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ORIGINE DU PÉCHÉ

En regard de la tâche magnifique qui incombe à la créature , la spéculation nous a laissé en présence de l'animal personnel qui vient de se dégager du sein de la nature matérielle. Comment, en fait, le but de la création peut-il être atteint avec un pareil point de départ?

Examinons de plus près cet animal personnel et son développement.

§ 1 . — Vanimal personnel.

L'animal, arrivé au terme de son développement naturel , présente quatre dispositions fondamentales : Grundeinrichtungen : la sensation, Empfindung\ le sens, Sinn\ l'impulsion, Triéb\ la force. Kraft (1). L'individu humain , en tant qu'animal , possède aussi

ces quatre dispositions fondamentales; mais comme il est un animal personnel, elles vont se trouver toutes plus ou moins personnellement déterminées, et se présenter chez l'homme à tous les degrés qui conduisent de l'animalité à la spiritualité.

La sensation et l'impulsion , étant le résultat de la détermination de Tâme par le corps, conservent un caractère plus sensuel et plus instinctif que le sens et la force , qui sont des déterminations du corps par Tâme. Elles .sont, en outre, originairement des déterminations de la vie relatives à l'organisme (1) ; elles se rapportent donc tout d'abord uniquement à la vie téléologiquement repliée sur elle-même , à la vie pour soi. Avec la détermination personnelle , ce caractère originel se manifestera sous la forme d'une tendance égoïste inhérente à la sensation et à l'impulsion. Empfindung und Trieb sind also an und fur sich selbstsuchtig (2).

En raison de ce caractère , et du fait que dans son rapport naturel avec la sensation et avec l'impulsion, la personnalité se trouve tout d'abord dépendante de la nature matérielle, ces deux dispositions fondamentales de l'animal réclament une transformation morale , c'est-à-dire une action de la personnalité qui les détermine directement. La sensation, d'abord rapportée uniquement à la vie , dans laquelle le sujet et l'objet restaient confondus , et qui ne pouvait se traduire que par bien-être ou malaise, devient par

(2)11, p. il.

cette action directe de la personnalité , la sensation de quelque chose , c'est-à-dire : le sentiment.

De la même manière, l'impulsion devient désir. Dans le sentiment et le désir, le sujet fait son apparition ; car ils sont manifestement Taffection d'un sujet par rapport à un objet, ce qui n'était pas pour rimpulsion et pour la sensation.

Il résulte de ceci que ces dispositions fondamentales de ranimai sont , en elles-mêmes , en dehors de la détermination personnelle et ne se retrouvent chez l'homme que dans la mesure même où il n'est pas en acte personnel ; car, aussitôt qu'il est en acte personnel, elles se transforment en sentiment et en désir, ce qui est leur forme personnelle. Aussi bien sont-elles la caractéristique de l'animalité et ne se manifestentelles jamais dans l'homme sans l'abaisser au-dessous de lui-même.

Le sentiment et le désir, en raison de leur rapport originel avec la nature matérielle, le sens et la force, en raison de leur dépendance plus directe de la personnalité, prédomineront, ceux-là dans les tendances individualistes , ceux-ci dans les tendances universalistes de l'être personnel , selon que , dans leurs rapports réciproques, la nature matérielle (racine de l'individualité) ou la personnalité (organe de la culture) l'emporteront l'une sur l'autre. A mesure que l'individu se cultive , le mode universel de son activité morale s'ajoute et se combine avec le mode individuel.

Le mode individuel de la conscience personnelle est le sentiment ; son mode universel , la pensée ;

de même le mode individuel de l'activité personnelle est le désir, et son mode universel, la volonté (1).

Les dispositions fondamentales de l'animal , eu même temps qu'elles seront personnellement déterminées dans l'animal personnel, et auront par là revêtu un caractère moral, se trouveront religieusement déterminées, puisque le caractère religieux est essentiel à l'homme en tant qu'être moral.

