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LA DÉPRAVATION. SUITE DU PÉCHÉ

Les descendants des protoplastes engagés dans le péché, ne sauraient avoir un développement normal. Ils apportent nécessairement en venant au monde un penchant au mal encore plus fort que celui de leurs parents. En effet, la reproduction par laquelle l'humanité se perpétue et se multiplie, transmet aux enfants la nature altérée de leurs parents ; elle accroît en outre directement la prépondérance du principe matériel et l'autonomie de la nature, en raison de la dépendance dans laquelle elle place la personnalité à l'égard de l'organisme. Elle implique déjà en elle-même une prédisposition à l'impuissance de la personnalité vis-à-vis de la nature matérielle, c'est-à-dire un penchant au mal.

Ce penchant au mal que l'homme reçoit de ses parents par la manière dont il vient au monde , peut à juste titre être appelé péché originel {Erbsiinde^ péché hérité ou héréditaire).

D'ailleurs, même en dehors de ce péché héréditaire, les descendants du premier' homme ne pourraient

pas éviter le péché, car ils resteraient toujours privés de Téducation normale qui seule les en préserverait. L'éducation qu'ils pourront recevoir de parents pécheurs, ne sera jamais qu'une éducation anormale, par conséquent en quelque manière corruptrice {eine Verziehung).

Le penchant au mal que les hommes apportent en naissant et qui les entraine nécessairement dans le péché, n'exclut cependant pas pour chacun d'eux une responsabilité et une culpabilité personnelle à l'égard des actes particuliers mauvais qu'ils commettent. Ce penchant n'est en efifet que relatif ; il reste à côté de lui une place pour l'action de la connaissance , pour l'attrait et la puissance du bien, comme pour celle du sentiment religieux. Aussi longtemps que ces forces subsistent dans l'homme, le penchant au mal, aussi fort qu'on le suppose , n'entraîne pas en soi d'autre nécessité que celle d'une lutte continuelle , avec l'impossibilité, il est vrai, d'un triomphe définitif, mais aussi d'une défaite complète du bien. La puissance du bien est trop faible pour l'emporter sur celle du mal, mais elle est trop forte pour en être anéantie. Dans chaque cas particulier, en effet, la victoire du mal est liée à un acte de libre détermination de l'homme par lequel celui-ci accepte la défaite du bien.

L'état moral de l'homme , considéré exclusivement au point de vue de sa détermination par le penchant au mal, est donc un état de guerre incessante, dans lequel la victoire, reste indécise entre le penchant au mal, plus puissant, et le principe du bien, moins puis-

sant. C'est un état coupable , mais dans lequel il n'y a cependant pas péché consommé. Seulement Thomme ne saurait s'y maintenir qu'à la condition de rester inactif. Pour passer à Faction, il faut nécessairement qu'il cède momentanément au penchant au mal qu'il ne peut surmonter , mais avec la préoccupation bien nette d'agir de la manière la moins coupable possible.

Ainsi l'homme , bien qu'enclin au mal, est responsable , non de la culpabilité de l'action , mais de la mesure dans laquelle il est coupable de cette action (1).

§ 1. — La dépravation morale.

Le penchant au mal revêt , comme le péché , la double forme de penchant sensuel et de penchant égoïste. Le premier donne une puissance illégitime aux sensations et aux appétits , il les corrompt en eux-mêmes et dans leurs fonctions. Le second crée une concentration illégitime de l'individu sur luimême qui l'éloigné de ses semblables.

Ces deux formes du penchant au mal ont la même origine et sont par conséquent toujours associées, bien que l'une ou l'autrQ prédomine suivant les indi-

(1) Rothe observe qu'en fait, c'est bien ainsi que nous nous jugeons. Personne ne se condamne pour être pécheur en général, le chrétien moins que tout autre. Nous savons tous que nous ne pouvons pas être sans péché. Mais nous nous condamnons pour avoir encore tant et de si gros péchés, beaucoup plus nombreux et beaucoup plus grands que nous ne le devrions. III, p. 60.

vidus. La dépravation morale aura donc un caractère tantôt plus sensuel , tantôt plus égoïste.

