‹ Le paysan et le gentilhomme; anecdote récenteChapitre 22 sur 24 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

LEUOND TROUVE ENFIN CE Qu'iL GQERGHAIT.

Lerond pensa que, puisqu'il avait été si mal reçu parlesdéfenseursde la libertéindividuelle, il le serait peut-être mieux par leurs antagonistes. Cette réflexion le frappa, et il résolut de tenter de suite cette nouvelle épreuve. Il se rendit chez celui qui avait parlé la veille avec plus de calme et de noblesse. Lerond le trouva dans son cabinet. Il vit un homme respectable qui le reçut avec beaucoup d'afFabilité sans lui demander qui il était. Lerond lui exposa le sujet qui l'amenait, et ne lui laissa pas ignorer ce qui lui était arrivé la veille. Celui dont il sollicitait la protection Técouta avec altenlioii , et lui dii:^ quand il eut fini :

Votre réclamation est juste , et je suis trèsdisposé à m'empîoyer de tout mon pouvoir , pour qu'elle obtienne un plein succès. Malgré ce que vous m'avez entendu dire, je suis, autant que qui que ce soit, ennemi de l'oppression et de la violence.

Je gémis plus que personne de voir suspendre le plus sacré de tous les droits, celui de la

'47 liberléindividiielle.Qiioi qu'on disesufdesujet, il n'y aura jamais rien qui puisse justifier une pareille tnesure ; mais ceux qui la demandent ont montré àquel point les intérêts de la nation leur étaient chers. Éclairés sur les déplorables ;«bus qu'a fait naître , Tannée dernière , une loi trop rigoureuse , et qui laissait trop à Tarbi* traire, on peut espérer qu'ils les préviendront à l'avenir. Tout ce qu'ils ont fait depuis cinq mois a prouvé qu'étrangers à tout esprit de parti , ils n'avaient pour but que le salut de la France et la tranquillitépublique;que , décidés irrévocablement à marcher dans la roule qui doit les conduire à ce résultat , ils sauraient re* pousser toutes les séductions <pii tendraient à lesen fairesortir.Laissonsleurdonc les moyens d'achever ce qu'ils ont commencé ; accordonsleur encore la suspension d'un droit sacré, dans la certitude qu'ils n'en abuseront pas, et danS l'espoir que , l'année prochaine , ils demande* ront eux mômes la révocation des pouvoir^ qu'on leur accorde.

Cette loi, modifiée comme elle lésera, nô donnera plusii des fonctionnaires aveuglés parla passion , les moyens de trouver dans déâ erreurs passées l'indice d'un crime présent; dans des soupçons vagues et souvent injustes, la

i48 0€rlil ude d'un aUeDlal;cians]a différence d'opinions,unprétextesi)ffîsanlpourpersécnler.Une fuilorilé sageel douce contiendra plulpt la maîveiliance par le [)onvoir dont on sanra qu'elle |)eul user , cjue par celui dont elle usera réellenjent.Elles'attaclieraplulôtà frapper l'imagination qu'à troBver des'viclimes.Enfin^quand elle sera forcée de punir, ellesauradislingnerles fautes , elle leur proporliminera les cbalimens , et ne confondra plus, comme on l'a vu trop longtemps , les regrets du passé avec la rébellion , l'imprudenceaveclecrime,rindiscrélionavecla Tnalveillancejleméconlenlementaveclesentreprises coupables. Ainsi s'écoulera la dernière année du règne de celle loi, qui, parl'exlension qu'on lui a donnée l'année deriiière , a laissé le champ libre à tant de viles intrigues, à lant de basses vengeances, à lant de lâches calomnies; mais qui, celle année, nesera plus qu'un frein peul-êlre encore nécessaire pour un bien petit nombre d'individus, et ne pourra, en aucun cas, redevenir comme elle Fa été , un sujet de terreur pour les citoyens paisibles et soumis.