Dieu agit directement sur l'homme pour se rendre présent en lui. L'idée de Dieu est essentiellement dans l'homme une action de Dieu lui-même, qui se rend sensible à la personnalité dans la mesure où celle-ci est formée ; mais , pour avoir un résultat positif dans l'homme, cette action de Dieu doit être acceptée par la personnalité , afin de revêtir un caractère moral.

En vertu de son pouvoir de se déterminer soimême , l'homme peut la repousser, mais il ne la perçoit pas moins dans la mesure même du développement de sa personnalité , sous la forme bienfaisante ou réprobatrice qu'il lui donne lui-même par son attitude vis-à-vis d'elle. Toute activité morale de l'homme se trouve ainsi religieusement déterminée ; mais cette détermination peut être positive ou néga-

(1) Cette partie de l'ouTrage de Rothe renferme , au point de vue psychologique, des analyses pleines de finesse et des remarques très intéressantes et fort suggestions qai mériteraient une étude spéciale. Les résumer d'une façon quelque peu complète m'entraînerait trop loin.

tive , selon qu'il reçoit ou repousse cette action permanente de Dieu en lui (1).

Il n'existe, chez Thomme, nous dit Rothe, aucun caractère fondamental qui soit purement moral, c'està-dire qui ne soit pas aussi religieusement déterminé, pas plus qu'il n'y a de caractère fondamental purement religieux, c'est-à-dire qui existe comme tel, autrement que sous la forme de la détermination d'un caractère moral (2).

Ces déterminations des dispositions fondamentales ou éléments psychiques de l'animal se trouvent , par cela même qu'elles sont celles d'un animal personnel, sous la dépendance du pouvoir qu'a ce dernier de se déterminer soi-même. Or, en vertu de ce pouvoir, il peut se déterminer d'une manière contraire à son idée, c'est-à-dire introduire le désordre dans la transformation de ces éléments psychiques de l'animal. Le développement de l'animal personnel est donc solidaire d'une détermination que l'être intéressé est seul apte à prendre. Comment la spéculation découvrira-t-elle , indépendamment de l'histoire , la direction dans laquelle s'est fait ce développement, en un

(1) Voir §§117, 118,119.

(2) « Es gibt weder abstract oder bloss moralische Grundcharactere, d. h. moralische Grundcharactere die nicht religiôs bestimmte wâren, noch abstract oder bloss religiôse, d. h. religiôse Grundcharactere die etwas fur sich wâren, d. i. die anders als an den raoralischen , anders denn als Bestimratheiten dieser da wftren » (II, p. 30).

mot, la voie où son guide, la logique, ne lui faussera pas compagnie?

Pour répondre à cette question, voyons quelles sont les conditions initiales du développement de l'animal personnel.

§ 2. — Conditions du développement de Vanimal

Conformément à son idée , l'animal n'entre pas dans la vie tout achevé, §§ 70, 71; il passe par un état embryonnaire et par une jeunesse. Il en sera de môme pour l'homme en tant qu'animal personnel. Ce qu'il est, il ne l'est encore qu'en germe ; il ne le sera en réalité qu'en vertu de son propre développement. Il est tout d'abord un être naturel qui ne doit encore rien de ce qu'il est à sa propre activité. Dès lors, il se développe, nécessairement, selon la loi de l'animal ; seulement , comme il est un animal personnel , ce développement, naturel dans son origine, s'accomplit en même temps par le moyen ou avec le concours de sa propre personnalité consciente. Il en résulte qu'au terme de son développement , il est par lui-même ce qu'il est ; son être est à la fois déterminé par lui-même, ex se^ et se déterminant soimême, a se. Or, c'est précisément ce que réclame ridée d'un être personnel.

Dire que l'homme débute dans la vie comme un animal non développé, mais qui possède le germe de la détermination personnelle , cela revient à dire que l'homme fait son apparition dans le monde sous la

forme d'un petit enfant. En naissant , il possède par nature le germe de la personnalité , et ce germe se développe nécessairement en même temps que l'organisme dont il dépend.

