider une femme seule, et il eut mauvaise idée du succès de sa démarche , dèi qu'il la vit sous la protection d'un homme qu'il nepouvait souffrir , et qui lui inspirait une sorte de crainle.Ils'avançacependaniavec assurance, Catherine jeta un cri , et se détourna avec horreur en le voyant. M. Simon se leva )Bt fut vers lui. Que voulez-vous dans celte maison , et comment osez-vous encore vous y présenter ? — J'y viens dans de bonnes inlenlions. — Il est difficile de vous en supposer. — Je viens pour me concerter avec mademoiselle sur les mo^^ens de rendre à la liberté les personnes que des eireeastanees impérieuses ont forcé d'en pri-

Ter. — Ces circonstances impérieuses n'ont jamais existé que dans l'esprit de quelques êtres lâches et pervers qui les ont fait servir de prétexte à leur vengeance. '—Enfin, Monsieur, oa peut réparer le mal qui a été fait. — Si c'est le remords qui vous y engage, expliquez-vous sur ce que vous voulez faire. — J'ai quelque crédit.... M. de Fierenville en a encore plus que moi, et je lui fais faire toutce que je veux. Ainsi on pourrait intercéder pour faire mettre en liberté nos trois détenus, mais à une condition. — J'aurais été bien surpris si l'amour du bien seul vous avait déterminé à faire quelque chose de louable. Cette condition, quelle est-elle? — J'ai demandé, il y a déjà long-temps, la main de mademoiselle Catherine.... si on me l'accorde — Retirez-vous , misérable , vil calomniateur , s'écria M. Simon d'une voix tonnante; osez-vous reparaître dans celle maison déserte et silencieuse, où vivait naguère une famille heureuse et tranquille? Vous voulez abuser de la situation d'une fille seule et délaissée , dont vous avez fait emprisonner les parens; et vous croyez, en la flattant d'un espoir mensonger, lui arracher à elle et à sa famille un consentement qui les déshonorerait tous. Tremblez de reparaître devant ceux que vous avez persécu-

lés , lorsque la liberté leur sera rendue. Ce momenl ne peut être éloigné. L'exaspération des espritscomrnenceàsecahner.Onouvrelesyeux sur les abus que Tautoriléa fait quelquefois des pouvoirs sans bornes qui lui étaient confiés. Apprêtez-vous à trouver dans les malédictions publiques le prix de votre conduite, à voir s accumuler sur vous la Laine et le mépris, et cherchez dès à présent une retraite profonde, seul refuge qui vous reste contre l'indignation qui vous poursuit déjà.

Robert était resté immobile pendant le discours de M. Simon. Les derniers mots le firent pâlir. Toute son effronterie l'abandonna. Il se retira, sans répondre, avec une contenance confuse et humiliée. Depuis qu'il avait prouvé, par des persécutions, qu'il avait du pouvoir et du crédit , persoime ne s'était hasardé à lui dire ses vérités.G'etaillapremièrefoisqu'un homme avait fait retentir à son oreille ces paroles terribles qui avaient répandu le trouble dans son âme, et qui lavaient forcé à descendre dans sa conscience, dont il avait tâché jusqu'alors d étouffer les cris.

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