Y0R*'- IV
Quelques jours après, le mariage se célébra sans éclat à cause du deuil récent de mademoiselle Desgranges. Néanmoins beaucoup de curieux assis-
tèrentà la messe de mariage. Malgré le penchant des Nantais à rire des unions dans lesquelles un des époux apporte un âge triple de celui de l'autre, il ne se rencontra personne qui mêlât des plaisanteries gauloises aux réflexions d'un autre ordre que suggérait la cérémonie.
Généralement on félicitait le comte de Branville qui jouissait d'une estime universelle d'avoir pris sous sa protection la belle orpheline. Mademoiselle Desgranges avait conservé plus de sympathies dans la masse des habitants que parmi ses égales, les raisons de jalousie n'étant pas les mêmes.
Les viveurs et les avocats, les célibataires et les procureurs, tous les appréciateurs judicieux de la valeur de la mariée jugeaient que la bonne action du général était suffisamment payée. Evidemment et sans comparaison possible, mademoiselle Desgranges était la plus enviable créature de la ville et elle paraissait doublement séduisante dans sa toilette blanche qu'elle ne devait porter qu'un instant.
Le général droit, vert et martial, entouré de ses féaux et brillants officiers supportait dignement et sans forfanterie le fardeau de la situation. Il était ce qu'il devait être et rien de plus. Sa noble et bonne figure exprimait un respect affectueux pour sa protégée. Il semblait plutôt prendre mademoiselle Desgranges sous sa sauvegarde que pour sa femme. Son regard droit et clair disait nettement aux mondaines jalouses de ce choix dont elles eussent été flattées, quitte à se venger des soixante ans du mari par les moyens ordinaires :
— Vous avez humilié cette enfant, vous l'avez ac-
câblée de vos dédains malveillants et de vos protestations hypocrites, elle nra plus besoin de vous. Je la prends et je la relève. Quand on s'appelle le comte de Branville, général de division et propriétaire de quatre à cinq mille hectares de terre sans compter Traignac et ses landes, on se moque des critiques et des calembredaines et on marche la tête droite.
Ce qu'il faisait.
Tout eût donc été pour le mieux si à deux pas de la mariée, pendant la messe, un jeune capitaine d'étatmajor ne sefûttenu immobile, n'osant lever les yeux sur la comtesse et comprimant de ses bras croisés son cœur en révolte et sa poitrine ébranlée comme la cime d'un volcan, à la veille d'une éruption.
Il était arrivé la nuit précédente et il lui fallait toute son énergie pour ne rien laisser paraître sur son visage fatigué des tortures silencieuses qui le déchiraient.
Un déjeuner pour lequel le cuisinier du général, Sulpice, un Vatel de mérite, s'était surpassé réunit à son hôtel les intimes de la maison et immédiatement après les nouveaux époux accompagnés de Robert partirent pour Paris.
Le jeune homme pendant le voyage fit des efforts surhumains pour se montrer joyeux et agréable causeur.
Le général contemplait avec une bonhomie souriante ces deux êtres qui résumaient les affections de sa vie et dont il avait accepté la tutelle. Use disait qu'il avait fait son affaire de leur bonheur et il se croyait certain de le réaliser.
Gabrielle embarrassée sous le regard de Robert
cavec qui elle n'avait pas échangé une seule parole, gardait le silence et baissait les yeux.
On était au mois d'octobre.
Les prés verts et chargés de bœufs qui terminaient leur stage dans de plantureux pâturages, les champs dépouillés de leurs récoltes, les vignes réduites à l'état d'échalas et gardant à peine quelques feuilles rougi es par l'automne, les forêts jaunissantes défilaient sous les yeux des voyageurs comme les soldats dans une revue devant le chef qui les inspecte. Puis tout se perdit dans la demi-obscurité du soir, et après une course d'une extrême rapidité le train spécial qui amenait les voyageurs entra en gare à dix heures. Un landau armorié attelé de deux chevaux anglais que le plus fin connaisseur du Jockey n'aurait pas critiqués enleva le général, sa femme et Robert condamné au supplice intolérable de la vue du bonheur d'un autre.
A l'hôtel, le général dit à son aide de camp :
— Mon cher Robert, je veux te laisser le plaisir de présenter toi-même ton œuvre à Gabrielle. C'est lui, ajouta-t-il en s'adressant à la jeune femme, qui s'est chargé de préparer votre logement. Le fourrier n'est pas novice ; j'espère qu'il aura réussi à vous satisfaire.
Le capitaine sourit tristement et accompagna la comtesse dans sa chambre.
Les tentures de tapisseries des Gobelins étaient encadrées de boiseries de poirier noir à filets dorés. Un seul portrait, celui de la mère du comte, doux et mélancolique visage d'une expression passionnément amoureuse, y avait été admis. Il faisait corps avec le lambris.
L'appartement était d'une séduction infinie avec ses demi-teintes et ses couleurs harmonieusement fondues. Tout y était objet d'art et de grand prix, mais l'ensemble gardait la sévérité de la famille. Il s'en dégageait un parfum de vertus domestiques. On n'avait pas sacrilié — loin de là — aux dieux frivoles du jour et aucun des meubles ou des ornements n'éveillait une idée de libertinage.
C'était moins un boudoir qu'un sanctuaire.
On eût dit que l'auteur de cet arrangement avait voulu rappeler à la mariée qu'elle était la femme légitime et non la maîtresse du comte.
Elle devait vivre là au milieu d'un monde de souvenirs presque sévères, et sans doute lorsqu'elle entra dans cette chambre son aspect lui parut en harmonie avec ses pensées, car elle remercia son guide par un regard dont elle essaya d'éteindre le rayonnement mais où s'infiltra en dépit de sa volonté, une étincelle de la flamme qu'elle entretenait en elle, sans y songer, avec le^soin des vestales conservant le feu de leurs autels.
Dans les mariages où l'amour n'entre pour rien du côté de l'épouse, il y a toujours pour elle une heure difficile à passer.
C'est celle où le sacrifice qu'elle n'a entrevu jusque-là que confusément et dans un lointain qui semble ne devoir jamais se rapprocher est sur le point de s'accomplir.
C'est pendant cette minute d'anxiété que se retracent, avec les lueurs les plus vives, les rêves inaccomplis de leurs belles années et ces mirages enchantés au milieu desquels l'amant entrevu était doué des
grâces du printemps et des séductions de la jeunesse.
Et, circonstance aggravante, l'objet des désirs inavoués de Gabrielle, l'amant préféré était là devant elle. Sous sa résignation apparente, elle lisait dans ses yeux un désespoir qui pour être silencieux n'en avait pas moins d'éloquence. Robert l'avait conduite par la main à cette retraite intime et mystérieuse qu'elle aurait été si ravie d'habiter avec lui. Et ce n'était pas à lui qu'elle appartenait, mais à un autre !
Elle avait vendu — car alors son mariage lui apparaissait sous la forme d'un marché déshonorant pour elle — ses vingt ans, sa beauté, sa splendeur virginale à un vieillard assez généreux pour en offrir un prix élevé, assez riche pour le payer.
Elle ne s'appartenait plus. Le général s'était exécuté.
Son tour était venu. L'heure de la tradition était proche.
Elle soupira, sa poitrine se serra sous une pression convulsive. Elle eut un geste qui n'échappa pas à Robert.
Leurs yeux se rencontrèrent et involontairement ils échangèrent un regard qui équivalait à une confession.
Le jeune homme, effrayé de ce muet aveu qu'il considérait comme une trahison envers son bienfaiteur, s'éloigna brusquement de la comtesse.
Il allait franchir, le seuil de sa chambre quand la voix de Gabrielle le retint :
— Vous ne me quitterez pas sans une explication formelle et claire, lui dit-elle.
— Je vous en supplie, Gabrielle, répliqua- t-il, ne m'interrogez pas et laissez-moi partir. Il le faut.
— Et que va dire le général si vous descendez seul? Attendez-moi.
Elle posa doucement sa main gantée sur le bras du capitaine.
— Ecoutez, Gabrielle, dit-il à demi-voix, vous avez raison. Peut-être vaut-il mieux pour nous tous que je vous confesse la vérité. J'ai confiance en votre honneur et vous pouvez vous fier au mien. Mon aveu d'ailleurs ne sera pas dangereux, car je vous quitterai bientôt. Je suis désespéré d'être revenu si tard et d'avoir ignoré vos projets.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, comme si ' elle eût voulu lui arracher un à un des secrets qu'elle n'ignorait pas.
. — Ai-je besoin d'en dire davantage? Je me tairais si vous ne deviez attribuer le silence que j'ai gardé à la perte de vos millions. Ah! Dieu! non! Mes lettres à de Tresmes attestent que je n'avais pas de plus ardent désir que votre possession et que j'attendais l'heure de mon retour pour me jeter à vos pieds. La nouvelle de votre résolution m'a frappé comme un boulet dans une bataille, mortellement.
Le soupçon d'un calcul honteux serait indigne de vous et de moi. Je vous aimais trop exclusivement pour m' arrêter à ces méprisables considérations. De même que, soldat de fortune, je vous aurais épousée sans que vous m'eussiez accusé d'une odieuse spéculation, de même, devenue pauvre, je vous aurais aimée d'une passion égale, trop heureux de faire votre bonheur en assurant le mien.
Maintenant repos, bonheur, avenir, tout est perdu.
Je n'ai même pas la ressource de maudire celui qui vous enlève à moi.
Vous êtes la femme de mon protecteur, de mon père adoptif, de l'homme à qui je dois tout et pour qui j'ai la plus profonde vénération et le'plus sincère attachement. Les pensées que j'exprime, les désirs que vous m'inspirez, l'aveu qui m'échappe en sont doublement criminels et il ne me reste qu'une ressource : partir. Je m'en irai demain. Adieu, Gabriclle !
Il saisit la main de la jeune femme, y déposa un court et brûlant baiser et s'enfuit.
Quand il disparut, elle regarda sa main. Elle y vit une larme et l'essuya avec ses lèvres.
Le lendemain matin, il courut au ministère. Après avoir éveillé, dès l'aube, le secrétaire du ministre avec lequel il entretenait un commerce d'intimité et qui le reçut à bras ouverts :
— Obligez-moi, lui dit-il, de me rendre un service.
— Volontiers. C'est pressé ?
— Tout de suite.
— A la vapeur. De quoi s'agit-il?
— Vous allez me retirer mon congé et me donner l'ordre de repartir par le premier train pour Saint- Pétersbourg ou le pays qu'il vous plaira de me désigner, pourvu qu'il soit loin,, très loin.
Le secrétaire ouvrit de grands yeux :
— Je ne comprends pas, dit-il.
— Je vais m'expliquer. J'ai un chagrin, un grand et sérieux chagrin. Je désire qu'il soit ignoré du général de Branville ; en restant ici je ne saurais le lui dissimuler. Il se fâcherait de mon départ. Un ordre
tranche tout. Je n'ai qu'à obéir sans explication.
— G'estjuste.
Cinq minutes après, Robert était près du ministre qui lui signait en souriant son ordre de départ pour la Russie et, sur sa prière, le datait delà veille.
En le lui remettant :
— Il s'agit de peines de cœur, n'est-il pas vrai ?
— Oui, Excellence.
— A votre âge, entouré comme vous Têtes, on n'en connaît pas d'autres.
— Excellence, voulez-vous doubler le prix de votre faveur? demanda Robert.
— Gomment?
— En me promettant le secret sur ma démarche.
— Envers tous?
— Envers tous.
— Même envers Branville ?
■ — Surtout envers le général.
Le ministre réfléchit une seconde. Le général était son ami. Il venait de se marier.. L'aide de camp s'éloignait brusquement le jour même des noces. Il devina peut-être, mais il n'en laissa rien soupçonner.
— C'est entendu, répondit-il.
Vers dix heures, quand le général descendit aux écuries pour faire un tour à cheval avant le déjeuner, son valet de chambre, un vieux soldat nommé Jacques Farin, qui avait pour son maître le dévouement d'un Terre Neuve, lui remit ce billet de Robert:
« Mon général, » Je n'ai pas voulu troubler votre bonheur en vous
annonçant le retrait de mon congé pour je ne sais quel motif et Tordre de regagner mon poste qu'on m'a transmis dès hier du ministère. J'espère être bientôt de retour. Je vous embrasse avec ma tendre et reconnaissante affection. Rappelez-moi quelquefois au souvenir de la comtesse.
» Votre ROBERT. »
— Jacques, dit le comte, tu as vu le capitaine?
— Oui, mon général.
— A quelle heure est-il parti?
— A neuf heures, mon général.
— Pourquoi n'est-il pas venu m'embrasser? Jacques se gratta le front :
— Dame, mon général, clit-il avec embarras, votre chambre était fermée. Le capitaine aura craint de vous éveiller.
— C'est bien.
Et le comte rentra chez lui, triste et mécontent.
La salle à manger de l'hôtel de Branville est une des plus agréables du monde. Elle est lambrissée de chêne admirablement sculpté avec des panneaux d'Oudry et un plafond de Boucher. Mille souvenirs de la Régence et du dix-huitième siècle y voltigent dans une lumineuse atmosphère comme des papillons sous un rayon de soleil.
Lorsque le général y entra pour le déjeuner, il se dérida en apercevant, debout devant la cheminée où flambait un feu magnifique, la comtesse superbe dans sa robe sombre à longue traîne :
— Où donc est votre protégé? dcmanda-t-clle.
— Ne m'en parle pas, mon enfant, répondit-il. Je suis tout contrarié de son départ.
— Pour?...
— La Russie.
— Si vite? Je pensais qu'il resterait près de vous quelques semaines. •
— Moi aussi, et je m'en flattais, mais un ordre imprévu a tout changé. Figure-toi qu'il ne nous le disait pas clans la crainte de nous affliger. C'est un cœur d'or, ce garçon-là ! J'en suis tellement troublé que je m'oublie jusqu'à te dire toi, sans façon ! Une vieille ganache cela ne respecte rien.
Il embrassa la jeune femme qui rougit :
— Pauvre Robert ! pensa-t-elle.
Cinq mois s'écoulèrent.
Le comte, tout entier à Gabrielle, eut recours à mille moyens pour la distraire. Son deuil récent l'empêchant de paraître dans le monde, il l'emmena en Italie.
Milan, Sienne, Florence, Naples, Venise, Rome, toutes les villes superbes de ce pays si riche de souvenirs les accueillirent et les gardèrent quelques jours. Toutefois il semblait que la comtesse inquiète et troublée cherchât dans un déplacement continuel l'oubli d'une pensée importune. Elle ne se plaisait nulle part et à peine installée dans un palais loué pour
elle et préparé pour la recevoir, elle demandait comme une grâce à son mari de l'emmener ailleurs.
Lui se prêtait à ses caprices avec une bonté inaltérable.
Enfin pourtant elle découvrit à Sorrente, au bord de la mer bleue, une villa qui pendant quelques jours au moins devint l'objet d'une fantaisie plus durable.
Gabrielle y demeura deux mois seule avec le général, qui se trouvait bien partout pourvu qu'elle fût auprès de lui.
Ce fut un enivrement qui le récompensa des dures concessions faites sur ses vieilles habitudes . Il adorait sa femme et elle sut par ses complaisances et ses innocentes coquetteries exalter son amour jusqu'à la folie.
Il ne vivait plus qu'à ses genoux. Pour elle, il oubliait tout, sauf Robert dont les lettres, autre bonheur égal peut-être à ceux qu'il tenait de Gabrielle, venaient chaque semaine égayer une solitude que volontiers il n'aurait jamais quittée.
Il suffit d'un mot de la comtesse pour donner un autre cours à ses idées.
Elle manifesta tout à coup la volonté de retourner à Paris et le général se persuada sans peine qu'elle avait encore raison.
— Je ne sais, dit-il, où j'avais la tête de me plaire dans ce trou monotone. Cette villa n'est qu'une abominable bicoque. Je m'imaginais sottement que c'était à cause du climat que nous y étions à l'aise, tandis que son agrément lui venait tout entier de toi. L'hiver, même en Italie, même en face des flots limpides de la Méditerranée est toujours l'hiver, et il est
moins habilement combattu qu'à Paris ! Dans un hôtel des Champs Elysées, près du feu doux des vastes cheminées, au fond d'un appartement soigneusement capitonné,les bises glaciales ouïes pluies torrentielles passent inaperçues. Une bonne pelisse doublée de inartre ou de renard bleu, un coupé chaud et moelleux, une loge entourée de loges ruisselantes de pierreries et de lumières sous les lustres qui étincellent, l'air parfumé des salons aristocratiques, voilà de quoi se moquer à la fois de l'hiver au manteau de neige ou de l'ennui pire que ce vieillard à la barbe cristallisée ou fondante ; mais ici, à Sorrente, toujours le même horizon, la même mer, la même plage, le même jardinet sans fleurs et sans feuilles. C'est bientôt dit et bientôt vu, et je ne sais pas vraiment ce qui nous y a retenus si longtemps. Vous avez raison. Allons-nous en.
— Que vous êtes bon, dit Gabrielle, en le remerciant par un de ses plus doux sourires.
— Bon? Non. Je t'aime! voilà tout. Ce que tu veux, je le veux. J'aime ce qui te plaît. Qu'est-ce que cela me fait d'être à Sorrente ou ailleurs pourvu que je te tienne là près de moi ! J'aurais dû comprendre que tu ne pouvais demeurer sans ennui si loin du monde qui t'attend et où tu brilleras bientôt entre toutes les femmes. Si tu as feint d'être contente, c'est une grâce que tu m'accordais et que je ne saurais payer trop cher. Je sentais . ta tristesse croître et je m'en veux de t' avoir gardée si longtemps pour moi seul, comme un vil égoïste que je suis. J'aurais dû songer plus tôt à ce départ, mais nous réparerons le temps perdu. Quittons ce logis banal, allons rejoindre nos vieux meubles, nos amis qui nous attendent, la ber-
gère où ma grand' mère s'est assise avant nous. Consolez-vous, comtesse, votre réclusion est terminée. Je vais donner des ordres et, vingt-quatre heures passées, nous serons déjà loin.
Il s'en alla en se frottant les mains, jouissant à l'avance des plaisirs qu'il pourrait offrira sa jeune femme lorsqu'elle serait de retour à Paris.
Si Gabriclle dissimulait de son mieux ses accès de mélancolie à son mari, elle ne pouvait lui cacher entièrement cette teinte de tristesse répandue sur son* visage comme un brouillard d'automne sur la verdure des prairies.
Lorsqu'il la questionnait, elle rejetait cette mélancolie rêveuse sur les événements qui avaient si violemment troublé son existence.
Le vieillard acceptait cette explication toute naturelle et attendait de l'avenir le ramède à ce malaise qu'il d'evait insensiblement dissiper.
C'était la comtesse qui était chargée de la correspondance avec Robert.
Ses lettres commençaient invariablement par cette phrase.
« — Mon mari me charge de vous dire... »
Elle ne lui parlait jamais d'elle, ni de ses impressions, ni de sa santé, ni de rien qui la concernât.
De son côté le capitaine se tenait sur une réserve qui touchait aux limites de la froideur. Il répondait directement au général en ajoutant quelques mots affectueux pour la comtesse.
Le lendemain matin, M. de Branville entra rayonnant dans la chambre de Gabrielle.
La comtesse venait de se lever.
. Ses longs cheveux sombres aux reflets d'or rouge se déroulaient sur son cou d'une perfection inimitable et inondaient des épaules d'une éclatante blancheur. Elle releva par un geste rapide son peignoir de velours brun qui était tombé à ses pieds et laissait à découvert les dentelles d'une chemise de batiste fine comme une toile d'araignée. Ses yeux fatigués étaient entourés d'un cercle bleu qui en doublait la puissance et en faisait ressortir l'éclat.
C'était un spectacle qui valait toutes les rentes des domaines de Branville.
Le général eut une réminiscence de sa jeunesse.
Il prit Gabrielle clans ses bras et l'enlevant comme une plume, déposa un baiser de sous-lieutenant sur ses lèvres entrouvertes.
Elle se dégagea vivement en poussant un léger cri.
— Je t'ai surprise, mon enfant, dit joyeusement le vieillard. Excuse-moi. J'ai une excellente nouvelle à t' annoncer et le plaisir que j'en éprouve me fait sortir de mes gonds. Ne te fâche pas, je recommencerais!
— Et cette nouvelle?
— Nous trouverons Robert à Paris. Tout est préparé. Fais une toilette de voyage. Dans deux heures nous dirons adieu à cet affreux pays qui usurpe sa réputation, à cette patrie des cailloux et des oliviers malingres, à ce paradis des roses où les rosiers brillent par leur absence ; nous prenons le premier train et en route pour ce beau Paris qui ne m'a jamais semblé si attrayant qu'aujourd'hui. Là, nous revoyons nos connaissances et nos amis, nous les réunissons, nous leur donnons de petites fêtes qu'ils nous rendent. Débarrassés des soucis du passé, nous entrons sérieusement
dans une vie nouvelle. Je veux me rajeunir pour te conduire partout où tu dois briller, quand ce ne serait que pour flatter mes vanités sexagénaires. J'opère votre présentation définitive, madame la comtesse, à la ville et aux faubourgs, aux bons, et nous nous lançons dans un tourbillon de spectacles, de musiques, de courses et de somptuosités de toutes sortes. Je redeviens élégant pour vous, gai pour vous, prodigue et mondain pour vous. Cela me coûtera peut-être un peu à mes débuts, mais je m'y ferai.
Et le général chantonnait gaiement, et il ajouta : — C'est vraiment un rare paysage que ce coin de l'Italie pour en faire des romances et surprendre la bonne foi des voyageurs ! J'en ai assez de cet aride Sahara, de ce faux printemps couvert de neige et de frimas. C'est une riche contrée que cette lande rocailleuse, et de beaux gaillards que ces pêcheurs en loques et ces pifferari en guenilles avec leurs odeurs de marécages. Où diable ai-je pris l'idée d'une excursion pareille? Pourtant — il s'assit et attira Gabrielle sur ses genoux — je n'ai pas eu à me plaindre de mon internement volontaire clans cette masure ! J'y laisse de beaux souvenirs'etles plus radieux de ma vie! J'étais heureux, moi! Il ne me manquait rien, à moi! J'avais tout ce que je puis désirer de jouissances sur la terre, moi! Egoïste! Je me souciais bien de la bise, et des vagues, et des mouettes qui tournoyaient lentement sur l'onde amère ! La Sibérie avec toi m'aurait semblé un paradis terrestre ! Mais qui souffrait de sa séquestration et ne s'en plaignait pas? Gabrielle ! cette petite fille que je te tiens sur mes genoux! Et qui jouait sans le savoir le sot rôle d'un tortionnaire et d'un bourreau
moyen âge? Le sire de Branville ici présent ! Oui, vous vous taisiez par délicatesse, mais vous aspiriez après les fêtes de Paris et les triomphes qui y attendent les jolies femmes!
Et le pauvre vieux général câlinait sa femme sur ses genoux, comme une nourrice son enfant, et il repre- . nait :
— Eh bien! je me repens, je rcfaccuse, je me frappe la poitrine! Mes yeux sont ouverts, j'y vois, je me convertis. Cette ridicule aventure est finie. Punis-moi, ordonne, dispose! La vie est courte, jouissons-en. Prends dans ma bourse, dans notre escarcelle commune la plus formidable amende qu^n puisse en extraire et jette-la au vent de tes fantaisies. Veux-tu des huit-ressorts? Achètes-en! Veux-tu des diamants, des rivières, des saphirs, des turquoises, des émeraudes? Dévalisons les magasins de la rue de la Paix! Commettons des folies sans compter. Je puis bien être un peu extravagant. N'ai-je pas toujours été sage ou peu s'en faut! Et n^st-il pas temps que ma jeunesse se passe!
La comtesse pencha sa belle tête sur l'épaule de son mari qui la serra passionnément dans ses bras :
— Vous semblez bien heureux ce matin? dit-elle.
— Oui.
— La vraie raison, c'est que vous allez le revoir.
— Oui.
— Vous l'aimez donc bien?
— Oui.
— Je le sais.
— Tu n'en es pas jalouse?
— ■Non.
— N'est-il pas mon enfant comme toi? N est-ce pas la seule affection à laquelle j'aie rattaché ma vie? Et puis il est si droit, si bon, si loyal, si sincère! Je suis un homme privilégie de Dieu! Il m'a traité généreusement en vous donnant à moi; lui en qui je me sens revivre, meilleur que je n'étais à trente ans, fier et sans reproche, brave comme son épée, haut de cœur et loyal comme un gentilhomme du bon temps; toi, la rose de mai qui parfumes mon hiver, mon orgueil, la joie de mes yeux, la fée de la jeunesse et de l'amour! Va! tu ne perds rien à l'affection que j'ai pour lui. Elle n'est pas faite du même bois que celle que je te garde ! Toi, tu ne le connais pas encore, ou tu le connais mal. Il y a entre vous de la contrainte, de la froideur; mais je ne suis pas inquiet de l'avenir. Vous vous aimerez plus tard quand tu l'auras apprécié comme il faut. Je l'ai bien étudié, vois-tu! Je l'ai vu tout petit. J'ai suivi jour par jour le développement de cette nature d'élite, et je le connais si bien que je compterais les pulsations de son cœur à travers la distance qui nous sépare.
Vous êtes les deux plus nobles êtres que j'aie rencontrés, toi, avec ton désintéressement, ton sentiment de l'honneur, ta beauté superbe; lui, avec sa douceur, sa force, son courage à toute épreuve, sa passion pour l'étude et sa rigide loyauté. Voilà pourquoi vous êtes mes deux amours.
La comtesse avait la tête penchée sur sa poitrine.
Elle ne répondit pas, et après une minute de silence :
— A quoi penses-tu? lui demanda doucement le général.
— A ce que vous me dites, et encore à autre chose;
mais c'est bizarre, et je crains de vous paraître bien fantasque.
— Pourquoi?
— Parce que je vais déranger vos projets en vous adressant une prière.
— Tu veux dire un ordre de service. Parle !
— Pendant que nous sommes en Italie, ne pourrions-nous y rester jusqu'à la semaine sainte qui ne tardera guère? Autrement il faudra y revenir. C'est si beau ces cérémonies grandioses ! On n'a pas vu Rome si l'on n'y a pas assisté.
— Oui, dit le général, c'est beau comme Sorrente, ennuyeux comme Florence, monotone comme Milan, triste comme Venise ! Vous tenez beaucoup à ce séjour à Rome?
Gabrielle appuya ses deux mains sur l'épaule du comte et répondit d'un ton délibéré :
— Beaucoup.
— Alors nous irons, et c'est grand dommage qu'on ne puisse pas avancer Pâques d'un mois environ et nous expédier tout de suite, car j'avais hâte de rentrer à Paris. Je tiens à me rendre compte d'un point qui m'intrigue et me taquine.
