DE LA CRÉATION
S 1 . — Idée et motif de la création.
En même temps que Dieu se pense et se pose comme personne absolue , il pense aussi par une nécessité logique, inéluctable, Tidée d'un autre que lui, de son non-moi.
Cette nécessité logique existe pour Dieu , car une idée n'est entièrement déterminée que lorsqu'elle Test négativement, aussi bien que positivement. Toute affirmation implique une négation correspondante. Quand Dieu, en tant que personne, dit : moi, il dit, par cela même : je ne suis pas mon non-moi.
Mais cette nécessité logique , qui impose à Dieu l'idée de son non-moi, n'entraîne en aucune manière la nécessité de le poser aussi (1).
(1) Dans la première édition de son Ethique^ Rothe avait laissé échapper une faute, dont il s'était rendu compte (I, p. 161, rem, 1) avant même que les critiques dont son ouvrage fut l'objet l'eussent signalée. Dans cette première édition, Dieu, en pensant et en posant son moi, pensait et posait du même coup son non-'moi.
Nous l'avons vu, aucune nécessité ne contraint Dieu à poser tout ce qu'il pense. Ce non-moi est donc une simple idée, sans aucune réalité, et qui n'en aura que si Dieu veut lui en donner une , en vertu d'une libre détermination. Dieu a le pouvoir de le poser ou de ne le point poser; mais, précisément parce qu'il est libre, il faut qu'il se décide pour l'un ou pour l'autre (I).
Cette décision ne saurait être abandonnée au hasard ou à l'arbitraire , elle est soumise à une loi [sie steht unter einem unverbrûcklichen GesetZy I, p. 155), qui détruit l'alternative logique en rendant un des termes moralement impossible. Cette loi n'est rien d'étranger à Dieu, c'est lui-même, c'est l'idée même de son être; Dieu ne peut, en effet, se déterminer que d'après lui-même, d'après son idée, c'est-à-dire d'après sa perfection absolue. Or un des termes de l'alternative satisfait nécessairement à la perfection davantage que l'autre ; Dieu sera donc obligé de réaliser celui qui répond à sa perfection : le parfait est seul digne de lui (2).
(1) 1\ n*est pas question ici d*un choix qui impliquerait une délibération; toute délibération résulte d'une lacune dans la connaissance ou dans la puissance.
(2) La prétention de construire un système qui réponde à l'ensemble des choses n'exclut donc pas l'affirmation de la liberté en Dieu; la liberté n'est pas l'arbitraire; si la spéculation est en possession d'une idée de Dieu et que cette idée soit la vraie, elle devra en déduire ce que Dieu aura fait ou dû faire pour rester lui-même. Plus on affirmera l'absence de toute nécessité métaphysique dans une décision, plus, pour échapper à l'arbitraire, cette décision impliquera une nécessité morale (obligation).
Quel est, des deux termes de Talternative, celui qui répond à la perfection de Dieu : laisser son non-moi à l'état de simple pensée, ou lui donner une existence objective qu*il n'a point encore et qu'il ne peut tenir que d'une libre détermination de Dieu ? La réponse ne peut sortir que de l'analyse de ces deux termes. Supposons que Dieu réalise l'idée de son non-moi.
L'idée de ce non-moi est l'idée d'un être qui est en tout l'opposé de Dieu, chez lequel correspond, à chaque détermination de Dieu , la négation de cette détermination. Dieu est l'absolu, son non-moi sera l'être contingent par excellence; Dieu est la plénitude absolue, son non-moi sera le vide absolu, le non-être.
En réalisant cette idée , Dieu donne l'existence à un quelque chose dont on ne peut rien affirmer, sinon qu'il est ; mais qui est cependant réalisable , puisqu'il peut être pensé en tant qu'objet nécessaire de la pensée divine dans l'affirmation du moi.
Une fois cet être réalisé , il s'établit entre Dieu et lui un rapport qui devra être conforme à ce qu'exigent d'une part l'idée de Dieu , d'autre part celle de son non-moi. Dans un pareil rapport Dieu ne peut être conçu que comme actif; cet être devient l'objet de l'activité divine. Ce non-moi est purement négatif, il
Dans cette remarque, Rothe ne tient pas compte du fait que le contenu de l'idée de Dieu a son origine dans ce que nous connaissons de la réalité ; la logique ne fait que disposer ce contenu dans un ordre génétique. Si la spéculation peut déduire ce que Dieu a dû faire, c'est que l'idée de Dieu, d'où elle le déduit, a pour origine la synthèse immédiate des éléments du concret. La notion de créateur est contenue dans l'absolu de la piété chrétienne.
ne peut donc se modifier qu'en devenant positif, c'est-à-dire en recevant les déterminations dont il est privé. L'activité de Dieu à son égard consistera donc à supprimer toutes les négations qui font de lui Topposé logique de Dieu , et à lui communiquer toutes les déterminations divines, jusqu'à le rendre le semblable de Dieu; en un mot, l'activité de Dieu à l'égard de son non-moi , consistera à remplir de sa plénitude le vide absolu de cet être. D'opposé logique de Dieu, il deviendra homogène à Dieu {ihm wesentlich homogen) ; il sera^ sous la forme de l'existence dérivée, ce que Dieu est sous la forme de l'existence absolue.
