CHAPITRE XV
l'inévitabilité du péché et la méthode spéculative.
J'ai déjà indiqué comment Rothe aurait pu placer le premier homme dans des conditions telles, que le passage du péché naturel au péché spirituel n'eût pas le caractère de nécessité qu'il lui donne, mais relevât plus directement d'une libre détermination de la créature , quelqu'élémentaire qu'on suppose cette détermination. S'il ne l'a pas tenté, cela tient évidemment à l'idée qu'il se fait du processus de la création. Celui-ci , en tant qu'il entraîne la nécessité* du péché chez le premier homme, n'est-il pas le résultat de la méthode môme de Rothe ? en sorte qu'en dernière analyse, la grande pierre d'achoppement du système serait une affirmation inséparable de la méthode employée.
Cette méthode est la méthode spéculative. Rothe a soin de nous expliquer comment il la comprend. Spéculer, dit-il, c'est penser tout d'une venue, c'est donner un libre cours au besoin d'une pensée systématique , et déduire d'un principe tout un système organique de concepts, qui doit correspondre à la réa-
lité. Il ne s'agit pas, dans ce travail, de créer de toutes pièces un monde à priori ; Rothe entend bien que, pour que des idées puissent procéder de l'esprit pensant, elles doivent y avoir été introduites. Il faut, dit-il, s*être formé et préparé à l'école de l'expérience et de la réflexion empirique , il faut avoir enrichi et cultivé son intelligence ; la spéculation n'est jamais l'affaire d'un cerveau vide (1).
C'est parce que l'homme ' est un microcosme dans lequel toute la création est comme résumée , que la pensée peut , par sa propre puissance , faire sortir d'elle-même, sous forme organique, ce qui y est entré €omme produit de la réflexion empirique.
On peut se demander si , pour Rothe, l'homme est un microcosme par nature , ou s'il le devient par le travail de la réflexion empirique (2). Rothe construit son système comme si les lois de son esprit étaient aussi celles du monde ; en ce sens , l'homme est microcosme ptft nature. Mais les explications données, en particulier au sujet de la spéculation théologique (3), montrent bien qu'à côté dé cette conception idéaliste, Rothe en maintient une autre, d'après laquelle le contenu de la pensée est bien le produit de la culture
(1) « Dièse (die empirische ReflexioD) ist die eiDzige Vorschule in der das denkende 8ubject sich die Tûchtigkeit zum speculii*en erwerben kann UDd die Bildung des Bewustseins mittelst seiner Bereicherung , ohne welche es gar nicht wirklich zur Spéculation kommt, die nie die sache eines hohkn Eopfes ist • (I, p. 22).
(•2> a Das Selbsbewustsein des Individuums ist der Rezonnanzboden seiner ihn umgebenden Welt » (Rotbe, SHll, Stund,^ 205).
générale , dont celui qui spécule doit être un des représentants les plus complets (1). Dans la mesure où il le sera, sa spéculation, si elle est bien conduite, représentera une explication satisfaisante de l'ensemble des choses. Cette explication , toutefois , ne peut correspondre qu'à un état donné de la connaissance de la réalité empirique.
Quelle que soit l'illusion (2) que puissent se faire certains esprits, il est évident qu'un système spéculatif est, dans Tordre des choses auquel il s'applique, identique aux hypothèses que peuvent faire, dans leur domaine restreint, l'astronome ou le physicien. Ils doivent, les uns et les autres, expliquer les faits ; et non seulement n'être en contradiction avec aucun d'eux, mais encore les faire comprendre d'une manière plus satisfaisante qu'ils ne Tétaient jus- Ci) Jedes des denkens fâhige Subject bat eine Geschichte binter sicb und zugleicb unter sicb , als Fundament , auf dem allein es Bestand bat, auf dem allein es aucb einen Ànsatz nebmen kann fur sein denken , — seine eigene bisberige kleine Gescbicbte und die grosse Gescbicbte unseres Gescblecbts , in die es mit jener organiscb bineinverflocbten ist. Je unablôslicber sein Bewustsein auf dieser doppelten Gescbicbte rubt, und je vollstandiger es von ibr getragen wird , d. b. je vielseitiger und reicber es durcbgebildet ist, desto tûcbtiger ist das menscblicbe Individuum zum denken ûberbaupt und ins besondere aucb zum speculiren, aber mit desto mehr fàngt es aucb seine Spéculation an » (1, p. 31).