— Ah! vous êtes curieux? Je ne le croyais pas.
— Gomme une vieille femme !
— Et que voulez-vous savoir?
— Ce que tu apprendras à ton arrivée à Paris ; dès lors autant te le révéler tout de suite. Il s'agit de Robert.
— Bien. Je m'en doutais.
— Ce séducteur, — ne ^offense pas de ce mot, il est vif mais en situation, — ce Lovelace est devenu amou-
reux, mais amoureux avec esclandre, publicité et infiniment de circonstances aggravantes, d'une certaine • princesse Ivanowska — le nom indique suffisamment où les choses se passent — qui est bien la plus entraînante — je cherche un terme pour tes oreilles — enjôleuse — que la Russie ait produite. Je tiens ce détail de l'ambassadeur, un de mes vieux camarades. Or, cette princesse Constance — elle aurait dû prendre un autre prénom — Ivanowska, d'après l'avis qu'on me donne, aurait quitté Pétersbourg à la suite de Robert, serait débarquée à Paris en même temps que lui et se serait installée — somptueusement, ses moyens le lui permettent — dans un hôtel de notre voisinage dont elle est propriétaire. Elle a dressé sa tente vers les latitudes de la rue François Ier. A vrai dire, je ne vois pas de graves inconvénients à cette liaison qui prouve le goût de cette noble étrangère. Elle est grande dame, très grande dame, riche et libre comme l'air, mais je ne voudrais pas que les choses dégénérassent en scandale et je suis désireux de surveiller mon inflammable capitaine de près. Allons donc à Rome, mais nous prierons le pape de se hâter et d'accélérer un peu ses bénédictions.
— Oh! fit Gabrielle avec une indifférence qu'un physionomiste aurait jugée dépourvue de sincérité, puisque vous avez le désir de retourner à Paris, retournons-y. Je ne tiens pas. tant à Rome que je le disais et j'ai voulu seulement mettre votre bonne volonté à l'épreuve. Remettons la semaine sainte à l'année prochaine ou aux calendes grecques.
Le comte donna ses derniers ordres.
En un instant, valets de chambre et soubrettes eurent achevé leurs préparatifs.
Les malles se fermèrent et un fourgon attelé de mules tintinnabulant les emporta à la gare.
Le départ enchantait tout ce petit monde cle satellites.
Paris est l'Eldorado des domestiques.
— Quelle joie, madame, de retourner là-bas! s'écria Rose la femme de chambre de prédilection de la comtesse, charmante Bretonne à la peau blanche, aux joues fraîches, aux belles dents et aux yeux vifs comme des escarboucles, qui avait été élevée à l'hôtel Desgranges auprès cle Gabrielle et ne l'avait jamais quittée. Enfin! madame sera mieux clans son lit à elle que dans ces odieuses chambres d'auberge! Qu'avons-nous besoin de courir les pays et pourquoi vat-on visiter des vieilleries pareilles? Il n'y a seulement pas une maison neuve ! Ce n'est pas un bon métier d'être maçon clans ces endroits-ci. C'est comme Venise! Gela n'est pas surprenant que madame ne s'y plaise pas! Il y a de l'eau plein les rues! J'aime mieux les trottoirs. On a des bottines sèches au moins quand il fait soleil et on n'a pas besoin de canotier pour vous embarquer! Quelle drôle d'idée cle choisir un marécage pour bâtir dedans ! Gela ne nous viendrait jamais à nous autres! Ça n'est bon que pour les médecins, car on doit attraper une foule de vilaines maladies clans ces étangs-là ! Et ce qu'on doit s'y noyer! Il y a surtout un certain canal qu'ils appellent le canal Otrano ou Aufrano où c'est comme un Père-Lachaise. On pourrait bien le nommer le cimetière des pieds humides. Je ne conçois pas qu'on se plaise là-dedans!
J'aime mieux celui de mon village auprès de la petite église de Tréguenec, sans désirer d'y aller tout de suite, pas moins! Il y a des jonquilles et des violettes au printemps et des pâquerettes tout l'été.
Cette appréciation toute nouvelle des poétiques beautés de Venise dérida Gabriello.
Quelques minutes après, la colonie s'installait dans les wagons napolitains et filait vers la France.
Aux derniers jours de février, par une matinée froide et sèche, le général dormait d'un sommeil profond dans sa chambre et Gabrielle, seule dans la sienne, la tête appuyée sur ses doigts effilés au milieu des dentelles froissées de son oreiller, se disait :
— Je voudrais bien connaître cette princesse qui m'a volé le cœur de Robert. Au son de sa voix quand il m'a quittée, au frémissement de ses lèvres, au tremblement de sa main j'aurais pourtant juré qu'il m'aimait bien et qu'il m'aimerait longtemps!
VT
Robert était allé à la gare au-devant du comte et de la comtesse. Il les avait accompagnés à l'hôtel de Branville où il habitait avec eux et les avait ensuite laissés au repos dont ils avaient grand besoin.
Le lendemain la comtesse se leva de bonne heure, fraîche, resplendissante de santé, heureuse de se réveiller à Paris et n'osant s'interroger elle-même sur les causes de cette vive satisfaction;
Elle avait subi une transformation complète. Son visage ordinairement pâle et empreint de lassitude rayonnait. Ses yeux étincelaient comme deux étoiles dans un ciel d'été.
Auparavant on eût dit qu'elle sommeillait et ne vivait pas. Ce jour-là elle respirait bruyamment et remplissait la maison du tapage de ses vingt ans et de la joyeuse étourderie de sa jeunesse.
Le général descendu avant elle se promenait devant les écuries ouvertes, donnant un salut amical à ses compagnons de courses. Dix chevaux aux jarrets solides, aux formes aristocratiques, à la tête fine et intelligente se prélassaient dans des stalles de chêne verni devant leurs auges de marbre blanc. Le bruit des chaînes d'acier poli, le hennissement de ces fiers camarades de bataille ou de plaisir, leurs piétinements joyeux le plongeaient clans un ravissement sans bornes.
Il avait fallu au comte un amour bien vif pour Gabrielle et l'irrésistible attrait d'une passion nouvelle pour l'amener à se séparer si longtemps de ces favoris et presqu'à les oublier.
Lorsqu'il entendit dans le vestibule les notes claires lancées par Gabrielle, lorsqu'il la vit apparaître alerte, vive et fringante, il fut ébloui. Elle était revêtue d'une amazone dont elle relevait la jupe sous son bras, gantée de gris, gaillarde sous son chapeau entouré d'un voile et fouettant l'air de sa cravache.
Il allait parler et manifester son étonntment de cette transfiguration quand elle lui mit la main sur la bouche et l'arrêta :
— Mon ami, lui dit-elle d'une voix caressante, j'ai
voulu vous ménager une surprise. Vous m'avez convertie à votre jeunesse. Je veux être jeune aussi, gaie et vous rendre la vie douce et agréable. C'est mon seul moyen de reconnaître vos bontés et de vous en récompenser. Je me révolte contre le passé et ses soucis, contre les regrets et les chagrins. Si je leur accorde une petite place dans un coin de mon cœur, je n'ai pas le droit de vous les imposer. Pour commencer, afin de gagner de l'appétit nous allons faire une promenade tous les deux. Qu'on me selle Kate! C'est votre jument favorite et vous allez me la prêter pour un instant.
Le comte était radieux. La joie débordait en lui. Elle se répandit comme un flot de lumière électrique sur tous les traits de son visage.
— Pour toujours, mon enfant, s'écria-t-il. Tu ne peux comprendre le plaisir que tu me donnes. Je vais donc être fier de ma Gabrielle, la montrer aux Parisiens jaloux et leur dire en passant près d'eux : Regardez-la bien, mais n'y touchez pas! C'est à moi, cette petite femme-là !
Il la prit par le cou et l'embrassa passionnément.
Elle se laissa faire avec la grâce d'une maîtresse qui veut séduire et qui sait que la plus légère des faveurs suffit pour se faire adorer.
Le comte ne l'avait jamais vue ainsi. Il riait et il sentait son cœur s'épanouir comme un coquelicot clans un champ de blé.
— Allons, Bastien, John, allons, mes enfants, hâtons-nous! Qu'on selle Kate pour madame! Apprêtezmoi Vaillant! Alerte! Et prenez pour vous ce que vous voudrez ; qu'on se dépêche!
Le général était adoré de ses domestiques.
La gaieté de la comtesse mit le feu aux poudres comme une fusée allume le bouquet d'un feu d'artifice. Toute la maison se ressentit du changement et reprit un air vivant et printanier. Les soubrettes jasaient comme des pierrots aux fenêtres en regardant Gabrielle qui pour la première fois depuis son mariage montait à cheval et jetait au vent les perles sonores de chansons qu'elle avait désapprises.
Le temps était superbe. Le soleil de mars se montrait d'une générosité à laquelle il n'habitue pas les Parisiens. Le sable des allées du Bois était humide et doux aux pieds des chevaux, l'air clair et limpide. Il circulait des brises tièdes qui annonçaient le retour de la belle saison.
C'est peut-être à ces heures, sous les premières larmes du renouveau que la vie semble meilleure. Les tempêtes de l'hiver sont comme les bouderies des amants. Elles donnent un prix inestimable aux plaisirs du raccommodement. Le soleil, quand il nous revient, a les douceurs d'une coquette qui s'humilie après une querelle. Gomment lui tiendrait-on rigueur de sa mauvaise humeur disparue? La jouissance est rendue plus vive par le contraste.
Les Champs Elysées, le Bois et son avenue étaient émaillés de ces promeneurs aristocratiques qui vont, à leur lever, respirer l'air frais et contempler ces perles fines que la rosée attache à la pointe des graminées. D'élégantes amazones galopaient, le voile au vent, en compagnie de cavaliers empressés autour d'elles. C'étaient çà et là des groupes d'oisifs se saluant les uns les autres; A cette heure matinale
presque tous les passants se connaissent, comme les habitués des premières représentations.
Le général se trouvait au milieu de gens de son monde et son bonheur fut extrême de présenter la comtesse à ses amis. Il avait mille raisons d'admirer les charmes de cette matinée et il sentait en lui un soleil spécial qui le réchauffait et lui rendait l'ardeur de ses jours passés. Les yeux de sa compagne étaient remplis d'animation et, bonté de père, orgueil de mari, joie d'amoureux, fierté de conquérant, tout en lui fleurissait à cette renaissance inespérée.
Jamais Gabrielle n'avait été si gracieuse et ne lui avait témoigné une telle amabilité. Elle avait souffert ses caresses mais elle n'était pas allée au-devant d'elles. Elle ne les avait pas recherchées. Maintenant il pouvait croire que l'amoureuse ce fût elle et lui l'amant attendu.
Les chevaux marchaient au pas autour du lac, l'un ppès de l'autre, en allongeant le cou et en approchant leurs naseaux comme s'ils avaient partagé les impressions de leurs maîtres.
Les promeneurs qui ne les connaissaient pas regardaient curieusement cette jeune femme qui paraissait la fille et non l'épouse du général. Us se demandaient quelle était cette apparition inaccoutumée. Son nom ne tarda pas à circuler de bouche en bouche, et dès cette première excursion Gabrielle conquit une certaine notoriété et fut acclamée comme une étoile destinée à jeter un éclat singulier dans le firmament de Paris.
Après avoir laissé tomber de ses lèvres quelques phrases banales destinées à détourner l'attention du général elle mit le pied, avec hésitation, sur la terre
promise vers laquelle elle se dirigeait par des sentiers détournés.
— Ne vous paraît-il pas que Robert soit bien changé, mon ami? clemanda-t-elle.
— Gomment?
— Au moment de son départ pour la Russie il était soucieux, préoccupé, presque sombre comme s'il avait éprouvé une désillusion. Les lettres qu'il vous adressait de là-bas étaient empreintes de tristesse et le voilà qui vous revient étourdi comme un papillon, aussi léger qu'il était sérieux, aussi expansif qu'il , était taciturne. Il ne pèse pas plus que la plume de mon chapeau et dégringole les escaliers avec des vocalises de baryton d'opérette. C'est une métamorphose que je ne m'explique pas et dont je vous félicite.
— Elle est bien naturelle. A son premier voyage, il devait être épris de cette princesse des Mille et Une Nuits, de cette poupée de neige qui vient se fondre aux lustres parisiens. Il était contrarié de se voir séparé de sa belle. Entre nous, je soupçonne que son brusque départ a été quelque peu volontaire et que le rappel si subit était de son fait. Aujourd'hui tout est pour le mieux. Le voilà de retour. I] nous revoit et il ne perd rien puisque son étrangère s'est donné la peine de le suivre.
Il a donc tous les bonheurs à la fois et son contentement éclate comme un feu de peloton.
— Et quelle femme est cette princesse?
— Je ne la connais que par ouï-dire, que par description. On s'accorde à déclarer qu'elle est plus que belle. Blonde comme l'aurore, blanche comme clucoldcream ! un clair de lune polaire et des pâleurs hyper-
boréennes; titre authentique ; alliée aux plus puissantes familles russes et fortune de rajah, Détail à noter : une grande dextérité à jeter les roubles par la fenêtre.
-r-Le portrait a son charme et je m'explique maintenant la triomphante satisfaction de Robert. Et cette princesse a été mariée?
— Oui.
— Elle est veuve ?
— D'un conseiller intime du czar fort connu à Paris où le prince a occupé un poste diplomatique. Voilà, ma chère amie, tout ce que je sais et vous êtes aussi bien informée que moi.
— Vous avez oublié un détail intéressant.
— Lequel?
— Son âge.
— Ah! diable ! c'est juste ! mais les jolies femmes en ont-elles? Passé vingt-huit ans, on ne le demande plus ou on le demande en vain. Au reste, interrogez Robert ; il en sait sans doute moins que nous à ce sujet. Est-ce que ces indiscrétions-là se commettent ?Une femme a l'âge de ses sourires, de sa taille, de sa figure et de son cœur quand il lui en reste un.
Le capitaine arrivait accompagné de deux de ses meilleurs amis, l'un que nous connaissons, de Tresmes dont le régiment avait été transféré de Nantes à Paris, solide Normand de vingt-huit ans, brun comme un Monténégrin, bronzé parle soleil d'Afrique, à la figure sympathique et rieuse ; l'autre le vicomte Palamèdc de Saint-Remy, sportman, viveur, coureur de ruelles, joueur — pour le whist à cent sous la fiche, ses excentricités n'allaient pas plus loin
de ce côté, — ayant en un mot tous les dehors des écervelés de notre époque, mais — signe caractéristique des temps! — gardant sous les apparences de la frivolité un esprit de calcul, une sagesse mathématique, la froideur d'un membre du bureau des longitudes et une astuce qui ne le quittait pas et faisait partie de sa toilette de jour et de nuit. Discret, secret, abstrait, mêlant les affaires aux plaisirs, traitant un achat dans un bal, remplaçant la beauté par l'esprit et réparant clans l'ordre de son cabinet les folies apparentes de sa dissipation. Sûr de relations, de bon conseil pour les autres et pour lui, s' éloignant avec une instinctive célérité de tous les personnages tarés et des demoiselles compromettantes ; homme du monde bien accueilli dans les salons en renom et n'ayant à son passif ni un pas de clerc, ni un éclat, ni une distraction. Peu d'amis, mais infiniment de camarades et ne comptant pas ses connaissances.
Signalement : chevelure rousse très abondante, barbe de même nuance disposée à la façon des gentlemen de la vieille Angleterre. Deux petits yeux verts brillants comme des éméraudes, teint blanc, nez pointu, lèvres minces, de belles dents, les mains fines. Taille moyenne. Naissance : novembre 1845. Donc la trentaine. C'est-à-dire l'âge de la force et delà raison pour ceux qui sont appelés aies posséder. Air: très aristocratique. Signe particulier : un carreau dans l'œil en permanence et beaucoup d'aplomb pour dévisager avec une pointe d'impertinence les filles à marier à travers cette annexe.
Fortune : quatpe-vingt mille livres de rentes solidement assurées et défiant le pétrole et les changements
cle président, administrées par un intègre Galon du no tariat de Paris, caisse incrochetable et incombustible et comptes à jour. Saint-Remy — Palamôde — un sage sous la veste d'un fou pourrait prendre pour devise : Perennius xre l
Ce fut un joli groupe que celui de ces quatre cavaliers réunis.
Robert montait une admirable jument alezane que le général lui avait donnée et le vicomte un cheval bai-clair d'une forme et d'une allure exceptionnelles. De Tresmcs avait disparu au détour d'une allée à la suite d'une Diana Vernon de la rue cle Londres qu'il avait cru reconnaître et de l'identité de laquelle il tenait à s'assurer.
Gomment le cheval du vicomte se mit-il à fraterniser avec celui du général et comment Katc vint-elle enpiaffant gracieusement se placer près cle la monture du capitaine, c'est ce que nous ne saurions expliquer, mais il y a des attractions invisibles, clés puissances indéfinissables comme celle de l'aimant et sans doute un fluide mesmérique relie, même àleurinsu, certains êtres et les met en communication les uns avec les autres sans qu'ils prennent la peine d'y songer.
Au bout de quelques minutes, Robert et la comtesse étaient distancés d^ne cinquantaine de mètres par le général et Palamède.
Ils s'étaient à peine adressé quelques paroles depuis
leur retour à Paris.
Ce fut Gabriellc qui ouvrit le feu :
— Recevez mes compliments, dit-elle, vous êtes
revenu transformé et tout à fait à votre avantage. Vous
affectiez des airs byroniens qui vous rendaient fort
intéressant, mais je préfère votre belle humeur d'aujourd'hui.
— Et vous, Gabrielle?
— Moi de même. L'air de l'Italie m'a été aussi profitable qu'à vous les glaces de la Neva. Je m'en applaudis. Quel malheur de se créer des chagrins quand il est si aisé d^être heureux!
— C'est vrai.
— J'ai été triste aussi, moi. Etais-je assez sotte et mal inspirée ? Ma part n'est-clle pas meilleure que je ne devais l'espérer? Réflexion faite, je vois des gens qui valent mieux que moi et n'ont pas tant de chance.
— Vous êtes trop modeste !
— Non, je sais ce que je vaux, voilà tout. Figurezvous, ajouta-t-elle avec malice, que j'avais résolu, — c'était comme un vœu, — de m'ensevelir dans je ne sais quelle austérité de recluse, d'endosser le cilice de la désillusion, de me couvrir la tête des cendres du désespoir!"— soyons poétiques! — de la désespérance! de me cloîtrer dans des habitudes de retraite et d'isolement, comme clans une cellule de monastère, de renoncer au monde, à ses pompes et à ses œuvres, pour me consacrer tout entière à mes souvenirs, si légers et si fugitifs qu'ils fussent, — elle prononça ces derniers mots avec une certaine inflexion de voix qui donna la chair de poule à son cavalier servant, — mais j'ai bientôt reconnu, — et il ne m'a fallu qu'un rien, un écho d'un autre monde pour m'ouvrir les yeux, — à quel point j'étais niaisement naïve et affreusement petite fille! J'ai bien changé ; j'ai jeté ma guimpe de sœur des inconsolables par-dessus les moulins de l'in-
différence et depuis je ne me sens pas de joie ! Je ne pèse pas plus que dans l'air ces premières hirondelles qui passent! Je vais profiter des bontés de mon mari pour me lancer dans une existence de fêtes et de luxe. C'est son désir et il a raison ! La vie est courte, il faut en jouir et je saurai la lui faire aimer.
— Cette résolution m'étonne, mais elle me réjouit. Mon plus sincère désir est de vous savoir heureuse.
— Vraiment ?
— En douteriez-vous ?
— Que sais-je? Est-ce qu'on peut analyser ses sensations et les définir ? Il y a entre nous un lien et un abîme.
— Le lien?
— Nos pensées d'autrefois.
— L'abîme?
Gabrielle releva ses grands yeux limpides sur ceux de Robert. Une larme — de dépit sans doute de le revoir si calme, — imperceptible et comprimée, les rendait plus brillants encore :
— Nos devoirs d'aujourd'hui, dit-elle gravement. Un silence se fît entre eux.
Robert était stupéfait de l'audace nette et incisive avec laquelle la jeune femme lui parlait.
Elle semblait vouloir tracer entre eux une ligne de démarcation qui fût infranchissable et, d'une autre part, il y avait dans le ton presque acerbe avec lequel elle s'exprimait l'amertume à peine déguisée d'un reproche et des représailles pour son éclatante rupture avec l'amour qu'il avait laissé éclater le soir du mariage de Gabrielle.
Dans la voix de la comtesse disant : Je veux être
heureuse, je veux jouir de la vie, je veux me livrer à tous les plaisirs du monde, un frémissement de colère vibrait et signifiait :
— Je veux me venger de votre indifférence et vous imiter.
Elle avait dit aussi : Je m'étais vouée à la réclusion, c'est-à-dire condamnée à expier la faute involontaire que j'ai commise en me donnant à un autre et en doutant de vos sentiments.
C'était avouer àla fois son amour, son dépit et toutes les blessures de son cœur.
Agissait-elle sciemment ou emportée parla jalousie qui la dévorait depuis que le 'nom de la princesse avait été prononcé devant elle ?
Robert réfléchissait.
Elle reprit :
— Vous étiez affligé, en apparence du moins. Je suis contente que vous ayez rencontré une consolation. C'était ce qui pouvait nous arriver de meilleur. Ce changement me rassure et me met à l'aise. Désormais nous vivrons en bons amis, sans arrière-pensée etsans réticences. Et pour commencer, parlez-moi d'elle. Elle est belle, je le sais; est-elle bonne?
Robert se tut.
Gabrielle poursuivit :
— On dit qu'elle aune profonde passion pour vous. Elle a tout quitté pour vous suivre : la cour du czar etseséblouissements, ses adorateurs et ses triomphes. Elle est libre, elle vous aime et le prouve ; vous l'aimez, on l'assure ; voulez-vous que je vous donne un bon conseil ? Mariez cette fée du Nord à la pétulance française, les cheveux d'or pâle de cette vision à
vos cheveux bruns, vos nerfs de méridional à ces chairs de neige et de rosée, ses yeux de saphirs nageant dans l'opale à vos yeux de velours noir. Epousez-la.
Gabrielle était agitée par une gaieté factice et fébrile. Elle parlait avec volubilité et sans saisir la note joyeuse qu'elle poursuivait.
Le jeune homme qui l'avait observée avec anxiété lui répondit doucement :
— Pourquoi me parlez-vous de mariage? Je n'y ai jamais songé, je vous jure.
Et comme elle baissait la tête, il se rapprocha d'elle et d'une voix qui arriva à son oreille comme un souffle d'amour et de passion, il ajouta :
— J'attendrai !
Elle tressaillit comme si elle avait reçu une commotion violente dans la poitrine, et, enlevant sa jument avec les rênes, elle partit au galop sans retourner la tête et rejoignit le général et Saint-Remy absorbés dans une importante causerie politique qui s'embrouillait beaucoup et à laquelle Gabrielle apporta une heureuse diversion.
Robert en retournant en Russie avait pris une résolution héroïque : celle d'éteindre, par tous les moyens en son pouvoir, une passion qu'il ne pouvait conserver en lui sans faillir à la reconnaissance qu'il devait au
comte de Branville et sans renier le principe d'honneur dont il avait fait la loi de sa vie.
Il était épouvanté de l'amour violent qui s'exaltait en lui et qu'il voulait anéantir à tout prix, amour qui, ainsi que cela arrive le plus souvent, s'était révélé à lui surtout au moment où il avait vu passer aux mains d'un autre la femme qu'il désirait, et dont il se croyait la possession assurée puisque désormais sa ruine et son deuil éloignaient d'elle les rivaux qui, sa fortune aidant, n'auraient pas manqué de la lui disputer.
Les Russes sont hospitaliers. Aucun pays n'est avec plus de délicatesse pitoyable aux étrangers de quelque distinction que cette contrée peuplée de coupoles dorées, de toits vert pomme, de clochetons bulbeux comme des racines de jacinthes, de saints et de vierges d'une raideur et d'une sauvagerie byzantines, de pagodes et d'églises, de palais étincelants sur toutes leurs arêtes et de cabanes en forme de taupinières, sans compter les sapins mélancoliques, les petits chevaux à la crinière hirsute et aux jambes d'acier, et les loups, ces chasseurs aux dents aiguës qui les poursuivent comme un mets délicat et d'une saveur non pareille.
Rien de plus délicieux, de plus énervant, de plus amollissant que la grande vie de Saint-Pétersbourg, cette Gapoue du Nord, Gapoue gelée, comme l'appelle Théophile Gautier dans son admirable livre sur la Russie dont chaque page est un tableau de maître.
Rien de plus suave, de plus caressant que l'atmosphère tropicale de ces salons peuplés de lataniers, de fleurs rares et frileuses, retraites splendides et odo-
rantes où l'on échappe en hiver à ce vertige de la neige qui saisit les plus intrépides et au froid mortel devant lequel maîtres et valets, moujicks et grands seigneurs sont égaux.
Le Français qui a séjourné pendant quelque temps dans ce monde plein de politesse et de facilité, de grâce et d'esprit, — caries Athéniens de la Neva, vicieux comme tous les Athéniens , valent ceux de la Seine — a peine à s'en détacher et ce n'est pas un lien facile à rompre que cette chaîne de prévenances, de cordialité et d'élégantes attentions dont vous êtes entouré.
Disons tout de suite et sans nous faire prier que la grâce des femmes est le plus solide et le plus précieux des anneaux de cette chaîne, qu'elles sont le plus bel ornement des salons encombrés de camélias et de bronzes, de statuettes, de tapis de Perse, de jardinières et de tableaux de maîtres.
Surtout de fleurs ! Ces amies négligées des pays où elles émaillent tous les sentiers, sont adorées par les septentrionaux qu'elles traitent avec une dédaigneuse parcimonie. Il n'est pas d'attentions que ces amants délaissés n'aient pour ces coquettes qui les rebutent, pas de soins qu'ils ne leur prodiguent pour les protéger contre l'hiver, le terrible hiver russe près duquel nos vents du nord en janvier ne sont que des brises d'avril. Ils les enferment clans clos serres superbes .où des calorifères aux gueules brûlantes versent à ces délicates la chaleur dont elles ont besoin. Ils les couchent clans des vases du Japon ou de Saxe, les abritent clans la porcelaine de Sèvres. Les bananiers sont contenus dans des bacs géants à poignées ciselées ; les plantes grimpantes, les lierres
toujours frais au feuillage verni, les orchidées rampent le long des fenêtres et tombent des plafonds soutenus par des suspensions de terre cuite ou de métal artistement travaillées.