Ainsi transformé, le non-moi de Dieu reste toujours son non-moi , la distinction reste intacte, il n'y a aucune confusion entre Dieu et cet autre lui-môme ; seulement Dieu peut soutenir avec lui une nouvelle relation toute affirmative. Dieu se retrouve dans son non-moi, il vit en lui comme dans un autre luimôme. Le résultat définitif de la décision de poser son non-moi serait donc l'existence d'un autre que Dieu , qui lui serait parfaitement semblable , tout en restant parfaitement distinct de lui , et avec lequel il vivrait dans la plus intime communion.
La question revient à savoir si une pareille activité est digne de Dieu, s'il est plus conforme à sa perfection de se proposer un pareil but ou de rester dans son absoluité.
L'absolue perfection d'une personne consiste à pouvoir se proposer le but le plus élevé et à l'atteindre ; or le but que nous venons d'indiquer est le plus élevé
qui se puisse concevoir ; il est possible seulement à celui qui est la personne absolue, car l'acte de poser son non-moi hors de soi, n'appartient qu'à la seule liberté absolue. Renoncer à un pareil but serait se déterminer à ne penser et à ne vouloir que soi, et on ne saurait attribuer cette détermination qu'à une sorte d'égoïsme.
Exclure tout autre être que soi et tout rapport avec un autre que soi, est une imperfection; la perfection demande que le parfait puisse soutenir une relation avec un autre que soi-même , sans en recevoir aucune atteinte, ni aucune limitation dans son propre être; la perfection demande en outre que cet autre soit posé , et ce rapport réalisé (1).
Ne pas poser son non-moi serait donc pour Dieu rester au-dessous de sa propre idée, de l'idée de l'absolu, dans laquelle est comprise l'activité absolue de la causalité absolue.
Dieu doit donc, Gott muss^ poser l'idée de son nonmoi, non pas en vertu d'une nécessité physique quelconque, mais uniquement en vertu d'une nécessité purement morale , dérivant exclusivement de sa personnalité , en aucune manière de sa nature , et qui cependant n'en est pas moins absolue, von nicht gerin-
(1) On peut faire ici la même remarque que plus haut. Il est contradictoire de parler d'une idée de la perfection qui détermine ridée de Dieu. Nous ne pouvons juger de la perfection qu'à posteriori; créer est plus parfait que ne pas créer, non en soi, ce qui ne pourrait signifier autre chose sinon que Dieu est conditionné, mais simplement par ce que Dieu a créé.
gérer Stringenz als die matherhatische und ûberhaupi die logische (1).
Cette nécessité n'implique aucune contrainte, puisque c'est Dieu lui-même qui la pose ; elle ne lui est imposée par personne, et n'a d'autre origine que sa propre détermination de lui-même, que son absolue liberté (2). Loin d'exclure la liberté, la nécessité morale (obligation) en est la plus haute afl5rmation , car la vérité de la liberté ne saurait exister que là où tout arbitraire, tout accidentel est exclu de la détermination.
L'activité de Dieu dont il s'agit ici est un acte de liberté, précisément parce que c'est un acte de nécessité morale , ist ein Act der Freiheit eben weil sie ein nothwendiger Act ist (3).
Si Dieu pose son non-moi, c'est donc uniquement dans le but de se le rendre semblable et de se donner à lui. L'activité, dont la nécessité est impliquée dans notre idée de Dieu, nous apparaît donc comme une communication de soi-même à autrui, comme un don de soi-même.
Le don de soi-même, c'est l'amour. Ce n'est qu'en Dieu que nous apprenons à connaître l'amour véritable, car en Dieu l'amour tend exclusivement à don- Ci) I, p. 460.
(2) a Uns ist das Schaffen ein nothwendiges lediglich aïs die an sich nothwendige Wirksamkeit des in seinem Sein schlechlin durch sichselbst vollendeUn Goltes » (I, p. 170). Dieu crée parce qu'il est conforme à son idée de créer; mais, encore une fois, son idée ne peut être , pour nous, autre que celle de Créateur.
ner, jamais à recevoir. Pleinement satisfait dans sa félicité, Dieu en aimant ne cherche en rien son intérêt; son unique but est de se communiquer à autrui, de vivre pour un autre. Son amour est absolument désintéressé, il est Tamour absolument pur et l'amour absolument parfait. Aussi l'amour n'est- il pas un attribut de Dieu , car il n'exprime pas une relation de Dieu avec lui-même , non plus qu'une relation de Dieu avec le monde , puisqu'il est avant celui-ci ; l'amour est une détermination fondamentale de la personnalité divine, eine wesentliche Bestimmtheit un-mittelbar seiner Personalitàt (1). Dieu aime parce qu'il est le moi absolu, das absolute Ich. Toute l'activité de Dieu au dehors de lui est amour; l'amour est la cause de la créatton, non que Dieu ait besoin de créer pour être amour, mais parce qu'il est amour, il crée.