Comme le péché, elle présentera aussi deux degrés : la dépravation naturelle et la dépravation spirituelle. Dans le premier, elle se manifeste comme grossièreté morale (fiohheit) ; dans le second , comme méchanceté [Bôsheit) ; mais , de même que pour le péché, ces deux degrés de la dépravation ne sont jamais entièrement séparés l'un de Tautre.

La grossièreté morale se manifeste sous la forme de faiblesse de la personnalité, de simple impuissance morale. La méchanceté présente une double face, selon que la personnalité accepte plus ou moins consciemment le principe du mal. Si elle se laisse seulement souiller par ce dernier, elle devient inclination mauvaise [bôse Lust) ; si elle se rend son esclave , elle devient irrésistible désir {Suoht).

Sous ces trois degrés de faiblesse morale , d'inclination mauvaise et d'irrésistible désir, la dépravation morale affecte les deux éléments de la personnalité : la conscience et l'activité; mais selon qu'on les envisage dans leurs rapports avec l'un ou avec l'autre de ces éléments, la faiblesse morale devient : obtusion (Stumpfheit) ou inertie morale {Trâgheit)\ l'inclination mauvaise: Terreur ou la convoitise (Begierde); l'irrésistible désir : l'obsession ou la passion {Leidenschaft). Lorsque l'irrésistible désir possède la personnalité toute entière, il devient démence {Verrûcktheit) ; l'obsession, folie {Wahnsinn), et la passion, délire [Raserei). La personnalité ne subsiste plus, pour ainsi dire, que par son côté formel ; les fonctions de l'âme ne con-

servent de personnel que leur forme psychologique ; au point de vue de leur contenu , elles sont animales (1).

S 2. — Dépravation religieuse.

La personnalité étant l'organe par lequel Thomme entre en rapport avec Dieu , son altération entraîne une altération dans le domaine religieux. A la dépravation morale correspondra une dépravation religieuse. Celle-ci se présente sous les deux formes de fausse piété et d'irréligion.

l"" La fausse piété est le côté négatif de la dépravation religieuse. Sous l'action du principe matériel, la personnalité subit une sorte d'arrêt de développement, qui a pour conséquence un affaiblissement de la réceptivité de l'homme à l'action de Dieu en lui , il en résulte une faiblesse religieuse qui se traduit dans la conscience par l'obtusion religieuse, et dans l'activité par l'assoupissement religieux.

L'altération de la personnalité a pour conséquence l'altération de la conscience que l'homme a de Dieu et de son activité par rapport à lui ; cette altération produit, au point de vue de la conscience de Dieu, la superstition, et à celui de l'activité divine, la théurgie.

Enfin, l'asservissement complet de la personnalité, qui ne laisse subsister pour ainsi dire que le côté for-

Ci) Cela explique pourquoi la folie ne se montre pas dès renfance comme rimbécillité.

mel de cette dernière, supprime presque totalement le milieu par lequel Dieu peut agir sur Tâme humaine, et a pour conséquence, au point de vue de la conscience de Dieu, l'exaltation , à celui de l'activité divine, le fanatisme. Lorsque cet asservissement est arrivé à son apogée , la fausse piété est devenue la démence religieuse , avec folie et délire religieux.

Il ne subsiste plus alors que des formes psychologiques religieuses vides de tout contenu religieux, ce qui les remplit vient de l'animalité.

Aussi bien la fausse piété est-elle toujours une matérialisation de la piété. Ne voit-on pas Texaltation et le fanatisme s'abaisser souvent jusqu'à la bestialité. L'exalté et le fanatique sont des bêtes sauvages religieuses. L'exaltation repose bien encore sur un sentiment religieux, mais sur un sentiment qui ne se comprend plus lui-même. Le fanatisme s'appuie bien encore sur la conscience {Gewissen)^ mais sur une conscience dont on ne peut même plus dire qu'elle se trompe, ce n'est plus qu'un fantôme de conscience.

2* La dépravation religieuse doit être aussi considérée par son côté positif, où elle est irréligion, séparation consciente d'avec Dieu et opposition voulue contre lui. L'irréligion ne peut donc exister que sous la forme spirituelle.

