DE LA RÉALISATION DE LA CRÉATION
S 1 . — De la créature primitive,
L*acte primitif de l'activité créatrice a été de poser son non-moi. Cet opposé logique de Dieu appelé à l'existence est la créature primitive. D'une manière générale , Dieu étant Tabsolue plénitude , son opposé logique sera le vide absolu ; mais , d'une façon plus précise, Dieu, en acte, étant Esprit, son non-moi sera matière. Matière est, par définition, le contraire d'esprit.
C'est l'appel de la matière à l'existence qui constitue la création par excellence.
La seule détermination que possède la matière est l'existence; elle est quelque chose qui n'est encore rien, mais qui existe. Jusqu'à l'apparition de l'esprit, elle représente dans le monde l'élément de l'existence, du réel ; l'élément idée n'arrive à l'existence que par son union avec elle.
En tant qu'elle est tout non-être , la matière pure
est tout limite , par conséquent Tinfiniment divisé {unendliche Theilbarkeit , I, 235). Elle doit, en même temps, être conçue comme infinie; car Dieu n'aurait pu la poser comme limitée que si sa propre infinité exprimait un rapport quantitatif. D'ailleurs, on ne saurait penser la matière pure comme finie, car toute limite imposée au non-être, serait une détermination d'être , ce qui est contraire à son idée.
Cette infinité [Unendlichkeit) essentielle de la matière pure est la vraie raison pour laquelle l'activité créatrice et le monde nous sont apparus comme indéfinis (Endlosigkeit) (1).
La notion de la matière pure est essentiellement négative , elle ne peut être comprise que par son rapport avec la notion contraire et toute affirmative de l'esprit.
L'esprit est l'absolue unité de l'existence et de la pensée, de l'idée et de la réalité. La matière est donc l'unité de la négation absolue de la pensée et de la négation absolue de l'existence, unité qui existe cependant, puisqu'elle est conçue et réalisée par Dieu.
Pour concevoir la matière , il faut donc :
D'un côté , se faire l'idée d'une existence qui n'est celle d'aucune idée, c'est-à-dire d'une existence absolument inintelligible , d'une existence dont il faut écarter toute idée de contenu, de qualité, d'objet, de quoi que ce soit , pour ne conserver que l'idée d'un cadre abstrait et vide, d'une simple forme indiflfé-
(1) Là pensée de Rothe n'a pas aperçu la contradiction de Finfini actuel.
rente à toute dimension comme à toute figure. Ce lieu de toute chose qui n*est rien lui-même, c'est l'espace. Au point de vue de Vêlement pensée y l'espace est bien l'existence de la négation de toute pensée.
D'un autre côté , il faut se faire l'idée d'une existence qui n'est l'existence d'aucune réalité, d'une existence dont le contenu est la négation même de l'existence , d'un être qui soit sans être , qui se détruise à mesure qu'il se produit, qui, n'ayant aucune réalité en lui-même, ne soit que la forme abstraite et vide de l'existence. Cet être qui n'est pas, c'est le temps. Au point de vue de Vêlement existence, le temps est bien l'existence de la négation de l'existence ; — il est quelque chose, et cependant il n'est nulle part, il n'existe qu'à la condition de se dévorer lui-même à chaque instant de sa durée, il s'écoule insaisissable comme la fluidité même.
Ainsi la forme abstraite de l'existence est espace, quand elle nie toute idée de chose quelconque ; elle est temps, quand elle nie la réalité elle-même ; et l'unité du temps et de l'espace est bien la forme abstraite de l'existence au double titre de négation absolue de la pensée et de négation absolue de la réalité.
Pour rester conforme à l'idée du non-moi , il faut encore que cette unité du temps et de l'espace ne soit pas une unité organique , comme l'est celle qui existe entre les éléments de l'esprit, mais une simple imité immédiate. Par unité immédiate , il faut entendre un état d'union dans lequel divers éléments coexistent sans action réciproque et comme indiffé-
rents les uns aux autres, bien que leur réunion constitue un tout.