Ainsi s'explique ce caractère que nous avions reconnu à l'acte créateur, d'être à la fois libre et nécessaire ; dans l'amour nous trouvons, en effet, réalisé l'unité de la liberté et de la nécessité ; rien n'est à la fois plus libre et plus nécessaire que l'amour. Là où l'amour délibère, il n'y a qu'amour imparfait; l'amour vrai n'hésite pas, il faut qu'il aime. L'amour oblige, mais la nécessité qu'il impose n'est pas seulement libre, elle est la plus haute affirmation de la liberté.
§ 2. -T- Nature de Vactivité créatrice.
Dieu agit hors de lui, il crée.
Il importe de déterminer de quelle manière Dieu , quand il crée, fait passer dans la réalité sa puissance d'être cause. Dans aucun cas, il ne faut concevoir cette puissance comme tendant d'elle-même à s'actualiser, à produire tout ce qu'elle est capable de produire. Dieu est maître absolu de sa puissance, il peut la déployer et la faire agir quand et comme il le juge bon, c'est-à-dire dans un rapport exact avec le but qu'il se propose d'atteindre.
Son but est de donner l'existence à un autre que lui, semblable à lui, tout en restant parfaitement distinct de lui.
Dieu produira-t-il cet autre par un acte absolu, par un acte dans lequel la plénitude de sa toute-puissance entre en activité et passe toute entière dans son effet pour se confondre avec lui? Evidemment non, car un acte absolu de la cause absolue serait lui-même absolu ; Dieu ne produirait pas un monde , mais un second exemplaire de Dieu , ce qui n'a pas de sens {ein baarer Wiedersinn).
Pour que la créature soit créature, il faut que, quelque semblable à Dieu qu'elle puisse être, elle ne possède pas l'existence absolue, mais reste un être relatif, résultat d'un devenir qui ne coïncide jamais absolument avec l'être.
Cette condition ne saurait être réalisée par un acte dans lequel cette puissance s'actualiserait toute entière , mais seulement par une activité de la toutepuissance divine que Dieu, dans sa pleine possession de lui-même, règle et proportionne selon le but à atteindre.
Cette pleine possession de sa propre puissance est le privilège de la souveraine liberté; aussi ne doit-on pas parler d'une limitation de la toute-puissance , puisqu'en fait cette soi-disant limitation est l'expression de la souveraine sagesse de Dieu et de son absolue liberté , l'affirmation la plus haute de sa pleine possession de lui-même, en lui-même comme hors de lui-même.
L'activité créatrice de Dieu, absolue dans sa cause, relative dans son effet, est donc une activité spécifique ; elle appartient à Dieu seul.
La conséquence de cette relativité est que Dieu ne déploie pas sa puissance dans sa totalité et en une seule fois ; il ne produit pas d'un coup et immédiatement le monde tout achevé et tel qu'il doit être, mais il le crée encore incomplet et ne l'amène que successivement à sa perfection (1).
Dans l'activité créatrice de Dieu, penser et décider, vouloir et faire, ne coïncident pas nécessairement. Rothe reproche aux théologiens de laisser cette question du caractère de l'activité créatrice trop indécise; elle est cependant de la plus haute importance ; car dit-il, « si le monde, et tout particulièrement le monde terrestre, tel qu'il est aujourd'hui, est bien l'œuvre que Dieu se proposait lorsqu'il s'est mis à créer, il faut renoncer à toute théodicée. Si Dieu ne voulait et ne pouvait conduire la créature à rien
(1) L'idée de relativité entraîne-t-elle nécessairement l'idée de succession ? Cette dernière, très importante dans le système, n'est justifiée que par des développements ultérieurs.
de mieux que ce que Texpérience nous permet de constater, il n'aurait certainement pas commencé à créer (1). »
5 3. — Rapport des deux modes de Vexistence divine avec le monde.
Dieu pose son non-moi pour en faire un autre lui-* même ; dans la mesure où la créature lui devient plus semblable , il la pénètre davantage et habite en elle. Toutefois, ce n'est que dans son mode personnel que Dieu s'assimile le monde et le pénètre ; il ne saurait le faire dans son mode absolu, dont on ne peut rien dire de déterminé.
Ainsi Dieu, comme personne divine, devient de plus en plus immanent au monde; comme absolu pur, au contraire, il est et reste toujours absolument transcendant.