L*homme n'apporte donc pas immédiatement avec lui dans le monde Tintelligence et la volonté , mais seulement la sensation et l'impulsion. Sa personnalité, pas plus que ses deux fonctions, Tintelligence et la volonté , ne peuvent exister en lui actu antérieurement à leur base organique ; or celle-ci n'est pleinement développée que lorsque Têtre a achevé sa croissance et que Tindividu est devenu adulte.

La personnalité de l'adulte naturel est la seule vraie , la seule actuelle. Chez Tenfant , elle est en voie de formation, on ne peut parler de sa personnalité que comme approximative. Il en est de même du pouvoir de se déterminer soi-même ; il dépend de la personnalité et, comme elle aussi, il ne passe que peu à peu de l'état potentiel à Tétat actuel. Ainsi l'homme doit parcourir les phases du développement de l'animal , avec cette différence essentielle que ce dernier est passif dans son développement, tandis que le premier est actif et d'une activité qui croit avec ce développement même.

Il résulte de ce qui précède , qu'à l'origine la personnalité est dans l'homme sous la dépendance de sa nature matérielle , et , par elle , du monde extérieur.

Mais si, au début de la vie de l'individu, la puissance réelle de la personnalité sur la nature est un minimum, ce rapport est en contradiction avec l'idée même de Tétre personnel; son renversement appa-

raît donc comme une tâche morale immédiate , il est du reste impliqué dans la croissance de l'enfant.

Nous savons, en effet, qu'en raison de son rapport avec le moi, la nature matérielle de Thomme ne peut se développer sans que le moi intervienne , en sorte que plus elle se développe, plus elle est pénétrée par le moi , auquel ce développement permet de s'actualiser davantage et d'agir sur sa nature pour élever son organisation et en faire un système de sens et de forces à sa disposition. Cette nature, de son côté, en acquérant plus de puissance par son développement , ne peut manquer d'agir sur le moi ; mais cette action sera en rapport constant avec celle du moi qui s'approprie sa nature , en sorte que plus la nature dans son développement agit sur le moi, plus elle le fait en mettant à la disposition de ce dernier un instrument dont il est de plus en plus maître et qu'il peut diriger contre elle-même au besoin.

Ainsi le développement naturel de l'individu a pour conséquence un développement de la personnalité et de sa puissance sur l'organisme ; il aboutit à la maturité organique de la nature matérielle, et, par cette perfection de l'organisme (physique et psychique), à la pleine actualisation de la personnalité (1).

(i) Ce processus explique les divers degrés que présentent, pendant la croissance de l'individu , les caractères fondamentaux de l'homme , leur apparition successive, le fait que les plus hautes puissances de Tàme n'apparaissent qu'avec le développement complet de l'organisme, c'est-à-dire à l'époque de la puberté, enfin les différences qui existent entre les hommes cultivés et ceux qui ne le sont pas dans U puissance et la finesse de ces caractères fon-

L'équilibre entre la puissance de la personnalité et celle de la nature matérielle ainsi obtenue, rend possible la libre détermination de celle-ci par celle-là. Le véritable pouvoir de se déterminer soi-même existe dés lors dans l'individu humain, qui peut et qui doit transformer cet équilibre établi par son développement naturel entre, les deux facteurs de son être, en une prédominance de plus en plus grande de sa personnalité sur sa nature.

Nous avons appelé le développement dont il vient d'être question un développement naturel ; il n'est cependant pas purement naturel, puisqu'il est le développement d'un être personnel, c'est-à-dire d'un être qui intervient lui-même comme facteur dans son propre développement.