(2) Le reprocbe ne vise pas Rotbe qui se défend très explicitement de nourrir la moindre illusion sur la valeur objective de son système. « £s fâUt mir nicbt im Traume ein, meinen Gredankea reine Objectivitât zuzutrauen » (p. viii).
qu'alors. Rothe accepte pleinement ce contrôle de l'expérience, et dit qu'en cas de contradiction, il sera le premier à confesser qu'il a mal conduit sa spéculation et qu'il doit la recommencer.
Pour établir une hypothèse, on cherche un point de départ d'où découle, d'après les lois de l'ordre de choses auquel s'applique cette hypothèse, Tensemble des faits qu'elle doit expliquer. Dans Thypothèse en grand, qu'on appelle un système spéculatif, la logique est la seule loi qui se puisse invoquer. Cette double condition d'un point de départ, dans lequel doivent être contenus tous les faits à expliquer, et d'une loi dont le caractère essentiel est la nécessité , ne laisse aucune place à l'imprévu, ni au désordre dans un système spéculatif.
Si donc le péché est donné comme fait , la spéculation devra l'expliquer par les lois logiques , c'est-àdire lui donner une raison d'être ; en un mot , le comprendre dans le plan de la création comme un élément nécessaire. On dira : mais la liberté aussi est donnée comme fait, elle aura donc sa place dans un système spéculatif. Certainement; toutefois, comme elle est par nature la raison d'être de l'imprévu et même du déraisonnable, c'est-à-dire de ce qui ne peut pas être l'objet d'une hypothèse et qui échappe aux lois de la logique , la spéculation tendra , même lorsqu'elle maintient énergiquement la liberté, à comprendre celle-ci sous une forme telle , qu'elle serve aux fins réclamées par la logique.
Le système de Rothe en est un exemple frappant. Au premier abord, nul plus que lui ne semble ac-
corder une importance primordiale aux affirmations morales. La notion fondamentale de son système, Tesprit, repose sur le pouvoir de se déterminer soimême pris dans son sens le plus strict (1) , et le caractère d'être moral est attribué à l'homme avec un sérieux qui n'est pas un des moindres charmes de l'ouvrage de Rothe, Et cependant, en fin de compte, Rothe aboutit à une sorte de déterminisme ; le libre arbitre affirmé au début est dominé par l'inévitabilité du péché ; le pouvoir de se déterminer soi-même est compris sous une forme plus ontologique que morale, et ne peut conduire au bien que par l'intervention de Dieu dans la rédemption.
La liberté est bien un des facteurs de Tachèvement de la création, mais un facteur qui ne saurait troubler l'exécution d'un programmé parfaitement arrêté. Dans plus d'un cas, il faut le dire, il y a lutte chez Rothe entre les exigences de sa méthode et celles de son profond sentiment du moral. Lorsque, par exemple, il établit d'une manière si remarquable (2) que la prescience de Dieu ne saurait prévoir les actes de la créature libre , et que Dieu fait à leur égard des conjectures dont il détermine l'exacte probabilité, il semble donner au libre arbitre toute sa réalité. Tandis que, dans ses explications sur l'origine du
(1) a Dean eine wahre Macht dcr 5e^&5tbestimmuDg kaan es doch Dur geben als eine , die sie sblbst dazu bestimmt bat , diess zu sein. Jede andere wSre Macbt sich selbst zu bestimmen, nicht durch sich selbst » (I, p. 360).
(2) Voir rem. du § 54.
péché, il sacrifie bien facilement ce libre arbitre à des exigences métaphysiques et arrive à faire du péché un fait nécessaire, résultat d'un acte libre !
La double exposition (1) du développement de la créature est une preuve, aussi frappante que singulière, de la contradiction interne qui existe entre la méthode et Tobjet auquel elle est appliquée. D'abord le développement normal, ensuite le développement anormal. Le premier conduit directement la créature au but, la seconde ne Ty amène qu'après un long et funeste détour.