Du vestibule au faite des maisons, c'est une orgie de fleurs et de verdure et, ne pouvant conserver de jardins sous l'implacable température qui les tueraient, les Russes les transportent à l'intérieur de leurs palais.
Du reste cette luxuriante verdure repose les yeux des nappes d'une blancheur uniforme dont ils sont fatigués et complète autant que la chaleur cette sensation de bien-être qu'on éprouve en passant, à travers la gradation des vestibules, du froid intense de la rue à la température qui permet aux femmes d'être vêtues de tarlatane ou de gaze et d'étaler aux yeux de leurs visiteurs les charmes incomparables de leurs blanches épaules et de leurs bras nus, sans redouter les courants d'air meurtriers et les menaces des fluxions de poitrine.
Une des maisons les plus agréables de la perspective Newski était assurément celle de la princesse Constance Ivanowska.
Veuve à trente ans, ^immensément riche, parisienne par les goûts et les habitudes comme la plupart des femmes de l'aristocratie, elle avait su faire de ses salons le rendez-vous de tout ce qu'il y avait • de spirituel, de mondain et de distingué dans la société de Pétersbourg et dans la colonie étrangère.
Lui être présenté était une faveur ambitionnée des attachés d'ambassade, des voyageurs de condition et des artistes en vogue.
Son palais, sorte de maison de plaisir — dans la mondaine acception du mot — était incessamment rempli de l'harmonie des concerts, du tumulte des bals, des mélodies sauvages et entraînantes des orchestres de Tziganes adorés des Russes et du bruit des festins où les princes circassiens coudoyaient des touristes britanniques, des nababs mongols, de graves Hidalgos aux yeux noirs ou des Français pétulants et moqueurs. La princesse était grande et supérieurement modelée. Elle avait des cheveux abondants et soyeux d'un jaune clair à reflets d'or, une peau d'une blancheur diaphane, et des dents étincelantes et telles qu'on désirait toujours les entrevoir dans un de ces demi-sourires dont elle était fort prodigue sans aller jusqu'à l'éclat qui aurait découvert toutes ses perles.
L'expression ordinaire de sa physionomie était une aimable placidité, une sérénité spirituelle avec des regards énigmatiques qui donnaient une irrésistible envie de la deviner.
L'éclat de son teint proverbial dans un monde où elle avait cependant de dangereuses rivales était tel qu'on aurait juré qu'elle était éclairée par des rayons lunaires. Là où les autres brillaient comme de l'or elle jetait des reflets d'argent.
Il était difficile de la voir sans être tenté. On citait bon nombre de personnages et des plus élevés qui avaient fait des folies pour obtenir ses faveurs. Depuis la mort de son mari, elle avait été fort recherchée et plus d'un étranger de très haute distinction avait demandé sa main.
Elle avait constamment refusé et on ne lui connaissait pas d'amant.
Ce fut donc avec un profond étonnement qu'on apprit, six semaines après le retour de Robert Pontis, que la princesse avait jeté par-dessus bord sa réserve et sa réputation intacte en faveur d'un simple capitaine chargé d'une mission militaire, et la critique fut d'autant plus acerbe que le nombre des jaloux était plus considérable.
Dès lors la princesse, insouciante des propos piquants et des sourires significatifs qui l'accueillaient partout, au Grand Théâtre ou ailleurs, se para de cette conquête qui lui plaisait et de cet amour qui absorba sa vie.
Elle redoubla de soins et d'attentions pour se faire pardonner d'un petit cercle d'amis ce renouveau de son cœur et ne fit ni mystère ni ostentation de sa faiblesse pour Robert. Naturellement fière dans sa grâce et noblement hautaine, elle devint pour lui humble et caressante. Elle se montra, malgré son esprit caustique et malicieux, d'une douceur inouïe et prit un plaisir infini à combler son amant des plus flatteuses satisfactions de l'orgueil et des jouissances les plus raffinées.
Elle voulut imprimer à son âme une trace ineffaçable et s'assurer, en triomphant de toutes les comparaisons, une possession à laquelle elle attachait un prix inestimable.
Dans l'ardeur de sa passion nouvelle elle entreprit d'éteindre jusqu'au souvenir des -rivales qu'elle pouvait avoir dans le passé et de rendre impossibles, par la preuve d'une supériorité incontestable, -les désirs d'infidélité de celui qui devint tout à ses yeux.
Lui, distrait souvent et rêveur, les premiers enivre-
ments de la passion effacés, subissait les caresses de cette adorable maîtresse et comme un enfant sans force et sans volonté, ne résistait pas et se laissait faire.
Un soir, au sortir du théâtre, la princesse dont l'amour croissait en raison de l'inerte indifférence de Robert, comme une vague qui se courrouce et devient furieuse en se heurtant contre un rocher, lui dit de sa voix musicale:
— Je crois bien, caro mio, que tu ne m'as jamais aimée. Notre beauté à nous autres, pauvres filles du Nord, n'est pas assez violente pour vous faire oublier vos Parisiennes si fringantes, si vives, si spirituelles. Elles vous amusent ; nous vous ennuyons. Que cela soit, c'est naturel ; nous ne sommes pas dignes de vous, peut-être, mais que tu me le laisses voir, voilà qui n'est pas galant et sent son Béotien.
— Vous êtes singulière, princesse, et je ne sais où vous prenez de pareilles idées . Moi, ne pas vous aimer? Où voulez-vous que je rêve rien de plus beau que ces bras blancs — et il les baisa, — que cette bouche rose dont Dieu a fait le plus ravissant écrin du monde ; — et il approcha ses lèvres des siennes, — et que ces yeux d'azur auxquels rien ne résiste? — et il lui prit la tête dans ses mains et l'embrassa longuement.
— Gomme tu dis cela! répliqua la princesse. Il faudra mettre une autre musique sur ces paroles, si tu veux qu'on te croie! J'ai bien médité depuis quelques jours et je pense avoir deviné le secret de ton indifférence. Tu auras laissé quelque part en France, à Paris sans doute, une amie dont l'image toujours présente rabaisse à tes yeux la valeur des autres. Puis, éloigné d'elle, tu as cherché une distraction à ce souvenir.
Tu irfas rencontrée sur ton chemin. On me dit belle. Je t'aurai plu. Tu me l'as avoué et trop simple et facile, je t'ai écouté. Ta voix qui est mélodieuse avait des accents de sincérité qui m'ont remué l'âme. Je me suis laissée égarer par tes promesses. Tu te jetais à mes genoux avec une passion si admirablement jouée que j'ai franchement cru à une liaison durable, et comme tu te promettais tout entier, je me suis donnée tout entière. Une femme qui me ressemble peut toujours flatter quinze jours, trois semaines peut-être, les yeux ou la vanité d'un homme, fût-il Français et rendu plus difficile par des comparaisons dangereuses pour nous. — Ne secoue pas la tête ainsi d'un air.de doute ! — Je ne suis pas aveugle et je ne crois pas me tromper. Tu m'as fascinée dès le premier moment où je t'ai vu. Il se peut que cette poétique tristesse dont tu te parais soit une cause de ma surprise et de ma chute et que ces nuages dont se voile ton front m'en aient caché les véritables pensées. Je t'ai bien aimé. Je t'aime davantage depuis que je doute de ton amour, mais ne te joue pas de ma crédulité. Si ta chaîne te pèse, avoue-le moi. Si ton esprit est ailleurs, dis-le sincèrement, je te pardonnerai. Si tu me trompes, prends garde, je me vengerai.
Robert se mit à rire :
— Je te croyais Sibérienne? dit-il.
— Et je parle comme une Florentine. C'est vrai. Qui t'a fait supposer qu'il n'y ait pas de sang dans les veines dont le réseau se cache sous une peau de neige? Qui t'a dit que nous sommes faites de lait et de glace et que notre cœur ait moins de pulsations que celui des Romaines ou des Andalouses? Ne t'y fie pas, Le
vent souffle aussi violemment dans nos steppes qu'au désert et nous n'acceptons pas plus aisément que vous la trahison et les dédains.
Le jeune homme la contemplait avec une railleuse admiration :
— Vraiment, princesse, lui dit-il, je ne vous ai jamais vue plus magnifique; cette animation vous sied à merveille; mais où prenez-vous ces étranges inquiétudes? Vous savez bien que c'est de l'adoration que j'ai pour vous; que je ne vois rien de beau, de désirable que vous et je serais indigne de la lumière s'il en était autrement. Ne faudrait-il pas être aveugle pour ne pas vous aimer?
— Quand tu me le disais autrefois, je te croyais. Aujourd'hui je doute. Et pourtant je t'ai tout sacrifié et je ne m'en repens pas, mais je crains de m'en repentir plus tard. As-tu remarqué comme le prince me regardait ce soir? Si j'avais voulu — et elle balançait la tête gracieusement — j'aurais eu bien des envieuses, mais je m'étais juré de n'être qu'à l'homme qui me plairait et non à d'autres. J'avais assez de l'expérience de mon mariage et j'aurais avalé un flacon d'opium plutôt que de la recommencer. Tu m'es apparu et dès le premier regard j'ai reconnu en toi le prince Charmant de mes songes. Tu es l'oiseau bleu que j'appelais de toutes mes forces. Pourtant je ne crois pas que nos âmes soient sœurs. Quand je te parle, la tienne ne reste pas auprès de moi. Où va-t-ellc? Je n'en sais rien, mais je le devinerai. Je la suivrai à travers les espaces où elle se perd à la suite%de je ne sais quelle vision étrangère. Où tu iras, je t'accompagnerai. Notre patrie à nous autres, oiseaux voyageurs, est par-
tout. Nous émigrons avec le soleil et comme les cygnes dont Dieu nous a donné la blancheur, nous remontons vers le pôle ou nous en descendons avec lui.
Robert tenait la main de la princesse clans les siennes et la couvrait de baisers, mais il courbait la tête et gardait le silence.
Elle devinait juste.
I] n'aimait pas. Ebloui quelques jours par l'éclat de cette merveille cle beauté, étourdi par les odeurs vertigineuses qui s'exhalaient cle ses salons tièdes et enchantés et d'elle-même, cherchant une diversion à la pensée fixe qui l'obsédait et contre laquelle il luttait sans la vaincre, il s'était jeté clans l'amour que la princesse lui offrait libéralement comme le criminel poursuivi à Byzance se précipitait clans une basilique pour échapper à la justice qui le menaçait. Mais au bout cle quelques jours bientôt enfuis, la satiété était venue et le jeune homme avait reconnu avec terreur que le brasier qu'il avait voulu éteindre se rallumait avec plus d'énergie et qu'il se débattait contre l'amour qui le dominait avec autant d'impuissance et de faiblesse qu'une alouette entre les serres d'un milan.
Il s'était rivé au bras une chaîne qui le torturait et dont il sentait le poids à travers le velours et les dentelles dont son impérieuse maîtresse s'enveloppait.
Et cependant que de charmes pour un cœur maître cle lui-même aurait eus cette liaison !
La princesse arrivait à cet âge où la femme sent le prix de la possessiojl d'un amant librement et sûrement choisi. Bien différente des jeunes filles ignorantes de la vie et incapables de discerner le mérite vrai,
qui ne cèdent qu'à un vague entraînement clés sens, elle ne se contentait pas de se laisser adorer comme une madone, elle allait au-devant des désirs de son amant et les prévenait. Elle possédait au suprême degré l'art exquis des coquetteries spirituelles et doublait le prix de son abandon par la délicatesse et la grâce dont elle l'entourait. L'ennui était un invité que ses familiers ne rencontraient pas chez elle. Elle avait mille ressources pour le chasser et les heures étaient courtes et fugitives dans la compagnie de cette femme vraiment supérieure.
Excellente musicienne, cantatrice agréable, remplie de l'esprit le plus fin et le plus attique, elle réunissait toutes les perfections qui d'ordinaire ne sont réparties qu'une à une sur ses pareilles.
Si vous ajoutez à ces dons une beauté sans rivale parvenue h toute la splendeur de son développement, le charme étrange et presque magique qui attirait les yeux et semait devant eux une poussière de diamants dans ce mirage saisissant que son aspect offrait aux plus rebelles, vous vous étonnerez peut-être des froideurs mal dissimulées de Robert.
Mais au milieu de ces qualités il en manquait une à la princesse. La fée de la bonté n'avait point présidé à sa naissance et les présents des autres ne pouvaient compenser son absence.
Et puis l'amour n'est-il pas le plus tyrannique et le moins logique des sentiments? Il s'impose et ne souffre pas qu'on l'analyse.
Robert avait voulu aimer. Il avait cru que tant de perfections l'aideraient à se vaincre et il s'était trompé lui-même, de bonne foi, illusion que comprendront ai-
sèment ceux qui ont étudié cet abîme insondable qui s'appelle le cœur humain.
Quelques semaines après cette conversation, à la fin de l'hiver, sa mission étant terminée, il reçut l'ordre de rentrer à Paris.
Ce fut avec un véritable soulagement et une vague espérance qu'il n'osait définir qu'il boucla ses malles et reprit le chemin de la France.
Mais la princesse tint sa promesse.
Le même train les emporta vers la frontière. Ils traversèrent ensemble la Pologne, la Silésie et le reste, et au moment où le capitaine passait le seuil de l'hôtel de Branville, la princesse s'installait dans celui qu'elle avait quitté à la mort de son mari, avenue d'Antin, et y transférait ses habitudes, ses fleurs, son majordome et ses moujicks.
A l'heure où nous arrivons, il notait bruit dans Paris que de sa beauté, de la magnificence de ses attelages; à TOpéra, ses diamants célèbres scintillaient comme des astres dans le plus lumineux des firmaments terrestres.
Son charme étrange et presque d'un autre monde tournait les têtes des habitués comme les ouragans soufflant de la mer agitent en novembre les girouettes des vieux manoirs bretons. Ce n'était pas un triomphe, c'était une fascination, un engouement universels.
La princesse souleva plus de rivalités que d'admiration,, moins de convoitises que de jalousies, mais la plus violente s'agitait dans le cœur de la comtesse de Branville.
York-
Certes s'il existait au monde une nature excellente, calme, douce, bienveillante ; s'il était une âme façonnée avec toutes sortes de complaisances par le statuaire inconnu qui les pétrit et les jette dans le moule où elles prennent leur invisible forme, c'était bien la nature et l'âme de Gabrielle; mais les arbres les mieux enracinés et les plus vivaces sont ébranlés par les grandes tempêtes, et l'ouragan qui soufflait en elle était assez puissant pour en abattre de plus vigoureux.
Elle était femme, c'est-à-dire un mélange de nerfs plus faciles à faire vibrer que les cordes d'une harpe, de passions en germe, prêtes à prendre leur essor comme les abeilles d'une ruche au moindre envahissement inattendu ; de faiblesses des sens et de défaillances de Pâme, d'extrême bonté et de cette finesse ou plutôt de cette duplicité défensive que Dieu qui leur a dénié la force leur a concédée pour leur sauvegarde et dont elles abusent souvent pour attaquer 1rs autres.
Involontairement, passivement, elle sentait sa pensée se reporter vers Robert. Il était doué comme le Didier de Marion Delorme de cette puissance presque fatale qui plaît tant aux femmes. Ses grands yeux noirs, doux et fixes les subjuguaient; son silence taciturne les intriguait comme une énigme. La timidité respectueuse qui le tenait à distance leur donnait une
irrésistible envie de s'en approcher.' Les fruits défendus et placés hors de leur atteinte auront toujours leurs préférences.
Gabrielle avait éprouvé cette fascination, mais si le capitaine était venu droit à elle, s'il lui avait dit nettement :
— Je me suis trompé, j'avais cru que je pouvais attendre et que vous m'aviez compris ; que mes aveux murmurés à votre oreille y vibraient toujours et que vous m'aviez jugé assez loyal et assez épris pour ne pas revenir sur les promesses trop vagues mais sincères que je vous avais faites. Le hasard qui ne voulait pas d'un si parfait bonheur pour nous en a disposé autrement. Prenant mon silence pour de l'oubli, vous avez accepté la main d'un autre et par une fatalité qui nous ôte jusqu'à l'espoir d'un amour où nous ne puiserions que des remords, cette main qu'on vous a tendue généreusement est inviolable pour nous. Acceptons ce qui est irréparable. Conservons précieusement en nous l'affection qui nous lie et attendons de l'avenir la réparation du malheur qui nous frappe !
Sans doute la comtesse, à ce langage conforme à ses pensées premières, aurait pris en elle-même la force de résistance dont elle avait besoin pour supporter cette dangereuse condition de femme d'un mari pour lequel elle n'avait que du respect et de la reconnaissance, et de commensale d'un amant vers lequel elle se sentait emportée.
Il est même probable que cette existence bizarre créée par un caprice du sort eût été pour elle une source de jouissances acres et d'une rare saveur auxquelles un regard de Robert, une pression de main
surprise, un mot qu'elle seule eût entendu auraient ajouté l'intérêt des aventures romanesques et périlleuses si chères aux femmes quand elles en sont les héroïnes.
Le comte était si généreux, si délicat, que la vie auprès de lui devait être au moins supportable môme avec cette privation d'un amour que les circonstances avaient rendu impossible.
Enfin il était supposablc que l'épreuve n'aurait qu'une durée limitée. Malgré la solidité de sa constitution, le dernier des Branvillc n'avait pas fait impunément tant de campagnes. La plus monumentale des forteresses finit toujours par succomber sous Pinjure des siècles ou les catapultes des ennemis qui l'assaillent.
Ces considérations, même en Tabsence de calculs criminels et de désirs inavouables, étaient de nature à maintenir les deux jeunes gens dans la voie de la résignation, mais le funeste parti suggéré à Robert par le dépit et le désespoir les précipita dans un chemin différent et qui devait fatalement les conduire à l'abîme qu'ils voulaient éviter.
Gabrielle était assez forte pour résister à son amour, mais trop faible pour se défendre contre cet amour compliqué d'une jalousie qui se déchaîna en elle avec une violence inouïe.
Au lieu d'agir avec la franchise qui seule convenait à la comtesse, Robert s'était dit qu'il devait éteindre en lui une passion qu'il se reprochait comme un crime, et que le plus sûr moyen de guérison était de chercher ailleurs une femme qui sût étourdir son cœur et lui donner toutes les satisfactions du plaisir et de l'orgueil.
La princesse s'était trouvée sur son chemin, et il s'était prodigieusement trompé sur les résultats de sa liaison avec elle. D'ailleurs dans cette tentative, il n'avait songé qu'à lui sans calculer les effets qu'elle produirait sur la femme qu'il voulait oublier.
La jalousie, une des plus terribles maladies de l'âme, s'était emparée de la comtesse. Désormais Gabrielle n'avait qu'un but : reconquérir ce qu'une autre lui avait enlevé. C'était là le salut. Elle n'entrevoyait le reste, devoirs ou souci de sa dignité et de sa réputation, qu'à travers un nuage et sur un plan secondaire. L'amour de Robert était son étoile polaire. Elle y tendait directement sans prendre garde aux écueils et aux périls de la route.
Elle ne raisonnait pas sa volonté; elle s'y abandonnait, inconsciente et aveugle, comme l'oiseau fasciné par un reptile, comme le fou en butte à sa marotte. L'amour d'ailleurs n'est-il pas une folie et souvent la plus dangereuse de toutes?
Le premier soin de la comtesse résolue à la lutte fut de lâcher la bride à ses instincts de coquetterie qu'elle s'était attachée à combattre et à refréner.
Elle voulut avoir les plus beaux chevaux de Paris.
Le général, ravi de la voir tendre, charmante, presque passionnée et ne se sentant pas de joie de cette métamorphose, se mit en campagne, et à l'aide de sesyeux de connaisseur, découvrit une paire de chevaux blanc porcelaine qui n'avaient pas leurs pareils pour l'élégance et la vitesse.
Dès lors, chaque jour on vit Gabrielle au Bois conduisant elle-même le plus joli duc à huit ressorts qui fût sorti des ateliers de Bincler.
Whort employa toute sa science à mettre en relief les mérites d'une taille qui s'était développée et n'eût laissé rien à désirer au sculpteur à la recherche du beau idéal.
Fanny Claude, la grande modiste, lui donna des conseils'qu'ellc eut le bon esprit de suivre et qui la rendirent en peu de temps une des merveilleuses les plus renommées parle goût exquis de leurs toilettes.
Elle eut sa loge à l'Opéra juste en face de la princesse Ivanowska. Elle ne manqua pas une des premières des grands théâtres et elle courut le monde et les fêtes, se montrant partout aimable et partout spirituelle.
Les salons de l'hôtel de Branville, meublés des tapisseries les plus précieuses, de portraits de famille authentiques et du plus haut style, signés de Nattier, Rigaud ou Largillière, de sièges et de tables qui tous étaient dus à de véritables artistes — on n'avait eu rien h y changer — devinrent le rendez-vous d'une société choisie et de jeunes gens du meilleur monde qui s'empressèrent, en galants discrets, autour de la maîtresse du logis.
Gabrielle n^n décourageait aucun et ne donnait à personne l'ombre d'une espérance. Avec un tact parfait, elle sut rendre sa maison agréable et ceux qui en apprirent le chemin ne l'oublièrent pas.
Bref, elle devint une femme à la mode et une célébrité de bon aloi, sans que la médisance surprît en elle un défaut à exploiter.
Le comte n'avait pas rêvé une pareille fête. Sa statue s'était animée; elle vivait. Choyé, dorloté, amusé par Gabrielle, il se laissa vivre, heureux de
posséder la plus douce, la plus agréable et la meilleure des maîtresses.
Eu réalité il jouissait d'une admirable félicité.
Gabriellc avec l'instinct des femmes qui veulent arriver à un but s'était dit que le plus sûr moyen de ramener à elle l'amant qu'elle voulait h la fois aimer et punir, c'était de lui inspirer une jalousie pareille à celle qu'elle endurait. Il ne lui déplaisait pas de lui infliger la peine du talion. Quelle femme ne l'en absoudrait?
Elle n'aurait eu qu'à choisir dans le lot de ses adorateurs.
Parmi les plus zélés, elle comptait le vicomte Palamècle. Saint-Remy sachant Robert occupé ailleurs et n'ayant jamais reçu de confidence au sujet de la liaison primitive de la jeune femme avec son ami, n'avait point de scrupules qui l'arrêtassent, admettant avec le monde que le général à cause des circonstances de son mariage était un mari prédestiné.
Mais tout en se montrant fort gracieuse pour le vicomte, Gabrielle avait sous la main un autre soupirant qu'elle lui préférait et dont elle pouvait user sans difficulté pour exciter au plus haut degré l'inquiétude et le dépit de Robert.
C'était son mari.
Il lui était d'autant plus facile de froisser le jeune homme qu'il vivait sur le pied d'une grande intimité avec elle et ne quittait pas le général.
Aussi dès qu'elle eut pris sa résolution, dès qu'elle fut éclairée par ce mot — j'attendrai ! — sur les véritables sentiments du capitaine, elle comprit sa force et
voulut s'en servira la fois pour châtier son amant de son infidélité et humilier sa rivale en lui reprenant ce qu'elle considérait comme son bien en vertu des droits du premier occupant.
Un soir, après un dîner où de Tresmes, Saint-Remy et quelques vieux camarades du général avaient pris part, le vicomte pria la comtesse de se mettre au piano et de chanter ce qu'elle voudrait, une phrase, n'importe quoi. Elle s'excusa en alléguant que de sa vie elle n'avait eu l'idée de faire montre de ses talents, fort médiocres d'ailleurs.
— Je n'ai pas les qualités d'une certaine dame de votre connaissance, dit-elle, et n'oserais m'exposer à des comparaisons par trop désavantageuses. J'ai mon amour-propre et je le sauve en me taisant.
— Et de qui voulez-vous parler?
— Eh! fît-elle, vous me devinez bien.
Le vicomte haussa les épaules en se récriant:
— Je vous jure que non.
— Comment vous, un ami du capitaine, vous n'auriez pas été présenté à la princesse Constance?
— Si, j'en conviens. Fort agréable personne mais trop hyperboréenne. De la crème fouettée !
— Vous ne pensez pas ce que vous dites !
— Pourquoi?
— Vous supposez qu'on fait la cour à une femme en dénigrant les autres. Vous avez tort, au moins pour ce qui me concerne. La princesse est admirablement jolie et Robert, si ce que l'on raconte est exact, atout le bonheur qu'il mérite. Est-il vrai que la princesse ait une aussi splendide voix qu'on l'assure?
— Peuh! je crois qu'on peut écouter les autres
quand on l'a entendue. Nillson peut dormir en paix; l'Alboni ou la Krauss n'ont rien à redouter de sa concurrence. Pourquoi ne chantez-vous pas?
— Je ne veux pas qu'on se moque de moi et je n'en donnerai pas le droit.
— Vous n'ignorez pas qu'aucun grand air ne vaut un soupir de la voix qu^on préfère et vous me rendriez si heureux !
— Mon cher vicomte, adressez-vous à la princesse. Elle est assez bien douée pour faire plus d'un heureux. Pour moi je n'ai pas ce mérite et quand je vous entends et vous vois je suis vraiment fâchée que la Providence m'ait si peu favorisée.
— Laissez-moi au moins le droit d'espérer. Ne me découragez pas.
i — Gela dépend de vous. La persévérance' est la vertu des forts.
Et comme Robert s'était approché, elle ajouta de façon à se bien faire comprendre :
— C'est une vertu d'autant plus méritoire qu'elle est plus rare.
— Comtesse, dit le capitaine, vous devenez méchante. Chaque parole qui sort de votre bouche est une épigramme.
— Bien inoffensive. M. de Saint-Rcmyme priait de chanter et je refusais. Je ne tiens pas à être ridicule.
— Cependant vous chantiez autrefois.
— C'est vrai, mais j'y ai renoncé.
— Et depuis quand? demanda Robert.
— Depuis que vous écoutez la princesse Ivanowska. Je redouterais le parallèle et serais condamnée d'avance! Soyez franc, n'ai-je pas dit vrai?
Robert ne répondit rien. Il écoutait avec ravissement cette voix mélodieuse qui même dans un sarcasme lui arrivait au cœur comme une flatterie.
— Vous êtes plus heureux que nous, continua en se jouant la comtesse ; vous pouvez l'entendre. Et nous qui en avons un grand désir à cause de sa réputation, nous ne le pouvons pas. Elle ne reçoit que des hommes et pour cause. Peut-être aurait-elle peur que les autres femmes ne lui enlevassent quelqu'un de ses courtisans. Personne n'y songe pourtant, je le suppose; mais s'il m'est interdit de l'entendre, peut-être pourrai-je la voir. J'espère la rencontrer quelque jour ici ou là et satisfaire mon innocente curiosité. On assure qu.'elle va fréquemment au Bois?