Elle se manifeste d'abord comme absence de religion, dans l'incrédulité et l'oubli de Dieu; puis, comme absence de Dieu, dans la négation de Dieu ou athéisme théorique, et le mépris de Dieu ou athéisme pratique.

A son point culminant , l'irréligion devient la démence irréligieuse avec le blasphème et l'impiété , aussi insensés l'un que l'autre, car insulter ou combattre un Dieu qu'on nie est une pure insanité , mais une insanité impliquée dans le plein asservissement de la personnalité.

Ces diverses formes de la dépravation sont, comme les deux éléments de la personnalité dont elles dépendent, solidaires les unes des autres, et à chaque forme déterminée par un rapport avec la conscience, doit correspondre une forme déterminée par un rapport avec l'activité. C'est la raison pour laquelle on les voit toujours se produire par couple. Toutefois , comme la pénétration réciproque de la conscience et de l'activité ne peut être complète qu'au terme du développement moral , — et encore si celui-ci a été normal, — il en résulte que les diverses formes de dépravations, correspondantes aux différents degrés de cette pénétration, ne peuvent jamais se trouver simultanément au même point de leur développement. Il y a toujours prépondérance de l'un ou de Tautre.

La possibilité de la guérison du péché repose sur ce développement inégal. Pour arriver à redresser la conscience faussée , il n'y a pas d'autre voie que l'activité, et réciproquement. Si la conscience et l'activité se trouvaient toutes deux exactement au même degré d'altération, de telle sorte qu'elles se recouvrissent parfaitement, il n'y aurait plus aucun moyen d'agir sur elles. Si , par exemple , l'obtusion et l'inertie morales se trouvaient au même degré de développement, à quelle activité faire appel pour

détruire cette obtusion, ou par quelle conviction ranimer cette activité endormie? Ou encore, si Tobsession et la passion étaient égales, par quel effort de volonté l'obsession pourrait-elle être modifiée , ou par quelle illumination de la conscience les liens de la passion seraient-ils rompus? De pareilles suppositions ne peuvent se réaliser, et c'est pour cela que le salut reste possible.

§ 3. — Rapport entre le Moral et le Religieux.

La dépravation morale et religieuse que nous venons d'exposer, a pour nouvelle conséquence d'accroitre la séparation entre le Moral et le Religieux qui avait été la suite de l'apparition du péché.

Pour le comprendre , voyons ce qui aurait lieu dans le cas d'un développement normal de la créature personnelle. Dans cette supposition, chaque moment de veille de la vie humaine est déterminée par la personnalité, il est un moment de vraie conscience ou de vraie activité ; mais chaque moment est aussi déterminé par Dieu, il est un moment de conscience de Dieu ou d'activité provoquée par Dieu.

Tout instant de la vie est donc moralement et religieusement déterminé. Et comme toutes les fonctions de la personnalité sont, par hypothèse, harmonieusement développées, la mesure de développement de la personnalité est la mesure de sa détermination par Dieu; conscience de soi est aussi conscience de Dieu, activité propre est aussi activité de Dieu. Il n'existe donc aucune séparation possible entre le moral et le

religieux ; si bien que la conscience ne peut arriver à se représenter une indépendance quelconque du moral à l'égard du religieux, ou une distinction entre la vie religieuse et la vie humaine en général. Toutefois, cela n'est possible que dans le cas d'un développement normal; car alors la détermination religieuse ne reste pas seulement formelle, mais elle est réelle et complète, de telle sorte que l'impulsion religieuse et l'impulsion morale se couvrent exactement et ne se distinguent plus dans la .conscience. Avec le péché les choses changent de face ; il y a dans la vie des moments religieusement déterminés, et d'autres qui ne le sont pas. En conséquence de la dépravation qu'entraîne le péché , le développement de la personnalité est altéré et arrêté ; la vie humaine présente dès lors des moments, ou même pas du tout, personnellement déterminés, dans lesquels il n'y a ni vraie conscience, ni vraie activité volontaire, auxquels manque, en un mot, tout caractère moral. Comme la personnalité est l'organe par lequel Dieu agit en l'homme, de pareils moments où la personnalité est en quelque sorte absente, ne peuvent posséder aucune détermination religieuse. Dans l'être, par exemple , où l'obtusion et l'inertie morales seraient absolus, ce qui ne peut jamais être entièrement le cas, tout caractère religieux ferait défaut.