Ce caractère moral introduit une condition nouvelle et absolue auquel le développement de l'individu doit satisfaire pour atteindre son but. Il ne saurait, en effet, aboutir à la suppression de la prépondérance de la nature matérielle sur la personnalité et à l'apparition du véritable pouvoir de se déterminer soimême, corrélatif de la maturité organique, que si rindividu conserve une attitude normale pendant toute la durée de son développement naturel. Sa personnalité est encore inachevée, par conséquent impuissante à déterminer absolument sa nature, en

damentaux. L'homme est le seal être qui traverse une si longue eafance; mais, comme le dit Lotze (cité par Rothe, II, p. 37) « il y a, dans cette longue et faible enfance de Thomme, les conditions les plus favorables pour un avenir plein de richesses. »

elle-même sensuelle et égoïste ; elle est encore engagée dans des nécessités naturelles, et par là sous l'action inévitable et déterminante de son organisme matériel. Il faut donc que pendant ce développement, et dans la mesure où elle est déjà en acte, elle subisse ces déterminations inévitables sans jamais y entrer pour une part active ; car , pour si petite que serait cette part, la personnalité s'y mettrait au service de sa nature et accroîtrait la prépondérance de cette dernière. Autrement dit : il faut que les détermina^ lions que la nature impose à. la personnalité conservent leur caractère organique et restent en dehors de toute activité consciente , en sorte que la personnalité n'y acquiesce en aucune manière par un acte de détermination de soi-même, quelque relatif que ce dernier pouvoir puisse être encore. Cette attitude est celle qui constitue l'innocence de Tenfant. Il faut donc que pendant sa croissance l'individu humain reste innocent.

Cette condition d'un développement normal implique dans la personnalité de l'individu humain encore incomplètement développé, la claire conscience de la nature sensuelle et égoïste de la sollicitation, comme de son opposition avec la personnalité, par conséquent aussi de l'obligation de ne pas lui donner suite; en un mot, une claire conscience de ce qui est anormal , c'est-à-dire du mal. Sans cette connaissance , en effet , l'individu encore incomplètement développé, se laisserait inévitablement et sans arrièrepensée envahir par le mal, en raison d'une ignorance naturelle dont il est innocent.

Or, cette claire conscience n'est possible qu'avec la maturité de Tentendement ou de l'ensemble de la personnalité, et cette pleine maturité ou cette entière actualité de la personnalité n'existe que chez l'individu arrivé à son plein développement.

Cette connaissance est donc tout aussi indispensable qu'impossible. Il en résulte que l'individu humain isolé, abandonné à lui-même, ne peut atteindre normalement sa maturité et arriver au plein pouvoir de se déterminer soi-même.

On ne saurait concevoir la normalité du développement de l'individu humain, que dans le cas unique où il se ferait sous la dépendance d'une personnalité humaine adulte dont le développement aurait été normal, et sous l'influence de laquelle cet individu se déterminerait lui-même ; en un mot , que dans le cas où celui-ci serait soumis à une éducation normale. Seule une telle éducation peut préserver l'individu encore enfant d'une chute involontaire par ignorance du bien et du mal.

La possibilité de cette éducation relève à son tour de la condition expresse que le rapport de dépendance qui doit exister entre la personnalité encore en formation et la personnalité achevée, soit tel que sans être imposé du dehors et sans cesser d'avoir une valeur morale, la première accepte la connaissance du bien et du mal sur la simple autorité de la seconde. Mais pour qu'une acceptation réelle ait lieu , l'acte d'une personnalité inachevée ne saurait suffire, puisque son pouvoir de se déterminer soi-même n'existe

pas encore pleinement; il faut que cette acceptation dérive en même temps cVune certaine nécessité naturelle, qu'elle ait déjà des racines dans Tindividu inachevé, c'est-à-dire que celui-ci se trouve dans une dépendance naturelle d'une personnenormale et adulte. Une telle dépendance ne sera pas purement naturelle puisqu'il s'agit d'un rapport moral , elle ne sera pas uniquement morale puisqu'elle a trait à un enfant encore incapable d'une vraie détermination de soimême; il faut qu'elle soit l'une et l'autre, et résulte de la mutuelle pénétration de ces deux caractères.

