‹ Le paysan et le gentilhomme; anecdote récenteChapitre 21 sur 24 · LEROKD SE MET EN COLERE · texte numérisé non relu

LEROKD SE MET EN COLERE

JLERONn toujours occupé de son affaire, aîîa le même jour chez le persoriua«j;e qu'il avait remarqué comme le plus bouillant adversaire du projet de loi sur la liberté individuelle. Quoiqu'il espérât mieux de cette seconde enîrevue que de la première , il ne se fit pas cependanl annoncer comme un pa)'san;il craignait de ne pas être reçu sous cet humble litre. Il fit anîioncer M. Lerond , et quoique ce nom plébéien dût sonner mal à des oreilles délicates, qui aiment les noms sonores, précédés d'une particule , il pensa néanmoins qu'il lui serait plus favorable que la qualification qui lui avait si mal réussi la veille.

M. Lerond futintroduit.il trouva réunis chez l'homme en question presque tous ceux qu'il avait vus partager son opinion dans la dispute. Après avoir fait cinq à six grands saluls , que personne ne lui rendit , il entra en matière. Messieurs , je prends la liberté de me présenter devant vous pour vous exposer une afîaire qui a un rapport direct avec la discussion que je

13; VOUS ni entendus soutenir hier. — C'est encore le même homme, dirent phisieurs voix; oq ne pourra donc pass*en débarrasser? Là dessus on se remit à causer presqu'aussi haut que quand il élait entré. Lerond conlinua sans se déconcerter : J'ai été mis en prison, Messieurs,

— Tant pis pour vous, mon ami, c'est que vous l'aviez mérite. — J'y suis resté six mois.

— Vous auriez éTi y rester un an ou deux. — J'ai élé jugé. — Par des juges corrompus, sans doute , piiisque vous voilà. — J'ai été acquillé. — Ah .'vous êtes un échappé aux tribunaux, et vous osez vous présenter devant nous ! — jNlessieurs , on n'a lait que me rendre justice.— Nesemble t-ilpas qu'on vousla doive, celle justice? Il s'agil bien de cela avec des manans comme vous ! — Messieurs, je ne suis point un manant, je suis un bon propriétaire, j'ai 4ooo francs de rente etjesuis électeur, qui plus est. — Electeur! Voyez-vous, Messieurs, c'est un decesscéléralscouvertsdecrimes, dontune autorité prudente avait purgé la société , et qui y ontété vomis de nouveau pour influencer les élections. C'est ainsi qu'on a osé soustraire U\ni de criminels au supplice qui les attendait. Cela crie vengeance.il faut dénoncer ces infamies à rindigualioû publique. Voilà un exem-

pie que nous pourrons citer. Quel est ton nom, misérable? d'où es-lu?

Lerond vit bien pour le coup qa'il s'était trompé sur le compte de ces messieurs , et qu'il ne devait rien en espérer pour le succès de ses démarches; mais il voulut les braver un peu, pour se dédommager des injures qu'il en recevait. Je répondrais , dit-il, à toutes vos questions^ messieurs, si vous me les faisrez plus poliment. — Ne faut-il pas se gêner pour parler à un homme de cette espèce? — Un homme de mon espèce, messieurs, s'estime autant qu'un de la ■vôtre. — Tu es un insolent! — Et vous, vous êtes des hypocrites î — Sors d'ici à l'instant, gredinî dirent plusieurs de ces messieurs en s'avancant vers lui d'un air menaçant. La tête de Lerond commençait à se monter.Il n'était point accoutumé à endurer tous les affronts qu'on lui prodiguait; d'un bras vigoureux il saisit un gros et lourd fauteuil qui se trouvait près de lui» et l'élevant au-dessus de sa tête, comme si c'eût été un poids fort léger: Malheur, dit-il, au premier qui portera la main sur moi!

Celte attitude arrêta tout court les assaillans^, Comment! dirent-ils, un paysan poussera l'audace àce point avec des hommes de noire rang!

Yotre rang, dit Lerond furieux, n'empc-

chcra pas que je n'éreinle le premier qui me louchera. — Mais vous n'êtes pas le maître chez nous. — Je le sais bien , et je vais m'en aller ; mais je m'en irai de mon plein gré: je ne veux pas qu'on ait l'air de me jeter dehors.— Prenez garde à ce que vous Taitts, mon ami. — Je me nioqne de vous! — Pourquoi venez vous nous chercher pour nous consulter sur des affaires dont nous ne \ oulons pas nous mêler? — Quant à cela , vous allez le savoir , dit Lerond posant son fauteuil a terre, mais conservani toujours la main appuyée dessus.

Je vous ai entendus discuter hier au soir, tous défendiez la liberté individuelle; vous in-^ voquiez des principes sacrés, vous mettiez en avant cette Charte, qui est la garantie des libertés et des droits de la nation. Je ne me suis pas informé de votre nom ; je vous ai crus des citoyens zélés pour le bien public , pour les intérêts du peuple et de l'humanité toute entière. Quand vous invoquiez la Charte, je vous ai crus pénétrés de son esprit et dévoués à ses principes ; je n'ai , en un mot, attribué qu'à des motifs honorables pour vous remporlemenl même que vous mettiez dans vos discours.

J'ai été indignement persécuté : deux infortuiiés^ qui l'ont été comme moi, gémissent

encore dans les fers. Je viens à Paris poirr demander qu'on les rende à la liberté. J'avais, besoin de quelques conseils pour guider mon inexpérience. Quand je vous ai enlendus, j'ai pensé ne pouvoir mieux m'adresser qu'à vous; vous paraissiez si zélés pour iesinlérêls du peuple , que je n'ai pas cru que ma qualité de paysan dût m'empécher de trouver près de vous des consolations, des conseils el un bienveillant appui. Non contensde me refuser tout cela, vous m'injuriez de la manière la plus infâme... Vous auriez eu la lâclielé de me maltraiter , si j'avais été assez bon pour le soufFiir^ Vous m'outrez les jeux, messieurs, je vous connais maintenant^ et je vais détromper tous ceux qui seraient tentés de >ous juger sur vos discours.