— Tous les jours entre cinq etsix heures, régulièrement, s'écria le vicomte Palamède. Je suis enchanté de vous donner ce renseignement. Très facile à reconnaître d'ailleurs. Un landau bleu à filets bleus — bleu sur bleu, conduit à la russe par un cocher énorme — cela s'appelle un isvochtchick ! éternuez ! — qui mène un train d'enfer deux trotteurs noirs de jais dont à chaque foulée le museau baise les genoux en s'encapuchonnant avec une grâce parfaite. Et tous les vendredis à l'Opéra, la troisième loge à gauche, à compter de F avant-scène. Une constellation de diamants et des lueurs sidérales ! De quoi faire baisser les actions du gaz ! L'astre de la nuit avec des rayons d'or jaune.
— Mon cher vicomte, dit Gabriclle, pour vous remercier je vous offre une place dans ma loge demain. C'est justement un vendredi. J'en proposerais bien autant à Robert, mais il n'accepterait pas!
— Et pourquoi non? demanda celui-ci.
x — Mon cher, répliqua Gabrielle, vous avez vos devoirs à remplir et je n'ai aucune intention de vous y soustraire. Nous aurons le plaisir de vous voir à distance. Acceptez-vous, vicomte?
— Avec enthousiasme, madame ! Je me munirai d'un télescope.
Madame de Branville sourit.
Et comme le vicomte Palamècle s'éloignait, Robert prit sa place auprès de la comtesse et se penchant à son oreille :
— Vous êtes cruelle, murmura-t-il, ne voyez-vous pas quelle peine vous me causez?
— Je vous en prie, dit-elle avec impatience, trêve de sentiments ! A quoi bon prendre des airs penchés et navrés pour exprimer ce qu'on ne sent pas? Et puis d'ailleurs où cela nous mènerait-il? Ce qui est fait est fait. Vous avez de la chance, tant mieux. Pour moi je n'ai jamais été si heureuse que depuis que vous m'avez guérie définitivement de mes chagrins. Je vous rends grâces. Me voici d'une parfaite indifférence pour tout ce qui peut arriver. Imitez-moi; vous n'aurez p-as à vous en plaindre.
Et elle se mit au piano et joua avec une verve folle IsiValsedes fleurs de Ketterer, pendant que Saint-Remy accoudé devant elle la regardait avec admiration et battait plaisamment la mesure avec sa main.
Le lendemain, Gabrielle qui n'avait point oublié les renseignements du vicomte, parcourut à cinq heures au trot enlevé de ses chevaux blancs les Champs Elysées, l'avenue du Bois et fît trois fois le tour du lac en interrogeant inutilement les profondeurs des allées voisines.
Elle était seule. Le général avait été retenu pour quelques ordres à donner.
La princesse n'apparut à aucun des quatre points cardinaux.
Alors Gabrielle descendit la rue François Ier et revint à la rue de Gourcelles par l'avenue d'Antin.
C'était le chemin des écoliers.
Devant l'hôtel de la princesse bâti en retrait et précédé d'un jardin fermé par une grille, elle leva les yeux.
Au balcon du premier étage, Robert et deux ou trois visiteurs fumaient et la saluèrent.
Le capitaine devint pourpre et se détourna pour cacher son trouble.
Elle eut un imperceptible geste de moquerie et passa.
La princesse était nonchalamment étendue sur un divan circulaire supportant au centre une véritable gerbe de fleurs :
— Si vous voulez voir une des plusjolies femmes de
Paris, lui dit de Tresmes', et des plus dignes de respect, hâtez-vous, elle va disparaître.
— Qui est-ce? dit la princesse, sans quitter sa pose fatiguée.
— La comtesse de Branville.
— La femme du général?
— Juste.
— Elle ne doit pas être jeune, si elle ressemble à son mari.
— Pardon, princesse ! toute jeune, vingt-deux ans.
— En effet, je me souviens, fit la Moscovite. C'est même une situation agréable pour elle. J'en aurais souhaité autant pour moi. Le rêve des femmes d'esprit, ajouta-t-elle, en donnant un coup d'éventail amical sur les doigts d'un vieil Anglais raide comme un diplomate qu'il était et en arrêt comme un pointer sur une groose devant sa beauté, c'est d'avoir un mari vieux comme le général ou comme lord Fowler ici présent!
— Voilà bien de vos paradoxes, princesse, dit de Tresmes.
— Paradoxe? non ! Dans ces conditions, elles possèdent du mariage tout ce qu'il peut donner de bon, sans en avoir les misères. Elles ont la liberté, l'indépendance, le titre et la franchise du langage. Elles n'en connaissent ni les charges ni les obligations, à moins que leur mari ne soit ridicule au point d'avoir des jalousies d'Othello, ce qui est très drôle chez un barbon, ou des prétentions de don Juan, ce qui ne l'est pas moins et a l'avantage d'accélérer le dénouement et ce que j'appellerai la libération du territoire. Le général. est très riche?
— Très riche.
— Très bon?
— Excellent.
— Il est estimé de tout le monde?
— Mieux que cela. Il est aimé de tout ce qui l'entoure.
— Même de sa femme?
— Oui, princesse, même de sa femme.
— Oh! prenez garde, monsieur de Tresmes, vous allez choir clans l'invraisemblable et vous avez affaire à des sceptiques.
— Je vous dis ce qui est. Si vous en doutez, interrogez Robert. Il est de la maison.
— C'est vrai, fit la comtesse en se tournant du côté de Pontis. Vous devez connaître la comtesse mieux que personne. N'êtes-vous pas le pupille, presque le fils, peut-être le fils du général, si j'en crois certaines anecdotes qu'on raconte sur sa vie de garnison ! Et vous voyez madame de Branville tous les jours.
— Je ne suis pas le fils de M. de Branville. Je n'ai pas tant d'honneur. Je ne suis que son protégé, mais je l'aime autant que s'il était mon père. Pour ma naissance je ne m'en suis jamais sérieusement informé. Je n'ai même pas connu ma pauvre mère et c'est peut-être pour cette cause qu'on me voit rarement joyeux comme de Tresmes ou satisfait comme Saint- Remy. Les misères de l'enfant abandonné dans ses jeunes années restent gravées sur sa figure quoiqu'il devienne et de quelques rayons de soleil que son existence soit illuminée plus tard. C'est un sceau indélébile et qui imprime au visage le sourire amer et la forme tristement grave dont vous vous plaignez.
— Vous vous trompez, Robert, répliqua la princesse. Je ne me plains pas. Je voudrais être sûre que vos airs funèbres n'ont pas d'autre cause. Nous avons toutes en nous, même les pires, un peu de la sœur de charité et il nous plaît de consoler les affligés. Mais revenons à la générale: M. de Tresmes soutenait à l'instant qu'elle aime son mari, un mari de soixante ans de capital augmenté des intérêts courants, est-ce croyable ?
— Pourquoi non? Le général l'a épousée par bonté.
— Dites par égoïsme.
— M. de Branville en est incapable et la comtesse lui rend justice. Pour moi qui le connais, je sais qu'il est impossible de vivre auprès de lui sans être réchauffé par la chaleur communicative de cette âme d'élite ; que ses attentions délicates font oublier la couleur de ses cheveux ; qu'une bonté paternelle et constante comme la sienne finit par triompher de toutes les révoltes et qu'enfin la jeunesse du cœur vaut mieux chez un mari que la jeunesse des sens.
— Allons donc! repartit la princesse. J'ai dit égoïsme et je le prouve ! Où est le vieillard — M. de Branville a dépassé l'âge où un homme prend ce nom — doué d'un goût épuré, d'habitudes aristocratiques et par conséquent voluptueux, amateur d'objets d'art, de tableaux précieux, de statues pétries par le génie des maîtres, qui ne tienne à posséder dans son palais, parmi ses richesses, la plus magnifique de toutes, celle sans laquelle les autres deviennent inanimées et inutiles, le chef-d'œuvre de la nature, c'est-à-dire — je devrais me taire par modestie, mais je ne parle que pour vous éclairer — une femme jeune,
belle, fraîche, attrayante? Qu'est-ce qu'une maison d'où ce joyau le plus cher, le plus rare de tous, celui pour qui les autres sont faits, est absent? Souvenezvous des conseils de Triboulct à François Ier. Jamais vérité plus éclatante n'a été résumée dans des vers mieux frappés. Or, le général qui a fait preuve d'esprit arrivait à l'âge de la solitude. Dans quelques mois peut-être il n'aura plus les distractions du commandement. On licencie chez vous les hommes les plus utiles au moment où ils ont acquis le calme et l'expérience qui manquent aux jeunes et président aux sages résolutions. Il s'est donc effrayé du vide dans lequel il tombait. Une jeune fille est venue à lui, belle, — elle, est splendide à ce qu'on m'a dit — admirablement élevée,- intelligente, pourvue par la nature de tous les charmes, par l'éducation de tous les talents. Il s'est avisé de croire — et je l'en félicite — que c'était là un trésor offert à sa bonne étoile, un diamant inestimable aux yeux des lapidaires mondains, et il en a fait l'emplette. Il a proposé un prix et des conditions qu'on a acceptés. Il y a eu livraison de la marchandise. C'est un traité avantageux à certains points de vue pour les deux parties, mais onéreux sûrement à certaines autres — croyez-moi,j'ai fait cette expérience avec mon noble époux — pour la comtesse qui ne l'avouera pas. Les femmes conviennent difficilement que certain devoir leur soit dur à remplir ou c'est entre elles et jamais devant vous. Du général et de la comtesse, c'est donc le premier qui est l'obligé et madame de Branville ayant exécuté ses obligations devient libre d'un autre côté et tôt ou tard prouvera qu'elle a compris sa situation et que,
ses devoirs remplis, elle ne met pas en oubli les droits qui lui appartiennent.
— Vous êtes décourageante. Vous ne croyez à rien.
— Je crois à l'amour.
— Et à la vertu ?
— Je crois à l'amour qui est le suprême mobile de toutes nos actions, au moins à nous autres, pauvres femmes. L'homme peut avoir ailleurs des distractions, l'orgueil satisfait, l'ambition qui s'agite et le pousse, l'intérêt qui le passionne. La femme n'a qu'un but, être aimée ! qu'une occupation, aimer ! Tout le reste est l'accessoire et le moyen. Ce que nous disons, ce que nous faisons tend à cette conquête, la seule toison d'or que nous désirions, ou à sa conservation quand nous l'avons obtenue. Si quelqu'une d'entre nous vous soutient le contraire, ne la croyez pas, elle ment ou elle est d'un monde où les soucis de la vie animale l'emportent sur les préoccupations d'un ordre supérieur. La comtesse de Branville n'est pas dans ce dernier cas, donc... vous me comprenez. Ses courses en voiture superbe, ses promenades au Bois où elle mène à grandes guides ses deux magnifiques chevaux, ses toilettes dont le goût m'a frappée — car j'ai voulu la voir et je l'ai vue — pourquoi? je n'en sais rien. — Elle regarda attentivement le capitaine qui rougit, — la peine qu'elle se donne en ce moment pour attirer dans son salon les hommes d'esprit et de distinction, les attentions mêmes qu'elle a pour son mari, tout cela ne vient que de son désir de briller, de plaire et de séduire l'homme qu'elle cherche et sur lequel elle a déjà jeté son dévolu. Elle semble parler et agir pour tous
et ne s'adresse qu'à un seul. Si je vous explique si lucidement ses intentions, c'est parce que ce qu'elle fait, je l'ai fait, ce qu'elle veut, je l'ai voulu, et ce qu'elle souffre — sans vous le dire et surtout sans le laisser paraître — je l'ai souffert avant elle. Et je ne me suppose ni moins bonne ni plus imparfaite que les autres. Nous avons toutes les mêmes qualités ou peu s'en faut et les mêmes vices, si pour se conformer à l'opinion du monde on appelle vices ce besoin irrésistible d'expansion qui est en nous et que tous les arguments des moralistes ne changeront pas. Nous avons de légères variations dans l'âme comme dans le visage, mais en somme la structure est la même et les différences sont dans les détails et non dans l'ensemble. Si on nous arrachait du cœur le désir d'aimer que Dieu y a mis, le genre humain finirait et il doit durer autant que l'univers qui, j'en ai peur, est éternel.
— Eh bien! chère princesse, dit Robert, je crois avoir jugé autrement et mieux madame de Bran ville et je suis certain qu'elle ne faillira pas à ses devoirs. Ce qu'elle en fait n'est que par reconnaissance pour le comte à qui elle veut rendre la vie agréable et qui est heureux en effet au delà de toute expression.
— Vous croyez?
— Certes.
— La fatigue viendra et avec elle l'ennui. Il aurait mieux valu pour le général entreprendre une ou deux campagnes de plus, et c'est un rude métier que celui auquel sa femme va le condamner par reconnaissance, comme vous dites. J'admets pourtant qu'il présente des compensations et c'est une douceur non pareille
pour une barbe grise comme la sienne de se frotter au satin du visage d'une jeune femme et de respirer les parfums d'une bouche fraîche et rose. Mais elle, Robert! Après les jouissances de vanité de la soirée, après les conversations galantes où d'élégants amoureux auront épuisé à ses genoux le vocabulaire de la galanterie française, àl'heure où il lui serait si doux d'abandonner son esprit aux rêves venus par la porte d'ivoire, ou son cœur aux réalités plus pratiques de l'amour, elle se retrouvera chaque jour ou plutôt chaque nuit aux prises avec le devoir, avec ce devoir que vous jugez si simple h remplir et qui est en effet si léger et si facile quand on se donne à l'ami de son choix, si dur et si révoltant quand le lien qui nous enchaîne n'est que le résultat d'une convention arrachée à un moment de lassitude, de faiblesse ou de nécessité et non d'une invincible attraction de deux êtres créés l'un pour l'autre et se complétant par leur union. Au début la force du caractère, le raisonnement réfléchi, la volonté, dans une âme noble et forte, de ne pas faillir à ses engagements et peut-être aussi, pour une jeune fille ignorante, l'attrait de la nouveauté ou les surprises des sens rendent possible le sacrifice auquel elle se soumet, mais bientôt l'épouse froissée d'une alliance qui de jour en jour et de chute en chute lui pèse davantage, ne trouvant dans son maître et seigneur, vu en déshabillé, que les débris d'une existence usée par des plaisirs ensevelis dans les limbes du passé et les ruines d'un monument délabré dont le temps achève pierre à pierre la destruction; fatiguée, tranchons le mot, dégoûtée des expériences infructueuses et grotesques dont elle est le sujet, froissée
des ridicules tentatives d'un barbon sénile' pour qui l'amour, cette divine attraction, n'est plus qu'une opération fantasque et un stérile libertinage , elle prend en horreur ]es fers qu'elle a acceptés parce qu'ils étaient dorés et qu'elle ne peut briser. Elle se livre à des comparaisons que les adorations dont elle est entourée lui rendent plus périlleuses ; elle en arrive, quelque passion qu'elle ait eue pour ce devoir que vous me vantez, à se dire que Dieu ne l'a pas mise au monde uniquement pour faire un édredon de son sein à l'être caduc qui va disparaître et amortir sa chute dans la tombe; que la jeunesse appelle la jeunesse et que la vie doit s'unir à la vie et non aux pourritures du néant. Et de songes en méditations, la nuit sur les dentelles de son oreiller, le jour sur les divans d'un salon Louis XV ou sur les coussins d'une belle voiture attelée de deux chevaux blancs, de comparaisons en confidences, de désirs muets en serrements do main furtifs, elle glisse mollement et par une pente insensible des hauteurs rocailleuses de ce chimérique devoir dans les bas fonds fleuris de l'adultère, et un matin elle s'étonne, non sans ravissement et j'ajouterai sans remords, de s'être endormie la veille, endolorie et rouge de dépit, entre les bras de son époux et de se réveiller souple et les yeux humides de volupté entre les bras de son amant.
— Et vous approuvez cette chute?
— Sans réserve. Dans une union ordinaire mille circonstances peuvent l'excuser. En thèse générale, je la condamne. Dans l'union d'un vieillard et d'une jeune fille elle est inévitable et je la considère comme une vengeance légitime et de justes représailles!
— C'est un plaidoyer pro domo, pardon ! je veux dire pour vos intérêts, princesse.
— Vous vous trompez. Je n'ai pas fait ce que je dis, njais l'intention y était et ma vertu — si on désire appeler ainsi l'état d'une femme qui voudrait faillir et ne le peut pas — n'a tenu qu'à l'absence de l'idéal que je poursuivais. Vous voyez que je suis franche!
— Et la conséquence de ces théories... moscovites?
— Universelles !
— C'est?...
— Je crains de vous fâcher.
— Le pourrais-je contre vous?
— La voici donc. La comtesse a fait ce qu'elle a pu pour se plier à sa condition. Elle s'est raidie, la pauvrette, de toutes ses forces! Son voyage d'Italie, son isolement au début étaient des tentatives... malheureuses, si j'enjuge par ce qu'on m'a raconté de ses tristesses passées. Aujourd'hui, jugeant le fardeau trop lourd pour ses épaules — un bijou ses épaules! vous voyez encore que je joins la justice à la franchise ! — elle le rejette. A l'heure qu'il est elle court après l'amant selon son cœur. Elle n'a même pas acheté ses chevaux blancs pour autre chose! Dans un mois elle l'aura rattrapé. Quand elle voudra, faite comme elle l'est, elle sera passionnément adorée. Demandez-le plutôt à M. de Saint-Remy qui ne s'enthousiasme pas facilement. Dans six semaines elle aura fait son choix et après s'être endormie...
— Endolorie et rouge de dépit...
— Pendant un an — ce qui fait son éloge — dans les bras du général, elle se réveillera...
— Dans ceux de son amant!
— Parfaitement.
— Eh bien! ma chère princesse, malgré tout votre esprit, je ne crois pas un mot de cette prophétie désolante. Vous-même vous êtes un frappant exemple de la fausseté de vos théories. Vous avez épousé un vieux mari, vous l'avez conservé cinq ans dans le miel de vos caresses en restant cinq ans vertueuse! C'est vous qui l'avez avoué.
— Je n'ai pas dit vertueuse ! La vertu consiste moins dans les faits que dans les intentions. La mienne me pesait comme celle des vieilles filles qui ont passé la trentaine et me rendait acariâtre comme elles. Aussi ce pauvre prince était malheureux!...
— Vous vous calomniez!
— Comme les pierres ! J'en étais arrivée au point de ne le pouvoir souffrir même en effigie ! Pour chercher une diversion, je me suis lancée clans la distraction des voyages. Je suis allée jusqu'aux sommets du Saint-Gothard. Or, je redoutais moins la chute d'une avalanche dans ce pays pittoresque mais peu sûr que l'apparition du prince sur le seuil de ma chambre. Et ce qu'il y avait de fâcheux, c'est qu'il s'en apercevait. Que voulez-vous? c'était plus fort que moi! Il y a des gens nerveux qui tremblent à l'aspect d'un inoffensif cloporte ; d'autres tombent en pâmoison si une araignée diligente tisse sa toile dans leur voisinage ; mon cloporte à moi, mon araignée, c'était ce pauvre prince! Je cherchais bien le substitut qui aurait pu prendre sa place et en détendant mes nerfs surexcités rendre à mon mari la vie moins amère, mais par une fatalité qui lui a porté malheur je ne voyais planer nulle part les ailes de cet oiseau adoré dont les plumes
fantastiques me caressaient le visage dans la solitude de mon alcôve. Ce fut un accident pour le prince! Sans doute il eût été aussi heureux que l'est et le sera le général, si le désir secret de mon âme se fût accorripli. Une femme à laquelle rien ne manque est disposée à bien des facilités, et si elle a beaucoup à se faire pardonner, elle verse de larges aumônes au mari qu'elle supporte avec ennui, afin d'obtenir miséricorde. N'ayant rien à expier, je n'étais pas libérale et je crains que cette chasteté forcée n'ait abrégé de quelques hivers les jours d'un prince qui fut un galant homme et n'avait comme le général qu'un défaut : celui de son âge !
Vous voyez que ce n'est pas sans expérience que je vous parle et que si je traite cette question, c'est après avoir conquis mes grades. Voulez-vous une autorité de plus? Voici lord Fowler qui a l'habitude du monde et qui, ayant beaucoup vécu, connaît l'humanité à fond. Demandez-lui son avis.
Lord Fowler qui, droit en face.de la princesse, et les yeux fixés sur son visage, suivait cette conversation avec la gravité flegmatique qu'un vieil Anglais met à toutes choses, était un des plus anciens amis de la belle Russe. Depuis dix ans il la suivait un peu partout, à Paris pendant ses séjours, dans ses excursions à Nice ou en Italie et à Pétersbourg quand elle y était retournée après son veuvage ! Admirateur passionné de la beauté, aux Indes comme en France ou en Angleterre, il avait mené une vie de sybarite en toute liberté après un court mariage qui avait assuré la perpétuité de sa race. Nomade et cosmopolite, ses excursions n'avaient eu qu'un objectif : l'étude de la
femme. Il avouait qu'il avait beaucoup examiné, beaucoup vu et n'avait rien appris. Ce qui lui plaisait surtout dans la princesse, qui semblait avoir fixé ses affections platoniques, à cause de son âge, — il était septuagénaire et n'en avait pas moins conservé la somme de frivolité qu'un Anglais peut avoir — c'est qu'elle résumait à son avis toutes les perfections de la femme : la beauté, l'élégance, l'esprit, son caprice et son impénétrabilité. Leur liaison était des plus étroites et leurs sympathies sans réserves. Mais les faveurs que la princesse avait accordées à son adorateur n'étaient jamais allées au delà d'un baiser sur l'épaule ou d'une énergique poignée de main quand il lui revenait après une brève séparation.
— Mon avis sur quoi, chère belle? demanda-t-il.
— Sur le sort qui attend le général de Branville.
— A cause de son mariage?
— Oui.
— Nous lui appliquerons le mot de Louis XIV : A notre âge, monsieur le maréchal, on n'est plus heureux!
— Il l'est cependant, mylord, observa la princesse en souriant.
Le vieux diplomate haussa les épaules :
— Tant mieux, dit-il ; cela prouve l'esprit de la comtesse et c'est toujours agréable une femme d'esprit. A propos, je viens de la rencontrer. Mon phaéton a croisé sa voiture ! Quelle luxuriante personne ! Quelle resplendissante beauté ! Si vous n'étiez là, chère princesse, avec vos épaules et vos yeux qui sont tout un poëme, je ne vois pas de femme qui puisse éclipser une pareille étoile! Ce n'est pourtant, dit-on, qu'une
petite provinciale; que sera-ce quand Paris l'aura façonnée! Elle est Normande, je crois?
— Non, mylorcl, Bretonne.
— J'aurais préféré Normande ! Mon orgueil en serait flatté. Nos grand' mères à nous aussi étaient Normandes. C'est un sang riche et plus généreux que la réputation de ceux qui l'ont dans les veines. Je ferai mes compliments au général pour sa découverte. C'est un homme que j'estime et que j'aime. Nous avons fait campagne ensemble dans un pays où nous n'étions pas à notre aise! Quel joyeux compagnon, quelle brave nature! Et connaisseur, comme moi, princesse! Mais pourquoi s'est-il marié si tard? Je le demande et pourtant, ajouta-t-il en se penchant à l'oreille de sa belle, quel est celui d'entre nous qui reculerait devant une folie pareille et ne céderait à une tentation si forte même en en prévoyant les fâcheuses conséquences?
De Tresmes, Saint-Remy et les autres s'étaient groupés autour des causeurs :
— Ainsi, mylorcl, dit Palamède, vous pensez qu'il n'y a ni parachute, ni paraverse, ni paratonnerre contre les accidents destinés tôt ou tard à un mari qui a le tort de jeter les neiges de son hiver sur un parterre en pleine floraison?
— Pardon, il y a des miracles, mais je n'y crois pas. Ce qui ne m'empêcherait pas, ma belle princesse, d'accepter la place avec les émoluments si vous méjugiez digne d'en être favorisé, dussé-je n'émarger qu'une fois par hasard et laisser, à mon insu, une part de mes appointements aux autres.
La princesse donna un léger coup d'éventail aux doigts de lord Fowler qui s'égaraient sur le coussin
où reposait sa tête et jouaient avec les boucles de ses cheveux.
— Vous êtes philosophe et cynique, Adonis, lui dit-elle.
— Le danger est hypothétique et le plaisir serait certain, répliqua- t-il.
Pontis était mal h Taise pendant cette conversation. Il voulait douter de prédictions dont il sentait la justesse. Sa maîtresse — peut-être pour l'éprouver — lui déroulait avec une implacable logique, comme une toile sur laquelle les faits auraient été nettement représentés, l'avenir de Gabrielle. Tout en luttant contre la conviction qui entrait en lui comme la hache dans un arbre qu'elle va jeter à terre, que tôt ou tard et dans un délai rapproché la comtesse chercherait des satisfactions que le mariage ne pouvait lui donner, il voulait éloigner de ses yeux ce dilemme qui flamboyait devant eux : Moi ou un autre ! et n'y parvenait pas.
D^un autre côté, Gabrielle perfectionnée pour ainsi dire par l'art raffiné qu'elle apportait à ses toilettes, par cette savante coquetterie dont une femme si spirituelle qu'elle soit n'apprend le secret qu'à Paris, embellie par le cadre qui l'entourait en triplant les séductions du tableau, produisait une impression de plus en plus profonde sur le cœur du jeune homme.
Il en arrivait à porter envie non-seulement au général mais à tous les curieux, aux regards ardents ou sceptiques, qui contemplaient la comtesse, aux visiteurs qui s'approchaient d'elle et même aux valets qui la servaient et jouissaient du privilège de lavoir atout instant. En vain l'honneur se débattait en lui, comme
un oiseau blessé par le plomb du chasseur et lui interdisait des pensées qu'il n'était plus le maître d'éloigner. Nuit et jour il était dévoré du désir de se jeter aux genoux de Gabrielle et de lui avouer la passion qui l'étreignait et la furie de ses regrets et de sa jalousie. Il n'osait lui parler de peur d'éclater malgré lui et vainement il tentait de noyer cette ardeur insensée dans la coupe d'or que la ravissante Moscovite approchait de ses lèvres. Tout lui semblait amer en cpmparaison de l'ambroisie qu'il convoitait et il avait pris en aversion et tenait en mépris des jouissances qui auraient semblé le ciel entr'ouvert à lord Fowler et à tant d'envieux de son bonheur.
Mécontent de lui-même et des autres, il quittait le salon de la princesse sans prendre congé d'elle quand elle le rappela :
— Pourquoi partez-vous si tôt? lui demanda-t-elle de sa voix la plus caressante.
— Je ne sais, répondit-il.