Ce fait domine toute l'éthique de Rothe.
La spéculation pourrait-elle donc sans inconséquence établir deux plans de la création? Ces deux plans seraient-ils également possibles; et, dans ce cas , qui fera le choix ? Il semble que ce choix doive appartenir à la créature, et que nous soyons ici dans une voie où la liberté aura toute sa réalité. Il n'en est rien ; la spéculation ne peut laisser deux voies ouvertes ; elles ne l'étaient qu'en apparence ; car ,
(1) Puisque le développement moral passe inévitablement par le péché , « l'exposé du bien moral ne peut être fait d'une manière complète que s'il comprend une double exposition dans laquelle on envisage le bien moral tour à tour à deux points de vue différents, tous deux à priori » (§ 92). Je ne relève pas l'apparente inconséquence qu'il y a à introduire le péché avant que la spéculation n'ait établi son existence, et à s'appuyer au nom de la certitude historique sur un fait encore privé de toute évidence spéculative pour le lecteur. Rothe a soin de nous prévenir que cette anticipation répond à un besoin didactique dans lequel la méthode spéculative n'est en rien intéressée (I, p. 413.)
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dans l'exposition du développement normal, Rothe avait introduit une condition qui fait de ce développement normal un pur idéal, et impose à la spéculation la seule voie tracée par la réalité historique. Plutôt que d'accepter l'imprévu ou le déraisonnable, c'est-à-dire l'action réelle du libre arbitre , la logique interne de la spéculation fait dire à Rothe que Dieu se propose un but qu'il ne peut atteindre normalement et sans passer par le péché qu'il condamne ; mais cela n'empôche pas ce penseur de rendre hommage, par l'exposé des conditions du développement normal qu'il déclare impossible, à la possibilité d'une créature sans péché !
L'illusion des esprits spéculatifs est de croire que la logique seule les conduit. S'il en était ainsi, on ne comprendrait pas la multiplicité des systèmes spéculatifs, ils ne pourraient dififérer que par leur point de départ; or, celui ci, par définition, doit renfermer la réalité à expliquer. C'est donc cette réalité qui agit, en quelque sorte, comme cause finale dans le développement du système. Il suffit de relever les nombreux « il faut » « il en résulte » « il est évident » « il est nécessaire » sans lesquels le système ne peut avancer, et qui marquent autant de passages où la logique n'est pas en défaut, par la seule raison qu'elle n'est pas en cause.
Que les expression employées soient au présent ou au futur, aucune hypothèse ne peut se passer de ces moyens d'avancer , vu l'ignorance où nous sommes de la plupart des lois qui régissent la réalité. Dans les
sciences d'observation, ces passages où une affirmation remplace la loi inconnue, sont peu à peu contrôlés par les faits. Les « il faut )> « il en résulte » sont ainsi infirmés ou vérifiés par l'observation; mais à mesure que les hypothèses s'élèvent, ce contrôle devient plus difficile et plus restreint. Lorsque Fhypothèse s'applique à l'ensemble des choses , comme dans un système spéculatif, ce contrôle est réduit au minimum, et ces passages ne sont plus justifiés que par l'explication plus ou moins satisfaisante que l'ensemble du système donne de la réalité; et comme celle-ci n'est pas, dans son ensemble, perçue de la même manière par tous les esprits, le système ne vaut que pour les esprits du même genre, développés dans le même sens et placés dans un même milieu. Le système est évident pour ceux chez lesquels les idées s'associent d'une façon analogue , et sa valeur se mesure à la manière dont il répond à ces associations d'idées ; mais celles-ci se modifient d'un milieu à l'autre et sont soumises à un changement continu en raison du progrés de nos connaissances. Un système spéculatif n'est donc qu'une hypothèse en grand, valable pour certaines conditions auxquelles il doit répondre, mais valable pour celles-là seulement. Rothe accepte, d'ailleurs, pleinement cette conséquence, lorsqu'il dit que son système ne vaut que pour les chrétiens évangéliques pieux, mais qu'il en prend son parti , parce que la « bonne évidence est celle des meilleurs. »
Kepler, en découvrant les lois du mouvement des
astres, remerciait Dieu de lui avoir permis de repenser les pensées du Créateur des mondes. La prétention des systèmes spéculatifs ne saurait être moindre ! Il s'agit pour eux de retrouver dans la pensée divine le plan de la création. Rothe nous dit que ce plan ne peut être construit que dans ses grandes lignes, non seulement à cause de Timpuissance de l'esprit humain , mais parce que Dieu Ta ainsi conçu pour laisser une place à l'activité de la créature.