Cette dépendance naturelle autant que morale à l'égard d'une personnalité adulte , est d'ailleurs celle que tous les individus apportent en venant au monde, dans les liens naturels qui les rattachent à leurs parents. Elle se manifeste dans ce que nous appellerons la piété enfantine [kindliche Pietàt) en donnant au mot piété le sens qu'il a. dans l'expression piété filiale.

Ce sentiment inné , fait d'amour et d'abandon confiant, autant que de crainte et d'obéissance , établit entre l'enfant et ses parents un rapport unique, à la fois nécessaire et moral , physiquement nécessaire et cependant moral; car il devient une dépendance acceptée en raison de Texpérience incessamment faite de l'amour, du dévouement et de la supériorité morale des parents.

La piété enfantine est donc la vertu fondamentale, car c'est sur elle exclusivement que repose toute possibilité d'une éducation. C'est pour cela que l'éducation dans sa vérité et dans sa plénitude ne peut exister que dans la famille. Nous savons d'ailleurs que

l'amour des autres et la culture de l'individu sont les deux conditions auxquelles le développement de rhomme doit satisfaire pour que celui-ci soit capable d'accomplir sa tâche morale. Or, ce double résultat ne saurait être atteint que si l'éducation se fait dans une société où Tamour peut s'exercer, et où la culture trouve un esprit commun qui la dirige. La famille sera, ici encore , la société par excellence.

Une fois conduit par cette éducation jusqu'à sa maturité organique , Thomme possède une personnalité pleinement actuelle, il est une personne, il se détermine entièrement soi-même, il est majeur. C'est à partir de ce moment que la vie humaine commence au sens complet du mot.

§ 3. — Inévitabilité du péché.

Nous avons supposé dans ce qui précède l'existence d'une condition qui ne saurait être donnée dès l'origine, et dont l'absence va nous imposer la conclusion qu'il a été impossible au premier individu humain, d'arriver d'une manière normale à sa maturité organique, comme au plein pouvoir de se déterminer soi-même ; en d'autres termes ; que le développement moral de l'humanité naturelle n'a pu se faire normalement.

Que ce développement ait eu lieu, en effet, dans le péché, c'est là, dit Rothe, « un fait primitif et inébranlable d'observation et d'expérience aussi bien qu'une affirmation précise et absolue de la conscience

du chrétien pieux (1) ; » mais qu'il n'ait pu en être autrement, c'est ce que nous avons à examiner.

Etre soumis jusqu'à sa maturité à une éducation normale, telle est, pour l'individu humain, la condition absolue de la normalité de son développement. Cette condition ne saurait être remplie pour les premiers hommes, précisément parce qu'ils sont les premiers. Non seulement une éducation normale, mais même tout espèce d'éducation leur fait défaut; livrés à eux-mêmes , leur développement se fera sous l'action de leur nature matérielle qui, sensuelle et égoïste par elle-même, grâce à sa prépondérance initiale, retrouvera son autonomie, et déterminera la personnalité naissante , dans la mesure où celle-ci est déjà formée.

Les premiers hommes ne peuvent donc atteindre leur maturité que dans un état de développement anormal, en sorte que lorsqu'ils ont acquis le pouvoir d'aborder leur vraie vie morale, ils sont devenus incapables d'accomplir leur tâche d'une manière nor-. maie. Le plein pouvoir de se déterminer soi-même dont ils devaient se trouver en possession à ce moment-là leur échappe, puisque leur personnalité est dès l'abord tombée sous une dépendance illégitime de leur nature matérielle.

Pour qu'il en ait été autrement, il faudrait admettre que les premiers hommes ont été créés adultes. Cela reviendrait à admettre que le plein pouvoir de se déterminer soi-même, le libre arbitre réel, leur a été

(1) §459, rem. 1.

donné directement, et que, grâce à cela, ils possèdent à l'entrée de leur activité morale la possibilité de déterminer leur nature matérielle par leur personnalité, — pour ne pas dire Fimpossibilité psychologique de donner la moindre prise à l'autonomie de leur nature matérielle.