— Attendez. Vous nous quitterez dans un instant. Il revint à elle :
— Je suis triste et de méchante humeur ce soir, ditil. A quoi bon vous infliger l'épreuve de ma compagnie? D'ailleurs n'allez-vous pas à l'Opéra? C'est votre jour.
— Oui, mais nous resterons ici, si vous le désirez. Ne suis-je pas votre esclave?
— Non, allez vous distraire. C'est assez qu'il y en ait un de nous qui souffre.
— Et de quoi vous plaignez-vous? Peut-être ne le savez-vous pas vous-même! N'avcz-vous pas tout ce qui peut vous flatter et vous plaire? N'aurez-vous pas
davantage encore quand vous le souhaiterez? Vous n'avez qu'un signe à faire et vous serez obéi.
C'était une allusion à des projets de mariage que le capitaine n'envisageait qu'avec une frayeur mal dissimulée.
Elle lui prit la main et son regard l'interrogeait avec anxiété, comme si elle avait redouté la réponse.
— Vous êtes bonne, lui dit-il, mais est-ce que je sais seulement d'où je viens et où je vais. J'ai des idées bizarres et ne puis pas reconnaître vos bontés comme je le voudrais. Il faut me pardonner. Je sens que je vous suis un sujet de peines. Je ne vaux rien et quand je descends en moi-même, je suis effrayé de ce que j'y vois.
— Que vous êtes singulier, Robert! Il faut que je vous aime bien aveuglément pour vous accepter comme vous êtes. Allons, prenez l'air un moment, faites votre toilette et venez me rejoindre à ma loge. Vous avez trois heures. A neuf heures précises je vous attendrai. On joue Coppélia. C'est un joli ballet.
— Je vous en prie, excusez-moi, supplia Robert.
— Non! J'ai le droit de commander, il me semble! Et elle ajouta tout bas :
— Nesuis-je pas la maîtresse, ô capricieux Fantasio? Tu viendras?
— Puisque vous l'ordonnez, oui.
Il lui serra la main fiévreusement et sortit.
— Qu'a clone ce soir le capitaine? demanda lord Fowler? Il paraît troublé. Chère belle, vous n'aviez que la guenille ici, l'esprit était ailleurs ! C'est un des premiers effets du mariage du général. Il n'est pas sain pour un aide de camp de son âge de demeu-
rer sous le même toit qu'une charmeresse de la figure de madame de Branville! Qu'en pensez-vous? La princesse demeura impassible :
— J'y réfléchirai, dit-elle.
— Et puis, continua lord Fowler en soulignant malignement tous les mots, ne remarquez-vous pas que la comtesse, en passant sous vos fenêtres avec son équipage, ressemblait auxbraconniers qui vont chasser sur les terres d' autrui? A votre place, je me tiendrais sur la défensive !
Et il ajouta en manière de conclusion :
— Il est plus difficile de garder une conquête que de la faire !
La princesse, à demi couchée sur le divan et la tête appuyée sur ses doigts diaphanes, .écoutait distraite en apparence les réflexions de son adorateur.
— S'il vous plaît d'étudier la question à fond, ditelle, restez à dîner ce soir et conduisez-moi au théâtre.
— Voilà, mon enfant, s'écria l'Anglais rayonnant, une soirée que je ne donnerais pas pour quatre mille livres !
— Sterling?
— Sterling, goddam !
Et il baisa avec religion une des longues frisures de la princesse qui, pensive et rêvant aux dernières paroles de son vieil ami, murmura :
— Je saurai bientôt s'il a deviné juste!
La conversation qu'il venait d'entendre avait profondément troublé l'esprit de Robert. Il se promena longtemps aux Champs Elysées avant de rentrer à l'hôtel de Branville.
Quand il y arriva, le dîner était terminé. La comtesse avait quitté la salle à manger, et le général plongé dans une bergère au coin de la cheminée brûlait tranquillement un excellent cigare dont la fumée bleuâtre s'envolait par les fenêtres ouvertes.
— Tu es bien en retard, mon capitaine, s'écria-t-il en apercevant le jeune homme, et tu vas faire pénitence de ton inexactitude. Tarde venientibus ossaf me disait souvent un mien oncle qui se piquait d'érudition. C'est à peu près le seul latin que j'aie retenu et je n'en garantis pas la qualité ! Assieds-toi, et fais vite, fapresto. Tu nous accompagnes à l'Opéra, à moins que tu ne sois retenu ailleurs !
— Ailleurs, non, mon général, dans une autre loge, oui, répliqua le capitaine. Mais ce n'est pas mon dîner qui me retardera, je n'ai pas faim.
— Tu n'as pas faim, pécaire ! Qu'est-ce que cela signifie? Pas d'appétit! C'est un mauvais symptôme! Je n'aime pas que l'on n'ait pas faim! Tu n'es pas malade?
— Pas l'ombre d'une migraine !
— Diable! répéta le général, qu'y a-t-il donc?
— Mais rien, je vous assure!
— Tu viens de chez ta princesse Ivanowska?
— Oui, mon général!
— Et c'est elle que tu vas rejoindre à l'Opéra?
— Oui, mon général!
— Et c'est pour elle que tu ne dînes pas?
— Non, mon général; je ne dîne pas parce que je n'ai pas faim, voilà^tout !
— Mauvais amour que celui qui coupe l'appétit. Moi, quand j'avais ton âge et que j'étais amoureux, — car j'étais amoureux quelquefois, par quintes — je mangeais vite, mais je mettais les morceaux doubles. J'aimais avec entrain, avec acharnement, mais je mangeais de même. Je n'aurais pas donné ma part d'un godiveau pour une mèche de cheveux.. Voilà comme il faut être! Et qu'est-ce qu'elle t'a donc dit, ta princesse, pour te changer en un damoiseau si facile à nourrir?
— Elle m'a dit des choses que je me garderai bien de vous répéter, mon général.
— Et pourquoi, s'il vous plaît, monsieur mon aide de camp?
— Parce qu'elles vous fâcheraient et que je tiens à vous garder heureux et satisfait comme vous êtes !
— Et quoi encore? Parle donc. Tu sais bien que je n'ai pas peur d'un quolibet ou d'une malice !
— Lord Fowler, votre ami, était chez elle!
— Diable! diable! répéta pour la troisième fois le général. Alors, à eux deux ils auront dû accoucher de quelque bonne grosse méchanceté !
— Peut-être.
— J'en suis sûr. Va toujours et ne t'inquiète pas.
Ce n'est pas une baliverne qin' m'empêchera de dormir.
Le capitaine rasséréné par le bon sourire du comte réfléchit une seconde; puis, brûlant ses vaisseaux, il reprit :
— Lord Fowler a dit que la comtesse, qu'il a rencontrée dans la journée, aura bientôt la réputation de la plus jolie femme de Paris.
— Hé hé hé! Il n'a pas mauvais goût ce Fowler. C'est un gourmet! Est-ce là cette grosse méchanceté? C'est un hommage à la vérité, tout simplement.
— Oui, mon général.
— Jusque-là je ne vois pas la blessure profonde, le venin de la bête !
— En effet, mon général. Il a ajouté qu'elle conduit avec une adresse consommée ses deux chevaux qui sont les plus beaux qu'on puisse voir.
— Il a raison; c'est un fin connaisseur. Après.
— Qu'elle a un goût clans ses toilettes qu'on ne saurait surpasser.
— Bon. Cela sort de ma compétence, et, je le crains, de la sienne.
— Qu'on reconnaît en elle au premier abord la femme supérieurement clouée et d'une distinction hors ligne.
— Parfait. Ce Fowler est un être des plus judicieux. Et la princesse, ta chère Moscovite?
— Elle était en tous points du même avis que lord Fowler !
— Et tu t'en plains?
— A Dieu ne plaise, mais...
— Il y a un mais?
— Sans cloute.
— Et il me concerne?
— Naturellement.
— C'est la queue de la vipère !
— Elle ajoutait que...
— Achève donc !
— C'est que vous allez vous fâcher.
— N'aie pas peur.
— Tant pis, je dis tout.
— Va.
— Elle ajoutait que vous vous êtes marié...
— Trente ans trop tard?
— Non, vingt seulement.
— Mais elle a raison. Elle n'est pas sotte, cette femme-là. Elle a même de la bienveillance. Ce n'est pas vingt ans qu'elle aurait dû dire, c'est quarante!
— Vous êtes de son avis?
— Absolument. Il n'y a même pas besoin de venir de si loin pour penser comme elle.
— Moi qui me fâchais presque en écoutant leurs critiques !
— Il n'y a pas de quoi! Il est vrai qu'il y a quarante ans Gabrielle n'était pas née, mais si elle avait vécu alors, quelle félicité, quel bonheur, mon pauvre Robert! Une pareille femme et vingt-cinq ans! Tu ne peux pas te figurer quel enivrement ce serait! Il n'y en a pas de comparable sous la calotte des cieux. Toutes les perfections réunies en une seule personne ! Toutes les tendresses, tous les charmes. La posséder sous son toit, savoir qu'elle est votre bien, votre chose, que nul autre ne peut l'admirer des mêmes yeux, que tout le monde vous jalouse et vous envie! Et se sentir paralysé par une irrémédiable impuissance; être env
prisonné clans sa faiblesse comme les navires perdus l'hiver dans les glaces du pôle Nord ! Calculer l'heure, à laquelle il faudra laisser cette perle passer aux mains d'un autre parce qu'elle tombera de votre main défaillante, c'est un martyre de toutes les minutes, un poison qui remplit d'amertume et de désenchantement la coupe où l'on scraiïsi heureux de plonger ses lèvres. La princesse a raison ! lord Fowler a raison ! Toutes ces souffrances, toutes ces inquiétudes, toutes ces jalousies douloureuses et chimériques, toute cette dérision d'un mariage inégal et tardif sont exprimées nettement et avec une précision incisive et judicieuse dans cette phrase dont on n'a même pas droit de se fâcher: oui, le général a épousé une femme adorable, ravissante, que tout Paris admire ; le général serait donc un homme digne d'envie, il a rencontré un filon d'or pur qui enrichirait cent mineurs, un trésor d'amour à donner le vertige aux têtes les plus fortes, mais il l'a découvert vingt ans trop tard ! Il a une table somptueusement servie, mais il n'a plus d'appétit; des richesses illimitées à dépenser, mais il n'a même plus la force de les jeter par les fenêtres! Et la princesse en disant ces grandes vérités devait se mordre les lèvres d'une certaine façon ; elle a dû cacher une expression de condoléance derrière son éventail et étouffer un ricanement sarcastique clans la batiste de son mouchoir! Ne me dis pas non! je ne suis pas parvenu à mon âge sans connaître le monde, ou je serais un triple sot! mais je le connais bien! Que veux-tu? je me monte la tête, je fais comme toi, en creusant cette petite malice doucereuse et inofPensive qui n'a l'air de rien et qui est grosse de tempêtes. Et
je me fâche comme mon aide de camp, et j'ai tort comme lui!
Le général s'était levé et arpentait la salle à manger en discourant avec animation. Il s'arrêta brusquement en face de Robert :
— Ces gens-là sont dans leur droit, poursuivit-il. Oui, aux yeux des sensés, des hommes à tête froide et à cœur pétrifié j'ai commis une folie, mais cette folie m'a rendu bien heureux ! Elle me causerait de bien terribles tourments si la pauvre femme qui en souffre seule n'avait assez d'angélique résignation pour me les épargner! Imagine ce que seraient la jalousie, le désespoir, la rage d'un mari qui, propriétaire d'un pareil bijou, saurait qu'on le lui dispute, qu'on le lui ravit et qu'on lui vole en même temps la femme dont il attend tout et l'honneur d'une vie jusque-là exempte de flétrissure ! Mais — et le général passa sa main sur son front par un geste rapide comme pour en chasser une idée importune, — ne parlons plus de cela! Tu me forcerais à détester ta princesse et je veux l'aimer pour les bontés qu'elle a pour toi et dont je te félicite, car elle aussi elle est admirablement belle, mais entre nous, méfie-toi, car je ne la crois pas aussi douce que cet ange du bon Dieu qui se nomme Gabrielle.
Puis le général al] a à la fenêtre et respira une minute l'air qui commençait à fraîchir.
Et revenant à Robert :
— Allons, du cœur! dit-il. Bois un verre de vin. Il ne faut pas négliger la bête. Pour moi, je m'en vais avec les yeux de la mienne voir où en est la toilette de la comtesse, ma mio!
Il lança son cigare à moitié consumé dans la cheminée et gagna la chambre de sa femme.
Gabrielle était assise en face d'une psyché et se regardait avec quelque complaisance dans un miroir à poignée de vermeil ciselé par un Benvenuto inconnu, tandis que Rose de ses mains fort adroites en vérité disposait sur la tête' de sa maîtresse sa forêt de cheveux légèrement brûlés du soleil :
— Madame est ce soir d'une fraîcheur reposée qui fait plaisir à voir, disait la soubrette, et je voudrais juger de l'effet qu'elle va produire dans sa loge. Je présume qu'elle va donner de la besogne h bien des lorgnettes.
— Elles auraient tort de s'occuper de moi pour ce que cela peut leur rapporter, observa la comtesse.
— Madame ne dit pas ce qu'elle pense. Il est agréable de savoir qu'on vous regarde et qu'on vous trouve bien.
— Ainsi, ma pauvre Rose, tu aimerais qu'on te regardât si tu étais à ma place?
— Ma foi oui, madame! même h la mienne, cela ne me déplaît pas. Que pense madame de ce camélia rouge dans cette coque de cheveux? Il va bien, n'estce pas? C'est un cadeau de la modiste. Elle m'a dit tantôt: Rose, vous donnerez ce camélia à madame et vous lui direz qu'il sort des mains d'une bonne faiseuse.
— En fait d'artistes en fleurs, je n'en sais qu'une tout à fait supérieure, la nature.
— Madame a raison. Cependant ce camélia est aussi beau que nature et se fanera moins vite, ce qui est un avantage .
La toilette de la tête était parachevée, Gabrielle se leva. Elle était vêtue d'un simple peignoir de mousseline blanche à demi tombé. Ses épaules découvertes montraient leurs formes d'une richesse incomparable et leurs nuances roses et blanches. Son cou sur lequel ruisselait un chapelet de diamants que Boucheron eût payés cent mille frajics, soutenait fièrement et sans effort une poitrine à demi dévoilée qui eût enlevé pour une seconde de regard timide six mois de sommeil à un élève de rhétorique lorsque la portière du boudoir se souleva silencieusement.
Le général demeura en extase devant le tableau qui s'offrait à lui.
La jeunesse dans sa grâce et dans sa floraison s'épanouissait dans ce nid voluptueux et chaud. Suzanne au bain surprise par les vieillards bibliques n'était pas faite pour exciter plus de convoitises et ici le désir était permis. Le désordre même de l'appartement et de la maîtresse avait une pointe de séduction et de coquetterie. Le vermeil clesboîtes à poudre semait la pénombre du boudoir de ses paillettes lumineuses ; les brosses d'ivoire sculpté rôdaient sur le marbre blanc de la toilette et un feu clair flambait clans la cheminée, jetant ses lueurs sur le tapis chatoyant; des flacons dorés débouchés laissaient échapper des odeurs pénétrantes et capiteuses. La robe de faille violacée enguirlandée de fleurs était jetée sur un divan qui semblait venir d'un bazar de Péra, comme les étroites babouches turques qui traînaient sur le tapis épais que la comtesse, debout près du foyer, foulait de ses pieds nus.
La chemise de batiste aux entre-deux de dentelles, si
aérienne qu'un souffle d'enfant l'aurait emportée, si transparente qu'elle embellissait et ne cachait pas, si moelleuse qu'un épicurien sensible aux plis des feuilles de rose ne l'aurait pas soupçonnée, était déployée sur un tabouret de soie près de la jeune femme éclairée en pleine lumière par deux lampes h globe dépoli posées sur la cheminée.
A ce moment la soubrette se retourna. En apercevant le général immobile, elle fut sur le point de laisser échapper un léger cri, mais elle se contint et, se mordant les lèvres avec une petite moue significative, elle passa ce léger vêtement à sa maîtresse. Le peignoir glissa aux pieds de Gabriellc tandis que la Bretonne, la tête dans une armoire à glace à doubles vantaux, cherchait attentivement le mouchoir armorié qui devait compléter l'arsenal des coquetteries de la générale.
Ce fut pour le comte — il y a toujours dans le soldat quelque réminiscence du reître et du lansquenet — un spectacle délicieux que celui de Gabrielle n'ayant pour toute parure qu'un camélia rouge dans ses cheveux répandus en longues torsades sur ses épaules et le collier de diamants, présent du mariage, qui l'enchaînait à lui.
Une put retenir un soupir d'admiration et de regrets en comprenant mieux la justesse du mot terrible échappé à la princesse : Vingt ans trop tard!
A ce soupir, la comtesse se retourna :
— Vous étiez là, monsieur, dit-elle. C'est une perfidie indigne de vous. Une autre fois on fermera soigneusement les portes.
Le général ne répondit pas, il s'approcha et posant sa main sur l'épaule frémissante de la jeune femme :
— Est-ce que tu serais fâchée? lui demanda- t-il en adoucissant sa voix humblement.
— Oui, répondit-elle sèchement, beaucoup et plus que vous ne le supposez !
— Je ne recommencerai donc plus. Que faire pour obtenir mon pardon?
La comtesse se reprocha sans doute ce court accès de dureté involontaire.
— Rose, dit-elle d'une voix brève, allez chercher mes gants dans le salon où je les ai oubliés.
Et dès qu'elle fut seule, elle regarda son mari avec des yeux caressants et le voyant troublé :
— Que tu es bête, dit-elle, en lui passant ses deux bras autour du cou, ne sais-tu pas que je t'aime !
Il l'enleva par un mouvement soudain et la porta sur le divan.
Elle souriait d'un sourire doux et triste.
Il déposa sur son front un baiser paternel et s'éloigna :
— La princesse avait raison, murmura-t-il : autrefois j'aurais tiré les verrous et laissé la camériste à la porte.
Dans la salle à manger, l'aide de camp réfléchissait aussi. La conséquence des railleries de sa maîtresse et de lord Powler était toute déduite. Par convenance devant lui, les deux sceptiques avaient conservé une
certaine mesure dans l'expression, mais s'ils n'avaient pas exposé crûment leurs conclusions la condamnation du général pour être polie n'en était pas moins définitive. A moins d'être un phénomène de vertu formant exception à la règle, Gabrielle se laisserait entraîner à de prochaines défaillances et son excuse, aux yeux du monde, était inscrite en toutes lettres au bas de l'acte de naissance de son mari.
Il est vrai qu'elle aurait à passer une barrière difficile à franchir pour une âme élevée et accessible comme la sienne à la délicatesse de certains sentiments et au respect des engagements souscrits ; mais luimême qui devait beaucoup plus qu'elle au général de Branville puisqu'il avait tout reçu de lui et ne lui avait rien accordé en échange tandis que Gabrielle avait soldé le bienfait en se livrant tout entière au bienfaiteur — et n'était-clle pas d'un prix inestimable et qui avait acquitté sa^dette et au delà? — ne sentait-il pas sa reconnaissance faiblir clans le combat qui se livrait entre elle et sa passion pour Gabrielle ?
N'y avait-il pas des heures où il ne la distinguait plus à travers le brouillard qui obscurcissait ses idées, et où la figure de la femme aimée apparaissait seule rejetant dans l'ombre tout le reste autour d'elle?
Et si lui, l'homme qui devait être fort contre luimême, habitué par vingt ans de loyauté à ne considérer que le devoir inflexible et à lui sacrifier plaisir et bien-être de toutes sortes, sentait ses bonnes résolutions chanceler, qu'en serait-il de la jeune fille, faible par nature, lâche et sans énergie contre la tentation, le jour où elle y serait réellement soumise, et ce jour ne pouvait tarder s'il ajoutait foi à l'expérience des autres!
Les regards de Gabrielle plus hardis que les siens quand elle était près de lui, les vibrations étranges de sa voix quand elle lui adressait la parole, n'étaientils pas d'ailleurs autant d'invitations à se déclarer ; et les libertés qu'elle prenait avec lui ne lui fournissaient-elles pas la mesure de ce qu'elle scraitpourles autres? Ne justifiaient-elles pas les prophéties de la princesse ? Et enfin s'il restait muet et insensible à ces avances déguisées qui l' ébranlaient jusqu'au fond de l'âme, le dépit qu'elle en éprouverait n'exaspéreraitil pas ses désirs en la contraignant à se lancer à la recherche d'un plus hardi ou d'un moins scrupuleux qui achèverait l'œuvre qu^il ne voulait pas commettre?
Lui ou un autre !
La tentation de ce raisonnement qui diminuait retendue de sa faute et lui faisait juger ce mal qu'il redoutait comme inévitable, le poursuivait et le rendait de plus en plus incertain et irrésolu.
Et dans le moment même où son mauvais esprit, adoucissant par des sophismes l'odieux de la trahison qu'il méditait, effaçait de sa mémoire les bontés du général, sa cordialité, la tendresse que cette âme vigoureuse lui témoignait et jusqu'aux charmes de la princesse Constance pour ne lui montrer que l'image de la femme vers laquelle un courant si périlleux l'emportait, il se la représentait contemplée librement et sans entraves par cet autre qui avait usurpé sa place, elle dont il aurait payé la jouissance et la possession au prix d'une éternité de regrets. Le général disparaissait dans le mari et l'affection chancelait devant cette misérable rivalité.
Effet infaillible des passions violentes qui nous
aveuglent et s'interposent entre notre conscience et le devoir comme les nuages de novembre entre nos yeux et la lumière du soleil.
Le capitaine fut tiré de ses réflexions par un léger bruit qui se fît à côté de lui.
C'était mademoiselle Rose qui furetait à la recherche des gants de sa maîtresse.
Naturellement elle ne les apercevait nulle part par l'excellente raison qu'ils n'étaient ni dans le salon, ni dans l'antichambre ni ailleurs.
Robert, ravi de cette diversion qui lui permettait de parler de Gabnielle, appela la jolie femme de chambre :
— Que cherches-tu là, mon enfant? lui demanda-t-il.
— Les gants de madame. Vous ne les auriez pas vus par hasard, monsieur Robert?
— Des gants ? de quelle couleur ?
— Blancs, pour l'Opéra, des gants qui vont jusqu'au coude.
— Diantre ! jusqu'au coude ! Ils sont assez longs pour se laisser apercevoir.
— Sans doute ! mais...
— Tu ne les trouves pas?
— Non.
La soubrette furetait toujours. Tout à coup elle s'arrêta et se frappant le front comme s'il en était jailli une idée soudaine :
— Suis-je assez de mon village ! s'écria-t-elle, madame s'est joliment moquée de moi !
— Bah !
— Oui. Elle a voulu m'éloigner et elle a saisi le premier prétexte venu.
— T éloigner, Rosine, et pourquoi ?
— Gela, c'est mon secret!
— Un secret? Fichtre ! tu as des secrets?
— Vous pensez bien que je ne vais pas aller raconter ce qui se passe dans la chambre de madame !
Robert devint pourpre.
— Il s'y passe donc des choses très étonnantes?
— Quelquefois ! Si encore vous me promettiez de n'en parler à personne?
— Non, si tu me le caches.
— Et si je vous le dis ?
— Encore moins.
— Eh bien ! je pense, monsieur Robert, que madame a voulu rester seule avec monsieur.
— Vraiment? Seule? Et pourquoi?
• — Pour un officier, vous êtes joliment naïf! Pourquoi une jeune femme veut-elle rester seule avec son mari ? En tête-à-tête ? Dans son boudoir?
— Mais, Rosine, tu n'y penses pas. Au moment de sortir, quand neuf heures vont sonner ! et que nous sommes déjà en retard.
— Bien ; mais la musique peut attendre. Et il y a des choses plus pressées.
Et la jolie chambrière mit un doigt sur ses lèvres. Robert pâlit.
— Tu es étonnante avec tes suppositions, balbutia-t-il.
— Il n'y apas de quoi. Monsieur est une braise depuis son mariage et il est rajeuni de quinze ans. Et puis il y a des moments où madame est si contente ! Tenez, tout à l'heure par exemple, nous étions à notre toilette. Je venais de terminer l'édifice de la coiffure et
c'est un vrai plaisir ! madame a des cheveux admirables, un fagot et tout à elle, et qui sentent bon î J'avais posé un œillet, non, un camélia rouge, rouge vif comme un coquelicot, là, sur le côté gauche. Elle était en peignoir blanc et très défaite devant une glace, assez en désordre comme vous pensez ! Je lui donne un collier, vous savez, le beau collier de diamants, le cadeau de noces du général et elle le passe à son cou.
Par hasard, sans y songer, dans la glace, qu'est-ce que j'entrevois? Monsieur qui s'était glissé en tapinois derrière une portière, et qui ne faisait pas plus de bruit qu'une souris. Il regardait en écarquillant les yeux et il retenait son souffle avec peine. Il est un peu asthmatique, vous savez. 11 était en admiration devant nous. Je ne dis rien et je fais semblant de ne pas voir.
Madame, innocemment, se déshabille tout à fait. Entre nous, pas de façons. Cependant je me fourre la tête clans une armoire, mais qui est-ce qui n'avait pas ses yeux clans sa poche ? C'était monsieur. Vous n'y auriez pas fourré les vôtres, non plus ! Pas si bête ! Tout finit par se savoir ! Madame s'est fâchée, mais pour la forme et s'adressant à moi :
— Rose, qu'elle m'a fait, allez chercher mes gants, ils doivent être dans le salon !
C'est simple [comme tout, mais on a beau être fine, on y est toujours prise à ces ficelles là ! Ah bien oui ! des gants ! Suis-je assez bonne ! C'était pour gronder monsieur tout à son aise ; la brouille n'aura pas été longue, car sitôt le dos tourné, j'ai entendu comme un gros baiser. Est-il assez heureux monsieur! Je ne sais pas ce que madame a ce soir, elle est d'une fraîcheur
et d'une vivacité ! mais qu'est-ce qui me prend ? Je perds mon temps, monsieur Robert, à vous ennuyer de mes histoires ; excusez-moi. Je ne peux pourtant pas remonter si vite, par discrétion. Enfin, tant pis, je me risque. Sont-elles assez Dabillardes les femmes ! Et la folle Bretonne s'esquiva en gazouillant un refrain qui courait les rues en ce temps-là et peut donner une idée des sottises à la mode en l'an de grâce mil huit cent soixante-quinze :
Près de toi l'amour m'enflamme ;
Ecoute-moi, Paméla !
Je me pâme, pâme, pâme,
Je me pâme, pâme là !