On peut remarquer combien l'espace et le temps sont intimement unis dans notre pensée; nous ne pouvons absolument pas les séparer, nous ne les concevons que l'un par l'autre : le temps se mesure à l'espace parcouru et l'espace au temps écoulé ; tout triomphe remporté sur l'espace Test sur le temps et réciproquement; en fin de compte, un triomphe sur la matière.
En eux-mêmes, l'espace et le temps sont infinis; un espace ne peut avoir pour limite qu'un autre espace, et un temps qu'un autre temps. Il nous est absolument impossible de nous les représenter ; cependant ils sont pour nous le lieu de toute chose, ils sont la forme et la condition absolue de toute existence créée ; en dehors d'eux, il ne peut exister aucun être particulier.
§ 2. — Conditions générales de Vexistence des créatures.
Toutes les créatures, étant dérivées de la matière pure par un développement créateur, porteront l'empreinte de leur origine.
Déterminé par le temps et par Tespace, l'être créé sera formé d'une pluralité d'êtres particuliers coexistant dans l'espace et se succédant dans le temps, limités dans leur réalité , puisque le temps est la négation de la réalité , limités dans leur idée , puisque l'espace est la négation de l'idée. Leur existence sera temporelle et locale : tous passagers et variables se-
ront des représentants diversement défectueux de leur type et chacun autrement défectueux (1). Même lorsque la créature spirituelle apparaîtra, elle sera encore dans le temps et dans l'espace. Ceux-ci, en efifet, ne sont point incompatibles avec la spiritualité, puisqu'ils ne sont que des déterminations formelles de l'existence. Seulement pour l'être spirituel , le temps aura perdu sa fluidité et l'espace son impénétrabilité. Aussi haut qu'elle puisse atteindre , la créature conservera indélébile la forme et la caractéristique de toute existence dérivée , le sceau de sa contingence, la garantie de son absolue distinction d'avec Dieu.
S 3. — Modes de f activité créatrice,
La créature primitive est posée par Dieu dans un acte créateur inconditionné , acte créateur par excellence. Une fois la matière pure créée, l'activité créatrice de Dieu n'est plus inconditionnée , elle s'exerce sur un objet donné qu'elle transforme successivement pour l'amener au but de la création. La créature déjà existante devient pour Dieu le point de départ et la condition d'un développement nouveau, et ainsi de suite jusqu'à ce que, de degré en degré, la créature soit devenue le semblable de Dieu. Cet ensemble continu , dont tous les degrés se conditionnent les uns les autres, constitue un organisme et comme produit d'un développement ex se (non a se), il est nature.
(1) Principe des indiscernables, I, 261.
Ainsi , à partir de la création inconditionnée de la créature primitive, la création (acte) se transforme en un développement de la créature par le Créateur , ce que Rothe désigne par Texpression de développement créateur.
L'acte créateur inconditionné , qui donne l'être à la matière pure , unité indifférente du temps et de l'espace, est évidemme^t hors du temps et de l'espace ; il n'en est plus de même pour le développement créateur qui fait sortir le monde de la créature primitive. Ce développement se produit dans le temps et dans l'espace. Dieu est absolument en dehors du temps , mais son activité s'exerce maintenant dans le temps et dans l'espace , elle est déterminée par eux , elle devient eœtensive et sitccessive (1).
(1) Rothe compare Tactivité créatrice de Diea , déployée dans le développement créateur, à l'activité morale de Thomme; la tâche qui s'impose à Tun et à l'autre est, mutalis mutandis ^ de s'assimiler : le premier, la matière qu'il vient de créer; le second, la nature matérielle dont il dépend.
Cela est vrai en un sens, mais comme image, non comme expression du rapport que nous devons concevoir entre Dieu et son œuvre ; car l'homme s'assimile une nature qui a une vie propre en dehors de lui et qu'il fait sienne, en tant qu'objet pour lui sujet. Dieu s'assimile une créature sans vie propre tout d'abord, mais qui ne devient jamais sienne comme objet pour lui sujet. Le monde ne devient pas l'organisme de Dieu . L'action causale de l'homme le constitue comme ^personne , l'action causale de Dieu constitue un être en dehors de lui.