Mais cette supposition est inadmissible; car on ne saurait soutenir que ce qui chez les hommes actuels est le produit de l'éducation, ait été chez les premiers hommes le fait d'un acte créateur. Le pouvoir véritable de se déterminer soi-même ne peut pas, d'après son idée même, être créé ou inné, il peut seulement être acquis par le propre développement de la créature (personnelle) (1).

On ne saurait davantage s'arrêter à Tidée que l'état adulte, dans lequel les premiers hommes seraient sortis de la main créatrice de Dieu, ne s'appliquerait qu'au corps et pas à l'élément psychique; car supposer les premiers hommes adultes pour le corps et enfant pour l'esprit, ce serait nous obliger à attribuer à leur nature matérielle une prépondérance d'autant plus excessive sur leur personnalité.

Il ne faut jamais perdre de vue que la maturité psychique de l'homme, l'existence réelle de la détermination personnelle, l'actualité de la personnalité ne peut être directement donnée à personne. L'homme ne peut être psychiquement adulte qu'en le devenant par son propre développement. Il n'est adulte que parce qu'il est développé : être adulte et être déve-

loppé sont synonymes; il n'existe pas de personnalité adulte qui ne soit telle sans Têtre devenue par son propre développement. Le moi pleinement actuel ne peut être Tacte d'un autre, il ne peut être posé que par son propre acte.

Nous sommes donc obligés d'admettre que les premiers hommes, en ce qui concerne leur développement psychique , sont entrés dans la vie à l'état de personnes non encore développées, comme des enfants. Ils ne pouvaient, dès lors, atteindre d'une manière normale leur maturité psychique et préserver leur personnalité de toute détermination provoquée par leur nature matérielle, que s'ils se développaient sous l'influence éducatrice et sous la dépendance naturelle d'une personne déjà normalement adulte.

Cette condition leur manquait puisqu'ils étaient les premiers. On ne saurait, en effet, avoir recours à une éducation faite par Dieu, car une éducation présuppose une relation de dépendance préexistante entre l'éducateur et l'élève, une communauté naturelle, immédiate, sensible. Une telle relation ne saurait exister entre Dieu et l'homme. La seule relation possible entre eux est une relation spirituelle, c'està-dire précisément une relation qui ne peut être que le résultat d'une activité morale.

L'homme ne peut pas arriver à connaître Dieu uniquement par le moyen des choses sensibles, une théophanie ne saurait donner à l'homme une idée juste de Dieu (1).

(1) Ce n'est qu'en Jésus-Christ que Dieu s'est révélé tel qu'il est

On est ainsi , de toutes manières , ramené à cette conclusion (1), c'est que le développement moral de l'humanité passe nécessairement parle péché, qu'il y a même son point de départ « nothwendig ûber die Sûnde hiniceggehe, ja von ihr ausgehe (2) ».

La personnalité des premiers hommes sera donc, avec conscience, mais sans résistance de sa part, inévitablement déterminée par sa nature matérielle; il y aura dans ce cas, de la part de la personnalité, détermination anormale sans conscience du caractère anormal de la détermination. L'acte commis sera, en soi et quant à son contenu, en opposition directe avec ridée de Tétre personnel; mais il n'est pas un acte moralement mauvais. Seulement les choses ne sau-

véritablement ; les Ihéophanies et les révélations de l'Ancien Testament n'avaient pu que préparer cette révélation vraie. Pour se faire connaître tel qu'ikest véritablement, Dieu s'est manifesté dans un homme , c'est-à-dire qu'il s'est mis en relation naturelle avec l'humanité par Jésus-Christ.

(1) Julius Mûller admet, comme Rothe, la nécessité d'une éducation des premiers hommes pour les préserver d'une chute, seulement il n'en tire pas la même conclusion ; il s'en remet à la bonté de Dieu qui n'aura pas laissé le premier homme livré à lui-môme. « Soll demnach dièse erziehende Ëinwirkung die objective Bedingung einer reinen sitUichen Entwickelung sein, se folgt doch nicht die Unvermeidlichkeit der Sunde fur den ersten Menschen, sondern vielmehr dièses, dass die heilige Liebe Gottes sie eine solche Leitung, wie sie immer vermittelt gewesen sein raag, nicht wird haben vermissen lassen. ...Dièse Yermittelung kann ausschliesslich nicht an menschliche Organe gebunden sein n (Julius Mûller, ibid,, II, 555-556).