Le capitaine restait cloué à sa place, immobile comme un terme. Pendant que Rose lui racontait avec une indiscrétion féminine les détails de cette scène d'intérieur à laquelle elle le forçait d'assister, une atroce envie lui entrait dans l'âme. Le sang battait, comme un bélier les pierres d'un rempart, les parois de ses tempes ; son cœur se soulevait d'indignation, comme si Gabrielle eût été sa femme et qu'elle eût commis un crime de lèse-mariage à son préjudice. Il se figurait avoir des droits sur elle; qu'une chaîne le rendait impuissant à les faire valoir et lui liait les mains ; qu'elle en profitait pour manquer à tous ses devoirs en se livrant avec impudeur à un amant qui n'avait même pas le mérite d'être jeune! Son imagination supprimait tous les faits passés et ne lui rappelait que les vagues serments échangés entre lui et Gabrielle, serments auxquels il attribuait des
effets et une précision qu'ils n'avaient jamais eus.
Son esprit en désordre évoquait des tableaux devant lesquels il tentait de fermer les yeux et qu'il ne pouvait s'empêcher de contempler. Son exaltation déshabillait la comtesse, et supprimant les cloisons qui le séparaient de sa chambre à coucher, il la voyait rieuse et folle, la bouche entr'ouverte et livrant aux baisers de son mari l'écrin de ses perles.
Les doigts crispés par la colère, les dents serrées, les yeux fixes, dévoré par une souffrance sourde et molle, comme les douleurs qui précèdent l'enfantement ou comme ces fades tortures qui annoncent la migraine, il oubliait ce qui l'entourait et le lieu même où il se trouvait, quand se levant comme mû par un ressort: *
— Je ne dois pas rester ici plus longtemps, dit-il, je partirai.
Un souffle tiède passa dans ses cheveux et une voix presque imperceptible lui soupira à l'oreille:
— Pourquoi?
Il se retourna brusquement.
La comtesse superbe et décolletée, le sein ferme et blanc émergeant des dentelles et de la soie, le camélia rouge de la soubrette dans les cheveux et un autre dans un pli mystérieux du corsage, se tenait devant lui, les mains appuyées au dossier renversé du siège qu'il venait de quitter.
— Vous me demandez pourquoi? répliqua-t-il sourdement.
— Parce que je ne puis vivre dans une maison où je souffre de tout ce que je vois, de ce qui se passe^
de ce que je devine; parce que je suis malheureux, parce que je suis atrocement jaloux.
— De la princesse Ivanowska?
La voix de la comtesse si tendre lorsqu'elle avait murmuré à l'oreille de Robert le : pourquoi? qui l'avait surpris, s'était faite dure et mordante en prononçant le nom de la princesse.
Le capitaine allait répondre quand le général apparut en habit noir et en cravate blanche, pimpant comme un gentilhomme de trente ans, ingambe comme un Basque; un rayonnement de joie entourait sa tête comme les nimbes d'or encadrent celles des saints dessinés par les moines du mont Athos pour les églises grecques.
— Allons, dit-il, mon capitaine, tu fais le paresseux! Vite l'habit, le chapeau, les gants, le harnais de bataille et offre le bras à la comtesse.
— Vous me voyez au désespoir, mon général, mais je suis engagé, et à moins que vous ne me donniez un ordre formel pour me délier de ma promesse, j'ai la douleur de m' excuser.
— Un ordre, non pas ! Sois libre comme Pair et tiens ta parole. C'est moi qui conduirai la comtesse et je ne m'en plaindrai pas.
— Prenez garde, Robert, dit malicieusement Gabrielle, la princesse peut vous attendre et les femmes sont comme le grand roi.
Rose apportait la pelisse garnie de fourrures qu'elle jeta sur les épaules de sa maîtresse, couvrant du même voile la peau satinée et les diamants qui en rehaussaient le ton et brillaient moins que les yeux humides de Gabrielle,
La comtesse passa calmement son bras sous celui de son mari et l'entraîna vers la porte.
Au moment de la franchir elle se retourna à demi et laissa tomber un long regard sur le jeune homme enraciné à sa place, mais il n'y prit pas garde et resta abîmé clans la réflexion qui l'absorbait.
Il en fut tiré par le fracas du coupé roulant sous la grande porte de l'hôtel. L'oreille tendue, il en écouta le bruit qui se perdit dans l'éloignement de la rue.
— Ah ! s'écria-t-il, que ne m'est-il permis de ne la revoir jamais !
G^st un spectacle attrayant qu'un ballet à l'Opéra. Les splendeurs de la mise en scène, le talent hors ligne des décorateurs, — le moins discutable de tous les talents — les grâces des danseuses, les magnificences de la salle, des femmes et de leurs toilettes sont une source de distractions et des meilleures entre celles que Paris réserve aux oisifs atteints du spleen ou en quête de plaisirs élégants.
Joignez à ces éblouissements les charmes d'une musique facile, légère ou passionnée, les rhythmes entraînants des danses de Delibcs ou de Métra, et vous serez d'une humeur intraitable si vous ne passez
tranquillement et sans vous plaindre les deux heures de jouissances que vous allez demander au nabab Halanzier.
Le ballet de Coppélia est sans contredit un des plus capricieux qui aient été donnés dans ces derniers temps. Les habitués du vendredi avaient pris leurs positions. Les loges étaient ornées de leurs locataires de distinction et les femmes se tenaient sous les armes.
Les musiciens de l'orchestre, blasés sur les aspects de la scène, ont leur spectacle dans la salle et ce n'est pas le moins intéressant des deux.
Dans les intervalles où le compositeur leur a créé des loisirs, le cornet à piston ou les clarinettes lorgnent les loges ; plus d'un violon soupire ou cherche un mot drôle en observant les regards extatiques de quelque blonde miss ou les poses dignes et solennelles des nobles douairières du faubourg Saint-Germain. La petite flûte lance à son voisin les notes aiguës de ses moqueries tintamaresques et la contrebasse riposte par quelque calembredaine énorme comme son instrument.
Ce soir-là, une loge surtout accaparait les curiosités.
C'était celle de la princesse Ivanowska.
Pâle comme une héroïne de féerie, sous un jet de lumière électrique, languissamment appuyée sur le velours de sa loge, elle écoutait avec une indifférence visible les mélodies élégantes de Delibes et ne prêtait qu'une attention intermittente aux ronds de jambes et aux pointes de mademoiselle Beaugrand. En vain lord Powlcr lui faisait remarquer tel ou tel site dû à la
brosse de Rubé, Lavastre ou Gambon ; en vain il jetait un aoh ! admiratif quand la danseuse s'arrêtait net, rouge d'animation, et les yeux brillants comme si elle eût avalé une dose d'arsenic, à deux pas de la rampe, saluant avec des courbes humiliées et suppliantes les Romains de ce radieux Colyséc ; l'étrangère écoutait distraitement et ne répondait pas.
De temps en temps elle se tournait vers le capitaine et sans mot dire, avec un sourire destiné à masquer son examen, elle suivait la direction de son regard qui traçait une ligne droite de la loge de la princesse à celle de madame de Branville située juste en face de la première.
La générale, aussi belle que la princesse Constance, mais d'une beauté plus vivante, plus française, moins remarquée pourtant, ne semblait pas s'ennuyer.
Elle était entourée d'un cercle de joyeux familiers et la conversation ne manquait pas d'agrément à en juger par l'air épanoui des hôtes de cette smala de pourpre et d'or.
Il y avait là de Tresmes qui ne perdait pas une occasion de faire sa cour au général, et le vicomte Palamède, froid comme un magistrat, tiré à quatre épingles, occupant gravement la comtesse de ses anecdotes sur les danseuses, détaillant avec un sérieux imperturbable les aventures les plus risquées dont il était impossible de se scandaliser tant la forme était attique et la licence discrète.
Le général tranquille et satisfait, perdu dans une admiration sereine, reportant ses regards de sa femme qui lui semblait incomparable à la scène qui le diver-
tissait, bercé par ces harmonies légères qui s'écoutent sans effort, plongé clans une radieuse somnolence, se jugeait l'être le plus privilégié des deux hémisphères.
Peut-être l'était-il en effet.
Il y avait pour un observateur étudiant ces deux loges ennemies, plus de malice dans celle de la princesse, plus de gaieté franche dans l'autre, autant de passion dans les deux.
De temps à autre, on échangeait à la dérobée des coups de lorgnette destinés à pénétrer les secrets du camp adverse. Les deux étoiles surtout rivalisaient d'adresse et de dissimulation.
La princesse disait à lord Fowler :
— Cette dame jeune encore, aux cheveux roux, presque brune, c'est madame de Branville ?
— Oui, mais il ne faut pas dire jeune encore. La comtesse a vingt ans à peu près, elle est donc tout à fait jeune.
— On ne le dirait pas. Elle paraît davantage.
— De loin peut-être, de près cela change ! Puis il ne faut pas dire presque brune, la comtesse est plutôt blonde. Mais près de vous en effet elle peut passer pour brune, elle n'a pas la peau neigeuse des Slaves ou des Sibériennes ni leurs cheveux d'or. Ce sont des nuances inconnues des Parisiennes, si ce n'est en peinture. A Londres vous seriez plus près de vos pareilles et cependant on ne vous y égale pas.
— Ce vieux monsieur, c'est son mari, je le reconnais.
— Vous avez raison, il n'est pas jeune, mais vert et droit comme un chêne et, à moins d'un coup de
foudre, il n'est pas près de s'en aller en morceaux !
— Bah ! vous dites tous la même chose; au fond vous n'en pensez pas une syllabe. Les années sont les années et les hommes, mon pauvre lord, n'ont qu'un temps. Le sien est bien près d'être fini. Il descend à grands pas la montagne dont sa femme, à ce que vous dites, ne fait que commencer l'ascension. Gomment voulez-vous qu'ils se rencontrent et marchent de concert?
Robert qui suivait l'entretien avec passion, se mordit les lèvres et pensa intérieurement que la jonction n'était pas si impossible que la princesse le supposait.
Elle poursuivit :
— M. de Saint-Remy conte à la dame des histoires bien intéressantes, car elle rit de bon cœur; ce qu'il lui glisse à l'oreille doit être fort piquant, si j'en juge par sa physionomie. Patience, nous en apprendrons de belles. Pauvre général! Elle n^est pas si taciturne qu^n la dépeignait, assez évaporée même, si j'en crois ses airs de tête et ses sourires expressifs à ce petit intrigant de Saint-Remy! Entre nous il a beaucoup d'esprit le vicomte, bien qu'il se nomme Palamède, ce qui est la faute de son parrain et non la sienne. N'est-il pas vrai, Robert?
— En effet, princesse !
— Si la comtesse en a autant que lui, ce dont je doute, ils parviendront aisément à s'entendre.
— Vous êtes mauvaise, dit le jeune homme, mais vous tenez aie paraître encore plus que vous ne Têtes.
— Du tout. Je me montre telle que je suis, et je deviens même parfois dangereuse*
— En vérité?
— Mais oui, quand je déteste quelqu'un.
— Vous n'éprouvez pas ce sentiment pour madame de Branville?
— Peut-être que si.
— Pour quelle cause?
— Instinctivement.
— Elle n'a pas le don de vous plaire? . — Du tout.
— C'est bizarre ! Vous ne la connaissez pas.
— Il y a plus. Je suis sûre qu'elle ne m'aime pas davantage.
— Quelle preuve en avez-vous?
— Tout autant qu'il m'en faut.
— Je vous jure que vous vous trompez.
— Voulez-vous toucher du doigt la vérité de ce que j'avance?
— Gomment?
— Au prochain entr'acte vous irez dans la loge de la comtesse et vous lui présenterez vos hommages. Elle vous dira du mal de moi, que je suis vieille, fanée, laide et mille autres flatteries que je pressens. Promettez-moi de me les rapporter fidèlement.
— Volontiers ; mais ce sera pour vous forcer à avouer votre erreur!
— Quand vous serez de retour, je vous offrirai un second moyen de preuve, plus décisif.que l'autre.
Cette conversation avait lieu à mi-voix, avec ces airs distraits qui dépistent l'attention des curieux et sans que la princesse parût remuer les lèvres.
Lord Fowler, avec une réserve britannique, s'était renversé sur son fauteuil et semblait abîmé dans la contemplation des merveilles de la scène.
Autour du général, on nn s'en occupait guère.
— Monsicurclo Saint-Remy, disait Gabrielle, quelle est donc cette diaphane personne à l'oreille de laquelle se penche si souvent M. Pontis?
— Qui voulez-vous que ce soit, sinon la princesse Constance?
— C'est juste! Où avais-jc la tête? Tout à fait charmante et digne de sa réputation. A propos, est-elle bonne?
— La princesse?
— Non, sa réputation.
— Mais excellente, comtesse. Une femme du plus élevé des mondes ! Des millions à bouche que veux-tu î Avec cela libre comme une alouette et voyageuse comme un canard sauvage !
— La comparaison n'est bonne, je pense, que pour l'esprit de voyages, car pour la sauvagerie...
— J'e vous entends.
— Etes-vous de mon avis?
— Je ne sais. Il ne faut pas juger sur les apparences.
— Cependant, son intimité avec le capitaine !
— Peuh! est-elle aussi certaine qu'on le dit?
— Dame! d'après la chronique!
— Ne peut-elle être le résultat d'une attraction qui tende à un but sérieux?
— Lequel?
— Mais le mariage, par exemple!
— Vous supposez que la princesse épouserait Robert?
— Pourquoi non?
— Que sais-je? Mille raisons. La différence de natio-
nalité, d'âge, de religion, la disproportion des fortunes !
— Est-ce qu'on y regarde! Robert est un homme d'honneur et un homme du monde !
— Je ne dis pas le contraire , à Dieu ne plaise !
— Sa carrière vaut un brevet de noblesse !
— D'accord!
— Il possède une rare intelligence, et son avenir n'a pas de limites, sous le régime actuel surtout.
— «Taimerais mieux un avocat, même pitoyable ! il aurait plus de chances, mais je vous concède l'avenir.
— De plus, vous ne nierez pas que Robert ne soit joli garçon?
— J'ai trop de goût pour le contester.
— Alors, où voyez-vous l'obstacle?
— Vous m'en direz tant ! Ainsi, ce projet de mariage vous semble sérieux et bien arrête?
— Si ma perspicacité n'est pas en défaut, oui.
— Du côté de la princesse seulement?
— Ne serait-ce pas l'important?
— Il faut le consentement du futur.
— Il serait bien difficile s'il le refusait. Peste! une femme aussi richement apparentée !
— C'est une considération.
— Et l'une des plus gracieuses personnes de la chrétienté, toutes les sectes y comprises! Une véritable Edith au col de cygne! Blanche comme de la crème, douce comme le duvet de l'eicler! Regardez-la plutôt. Quelles femmes sont ici le point de mire des lorgnettes intelligentes?
- — Je ne sais pas.
— Vous êtes modeste! Vous d'abord, la princesse ensuite. Or, une lorgnette se trompe quelquefois, toutes jamais !
— Vous êtes un vil flatteur. Renversez votre proposition. La princesse d'abord.
— Je conteste, mais enfin passons. Ce que j'ai dit est dit.
— Vicomte, vous me donnerez le bras à l'entr'acte et nous irons faire un tour au foyer.
— Avec reconnaissance. Vous désiriez voir la princesse de près, vous serez satisfaite.
Le rideau tomba sur le premier acte de Coppélia.
La comtesse se levait quand Robert frappa à la porte de la loge.
Gabrielle, remarquant que la princesse n'avait pas quitté la sienne, se rassit et tendit sa main au visiteur qui la toucha et la laissa retomber.
— Excusez-moi, dit-elle à Saint-Remy qui était déjà dehors avec de Tresmes, je sortirai dans un instant.
— Je suis content de te voir, mon enfant, dit le général. C'est ta princesse qui est là devant nous? Je l'avais rencontrée autrefois; elle est plus ravissante que jamais. Tous mes compliments. Tu as de la corde de pendu dans ta poche.
— Ce n'est pas ma princesse, mon général, c'est la princesse Ivanowska, ce qui est bien différent.
— Ta, ta, ta, ta! répliqua le comte avec bonhomie, ne fais donc pas le mystérieux, mon cher ! La faveur d'une pareille femme vaut bien qu'on s'en pare comme d'une plume de faisan à son bonnet de chasse! Imite-la, elle ne fait pas mystère de ses préfé-
rences qui, après tout, n'ont pas de quoi m'étonnor. Et il sortit en disant à la comtesse :
— Vous ne venez pas, Gabrielle?
— Non, je suis fatiguée. Ce sera pour plus tard. Et elle resta seule avec Robert qui garda près d'elle
une contenance embarrassée. Il sentait peser sur lui les regards de la princesse.
— La modestie est une vertu et vous la mettez en pratique, insinua la comtesse pour entrer en matière.
— Je ne me connais pas ce mérite, repartit Robert. On ne me canonisera pas pour si peu.
— De la réserve et point de vanité, rien ne vous manque !
— Vous vous trompez. Il me manque infiniment de choses et je désespère de les obtenir jamais.
— Quoi donc?
— Mais ce que possèdent bien des gens qui m'entourent et que je vois rayonnants de bonheur.
Il jeta un coup d'oeil significatif sur le fauteuil vide du général.
La comtesse rougit.
— Vous avez à qui le demander, je pense, répliqua-t-elle vivement. La princesse est si riche qu'elle peut faire l'aumône de son temps et de ses grâces et je présume que vous n'aurez que de courtes prières à lui adresser. Elle a du reste une supériorité marquée sur certaines femmes de son voisinage.
— Laquelle?
— Son indépendance.
Et comme Robert laissait passer un moment sans' répondre :
— Il paraît, ajouta-t-clle, qu'elle vous en ferait volontiers le sacrifice.
— Qui vous le fait soupçonner?
— Tout et rien. Les bruits du monde, les indiscrétions de vos amis et des siens. De quoi vous plaindriez-vous d'ailleurs? Ce serait un joli rêve.
Le capitaine soupira.
— Ceux que j'ai faits, dit-il, ne m'ont pas porté bonheur.
— Pas de marivaudages, Robert, fit sèchement la comtesse. Attachez-vous aux bonnes et solides réalités ! La princesse ressemble à une apparition fantastique, mais elle a plus de consistance qu'un spectre et beaucoup de vos pareils de l'orchestre et d'autres lieux paieraient cher le droit de s'appuyer au dossier de son fauteuil et de respirer les odeurs de ses cheveux paille avec votre nonchalance et vos libertés de conquérant. Ne prenez donc pas des airs de lassitude et d'ennui! Soyez franchement jeune et franchement heureux. Si c'est pour moi que vous essayez, par politesse, de dissimuler une part de vos félicités, vous avez tort. Résignée à l'accomplissement de ma mission — et elle se mordit les lèvres — je ne sais s'il me reste des regrets du passé ou des espérances d'avenir, mais je ne veux pas même m'interroger à ce sujet.
— Redouteriez-vous la réponse de votre cœur?
— Que vous importe? Si j'ai besoin parfois de distractions, je les chercherai là où il m'est facile de les prendre, dans les attentions dont mon mari m'entoure, dans le luxe que sa grande fortune lui permet de me donner, dans les voyages que l'été proche
maintenant va nous rendre agréables, dans les fêtes qui nous attendent. Faites comme moi, mais, de grâce! ne tentez pas de troubler mon repos avec vos airs lugubres et vos poses d'Hamlet en proie à la fatalité. Acceptons l'un et l'autre ce qui est fait, tâchons de vivre en paix et laissons à d'autres plus clairvoyants que nous le soin des temps futurs.
Il y avait dans son accent un mélange de douceur et de sévérité, de rudesse et de flatterie. Tantôt sa voix qu'elle voilait pour que Robert seul pût l'entendre était vibrante et colère, tanlôt elle avait des inflexions caressantes et attendries. Il semblait qu'elle prît à tâche de panser d'une main les blessures qu'elle faisait de l'autre.
Le capitaine indécis, ne comprenant rien à ce langage en contradiction avec les révélations des regards échappés à Gabrielle, se demandait à quelle cause secrète il devait attribuer ces revirements, ces hésitations, ces retours vers le devoir et ces éloignements irrités que lui manifestait la comtesse ; flottant entre la crainte de la froisser et le désir de la convaincre de l'étendue de son amour, ne pouvant d'ailleurs supporter la pensée que Gabrielle dût lui attribuer un attachement sérieux pour une autre femme, il resta un instant muet. Une grande douleur et une vive anxiété se peignirent sur ses traits.
La comtesse en eut pitié.
Elle toucha le bras de Robert de sa main et d'une voix pleine de tendresse et d^émotion :
— • Quand je vous engage à suivre mon exemple, murmura-t-elle, j'entends que vous ayez autant de courage que moi.
Et comme si elle avait compris au regard passionné qui la remercia qu'elle venait de commettre une imprudence et une infraction nouvelle à des obligations trop lourdes pour elle, elle ajouta en souriant :
— Quel est celui d'entre nous qui n'en a pas besoin!
— Voulez-vous m'en donner, Gabrielle? demanda le capitaine suppliant.
— Si ce n'est pas trop difficile.
— Non! Le temps est superbe, accordez-moi demain la faveur d'une promenade avec vous, avec vous seule ! Je désire vous parler librement et sans témoins . Je veux me décharger d'un secret qui me pèse. Vous monterez à cheval et je vous rejoindrai à l'entrée du Bois.
— Non, dit la comtesse. Ma vie doit être au grand jour et le mystère ne convient qu'aux coupables. Nous sortirons tous deux ensemble. Quoi de plus naturel et pourquoi chercher des subterfuges quand on ne veut tromper personne !
Elle insista sur ce mot avec intention. Robert eut un tressaillement de contrariété :
— Soit, dit-il, je vous remercie.
— Et maintenant, retournez vers votre princesse qui va s'impatienter.
Et comme une femme perd rarement l'occasion de greffer une malice sur une autre, elle ajouta avec un petit accent incisif et une grimace railleuse :
— Si sa lorgnette était une mitrailleuse, je pense que nous serions déjà foudroyés.
Le jeune homme la regardait en face en essayant de la comprendre :
— N'a-t-elle pas raison? ajouta-t-elle. Si j'étais à sa place' je vous pardonnerais difficilement vos ridicules chagrins. La baignoire est assez belle pour qu'on ait du plaisir à les y noyer. Adieu.
— Vous êtes impénétrable ! A demain !
Le général rentrait.
— JÀ demain? dit-il. Tu nous quittes définitivement?
— Sans doute, fit Gabrielle. Ne faut-il pas que la belle étrangère ait son tour de faveur!
— Trop juste ! Et demain qu'est-ce que vous faites?
— Une promenade en tête-à-tête, dès le matin, pour voir les lapins cabrioler et les feuilles printanières s'ouvrir. Robert veut me. demander un conseil.
— En tête-à-tête? Alors je suis exclu!
— Par dévouement , dit Gabrielle en souriant. N'avez-vous pas vos vieilles douleurs à ménager?
— Hélas! soupira le général.
Et reportant ses yeux avec ravissement de l'un à l'autre de ces deux êtres pour lesquels il avait une affection égale :
— Allez donc, courez, amusez-vous, jouissez de la jeunesse, de ses fleurs et de ses fruits. Bonsoir, Robert, et soutiens l'honneur de l'armée française!
Lord Fowler comprenait à merveille le genre de passion que la princesse éprouvait pour le beau capitaine. 11 suivait avec intérêt les phases de cette fantaisie qui, selon lui, ne devait avoir qu'un temps.
Ce qu'il désirait avant tout, c'était de voir un sourire se poser sur les lèvres de sa clame, comme un papillon sur une rose; peu lui importait d'où venait sa joie. Qu'elle fût satisfaite et radieuse, là était le point capital.
Pour le surplus il al tondait. Il avait les deux qualités prédominantes de sa race : la patience et l'obstination.
A l'arrivée de Robert, il reporta son attention dans la salle et laissa le champ libre à son heureux rival :
— Ai-je gagné? demanda négligemment la princesse h son amant.
— Vous avez perdu.
— Vrai?
— Je vous le jure. La comtesse n'a fait que votre éloge. Pas un mot de blâme, pas une critique même fort innocente n'est sortie de sa bouche.
— Alors je n'ai aucune notion du cœur humain et je confesse mon ignorance absolue en matière féminine!
— De bonne foi, qu'aviez-vous donc pensé, chère princesse?
— ■ C'est difficile à dire.
— Mais encore?
— Il vous plaît de le savoir! Au fait, je n'y tiens pas. C'était une idée folle. J'avais — ne vous formalisez pas de ma sincérité — entendu dire souvent qu'en France, et quelquefois en Russie ou ailleurs, les aides de camp jeunes, bien tournés, élégants, spirituels — vous voyez que je vous range dans une catégorie honorable — étaient faits pour porter les ordres des généraux en campagne et pour les suppléer clans certaines fonctions délicates lorsque leurs chefs, mal inspirés, prenaient une femme de vingt ans, sans expérience, alors qu'eux-mêmes n'avaient plus que de l'expérience à lui offrir. On m'a raconté cent anecdotes tendant à démontrer la vérité de cet axiome. Elles
étaient plus ou moins lestes, plus ou moins exactes, mais elles confirmaient ce sentiment fort répandu. Or, le raisonnement que je suivais est des plus simples. Le général de Branville, dont la gloire est fort ancienne, a épousé une jeune et ravissante femme. Il a un aide de camp qui remplit les conditions que je vous énonçais tout à l'heure. La comtesse, qui doit connaître mieux que moi l'axiome ci-dessus, se doute que je lui enlève cet auxiliaire sur lequel elle avait fondé de légitimes espérances. Son droit, en bonne logique, est d'être furieuse et de me détester. De là à me malmener en paroles, il n'y a pas l'épaisseur d'un de ses cheveux qui semblent très fins. Je m'attendais clone à être traitée, h mots couverts, en femme laide, extravagante, ou sotte, ou dépravée, ou coquette. C'était le moins qu'une bonne âme ait dû imaginer. Une femme ordinaire en aurait dit assez pour me faire condamner à vingt ans de Sibérie. Ou je me trompe, ou la comtesse me déteste plus encore que je ne le supposais puisqu'elle s'obstine, contre les règles, à faire mon éloge et, comme on dit dans vos tragédies, j'en démeure stupide !
— Vous vous plaisez aux paradoxes et vous voulez faire briller à mes yeux toutes les facettes de votre esprit.
— Je n'ai pas tant de prétentions ni mon esprit tant de facettes ; mais je crois savoir mon monde et je suis tenace sur la piste de mes idées comme un furet sur celle d'un lapin. Prenez garde!
— Que voulez-vous que je redoute si ce n'est de perdre vos faveurs?