L'idée de Créateur , chez Rothe , n'a pas été encore tout à fait dégagée de certains éléments panthéistes, et elle n'arrive pas à la formule qui concilie l'absoluité de Dieu et la réalité de la créature (I, p. 248).
§ 4. — Développement créateur.
Le point de départ de la création est la matière pure ; le point d'arrivée est un être spirituel semblable à Dieu, mais distinct de lui. Les transformations qui conduisent de Tun à l'autre sont l'œuvre de l'activité divine que nous avons appelée un développement créateur , puis, une fois la créature personnelle créée, du gouvernement divin. Nous savons comment il faut entendre ce dernier ; il importe de préciser la notion du premier.
Il suffira , pour cela , de déterminer exactement la marche suivie par l'activité créatrice pour passer d'un degré au degré suivant. L'opération est la même pour chaque passage.
Tout d'abord , Dieu pense la créature déjà existante , non qu'il en cherche la notion , il la possède déjà, puisqu'il l'a réalisée; mais cette notion devient l'objet de sa pensée , il l'analyse en ses éléments , il les différencie, il distingue les unes des autres les diverses déterminations dont l'unité immédiate formait la créature déjà existante. Puis, Dieu rapproche ces éléments et les détermine les uns par les autres ; de ce travail résultent des idées nouvelles exprimant des déterminations possibles de la créature, plus riches et plus complexes, par conséquent d'ordre supérieur à celles qui étaient déjà réalisées. Enfin , Dieu comprend ces nouvelles déterminations dans une seule et môme idée , et cette idée il la réalise dans
une créature qui est la synthèse immédiate de ces déterminations nouvelles.
Chaque créature renferme ainsi, àTétat à'unitéorgarnique, les déterminations dont Vunité indifférente constituait la créature précédente ; mais elle présente , en outre, des déterminations nouvelles, encore indistinctes, dont elle est la synthèse immédiate.
C'est comme unité indifférente de ces nouvelles déterminations que la nouvelle créature devient à son tour l'objet de la pensée divine; de là une nouvelle analyse , suivie d'une synthèse et de la réalisation de la créature qui en est Texpression, et ainsi de suite (1).
(1) Sans le discuter nulle part, Rothe s'approprie ici le principe fondamental de la grande philosophie allemande du siècle : les lois de la pensée sont aussi les lois de l'être , et il le fait avec une hardiesse et une assurance qui prouvent à quel point il s'approprie l'affirmation d'Ueberweg citée par lui : « L'idée que la séparation par l'analyse des éléments indifférents en éléments opposés ot leur réunion par la synthèse en une unité supérieure est la forme de tout développement de la vie dans la nature comme dans le monde spirituel, cette idée doit être regardée comme un résultat acquis de la spéculation de Schelling et d'Hegel o (I, p. 254).
Je n'entrerai pas dans la discussion de cette méthode et de son application au monde physique ; je me permettrai seulement de faire observer qu'elle ne saurait se rapporter qu'au processus logique qui préside à l'exécution du plan de la création , non à celui d'où procède la conception de ce plan lui-même. Elle présuppose un point de départ donné et un ensemble de lois et de rapports préexistants, mais cet ensemble représente précisément le plan de la création qui ne saurait préexister et qui est établi par le procédé inverse de celui que suit cette méthode, c'est-à-dire que ces rapports deviennent des moyens que l'idée du but détermine , en
Ce développement créateur se poursuit jusqu'à ce qu'il arrive à produire une créature qui pourra opérer en elle-même et par elle-même la synthèse de ses éléments. L'activité créatrice abandonnera alors ce travail de développement à l'activité de la créature capable de le parfaire , et se transformera en gouvernement divin dans le monde où ce résultat sera atteint. Elle ne cessera pas pour cela d'être à l'œuvre dans d'autres mondes, car un seul ne suffit pas à l'épuiser.