(2) III, p. 44.

raient en rester là : le péché, de naturel qu'il était, devient inévitablement péché spirituel.

Au moment, en effet, où le péché naturel se révèle comme péché par son action désorganisatrice sur la personnalité, le premier homme se trouve placé dans Talternative de repousser ou d'accepter, de nier ou d'aflBrmer le péché qu'il vient d'apprendre à connaître. Il se trouvera bien porté à le repousser , il ne saurait en être autrement ; mais il n'aura pas , en fait , la puissance de réaliser ce désir, précisément à cause de la prépondérance de sa nature matérielle, qui, après Favoir entraîné dans le péché naturel, se trouve nécessairement accrue par ce premier péché lui-même.

Il manque dès l'abord, à ce premier homme, la pleine clarté de Tintelligence et la plénitude de la volonté, sans lesquelles une négation entière du péché est impossible. Il se déciderait facilement contre le principe matériel, sensuel et égoïste, s'il était en état de se déterminer véritablement lui-même, s'il pouvait clairement se rendre compte de lui-même et du péché, s'il pouvait vouloir avec la pleine énergie d'une volonté [active. Mais c'est là précisément ce qui lui est impossible, parce que sa personnalité ne possède pas encore le plein pouvoir de se déterminer soi-même et qu'elle a déjà été altérée par le premier péché. Quel que puisse être son désir de se prononcer contre le principe matériel en faveur du principe personnel, il ne peut le faire d'une manière complète. Il ne peut s'opposer entièrement à ce que son pouvoir de se déterminer soi-même encore incertain de lui-même

et impuissant, par là même encore vacillant, n'incline plus ou moins vers le principe matériel , et que, de la sorte, sa personnalité ne s'approprie ce principe en lui appliquant expressément ce qu'il possède de son pouvoir de détermination.

C'est ainsi que, dans le premier homme, le péché, d'abord naturel , revêt nécessairement un caractère moral et devient péché spirituel. Toutefois, en raison même de cette genèse, le péché ne peut arriver dans l'homme à sa plénitude ; l'homme ne peut être absolument péché. L'impuissance même de sa détermination de soi-même, qui le met dans l'impossibilité psychologique de se déterminer entièrement contre le principe matériel, ne lui permet pas de se déterminer entièrement pour ce principe ; elle le précipite dans le mal, mais le préserve d'une chute totale, et laisse subsister la possibilité de son salut par une action rédemptrice de Dieu.

Puisque le premier homme entre dans la vie avec une propension au péché , conséquence de la prépondérance originelle de sa nature matérielle sur sa personnalité, et ne peut commencer son développement moral que d'une manière anormale , il en résulte que toute la suite du développement de l'homme ne pourra se faire que d'une façon anormale.

Tout retour de l'homme dans la normalité par un acte de sa propre puissance est pour toujours devenu impossible, et d'autant moins concevable que sa propension au péché se fortifie inévitablement à chaque acte qu'elle favorise.

Cependant , comme ni la propension au péché , ni

l'état de péché ne sont absolus, et qu'une certaine mesure du pouvoir de se déterminer soi-même , de principe personnel ou du bien, persiste toujours dans le premier homme, celui-ci conserve, en quelque mesure aussi, la possibilité de résister à ce penchant et de repousser le péché. Tout ce qui manque à V effort contre le péché ^ est pour V homme ^ dans la mesure où cet effort était possible^ la part exacte de sa culpabilité.

Nous venons d'établir que le développement de l'humanité se fait d'une manière anormale et de par^ 1er de péché, il importe maintenant de déterminer la notion exacte du péché et d'examiner les conséquences de ce développement anormal.

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