L'heureuse ignorance où vous êtes , dans vas campagnes , des dissidences d'opinions et des inlri^'^ues de parti, vous a l'ait juger de tout s^jr les apparences. Ainsi vous avez cru, dans la

eonversalion dont vons avez élé témoin , qtieceux qui soutenaient la loi é(aiertt des ennemis du peuple; qu«e ceux qui la combattaient étaient ses défenseurs. L'expérience vous a détrompé; mais je ne voudrais pas que ce qui 'VOUS est arrivé vous rendît injuste envers tous ceux qui or't parlé dans le même sens. Il en est qui ont combattu la loi , non point par haine de ceux qui la présentaient; non point par anc'une es|)èce de calcul , de vues particulières , ou d'envie de se populariser , mais par le noble élan d'une ame généreuse , près de laquelle ritn ne peut justifier une mesure injusle en elle-mémCi

Ceux-là sont Eiciles à connaître ; leur lanf:rage a toujours élé le même. Ils ne disaient pas il y a un an , le contraire de ce qu'ils disent aiH jourd'hui; ils ne foulaient pas alors aux pieds les droits qu'ils détendent maintenant. Ifiébranlablesau milieu des iureurs de l'esprit de parti, et à Taspecl des dangers qui les menaçaient , ils ont osé plaider les droits de l'huniaijité contre ceux-là même qui parlent aujourd'hui comme eux , et qui alors éloufFaient leur voix par les plus indécentes ^clameurs, [)ar la plus ignoble dérision ; miûs leur voi?: s'élevait au. milieu, des imprécations et des outrages

i5o pour proclamer ces principes immuables de justice que les passions ne sauraient détruire ; celle voix libre el fière, qui importunait le faux zèle, allait consoler tous les citoyens ver-* tueux . en leur apprenant que, dans ces temps déplorables, la raibon el riiumanilé avaient encore quelques délenseurs.

Honorez ces hommes courageux qui ontac^ quis des droits à la reconnaissance de la nation toute entière; mais ne jugez pas trop jyévèrement ceux qui vous ont tant surpris par l'opposition de leur conduite avec leurs discours. Une vanité excessive, qui se trouve crucllenient blessée; îles prétentions immodérées, auxquelles il faut renoncer ; d*antiques préjugés , qui sont froissés à chaque instant , ont pu donner à leur caractère cette aigreur qu'il vous a été iujpossible desupporlerpatiemment. Leur plus grand lort est d'avoir voulu se charger d*un fardeau au-dessus de leurs forces ; d'avoir voulu réformer toutes nos institutions sans pou voir les remplacer pard'aulres ; d'avoir prétendu gouverner la France, quand ils ne pouvaient pas se conduire eux-mêmes. Aussi vous avezvucequiestarrivé.L'annéedernière,quand ils étaient investis du pouvoir, on eût cru qu'une commotion terrible e^i seule pu le leur

i5i ôler. Cependant la tranquillité n'a point ëlê troublée^ seulement les têtes se sont refroidies; on a ouvert les yeux , et la force des choses a replacé ces hommes au rang secondaire, qu'ils n'auraient jamais du quitter. Malgré les efforts qu'ils font encore pour se rcmellre en (wdence , l'attention cesse de se fixer sur eux ; l'obscurité commence à les environner; et par l'impulsion naturelle des esprits, ils retomberont dans un profond oubli , dont ils ne chercheront plus eux-mêmes à sortir.

N'emportez donc de haine contre personne; plaignez ceux qui , aveuglés sans doute, plus par rinexpérience*que par la mceliancelé, et entraînés peut-être malgré eux, ont fait du mal sans nécessité; ils sont assez punis parles reproches qu'ils doivent se faire.

Mais il importe de détruire jusqu'aux traces de ces temps malheureux , et de faire obtenir une prompte justice à ceux qui ont subi des ounilions arbitraires. L'affaire de vos deux ymis ne doit vous donner aucune inquiétude; je me charge de faire entendre vos réclamalions, et je vais m'en occuper à l'instant même. Venez demain, et \e pourrai peut-être vous annoncer déjà quelque chose de satisfaisant.

Lerond remercia beaucoup son généreux

protecteur; ilsorlit enchanté de son affabilité et de l'espoir qu'il lui avait donné. En regagnant son Iiôtel, il faisait des réflexions sur ce qui lui arrivait , et se trouvait bien déplacé dans un pajs où les hommes sont si différens ùe ce qu'ils paraissent; où les plus beaux discours ne sont souvent qu'une annonce trompeuse; où , pour parvenir au bien ^ il tant demander et défendre des mesures qui sembleafc ne devoir faire que du mal.

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