Ainsi se trouvent assurées l'unité de la créature et sa dépendance vis-à-vis de Dieu. Chaque degré se dégage logiquement de celui qui le précède , pour former une chaîne dont pas un chaînon ne manque depuis la créature primitive jusqu'à la créature achevée. Le monde forme un tout , et , en tant qu'il est le produit d'un développement organique, ex se, il est une nature.
D'un autre côté, la créature ne se développe pas par elle-même , per se , elle est développée par Dieu ; il n'y a pas évolution naturelle : Dieu reste la seule cause de ce développement, car, pour chaque passage, il faut un acte de l'intelligence et de la volonté divines (1).
sorte que les stades du plan de la création sont regressivement et non progressivement déterminés.
(1) La pensée de Rothe est nettement exprimée au sujet du rôle actif de Dieu et du rôle passif delà créature, dans le passage d*ua degré au degré suivant. Au sujet du miracle , il écrit : « Au miracle correspond, dans la nature, l'apparition de nouveaux stades de la créature (règnes de la nature, espèces). Si on néglige la pré-
§ 5. — Etapes du développement créateur.
Dans ses grands traits le développement créateur
paration des conditions de leur création, on ne peut concevoir ces nouveaux stades que comme une apparition subite (schlechtin plôtzlich hervortretend). L'activité de Dieu y éclate avec son caractère absolu , elle appartient donc essentiellement à la même catégorie que le miracle » (III, 131). On peut demander si cette conception satisfait pleinement à l'idée que Rothe veut nous donner de la nature en tant qu'organisme et à la continuité qu'il réclame dans la création. • So ist das Ganze derselben ein organisches Ganzes oder ein Organismus » (I, 247). o Einen Sprung kaun es ihrem Begriff zufolge in der Stufenleiter ihrer Formationen nicht geben » (I, 247).
Si la continuité logique est satisfaite, il n'en est pas de même de la continuité organique. Laissons de côté la discussion par laquelle on a essayé de montrer qu'il n'y a jamais continuité réelle, mais simplement réduction du sallus au-dessous de toute grandeur sensible, et tenons-nous-en au mode de continuité organique qui existe dans le développement embryologique ; je dis que Rothe supprime cette continuité sans laquelle il n'y a plus organisme.
Dans la continuité organique, le plus paraît sortir du moins, ce qui implique ou qu'il y a incessamment quelque chose d'ajouté, ou que le plus existait à l'état virtuel. La causalité première remonte toujours à Dieu, mais, dans un cas, il fabrique une machine, dans l'autre il crée un organisme.
La conception de Rothe satisfait au c6té religieux du problème, non à celui de l'observation qui , dans la nature comme dans la solidarité à tous les degrés, accumule les preuves de la réalité de la créature et de sa vitalité propre. Il faut trouver une conception qui satisfasse à la causalité absolue de Dieu sans infirmer la réalité de la vie propre de la créature (sensu lato). Rothe, nous allons le voir , y a touché dans sa profonde analyse de
fait passer la créature par les six étapes suivantes , d'après le procédé qui vient d'être décrit.
1. Dieu différencie la matière pure de telle sorte que les éléments, l'espace et le temps, qu'elle renferme à l'état d'indifférence, soient mis en rapport et déterminés l'un par l'autre. L'espace déterminé par le temps est l'étendue (l'espace indéfiniment divisé). Le temps divisé par l'espace est le mouvement. Dieu opère la synthèse immédiate dB l'étendue et du mouvement dans l'éther.
2. L'éther, à son tour, devient l'objet de la pensée divine. L'étendue déterminée par le mouvement est attraction et répulsion ; le mouvement déterminé par l'étendue est la pesanteur. Leur synthèse immédiate est le monde mécanique ou astronomique.
3.- Le monde mécanique, différencié à son tour, donne naissance au monde chimique, qui est la synthèse immédiate de la masse , attraction et répulsion déterminées par la pesanteur, et de la force, pesanteur déterminée par l'attraction et la répulsion.'
4. Dans le monde chimique, la masse déterminée par la force est le corps, et la force déterminée par la masse est la force plastique. La synthèse immédiate du corps et de la forme est le minéral (1).