— Mes faveurs? Une platitude ! Soyez donc plus net. Parlez une fois comme quelqu'un qui aime. Dites-moi donc : Mais ce que je crains, c'est de te perdre, toi et rien autre chose PDites ce que vous voudrez, mais, de grâce, soyez moins académique et moins glacial. Mes faveurs ! Voilà bien de vos fadeurs à vous autres, Parisiens! Que je préfère la franchise brutale de nos contrées sauvages, l'emportement des passions florentines, ou la fierté castillane à vos réticences et à vos hypocrisies! Vous vous cachez d'aimer comme si nous n'étions pas au monde dans ce but, et comme s'il n'y avait pas honneur et plaisir à afficher l'union de deux âmes jeunes, libres et fièrcs, union que le monde peut poursuivre de ses critiques, mais à qui les railleurs portent envie, et que toutes les femmes, en en rougissant pudiquement sous l'éventail, jalousent dans l'ombre de leurs pensées!
— Lord Fowlervous écoute! Parlez plus bas, chère princesse !
— Lord Fowler est au-dessus des préjugés qui vous plient à leur obéissance. D'ailleurs, lord Fowler m'aime en ami, et mieux que vous, j'en suis sûre, car il n'est aucun de mes caprices qu'il n'approuve, aucune de mes volontés qu'il ne s'empresse de contenter. Moi, je ne l'aime pas, pas plus, entendez-vous, que la comtesse de Branville n'aime le général. Los femmes se ressemblent. Elles sont pétries du même limon et en elles le même feu brûle sur les mêmes autels.
— Je vous jure que vous vous trompez. Madame de Branville aime son mari.
— Son devoir, peut-être. Alors, ce sera une sainte et une martyre ; je prierai l'abbesse de Troïtza, qui
est mon amie et ma parente, de m'envoyer une auréole byzantine pour en couronner son buste à la prochaine exposition. On m'assure que le général l'a commandé à Carrier Belleuse?
— C'est la vérité.
— Le modèle est flatteur pour un artiste. Vous étiez de cet avis tout à l'heure.
— Parce que ?
— Vous l'avez étudié de près et votre conversation était des plus attachantes. On se parlait clans une intimité et avec des rapprochements ! Que lui disiezvous donc?
— Rien.
— Ah!
— J'écoutais.
— Alors, que vous disait-elle?
— Qu'elle est fort heureuse; que rien ne lui manque ; que les distractions lui viennent en foule ; qu'elle doit voyager cet été, donner des fêtes, courir l'Europe. Elle me parlait chiffons, bagatelles, bijoux. De quoi voulez-vous que causent les femmes?
— Mais cle tout, à une condition.
— Laquelle ?•
— Que par les méandres de la conversation la plus fantaisiste, à travers le labyrinthe de leurs papotages et de leur babil elles arrivent juste à l'heure qu'elles ont fixée, en compagnie de leurs partenaires, jeunes ou vieux, à un petit temple grec, en forme de Parthénon, à moins qu'il ne ressemblée une grotte, sur le fronton duquel il y a ce mot écrit en lettres d'or : Eros. Généralement il est entouré de colombes qui se becquèlent. Est-ce là que vous vous êtes arrêté pour le repos final?
— Non.
— Votre comtesse n'a pas risqué l'éloge du petit dieu dont je viens de prononcer le nom?
— Pas une syllabe.
— Alors, c'est une lady Tartufe perfectionnée, à moins que vous ne me cachiez la vérité, ce qui est possible. Toutes les femmes en arrivent là au bout d'un quart d'heure de causerie, même celles qui ne pensent pas à mal; à plus forte raison les autres!
— C'est ainsi que vous payez son admiration! Vous n'êtes pas généreuse.
— Que voulez-vous ! Sans la foi, on ne fait rien de bon.
— Savez-vousla réflexion qui me vient? dit Robert en essayant de sourire.
— Non.
— C'est que la pire des deux, c'est...
— C'est moi! Vous n'êtes pas de Paris, vous êtes de Lacédémone ou de Berlin! Je ne sais ce qui m'attache à vous!
Et elle se tourna vers la salle.
Puis un instant après, lorsqu'elle se fut assurée de la sortie de la générale qui avait disparu au bras de Saint-Remy, elle dit avec une indifférence admirablement jouée au capitaine :
— Nous allons passer à la seconde épreuve. Donnez-moi votre bras, je vous prie.
Un frémissement d'envie accueillit ce couple magnifique lorsqu'il apparut sur le palier du grand escalier.
La princesse était serrée dans une robe de velours bleu céleste, au corsage ouvert, tout unie et sans
aucun ornement. Son cou marmoréen entouré d'un collier de diamants formait comme une éclaircie entre l'azur de sa robe et le diadème d'or de ses cheveux.
Malgré la douceur de ses traits et la sérénité de son visage vraiment impérial, en regardant attentivement on aurait facilement reconnu une certaine dureté farouche dans sa physionomie. Si elle était de celles dont l'amour a des entraînements irrésistibles, sa colère devait aussi présenter quelques dangers.
De l'autre côté, Gabrielle, resplendissante dans cemilieu d'éblouissements, s'avançait accompagnée du vicomte Palamède, dominée par le même désir que la princesse, celui de la voir en face et de s'assurer de près du degré de valeur de sa rivale et de la justice de l'engouement qu'elle soulevait.
Elle comprenait comme la princesse que leurs existences étaient enchaînées par un lien mystérieux et qu'elles avaient l'une sur l'autre une secrète influence.
Saint-Remy fier de la beauté de sa compagne saluait d'un signe de tête les innombrables connaissances qu'il croisait sous ces colonnades sans égales. Il souriait aux conversations rapides qui s'échangeaient à l'ombre protectrice d'un pilier ou clans une favorable embrasure. Il indiquait à Gabrielle, distraite, les personnages célèbres qui passaient. Il s'exclamait galamment sur les charmes des mondaines illustres, mais la comtesse, indifférente et tout entière à son projet, manœuvrait de façon à rencontrer la princesse dont elle suivait dans la foule la robe bleue et les cheveux pâles..
Elle était vraiment superbe, la comtesse, avec l'animation qui précipitait le sang à sa figure si fine, avec
ses yeux vifs et pénétrants, sa chevelure luxuriante et ses formes autrement, mais non moins splendides que celles de la Moscovite sur qui elle avait d'ailleurs une suprématie : la fleur épanouie et veloutée de la jeunesse clans son complet développement.
Au moment où elle traversaitle foyer, elle aperçut à trois pas d'elle, arrêtée auprès d'une fenêtre et contemplant avec une attention admirative les peintures de Bauclry, la princesse appuyée au bras de Robert.
Instinctivement, elle dirigea sur le capitaine un regard de reproche que la princesse saisit au vol et par un imperceptible abaissement des paupières.
Soit que Gabrielle n'eût pas assez éteint la flamme de ses yeux, soit que la princesse eût deviné en elle l'ennemie, l'adversaire, et que sa beauté l'eût effrayée, le regard de la Russe croisa celui de la jeune femme et lui lança un éclair qui, s'il avait pu allumer la foudre, aurait anéanti la pauvre générale.
C'était la déclaration de guerre et le préliminaire de l'entrée en campagne.
Gabrielle soutint cette attaque, qui Réchappa point à Saint-Remy, avec un front d'airain et continua son chemin.
Mais la lutte arrivait à sa période aiguë et les hostilités allaient commencer.
La princesse en quittant Robert qui l'avait reconduite à l'avenue cPAntin fut plus souriante et plus expansive que jamais. Elle l'entoura de ses plus fines attentions comme d'une chaude atmosphère et le renvoya fatigué d'amour et de plaisir. Au moment où il allait lui faire ses adieux elle le retint, et de la même voix qu'elle employait pour ses caresses :
— Tu sais, lui dit-elle, caro mio, que j'avais raison tantôt. Si tu veux être franc, tu reconnaîtras la justesse de ma découverte. La jolie comtesse dont tu me garantis les vertus domestiques, cette immaculée du mariage a un amant et je le connais.
— Vous calomniez la comtesse, ma chère, répliqua Robert qui s'arrêta net comme s'il avait vu un abîme s'ouvrir à ses pieds. Si vous voulez que je vous comprenne, il faut parler autrement que par énigmes.
— Patience. L'amant de cette adorable femme «st un jeune homme de ton âge et de ta tournure.
— C'est fort curieux.
— Je lui trouve une ressemblance prodigieuse avec un capitaine de tes amis.
— Qui se nomme?
— Robert Pontis.
— C'est renversant. Et lui s'appelle?
— Tu ne le devines pas?
— Je vous affirme que non. J'ai beau me creuser la tête, je ne saisis pas.
— Je vais donc mettre les points sur les i afin d'éviter toute équivoque. Dépouillons la situation de son obscurité. Cet amant, c'est toi.
— Par exemple !
— Les femmes ne se trompent pas sur ces sortes de sujets. J'en ai vu assez pour être certaine. Cette femme t'aime. Je ne sais pas encore si tu Taimes autant, mais infailliblement cela sera dans un temps ou dans un autre. On ne vit pas impunément sous le même toit qu'une aussi séduisante créature ! L'axiome des aides de camp! Et la comtesse est supérieusement belle, je te le concède!
— En vérité, princesse, vous rêvez. Je vous assure que madame de Branville....
— Est un ange. C'est convenu. Seulement c'est un ange descendu des sphères éthérées et qui a un cœur comme une simple mortelle, clés cheveux coiffés à la mode, des bras ronds etpotelés, des épaules superbes, un sein palpitant et des yeux fort expressifs! un ange en un mot avec lequel Adam eût peuplé le paradis terrestre de bébés blancs et roses ce qui, je crois, manquera toujours au bonheur du général. Or voici ce que je veux te dire. Que cette femme t'aime, je n'ai rien à y reprendre, mais moi je t'aime aussi. Pour toi j'ai fait ce que j'évitais depuis la mort du prince, — que Dieu ait son âme! — un vrai scandale. J'ai quitté Saint-Pétersbourg, la cour, le czar, le palais d'été, les magnats, les pallikares, la neige, les traîneaux, les pelisses et le reste. Tu es ma compensation, l'équivalent de ce que j'ai laissé là-bas. Si on m'atla-
que dans ce que j'ai de plus cher, je me défendrai, si tu me trahis, je me vengerai. C'est un mot bien gros, mais que je réduis à sa valeur en t'affirmant que ce ne sera ni par le feu, ni par le poignard, ni par le poison, et que je n'userai ni des escopettes ni des embuscades. Je me' vengerai par des procédés anodins et qui auront moins de retentissement dans le monde.
— Que voilà bien vos chimères, s'écria Robert en baisant la main de la princesse, et vos inventions de femme oisive et désœuvrée!
— Soit! povero! répliqua la princesse en flattant la joue pâle de son amant. J'ai appris ce que je voulais savoir. Je n'ai pas perdu ma journée, d'autant moins que la musique de ce ballet est exquise et d'une distinction parfaite ; maintenant, va dormir et médite mes chimères ! Bonsoir, carissimo ! que le voisinage de la belle comtesse ne trouble pas ton sommeil.
La princesse disparut avec un froufrou de satin sur les tapis.
Le capitaine traversa le vestibule de l'hôtel où quelques serviteurs dormaient dans leurs fourrures sur de grands canapés de cuir vert — très-confortables ces divans! — et sortit dans l'avenue.
Les becs de gaz jetaient une lumière dorée sous les rayons d'argent de la lune qui, ronde et pleine, se balançait dans un ciel sans nuage; quelques ombres attardées passaient de loin en loin en s'écartant les unes des autres à pas précipités.
Robert s'en allait lentement, soucieux, frappant de sa canne le bout de ses bottines et réfléchissant à la singulière situation qu'il s^tait faite.
La princesse ne se trompait pas. La froideur de son
amant, succédant à l'emportement des premiers jours l'avait mise sur ses gardes. Depuis son retour à Paris, elle le voyait le plus souvent préoccupé, distrait auprès d'elle. Il avait voulu s'étourdir par cet amour destiné à faire oublier l'autre et le premier, vainqueur de cet obstacle dressé contre lui, avait reconquis le cœur de Pontis et brisait en morceaux l'idole qu'on avait tenté d'élever à la place de la vraie divinité de ce temple.
Embarrassé, triste, n'osant envisager en face la passion croissante qu'il avait pour Gabrielle, voulant la fuir et n'en ayant pas le courage, inquiet de la clairvoyance jalouse de la princesse et troublé par ses menaces obscures, le capitaine arriva vers deux heures du matin à l'hôtel de Branville. Tout était silencieux dans la rue de Gourcelles. A peine entendait-on de loin en loin une voiture regagnant sa remise.
Le jeune homme craignant d'être entendu de la comtesse ouvrit avec précaution la petite porte du jardin dont il avait la clef, étouffa le bruit de ses pas sur les tapis et se glissa dans sa chambre comme un voleur qui tremble d'éveiller les valets endormis.
De jour en jour et presque d'heure en heure grandissait l'affection du général pour Gabrielle.
En effet la jeune femme, en apparence du moins, méritait l'excessive tendresse que son mari lui témoignait.
La gêne qu'elle éprouvait près du comte et qu'elle avait souvent peine à dissimuler avait fait place à une liberté complète et sans réserve. Elle accueillait les familiarités de son mari par un beau sourire qui éclairait son visage et ne disait jamais non, quand il plaisait à son seigneur d'exprimer un désir quel qu'il fût.
Il n'est pas de sultane favorite au sérail qui reçoive le mouchoir avec plus de laisser-aller ou de résignation. Elle prévenait les volontés du comte et ne laissait paraître ni ennui ni découragement d'une tâche qui lui avait d'abord paru si lourde.
M. de Branville était donc complètement et uniformément heureux.
Au sortir de l'Opéra, électrisé par les admirations dont Gabrielle avait été l'objet, enivré des parfums qu'il respirait clans le coupé qui les emportait serrés l'un contre l'autre, il la suivit dans sa chambre et à la clarté des bougies adoucie par des abat-jour de dentelle, étendu sur un divan, il assista au plus ravissant des spectacles.
On dit que les peintres font souvent buisson creux à la chasse des idées. C'est invraisemblable.
Pour les pays'agistes, dans un kilomètre de Normandie l'œuvre entier de Troyon et de Rosa Bonheur se développe avec des détails d'une poésie saisissante et constamment nouvelle.
Pour un peintre de genre, Thôtel d'une Parisienne est une mine inépuisable de scènes spirituelles ou gracieuses.
Rose qui attendait sa maîtresse pour la déshabiller avait disparu sur un signe de Gabrielle.
Debout en face d'une glace, la comtesse laissait
tomber un à un ses vêtements sans paraître songer à son mari.
Si cependant un esprit aérien et invisible placé devant elle avait examiné ses lèvres, ij aurait vu qu'elles se crispaient légèrement à l'aspect du comte que sans se retourner elle observait dans la glace, comme si elle avait éprouvé une vive contrariété de sa présence.
Elle était admirablement jolie quand sa toilette de nuit fut achevée.
Un peignoir de batiste transparent entourait ce corps qui n'était pas encore défloré par la maternité et qu'aucune ride ne déparait.
Le général contemplait en connaisseur ces richesses qui faisaient partie de ses domaines. Une voix plus vibrante que les violons de l'orchestre lui soufflait d'ardents et tardifs désirs.
Gabrielle fraîche et rougissante, la gorge soulevée par un soupir étouffé, s'approcha lentement et s.' asseyant auprès de son mari, lui passa ses deux bras autour du cou.
Lui, comme sortant d'une extase, s'éveilla au contact de ce sein palpitant et pendant une seconde qui lui rappela ses belles années disparues, il pressa ses lèvres contre les siennes et aspira le souffle printanier qui s'en exhalait.
Elle se laissa faire, puis s' arrachant à cet embrassement:
— Bonsoir, lui dit-elle, il est une heure du matin et je meurs d'envie de dormir.
— Alors, c'est un congé ? répliqua- t-il doucement.
— Oui, certes! Ce baiser est un baiser d'adieu, comme dans les romances. A demain!
Elle était souverainement séduisante en feignant de s'éloigner.
Elle ressemblait à une nymphe courant aux saules afin qu'on l'y poursuive.
Peut-être n'était-ce pas son intention", mais le général voulut la traduire ainsi.
Il la retint par son peignoir et la ramena sur le divan.
Elle soupira.
Ce soupir équivalait à cette interjection : Encore ! mais elle fut dissimulée par le plus complaisant des gestes.
— Tu es fatiguée? demanda le comte.
— Oui, et je m'étonne que vous le soyez moins que moi. Vous vous condamnez pour me plaire aune vie à laquelle vous aviez renoncé depuis longtemps.
— C'est vrai ! les bals, les soirées, les dîners, les représentations de gala et le reste!
— Vous devez bien m'en vouloir de mes exigences?
— Pauvre chère enfant, soupira le général, comment t'en vouloir quand je suis si richement payé de mes peines ! Mon ambition n'allait pas jusqu'à souhaiter un bonheur pareil à celui que je te dois ! Montremoi quelque part un mari pi us favorisé que je ne le suis! Tant d'attraits, tant de grâce, tant de jeunesse et tout cela m'appartient! Au lieu de se révolter contre le délabrement de mes hivers que je n'ose plus compter, contre cette ruine que je suis et que j'ai delà peine à étayer malgré les soins de mon valet de chambre, au lieu de me flanquer à la porte comme je le mérite-
rais pour mon outrecuidance, tout cela vient à moi, s'appuie sur mon bras, comme un nid clans le creux d'un chêne qui va choir en poudre, toute cette fraî- ' cheur me rajeunit et me déride! Mais c'est un conte de fées, mon enfant bien-aiméo, et j'ai quelquefois besoin de me frotter les yeux pour m' assurer que je suis bien éveillé. Je ne me reconnais plus. J'ai des aspirations de collégien, des tentations de saint Antoine, une ardeur de sous-lieutenant.
Il se répandit en folies passionnées avec son admirable bonté. Il s'excusait près de sa femme de l'amour qui le brûlait et cle l'orgueil d'une possession qui lui avait valu ses triomphes de la soirée.
Elle l' écoutait calme et froide mais avec une sérénité douce, et comme elle lut dans ses yeux une prière muette, elle se résigna et la chambre resta éclairée seulement par la lampe odorante suspendue à la rosace du plafond.
Une heure plus tard elle était seule, droite et frémissante, écoutant le bruit des pas cle son mari qui s'éloignait lourdement.
Avec des mouvements fiévreux, elle baigna son visage et ses cheveux en y passant violemment un mouchoir trempé d'eau, comme pour en effacer la trace des baisers qui les avaient flétris.
Longtemps elle resta immobile les lèvres serrées et le regard fixe ; puis se retournant vers son alcôve :
— Qu'est-ce que le mariage sans l'amour, murmura-t-ellc, si ce n^st la plus lâche des prostitutions !
Au même moment elle entendit un léger frôlement de bottines sur le tapis du corridor et plus loin, au
fond, le bruit d'une clef tournant avec précaution dans une serrure :
— Pauvre Robert, pensa-t-elle, il souffre, lui aussi! par ma faute! mais il peut s'étourdir, lui, et moi, je n'en ai pas le droit !
Quelques tempêtes qui s'agitent sur notre misérable planète, quelques orages qui grondent dans le cœur humain, la machine céleste imperturbable et régulière n'en poursuit pas sa marche avec moins d'exactitude et de ponctualité.
Le lendemain matin, le soleil se mit à sa besogne comme un employé soucieux de son devoir et commença sa course à travers un ciel d'une transparence et d'une pureté louables.
Pontis descendu aux écuries et sifflant une fanfare de chasse veillait lui-même aux préparatifs de la promenade dont Gabrielle lui avait octroyé la promesse.
Son air préoccupé avait disparu. Il avait repris ses allures franches et ouvertes.
Il fit seller avec soin son cheval, un excellent Normand alezan brûlé, avec une petite étoile blanche au front, aux jambes nerveuses et souples, et surveilla ensuite l'équipement de miss Kate, la jument favorite de la comtesse.
A sept heures précises, Gabrielle survint fraîche, reposée et prête à se mettre en selle, ce qu'elle fit avec l'aide du jeune homme.
Elle aussi avait la figure enjouée, souriante et décidée.
Lorsque les deux cavaliers eurent passé la voûte de l'hôtel, ilsmirentleurs chevaux au trot, mais ils ne gagnèrent pas assez vite le boulevard Haussmann, pour que Gabrielle n'aperçût à sa fenêtre, le général qui, accouru au bruit des chevaux, envoyait de la main aux promeneurs un souhait amical.
Après une course muette pendant laquelle les passants, domestiques en course ou employés respirant les senteurs de l'aurore avant de s'enfermer dans leurs bureaux, admiraient ces oisifs, ces heureux pleins . d'insouciance et de fierté, les deux jeunes gens arrivés aux fortifications ralentirent la vitesse de leurs montures et s'enfoncèrent clans les allées à peu près désertes qui se dirigent du côté de la Faisanderie.
De temps en temps un lapin aux courtes oreilles passait devant eux et se précipitait dans le fourré. L'air était chaud et la rosée égrenait ses diamants à la pointe de toutes les brindilles d'herbe.
Il faisait bon respirer et vivre dans ce parc magnifique dont un homme auquel on aurait dû élever une statue pareille au colosse de Rhodes a doté Paris.
Gabrielle aspirait à pleins poumons les brises aromatiques du matin, et son compagnon lançait avec une bouffée de cigare des exclamations dans le genre de celle-ci :
— Quelle belle journée ! Tiens, un lapin qui s'effraie ! Miss Kate est de bonne humeur ! Quelles allures !
Le général a toujours eu la main heureuse avec ses chevaux ! «
Gabrielle ne desserrait pas les lèvres.
Elle écoutait et semblait ne pas entendre.
Au bout de dix minutes, elle se tourna brusquement vers Robert :
— Ce n'est pas pour me dire ces belles choses que vous m'avez demandé avec une émotion fort touchante la faveur d'un tête-à-tête dans ces bois écartés?
— Non, sans doute, soupira le jeune homme.
— Vous avez l'air bien joyeux, Robert ! C'est sans doute un reste de la félicité sans bornes que vous avez rapportée à la rue de Gourcelles,àtrois heures du matin, qui vous illumine et vous fait ressembler à la façade d'une mairie de village, le soir d'un comice agricole î
— Il était si tard ? Croyez-vous ?
— Deux heures cinquante et une fractions.
— Comment le savez-vous?
— Je ne dormais pas, la mazurka de Coppélia me tourbillonnait dans la tête.
— Ah!
— Pourriez-vous me dire à quoi vous ressembliez hier à l'Opéra?
— Je ne m'en doute pas.
— A un catafalque.
— Et ce matin ?
— A un général le lendemain de sa première victoire ; à défaut d'autres mérites, vous avez celui des changements à vue.
— Ne vous moquez pas et parlons sérieusement. Si je suis joyeux c'est que je suis seul avec vous; c'est
parce que pour la première fois depuis un an, nous allons causer sans témoins et qu'enfin je veux vous parler à cœur ouvert et vous avouer ce que j'ai souffert, ce que je pense, ce que je désire.
— La princesse Ivanowska va donc être le sujet de cet entretien ?
— Ne parlez pas de la princesse, je vous en conjure.
— Pourquoi ?
— Je la déteste, ou du moins je n'ai pas pour elle les sentiments que vous me supposez.
— Alors vous êtes un ingrat, mais tous les hommes ne le sont-ils pas ?
— Ne riez pas. Ce que j'ai à vous confier est sérieux.
— Tant que cela?
— Il s'agit de mon repos, de mon bonheur, de ma vie . . .
— Espérons qu'il n'y a pas autre chose en jeu. Le total est déjà formidable.
— Si. Il y a encore un point qui est plus grave.
— Vous me faites trembler !
— C'est l'honneur, et je ne sais ce qu'il deviendra en tout ceci.
— Vous reprenez vos allures, vous tournez au tragique. C'est dommage. Vous étiez bien tout à l'heure. Je déteste les physionomies lugubres et les déclarations funéraires. Il faut les garder pour les épitaphes, et on n'est pas près, que je sache, de faire les nôtres.
— Qui sait?
— De mieux en mieux. Nous allons peut-être nous noyer dans le lac.
— Il y a d'autres façons de mourir, et je meurs lentement.
— Vous n'en avez pas l'air. Quand la maladie a-t-elle commencé ?
— Le jour de votre mariage.
— Gela me console. Au train dont vous y allez, vous en avez pour un bon siècle à faire votre fin. Et comme après tout je ne vous souhaite que du bien, je me sens rassurée.
— Vous êtes impitoyable.
— Pour moi peut-être, pour vous non. J'ai même vu avec plaisir combien la princesse est au-dessus de sa réputation et combien elle a de qualités balsamiques et bienfaisantes propres à guérir la maladie de cœur dont vous vous plaignez. Elle vaut mieux pour vous que le ciel de Nice ou les îles d'Hyères. Cultivezla comme elle le mérite et ne vous estimez pas condamné par la science, vous que tant de jaloux entourent !
— Vos ironies me déchirent et me déroutent. Je voulais vous dire bien des choses qui me troublent et je ne sais plus où j'en suis.
— Tant mieux, cela m'empêchera sans doute de les entendre.
— Il faut pourtant que vous les sachiez. Je ne puis plus vivre ainsi.
— Pensez-vous sérieusement que je les ignore !
— Est-ce vrai ?