Quant aux moments vraiment moraux de [la vie , ils doivent être aussi en quelque manière religieux; toutefois, comme la personnalité est anormale, elle n'offre pas un milieu propre à l'action de Dieu, et celle-ci sera tantôt affaiblie, tantôt obscurcie; si bien

que rimpulsion religieuse s'effacera derrière Timpulsion morale, ou déviera jusqu'à se trouver en contradiction avec elle.

Si nous considérons maintenant les différents degrés de dépravation religieuse , nous verrons cette divergence entre le moral et le religieux s'accentuer et prendre des formes caractéristiques.

Dans la superstition et la théurgie, par exemple, l'impulsion religieuse reste bien en arrière de l'impulsion morale, ou subsiste seulement comme une forme dont le contenu n'est plus de la piété. Ce dernier cas se présente avec évidence dans le fanatisme, où il ne peut plus être question seulement de la faiblesse de l'impulsion morale par rapport à l'impulsion religieuse ; car celle-ci est devenue tout à fait exclusive et si charnelle à l'égard de son contenu, que le fanatique, par l'excès de sa soi-disante piété, en vient presque à ne plus rien savoir de la moralité.

La séparation de la société morale (civile) et de la société purement religieuse, non seulement par leurs limites, mais aussi par leurs tendances, est la conséquence de cette disjonction du moral et du religieux.

§ 4. — Rapport de V humanité pécheresse avec le royaume du mal.

En raison de sa dépravation , l'humanité naturelle se trouve placée dans une relation déterminée avec le royaume des esprits méchants.

Du moment qu'on accepte l'idée que d*au très mondes peuvent avoir existé avant le nôtre, il faut admettre, au moins comme possible, que des êtres personnels^

s'y sont développés dans le mal d'une manière irrémédiable. Conformément à ce que nous savons , ces êtres n'ont pu arriver qu'à un état de sub-spiritualisation, qui, après leur mort terrestre, leur a permis de retrouver une existence, dans la mesure où ils ont été capables d'organiser les éléments spirituels de leur être, — ce qui leur a réussi d'autant mieux qu'ils étaient plus mauvais, c'est-à-dire qu'ils avaient davantage voulu être ce qu'ils sont, méchants. Ces êtres sont les anges mauvais ou démons, hiérarchisés d'a*^ pires l'ordre des créations dont ils proviennent, et qui, unis par leur commune opposition à Dieu, forment le royaume des ténèbres, sous la puissance de Satan, prince des ténèbres.

Bien que la vie de ces démons se dévore ellemême, le royaume des ténèbres subsiste toujours ; car si les démons disparaissent sans cesse individuellement, ils sont remplacés par les êtres personnels des divers mondes, qui se constituent dans le péché et deviennent des démons à leur tour. Les démons ne sont pas, comme les purs esprits, entièrement affranchis des entraves de l'espace et du temps ; mais ils jouissent d'un affranchissement relatif, en rapport avec le degré de leur approximation spirituelle. Dans la mesure de cet affranchissement, ils peuvent agir dans le monde et dans l'humanité naturelle. Leur action s'étend seulement sur ce qui leur est semblable ; l'humanité pécheresse est par conséquent livrée à leurs influences néfastes (1).

(1) Les possessions démoniaqites, ait Eotliie, ne sont donc pas

S 5. — Développement natwrel de la moralité et de

la piété,

La dépravation naturelle de Thumanité ne détruit pas le développement moral de cette humanité. La personnalité continue à se développer dans les individus aussi bien que dans l'ensemble des individus, de manière à former un esprit commun [Gemeingeisty comme on dit esprit public).