S'il en est ainsi, nous nous trouvons ici en présence de l'antinomie, contre laquelle est venu échouer le système de Rothe.
Le péché est, à coup sûr, une des grandes lignes de la création terrestre telle que nous la connaissons ; il doit par conséquent être compris dans le plan de la création. D'un autre côté, le péché ne peut avoir pour cause qu'une détermination de la créature ; il devrait donc faire partie de ces actes au sujet desquels, d'après Rothe lui-même. Dieu fait des conjectures; c'est-àdire de ces actes qui n'appartiennent pas à la partie irrévocablement fixée du plan. Nous avons vu que Rothe croit se tirer de cette difficulté en faisant du péché, avec certains tempéraments, un fait nécessaire produit par un acte libre ; la logique interne du système l'emporte et ramène à la nécessité ce qui appartenait en propre à la liberté (1),
(1) Cette opposition n'est pas pour Rothe aussi contradictoire qu'elle le paraît dans les termes que j'emploie pour me servir du langage ordinaire. Au lieu de liberté, il faudrait libre arbitre. La vraie liberté et la nécessité ne forment pas une contradiction lo-
Aussi longtemps que la spéculation ne s'élèvera pas au-dessus de la création terrestre et de notre humanité , pour retrouver le plan d'ensemble de la création tel qu'il a dû exister dans la pensée du Créateur, la spéculation, dis-je, ne trouvera pas de place pour un accident comme le péché. Il faut que la spéculation devienne plus compréhensive, de manière à ce que le péché compris dans le plan, non plus de la création terrestre seulement, mais de la création prise dans sa généralité, puisse revêtir un caractère de contingence et devenir une de ces quantités conjecturales, qui relèvent de la liberté de la créature. Dès lors Texistence du péché dans notre monde terrestre, ne permettrait plus à la spéculation d'inférer qu'il fait partie du plan de la création, mais la contraindrait, au contraire, à affirmer que le développement anormal par lequel passe notre monde terrestre, doit être un accident dans la création, et que la toute-puissance et la toute sagesse de Dieu ont su résoudre directement le problème d'un développement normal de la créature, sans avoir besoin de la faire passer par le péché.
La spéculation conduirait ainsi la formation de notre monde jusqu'à l'apparition de la créature libre, et là, elle demanderait à l'histoire la voie dans laquelle il faut s'engager, dans le cas spécial de la terre. Ail-
gique pour lui, car la vraie liberté est identique à la nécessité morale : elles se confondent dans le raisonnable. A la liberté, Rothe oppose la contrainte ; à la nécessité, l'accidentel, die Zufal-îigheit (I, p. 360).
leurs , cette voie serait normale , et la création resterait une continuation du développement créateur; sur notre terre elle serait anormale, et, au développement du plan de la création , se superposerait celui de la rédemption. Mais un tel procédé briserait la spéculation en deux; elle ne serait plus une pensée d'une seule venue , elle ne tirerait plus du principe unique qui a été son point de départ et par les seules lois de la logique, la réalité empirique tout entière. La spéculation ontologique et théosophique ne se résoud pas facilement à ce sacrifice, ce qui la condamne à rester déterministe. Rothe y apporte tous les tempéraments que lui inspire sa piété si profonde et si chrétienne, mais cela ne suffit pas à faire disparaître la tache originelle. Après nous avoir lui-môme montré les deux voies dans lesquelles la spéculation pourrait s'engager en raison de la liberté de la créature , il revient par un détour à un déterminisme, — contingent, si l'on veut, puisqu'il en place la raison dans une circonstance extérieure à la créature, — mais qui n'en rend pas moins l'une des voies purement idéale et le ramène à l'autre qui, seule, est vraiment dans la logique interne du système.