La plus vile hypocrisie les a dictés, ces discours qui m'ont séduit un moment. Désespérés par un système qui trompe tous vos projets, vous essayez de décréditer les véritables amis de la nation, en vous en montrant plus amis qu'eux; et c'est pour ce motif que vou& défendez des principes pour lesquels vous avez dès long-temps prouvé votre aversion, que vous vous faites les champions de celle Gharle dont vous De vouliez pas il y a un an. Vous ne fei-

gnez de prendre les intérêts du peuple, que pour détruire rinfluence de cegxqui les prennent réellement, que pour acquérir du pouvoir sur lui; et ce pouvoir ne serait pas plutôt entre vos mains, que, mcllanl de côté toute dissimulation , vous en accableriez ce peuple, qui aurait été assez imprudent pour vous le confier : mais vous ne séduirez plus personne; vos sentimeos sont connus , ils percent malgré TOUS au travers de tolre langage étudié.

Continuez comme vous le faites, et vous aurez atteint au but diamétralement opposé à celui que vous vous proposez. Le peuple n'est pointstupidecomme vous voudriez qu'il le fût. Les lumières qu'il a acquises, et que vouséles si indignés de lui voir partager avec vous, lui ont appris à connaître les hommes. Il vous a jugés, messieurs; et ce jugement estsans appel. Il se gardera bien de vous rendre sa confiance • il sent mieux que jamais la nécessité de ne charger de sa cause que des citoyens qui préfèrent leur patrie à leurs opinions, le bien public à leurs intérêts, et le salut de la France au succès de leurs prétentions, de leurs intrigues, de leurs vengeances.

Lerond , après avoir prononcé ce^ mois d'une voix ferme , fixa a^ec assurance toute la

société qui était muette , et gagna lentement la porte sans saluer el sans ajouter un mot.

En sortant de cette maison, il alla se pron mener pour dissiper l'émotion que cetle scène lui avait causée.

i43 CHAPITRE XXIV.

LE SOLLICITEUR DEÇU.

LiîROND i*fentra à sou hôtel en même temps que le voyageur qui lui avait procuré la connaissance des hommes qui l'avaient si bien reçu. Il s'approchait de lui pour lui faite part de ce qui venait de lui arriver : Allez, lui dit celui-ci; vous êtes un malhonnête homme. — Tiens!

dit Lerond, voilà du nouveau. — Vous me compromettez chez des gens respectables. — (Comment donc cela? — Vous me failes mettre à la porte d'une maison où j'étais bien reçu. — Vous n'aviez qu'à faire comme moi, on ne vous aurait pas mis à la porte. — Oui, vantez-vous de votre conduite ; aller insulter des gens chez eux! — J'ai été les consulter; ce sont eux qui m'ont injurié. — Je me repens bien d'avoir eu la faiblesse de vous présenter. — Et moi je me repens bien d avoir en quelque sorte usé de votre protection. — Vous me rendrez raison de cela. — Tout de suite, je suis prêt.' — Si vous étiez mon égal... — Heureusement que vous y pensez. — Savez-vousladifférencequ'ilyaenlre un mauvais paysan comme vous et un hiomme

comme moi? — Elle -est toute trouvée la différence; c'est que vous avez la lâcheté de vous aisser jeter à la porte, et que moi j'en ai iait passer la fantaisie à ceux qui auraient voulu ie tenter. — Vous mériteriez que je vous fisse arrêter. — Oh! ceci n'est plus de saison, oa n'arrête plus comme cela. — Est-il possible que je vous aie pris pour un homme bien pensant?

— C'est là le pis. — N'a jez pas l'air de vous moquer. — Je n'en ai pas seulement l'air. — Je vous défends de me reg'arder en face. — Je ne regarde pourtant jamais mon monde autrement.— Me faire arriver un tour semblable!

— Mais qu'est-'ie donc qui vous est arrivé?

— Comuienll on me donne rendez-vous ce malin pour aposliller mes pélitions : j'y vais; je trouve tout le monde dans un trouble effrayant; on me dit des injures; on me reproche d'avoir présenté un scélérat qui s'est porté aux derniers excès; on me prend par les épaules, on me met dehors, et voilà mes pétitions au diable. Dieu sait à présent quand j'obtiendrai ce que je demande. — Ah î pour ce dernier article, j'en ai vraiment du regret; mais vous conviendrez que vous avez là de singuliers protecteurs. — Ils soat excellens, morbleuî et. c'est vous qui me les faites perdre. — Il faut eo

i45 chercher il*autres.— C'est bien aisé à dire; n est pas prolecteur qui veut; il y a un an, à la bonne heure, tout le monde s'en mêlait. C'était là le bon temps; mais aujourd'hui la chance a bien tourné. — Ne demandez que des choses justes, vous n'aurez pas besoin de lant de proleclions. —Est-ce que mes demandes ne sont pas justes? — Ma foi non, puisqu'il faut vous dire la vérité.— Vous él(BS un sol, mon ami; je vous avais cru quelque bon sens, quelque connaissance des choses; mais il ne faut pas en chercher dans un homme de votre espèce. Je rougis de m'clre abaissé au point d'avoir des bonlés pour un individu comme vous; n'ayez jamais Taudace de me parler.

Lerond partit d'un grand éclat de rire, et Taulre, furieux, s'éloig-na en jurant et en menaçant Lerond, qui continua de rire Jusqu'à ce qu'il l'eût perdu de vue.

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