Seulement ce développement de la personnalité est aussi le développement du péché dans les individus, comme dans Thumanité. En effet, dans la mesure môme où la personnalité se développe, le péché devient en elle plus personnel ; il devient son propre péché, un péché de plus en plus spirituel et coupable ; car plus le pouvoir de se déterminer s'accroît, plus aussi le péché devient en l'homme l'œuvre de sa liberté.

Ce qui est vrai pour les individus Test aussi pour l'humanité ; plus elle se développe et se forme un esprit commun, plus aussi celui-ci est imprégné de péché et devient une puissance de mal que nous voyons à l'œuvre dans l'histoire. L'humanité naturelle devient ainsi de plus en plus morale, mais sa moralité {sensu medio) est de plus en plus mauvaise.

en elles-mêmes une absurdité. U est dans le concept même des démons, qu'ils éprouvent un puissant attrait pour la matière ; mais ils ne peuvent y donner suite que dans la mesure où ils trouvent un point d'attache dans l'état moral de rhumanlté.

byGoOgI

Il en est de même pour la piété. Son développement n'est pas suspendu, mais altéré, et aboutit à la superstition. Cette altération de la piété ayant pour origine Tinfluence accordée à la nature matérielle sur la personnalité , son caractère essentiel consiste dans un obscurcissement de l'idée de Dieu par Pidée de la nature, effet qui se manifeste par la divinisation de la nature (NaturvergOtterung). .

Tantôt les manifestations concrètes de la 'nature sont divinisées, et on a le polythéisme, avec ses divers degrés de fétichisme, de symbolisme mythologique et d'hylozoïsme. Dans ce dernier, le polythéisme se dépasse lui-même et se perd dans le panthéisme.

Tantôt c'est la nature elle-même prise dans son essence qui est Dieu, et on a le panthéisme, qui est la plus haute expression du polythéisme et le produit d'une pensée déjà systématique {so zu nennendes Denkens).

Cette étreinte de la nature, dont la piété païenne ne peut se dégager, est la cause de sa faiblesse et de son impuissance religieuses si caractéristiques (1).

Même dans le dualisme (forme du polythéisme déterminé par la moralité), où la piété cherche à s'élever au-dessus de la nature en divinisant les notions morales, la tentative n'aboutit pas ; l'opposition du bien et du mal reste un fait naturel, et leur développe-

Lcne

(1) c In dieaer naturlichen Bchwftcne des religiôsen Antriebes wurzelt der allgemeine religiôse Character des Heidenthums, sein wesentlicher Unterschied vom altestamentlichea aod christlichen Glaaben » (Jalias Mûller, ibid., U, 405).

ment un processus matériel ; le moral ne s'élève pas au-dessus du naturel, et la piété dualiste retombe dans le naturalisme.

Cette dépendance de la piété à Tégard de la nature se manifeste encore dans la manière dont se satisfait le besoin de communauté religieuse. Dans le paganisme, la piété ne peut s'affranchir des limites des nationalités et former une société purement religieuse ou église ; la religion n'est possible que sous la forme d'une pluralité de religions nationales.

Il existe néanmoins une digue à la dépravation religieuse dans la formation d'une sorte de religion objective, produite par ce qu'ont en commun toutes ces piétés particularistes. Cette religion positive (1) acquiert une valeur de facteur historique et s'impose aux religions nationales, qui, par leur participation à cette religion positive , arrêtent jusqu'à un certain point le progrès de la dépravation religieuse , mais accroissent , en môme temps, la puissance de la superstition qui les a inspirées.

S 6. — Développement des sociétés humaines.

La première forme des sociétés humaines est la lamille et la tribu patriarcale. Le passage de cet état familial à l'état social proprement dit, correspond au passage de l'état naturel à l'état moral. En effet, dans le premier , le lien qui réunit les individus est , en quelque sorte, organique : c'est le lien naturel de la

(1) Positive daDH le sens où Von dit : le droit positif.

famille ; dans le second , ce lien ne peut être qu'un lien consenti , par conséquent moral , résultat d'une culture morale. Comment un pareil passage pourra-t-il se produire dans le cas d'un développement anormal de l'humanité ? Au moment où le lien naturel cessera de contenir les tendances des individualités égoïstes, ces tendances ne reprendront-elles pas le dessus, de manière à rendre toute société impossible ? Non ; car, dans ce cas, l'égoïsme porte en lui son remède dans la nécessité pour chacun de se mettre en défense contre l'égoïsme des autres. Plus les besoins des individus deviendront nombreux, moins il sera facile à chacun de les satisfaire isolément ; l'échange et la division du travail s'imposeront, par conséquent aussi la nécessité de s'entendre et de s'associer.

Toutefois, la vie communale , première forme sous laquelle se manifeste la culture , rmiferme déjà un •principe de transformation. Constituée par la nécessité , en vue des intérêts particuliers , elle n'est pas dominée par une idée générale qui puisse garantir le droit reconnu à chacun ; il faut qu'elle s'incarne avec ce droit dans un organe accepté par tous. Avec ce nouveau rapport entre les individus, l'universel, opposé au particulier, reçoit, par le fait, une position privilégiée ; l'homme arrive ainsi peu à peu à la conscience d'un intérêt général dominant les intérêts particuliers.

Le jour où cet intérêt général est saisi comme but, Tétat succède à la vie communale. Mais comme la personnalité ne peut arriver à sa perfection par le développement anormal dans lequel elle est enga-

gée, ridée vraie de Tintérét général pris en soi ne se dégage jamais nettement, et l'idée, comme la réalisation de Tétat, reste toujours imparfaite. L'égoïsme se satisfait de nouveau dans la formation d'états isolés , et l'esprit commun , l'universel , ne s'élève pas encore au-dessus du nationalisme. Les égoïsmes nationaux entrent en collision , et , comme précédemment au moyen du droit civil, on cherche à éviter ce nouveau mal au moyen d'un droit international, le droit des gens. Il resterait encore un pas à faire , ce serait d'arriver à la conscience de l'idée d'humanité dans son universalité ; mais la personnalité humaine, altérée par le péché, ne peut atteindre à cette conception dans toute sa pureté.

Quelles que soient les formes dans lesquelles les sociétés humaines cherchent à se constituer, elles portent toujours en elles-mêmes le principe de leur dissolution (1). Issues du péché, leur développement donne au mal une réalité objective toujours plus grande et une puissance historique toujours plus effroyable. L'humanité se constitue toujours davantage en un royaume du mal. Plus elle tend à l'unité par la destruction des états faibles par les états forts, et par . l'assimilation de tous les éléments de la vie morale , plus elle fortifie la puissance infernale du péché ; tellement que les biens moraux se tranforment suc-

(1) « L'apogée de leur développement est toujours, dans les états de Tantiquité, le début de leur déclin. Le inonde romain représente le point culminant du développement de la société humaine naturelle » (lu, p. 107).

AyVi.

cessivement en maux et que tout espoir de voir Thumanité se régénérer ^elle-même s'évanouit.

En résumé, dans son développement naturel caractérisé par son éloignement hostile de Dieu , la vie humaine constitue le monde, au sens le plus mauvais du mot (sens biblique); et ce monde, en vertu du rapport que le péché a établi entre Thumanité pécheresse et le royaume des esprits mauvais , devient de plus en plus le théâtre de l'activité et de la puissance du diable (le prince de ce monde). Mais Dieu n'a pas abandonné l'homme à son développement naturel : c'eût été renoncer à achever son œuvre de créateur. Aux puissances du péché , il a dès le début et incessamment opposé son intervention rédemptrice , qui , après avoir amené l'homme à la conviction de sa culpabilité et à l'expérience de son impuissance , a fait apparaître le second Adam au sein de l'humanité.

L'ère de la création définitive de l'homme s'ouvre alors , et une humanité vraiment spirituelle et sainte peut se dégager de l'humanité naturelle et pécheresse.

Comment Dieu a préparé ce deuxième acte de la création , ce qu'a été le second Adam , de quelle manière s'accomplit son œuvre rédemptrice , à la fois réparatrice et créatrice , c'est ce qui ne peut entrer dans le cadre de cette étude et devrait faire l'objet d'un autre travail.

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