— Tenez. A quoi bon une confession qui ne peut nous mener à rien? Quand vous m'aurez, en termes enflammés, exposé avec plus ou moins de sincérité l'état de votre cœur; quand vous m'aurez juré, avec des yeux
tournés au ciel, que vous m'adorez, d'une adoration unique, ce qui est un mensonge; quand vous irez jusqu'à me crier que vous mourez d'amour pour moi; que vous êtes perdu de jalousie en me -sachant à un autre; que la vie que vous menez est un supplice perpétuel pire que la roue, le gibet ou le pal, en quoi cela nous avancera-t-il l'un et l'autre ? Le mal est fait; ayez donc, s'il vous faut vraiment de l'énergie pour cela, la force de le supporter! Est-ce ma faute à moi, si vous avez gardé un silence inexplicable pendant six mois ? Etait-ce mon rôle d'aller me jeter à vos pieds pour vous supplier de me rendre une situation que j'avais perdue? Suis-je cause que la Russie ait eu des charmes assez puissants pour vous faire oublier le monde en général et Nantes en particulier? Pouvais-je penser que les quelques galanteries obligeantes que vous m'aviez débitées, — avec un air ému, je vous le concède — clans un tour de valse où vous me serriez la taille et les mains plus que de raison, valaient mieux que les fadeurs sans sincérité qui sont la monnaie dont on paie un sourire ou une faveur trop légèrement accordée? Qu'ai-je à me reprocher et pourquoi m'en voudriez-vous ? Le général est venu clans une heure où je me sentais abandonnée de tous, humiliée par celles qui avaient été mes inférieures ou mes égales, souvent mes obligées, à l'une de ces minutes psychologiques où l'on se noie dans une mer de frémissements, d'ironies et de dégoûts; il m'a traitée avec sa bonté ordinaire, alors que les autres me jetaient des pierres ou des sarcasmes ; il n^a relevée quand on me lapidait. On me foulait aux pieds, il m'a tendu la main, je lui ai donné la mienne ; je suis à lui sans conteste, sans
retour. Je lui appartiens en vertu d'un indissoluble contrat ! Et vous voyez que je remplis les clauses de mon engagement et que je bois le calice jusqu'à la dernière goutte ! Vous me direz que vous souffrez mille tortures. Pensez-vous que je sois sur un lit de roses? Croyez-vous que ma gaieté ne cache pas quelquefois le serrement d'un cœur qui se soulève? Pensez-vous que mes mains ne se raidissent pas souvent swant de s'adoucir clans une caresse ? Je puis tout dire, n'ayant rien à me reprocher. Et puisque vous avez voulu une explication, il vaut mieux qu'elle soit franche et complète. Si vous cherchiez sous les rideaux de ma chambre, vous y trouveriez les traces décolères invisibles à d'autres yeux ! peut-être même les restes d'une pluie dans laquelle se fondent des chagrins et des répugnances que j'ai la fierté de garder pour moi seule; je ne vous ai pas imité ; je n'ai pas conservé d'intentions obscures, ni d'espoirs défendus. J'ai regardé mes obligations en face et je me suis résignée à les remplir. Je dois le bonheur qu'une femme peut assurer à son mari, à M. de Branville. Il l'aura, clussé-je y perdre mon repos et ma jeunesse. Pour mes illusions, ily a longtemps qu'elles sont envolées !
— Vous mentez !
— Vous voulez qu'il m'en reste ! Pauvre Robert ! Vous vous fonciez pour cette absurde conviction sur les- quelques paroles douteuses qui m'échappent, et vous jugez qu'elles révèlent des espérances secrètes comme les flammèches des cheminées d'une forge annoncent le brasier d'où elles sortent. Savez-vous à quoi vous les devez? Je vais vous l'apprendre... à un désir méchant qui me monte à la tête et me
pousse à vous inquiéter, à vous troubler, à vous rendre un peu de ce mal que vous avez causé, puisqu'il vous plaît de croire que vous m'aimez, par votre négligence et votre incurie, en vous taisant quand il fallait parler, en vous endormant dans les délices delà Russie, quand vous deviez être ailleurs. Il me plaît de savoir que les autres ont aussi leurs points noirs à l'horizon et que leur ciel n'est pas exempt de tempêtes. Que voulez-vous? C'est delà malice sans doute, mais vous auriez tort de me supposer meilleure que je ne suis. Je vous rends le mal pour le mal et vous seriez bien injuste si vous ne jugiez pas que je sois dans mon droit.
— Vous valez mieux que vous ne dites.
— Supposons-le. Et pour en finir que me demanderiez-vous pour mettre cette bonté problématique à l'épreuve ?
Robert hésita.
— Vous voyez bien, reprit la comtesse, que vous n'osez même pas formuler une mauvaise pensée qui nous mènerait à une mauvaise action. Si je suis la femme du comte de Branville, vous lui devez autant que moi et nos devoirs envers iui se valent. Ah! si vous vous appeliez le baron de Tresmes ou le vicomte de Saint-Remy, peut-être aux yeux du monde, indulgent à ses heures, seriez-vous excusable de courtiser là comtesse de Branville, la femme d'un vieux général chargé de lustres et de rhumatismes. Mais vous, Robert, son fils acloptif, son protégé, son enfant; moi qu'il a relevée d'une chute qui me rayait des heureux de la terre, nous avons des obligations qui nous rangent sur un autre plan, et, également coupables, nous serions frappés de la même réprobation.
Et comme le capitaine baissait la tête sans répondre, elle ajouta en lui touchant la main :
— Voilà ce qu'il faut envisager, Robert, et où vous devez prendre du courage s'il est vrai que vous en ayez besoin, ce dont, s'il convient d'être sincère, je me permets de douter.
La comtesse regarda son compagnon de promenade.
Il était si abattu par la simplicité et la justesse de cette explication qu'elle se repentit de sa dureté. Il y a un fond de miséricorde infini dans le cœur de toutes les femmes qui méritent vraiment ce nom.
— Puisque, dit-elle, d'une voix émue, nous sommes condamnés à vivre sous le même toit; puisque, sans blesser le général et sans lui faire soupçonner une ingratitude si loin de notre pensée, vous ne "pouvez le quitter, liguons-nous ensemble pour nous soutenir l'un l'autre et nous aplanir la route qui nous reste à parcourir. J'ai bien peur que dans cette association, mon pauvre Robert, les rôles ne soient renversés et que je n'aie à jouer celui du chêne tandis que vous vous contenterez modestement de celui du lierre qui en bonne justice devrait m'échoir. Mais comment un homme, un soldat peut-il avoir si peu de force?
— Parce que je vous aime et que je ne puis vivre sans vous !
Gabrielle se détourna. Elle sentait que Robert était sincère et ne voulait pas qu'il s'aperçût de son émotion.
Pourtant elle se remit et pour donner un autre cours à l'entretien elle répliqua :
— C'est que vous avez un cœur facile à diviser, difficile à satisfaire.
— Je vous comprends, Gabriclle, vous voulez que je vous confesse tout. Soit. Mes hésitations me pèsent et me semblent pires qu'un martyre. Quand vous fûtes mariée, je crus que je ne pourrais survivre à la peine mortelle que j'en ressentis. On m'aurait enfoncé dans le cœur un couteau que je n'aurais pas éprouvé un pareil déchirement. L'honneur, ce détestable honneur dont vous parlez m'a empêché de me jeter à vos pieds, de tout vous avouer, ma passion, mon désespoir! Il y avait entre nous je ne sais quoi de sacré qui m'arrêta. Sur le conseil de de Tresmes, un cœur loyal et dévoué, je crus que la fuite offrait un remède à mon chagrin, à l'horrible jalousie qui me torturait. Je dis horrible, car le général, qu'est-il pour moi? Je l'ignore! mais des bruits vagues, des anecdotes de garnison, mille circonstances insignifiantes en apparence, dont j'évite de me souvenir à cause de vous, car je ne veux pas creuser entre nous un fossé plus profond que celui qui nous sépare, me font quelquefois douter de mon origine. J'allai donc solliciter un ordre de départ qui me fut accordé comme une faveur! J'en étais réduit à désirer de ne plus vous voir!
Vous ne saurez jamais le tourment sans nom que j'ai enduré la nuit qui précéda ma disparition. C'est depuis cette nuit funeste que ma gaieté ancienne s'est envolée pour ne plus revenir. Vous étiez là, à deux pas de moi et vous n'étiez pas à moi. De plus vous n'étiez pas seule. Il me semblait dans une hallucination étrange, entendre vos soupirs, vos plaintes, car en dépit de tout, je me savais aimé, ne dites pas non ! Vous m'aimiez comme je vous aimais ot c'était à un aulre que vous vous livriez cette nuit-là. Ah! vous
parlez de courage ! J'aurais donné dix ans de ma vie pour que vous me vissiez seulement! Vingt fois je fus sur le point de me faire sauter la cervelle ! Un pistolet tout armé à la main, j'errais dans ma chambre comme un tigre dans sa cage! Il me passait devant les yeux des flammes rouges ! Je me demandais si je ne devais pas vous tuer d'abord et me tuer ensuite! J'étais fou! L'image sacrée de votre mari, celle de ma mère m'ont arrêté à temps! Le matin, dès l'aube, je ne sortis pas de l'hôtel, je pris la fuite comme un voleur poursuivi par la justice ! Je courus me réfugier chez de Tresmes ! Là, j'éclatai en sanglots ! Je versai des pleurs de rage ! et j'attendis l'heure de mon départ. Je me regardai dans une glace et je fus terrifié en voyant ma figure! Décomposée par cette nuit terrible, elle était livide et défaite.
Soutenu par de Tresmes j'allai au ministère. Vous connaissez le reste.
Or, savez-vous ce qu'est pour moi cette admirable femme, cette merveilleuse créature, ce chef-d'œuvre de Dieu dont vous êtes le pendant?
Arrivé à Saint-Pétersbourg, malade, perdu de douleur, fasciné par votre image que j'avais toujours devant moi, sentant que la folie me gagnait à la suite de cette idée dont mon cerveau était occupé, attentif aux reproches de ma conscience qui me disait que je commettais un crime en ne vous chassant pas d'un cœur dont vous étiez la seule maîtresse, j'ai voulu m'étourdir et je me suis jeté comme clans un refuge clans l'amitié, dans l'amour peut-être que la princesse Constance m'offrit dès le premier jour où je la rencontrai! Elle est belle. Elle me vit si triste qu'elle eut
pitié de moi. Je ne lui cachai pas que j'avais éprouvé un immense chagrin. Je lui racontai, en la trompant, que j'aimais ardemment une femme perdue pour moi. Je ne lui dis pas comment. Elle crut à la mort de celle dont le souvenir me rendait désormais si sombre et elle espéra sans doute que je reporterais sur elle une affection désormais sans objet.
J'ai tenté de me tromper moi-même. A Saint-Pétersbourg, je me suis lancé dans le tourbillon d'une vie mondaine sur laquelle je comptais pour oublier. Je me jurais à moi-même de saisir le premier prétexte venu, de courir au bout du monde et de ne pas vous revoir. Vous ne pouvez mesurer la vitalité d'un amour comme le mien; plus je travaillais à l'éteindre, plus il redoublait de fureur. Auprès de la princesse, je ne voyais que vous, je n'appelais que vous, je ne voulais que vous! Elle a pu quelques jours peut-être se faire illusion. Il y a longtemps, je le crains, qu'elle a dû soupçonner la vérité. Les regards qu'elle vous a lancés me font redouter qu'elle n'ait pénétré le secret de mes sentiments. Malgré ses efforts pour me retenir, je fus bientôt repris d'un désir irrésistible de vous revoir. Je me flattais que les bontés clu général, que votre voisinage, le bonheur de vivre près de vous, si calme, si sereine, apaiseraient la flamme qui me brûlait le sang. Je comptais puiser en moi-même assez de force pour triompher de cette misérable passion!
Que c'est peu connaître la puissance de l'amour! Dès la première heure où je vous ai retrouvée je n'ai plus été maître de moi. Les mêmes obsessions qui m'avaient assailli la nuit de votre mariage ont pour-
suivi toutes mes nuits. Espion de votre vie, je me suis condamné à un supplice que ceux de l'enfer ne sauraient surpasser. Il ne me reste qu'un moyen de salut, partir, mais je ne sais ni où aller ni comment expliquer mon départ au général. Je le ferai cependant mais du moins avant de vous fuir, je vous aurai dit la vérité. Je ne veux pas que dans mon âme vous supposiez qu'il y ait une place qui ne soit à vous et qu'une autre femme puisse l'occuper une minute. Si on se battait quelque part, j'irais me faire tuer; c'est le seul remède à ma situation, le seul parti honorable qui me soit offert.
Je vous ai tout dit et je me sens soulagé; j'étais écrasé; je respire. Vous me mépriserez peut-être. Je me résigne à tous les maux pourvu que vous sachiez que rien ne peut me détacher de vous et que, de près ou de loin, tout entier et sans partage je vous appartiens, à vous seule et pour toujours.
La comtesse avait laissé passer ce flot de paroles avec une attention silencieuse. Le jeune homme attendait la réponse, le cœur serré. Elle hésita un instant; ses lèvres quis'entr'ouvraient pour une raillerie ou un aveu se fermèrent, et mettant sa jument au galop :
— On a besoin de respirer, dit-elle, après une déclaration de cette force ! Respirons.
Et après une pause :
— Vous n'êtes pas charitable, ajouta-t-elle. N'ai-je pas assez de mes ennuis sans qu'il vous plaise de me charger des vôtres? Suivez-moi.
L'air doux et limpide du printemps caressait ses cheveux au vent. Le Bois était dans toute sa grâce. 'L'hiver le rend triste, l'été poudreux; le mois d'avril
lui donne des attraits incomparables : la verdure des pelouses, les premières feuillées des taillis ou des platanes et des grands arbres, une fraîcheur universelle et tous les charmes de la renaissance.
La comtesse avait pris,un sage parti.
Emportée par miss Kate qui galopait, fière de son élégant fardeau, avec la légèreté d'une biche, rafraîchie parle vent qui lui fouettait le visage, elle réfléchissait.
Une femme est toujours touchée de l'expression sincère d'un violent amour. C'est là pour les vertueuses la flatterie la plus délicate, et disons-le au risque d'être lapidé, la plus secrètement désirée ! D'une autre part la comtesse, sans être haineuse ou jalouse, n'était pas fâchée de savoir, ce dont elle s'était doutée, que la rivale qui lui avait enlevé son amant n'en avait pas possédé le cœur.
Elle cherchait donc le moyen de concilier le respect qu'elle devait à son mari avec sa compassion pour ce grand amour qu'on lui dépeignait et auquel elle n'était pas insensible.
Arrivée au champ de courses, elle arrêta miss Kate et reprenant la conversation au point où elle l'avait laissée :
— Mon cher Robert, dit-elle, vous exagérez tout et je ne partage pas votre exaltation. Je vois la vie comme elle est, prosaïque et monotone, et je veux vous convertir à mon idée. Voulez-vous m'abandonnerle soin de votre éducation qui est complètement à refaire? Vous plaît-il de méprendre pour votre institutrice et de vous soumettre àma direction? Je vous promets de n'être pas plus sévère qu'il ne conviendra. D'abord vous nepartirezpas. Ce sera toujours autant de gagnépourvous.
Vous jouirez du bonheur de contempler votre idole, de vivre auprès d'elle, de lui parler même quand vous en aurez le loisir. Je ne vous interdis pas de me prendre pour confidente et de tout me confier. Nous avons nos peines l'un et l'autre. En les confondant, nous les atténuerons. Je ne serai pas jalouse de la princesse qui a le droit de vous aimer. Vous tâcherez de ne l'être pas de mon mari que nous n'avons ni l'un ni l'autre le droit de haïr ! Si ce contrat d'alliance vous plaît, donnez-moi la main en guise de signature. Si vous ne pouvez vous résoudre à l'accepter, quittezmoi, éloignez-vous, volez à l'extrémité des Indes ou du Japon. Dans les premiers jours vous vous croirez inconsolable; six semaines après, vous aurez oublié la rue de Gourcelles et ceux qui l'habitent. Vous êtes heureux, vous ! Vous avez l'espace, la liberté et le droit d'aimer qui vous voudrez. Calculez ce qui me reste en échange de ces biens dont vous n'avez pas perdu le moindre et vous déciderez en y réfléchissant si ce n'est pas le bras qui vous relève qui devrait avoir besoin de soutien et moi qui vous encourage qui devrais mendier une consolation.
Elle tendit sa main à Robert qui la pressa à la briser entre les siennes, et avec un regard devant lequel elle baissa les yeux, il lui répondit :
— J'essaierai!
A dater de cette promenade, le capitaine changea brusquement d'allures. Il devint tel qu'on l'avait connu jadis, joyeux, gai compagnon, leste de propos et cordial avec un fond de gravité intermittente indiquant qu'il y avait un homme sous ce rieur frivole et gracieux. Il rompit soudainement avec les airs de Didier de tragédie que sa position équivoque lui imposait. Il prit le change lui-même et le donna aux autres sur l'état de son cœur. Occupé le matin à ses études ou à son service auprès du général pourvu d'un commandement dans l'armée de Paris, il passait une partie de ses soirées au théâtre ou à l'avenue d'An tin, mais chaque jour il consacrait deux ou trois heures à des causeries intimes avec la comtesse toujours calme en apparence et cuirassée contre les tentations qui l'entouraient.
Il y avait peu de femmes plus adulées qu'elle clans Paris.
Palamède avait pour elle toutes sortes d'attentions. Il prétendait qu'il est toujours bon de semer des galanteries dans le camp féminin et d'attendre patiemment l'heure de la récolte. Il venait fréquemment à l'hôtel de Branville, bien accueilli du général qui aimait en lui l'esprit à la fois léger et pratique qui lui était particulier, mais tout se bornait entre le vicomte et Gabrielle à un marivaudage qui abrégeait les heures,
à ces conversations piquantes qui sont l'amusement des oisifs. De ces relations il était résulté chez la jeune femme une réelle sympathie pour le vicomte et chez Saint-Remy un affectueux respect pour cette bonne et charmante créature, attachée à sa tâche comme un serf à la glèbe et supportant sans plainte les dégoûts d'un mariage impuissant à lui procurer ce qu'on recherche dans une alliance : les babys qui sont l'avenir et les plaisirs qui en donnent l'espérance.
De Tresmes mieux instruit de ce qui se passait secrètement, se tenait à l'écart. Rarement il adressait la parole à la comtesse et se contentait d'étudier à la dérobée les impressions de Gabrielle pour qui c'était lui peut-être, à en juger par certains regards voilés, qui nourrissait la^plus ardente sympathie. Sincèrement attaché au général, il lui tenait compagnie et lui servait avec une patience héroïque de partenaire aux cartes. Il se livrait entre eux d'interminables tournois d'écarté ou d'échecs, et quand le lieutenant était absent le général ne se croyait pas complet lui-même. Il lui manquait quelque chose.
Tout allaita souhait et les surfaces au moins étaient tranquilles comme une mer qu'aucun vent n'agite et qui semble dormir, quitte à se révolter quelques heures après sous le souffle d'un orage que rien ne fait prévoir.
Toutefois il ne fallait qu'une étincelle pour rallumer ces feux qui couvaient sous la cendre rouge et ce fut un étranger tombé des nues qui la jeta sur ce brasier mal éteint.
Parmi les fidèles de la princesse Constance, on remarquait un Espagnol immensément riche, attaché
précédemment à l'ambassade de Madrid en Russie et au moment où nous sommes à celle de Paris.
Jeune, ardent, grand seigneur jusqu'au bout des doigts, plus Parisien qu'Espagnol, — il avait été élevé à Paris où il était né, — mélange de Figaro et d'Almaviva, de Figaro par l'esprit et d'Almaviva par les manières, habitué aux conquêtes faciles et les supposant toutes sans difficulté, immensément riche, le marquis de Riozarès s'était épris — très légèrement — à Saint-Pétersbourg de la princesse, comme il l'était par anticipation de toutes les femmes vraiment remarquables.
Il l'avait persécutée longtemps, l'avait accablée de prévenances, de billets extravagants, de vers ridicules et de démonstrations compromettantes. Elle avait repoussé non sans peine cet entreprenant ennemi et, après une résistance digne d'éloges et qui mériterait un historien, elle avait signé avec lui un honorable traité de paix. Elle ne lui concédait qu'une part de son amitié, réservant le reste pour qui bon lui semblerait.
Ce don Juan était cependant fort séduisant. Il avait de superbes cheveux bruns, une petite moustache fine et une figure déjeune premier de comédie, un entrain endiablé, un esprit singulier et surtout un imperturbable aplomb et une confiance en lui-même qui eût semblé choquante chez tout autre, mais qu'on lui pardonnait à cause de sa bonne foi, de la sincérité de son orgueil et surtout de son origine.
Ce n'est pas d'hier que Brantôme a écrit son livre des rodomontades castillanes.
Riozarès était d'ailleurs généreux et magnifique de toutes façons.
Evincé comme amant, conservé comme ami et familier, il ne se tenait pas pour vaincu et ne gardait pas rancune de refus dont il prenait bravement son parti.
A force d'entendre parler de la comtesse de Branville dans les salons de la princesse où il avait élu domicile, il s'imagina qu'il devait être passionnément épris de Gabrielle qu'il connaissait à peine et sans bruit il dressa ses batteries, fit son plan de campagne et entreprit la conquête de cette Golconde amoureuse dont les autres ne pouvaient s'approcher.
L'expédition lui présentait quelques difficultés. D'abord il n'était pas admis chez la comtesse qu'il n'avait aperçue qu'au théâtre ou en promenade ; il n'avait jamais adressé deux mots au général et enfin il devait exciter quelques défiances dans l'esprit de Gabrielle informée de son intimité avec la princesse.
Un bal de l'Elysée lui fournit l'occasion qu'il cherchait.
Il se fît présenter par Saint-Rcmy à la comtesse et dansa avec elle une partie de la nuit. Le reste fut employé adroitement à une conversation mélangée de quelques parties de whist avec le général qui naturellement exprima à ce Causeur spirituel et gracieux le désir de le revoir, ce à quoi Riozarès n'eut garde de manquer.
Partout dès Iops on le vit offrir régulièrement ses hommages à la comtesse et serrer la main du comte avec une affabilité toute cordiale. Chaque jour Gabrielle le rencontra au Bois, en voiture ou à cheval, et malgré elle, elle s'intéressa à ce promeneur de grande mine dont les regards ardents l'effrayaient d'autant
moins qu'elle était disposée à en rire et non à s'en émouvoir et que lui-même semblait prendre les aventures parleurs côtés joyeux.
Peu à peu Riozarès s'enhardit et un jour il jeta en passant sur les genoux de la comtesse seule dans sa voiture un bouquet de violettes.
— Acceptez-le, je vous prie, dit-il, par charité pour moi!
Les violettes exhalaient un parfum si frais que Gabrielle mit le bouquet à son corsage et n'y songea plus.
Elle le garda jusqu'au dîner et le jeta en s'habillant le soir.
Le lendemain matin, Rose lui dit :
— Madame avait un bouquet de violettes hier en promenade ?
— Un bouquet? c'est possible.
— Et madame l'a quitté le soir.
— Où, veux-tu en venir ?
— Gomme ces violettes étaient fort belles, je les ai prises pour moi et les voici.
— Tu m'ennuies. Laisse-moi donc tranquille.
— C'est un monsieur qui a donné ces fleurs à madame ?
La comtesse regarda la camériste d'un air surpris :
— Oui. Que veux- tu dire avec tout ce mystère?
— Qu'on n'a pas donné les violettes à madame pour les violettes.
— Pourquoi alors ?
— Pour ce qu'elles contenaient.
— Ah ! c'étaient des receleuses. Fiez-vous donc à la simplicité de la mine !
— Et voici ce qu'il y avait dedans.
La jolie soubrette tendit à sa maîtresse un petit billet sur papier satiné qui embaumait. Il contenait ces vers :
Si Dieu n'eût fait aussi muettes Ces fleurs qui sont sur vos genoux, J'aurais chargé mes violettes D'un court message auprès de vous.
Avec une douceur extrême, Elles vous diraient à l'instant :
« Je vous admire et je vous aime ! » Que je voudrais en faire autant !
Elle les lut tout haut tandis que la femme de chambre s'éloignait par discrétion.
— Ne fais pas la réservée, Rosine, dit la comtesse. Je n'ai de secret ni pour toi ni pour personne. Je voudrais bien savoir qui a l'audace de m'écrire de pareilles insolences.
— Si madame me le permet, je lui dirai le nom du criminel. C'est M. de Riozarès.
— Parce que ?
— Le papier sent son parfum préféré, quand il rend visite à madame, ses mouchoirs embaument. D'ailleurs madame l'a rencontré en promenade.
— C'est vrai, je ne m'en souvenais plus et je me demandais d'où je tenais ces ridicules violettes. Il me les a données dans l'avenue, devant tout le monde. Cela aurait été du joli si elles étaient tombées par hasard en mains indiscrètes.
— Oh ! madame, ce n'est pas une affaire et il doit se débiter beaucoup de ces petits bouquets sans que
cela tire à conséquence. Autrement M. de Riozarès a tant d'esprit qu'il ne l'eût pas fait.
— Alors selon toi, Rosette, il a beaucoup d'esprit, M. de Riozarès?
— Oh ! oui, madame.
— Et il te semble peut-être aussi très bien de sa personne ?
Rose se mordit les lèvres et devint rouge comme un coquelicot.
— Je ne sais, murmura- t-elle, mais en effet il n'est pas mal et si gai, toujours riant !
— Laissons cela, Rosette, et, dis-moi, que dois-je faire? Lui renvoyer ce billet? je ne peux pas. Le lui jeter à la figure ? c'est bien grave.
— Il n'y a pas de quoi se fâcher. Quel mal y a-t-il à adresser de méchants vers à quelqu'un ? Et puis il est si drôle, M. de Riozarès !
— Tu m'ennuies. Je le lui rendrai, son billet, aujourd'hui, en petits morceaux, de façon à ce qu'il sache bien le cas que je fais de ses sornettes ! En attendant, Rose, pas un mot de ceci à personne !
La femme de chambre se serait fait hacher comme chair à pâté pour sa maîtresse qu'elle adorait. Il n'y avait donc pas d'indiscrétion à redouter de sa part. D'ailleurs la comtesse n'avait rien à craindre de cette aventure. Riozarès l'amusait et ne troublait pas son repos.
Au bout d'un instant, la première surprise passée, elle plaisanta avec Rose del'étourderie du marquis, et pour en finir tout de suite avec cette aventure, elle monta à cheval avec le général dans l'espoir de rencontrer l'Espagnol.
Du plus loin qu'elle l'aperçut elle lui fit signe de venir à elle.
Riozarôs accourut triomphant. Il montait un de ces chevaux castillans si habiles aux courbettes et aux allures cadencées.
— Mon cher marquis, dit Gabrielle, on m'a lu hier de vos vers et je ne vous soupçonnais pas poëte à ce point. Vous avez une jolie voix, si vous les chantiez, ils seraient deux fois ridicules.
— Charmant, charmant, charmant ! s'écria le marquis. Moquez-vous de moi. Vous me rendez l'homme du monde le plus heureux !
— Quand on tourne les vers aussi galamment, ce ne sont pas des pauvres quatrains qu'il faut faire, mais un poëme épique, ô Gamoëns !
— Gomment, vous rimez donc, marquis ? dit le général.
— Quelquefois. C'est un petit talent que j'ai et qui ne me rapporte guère que des compliments comme ceux que vous venez d'entendre !
— Mon cher, dit le général, de mon temps nous avions M. Viennet et d'autres de son importance ; leurs poésies ont bien vieilli et puis aujourd'hui il n'y a guère que l'opérette !
— Donnez dans ce genre-là, marquis, fit Gabrielle, vos vers, pour ce que j'en ai entendu, sont assez bouf-
fonset feront de l'argent à la Renaissance.
— On fait ce qu'on peut, chère comtesse, et non ce qu'on veut, riposta Riozarès. Je n'ai pas de prétentions et je me contente de peu.
— C'est que vous êtes un sage et j'ai quelquefois lieu d'en douter !
— A quel propos?
— Si j'en crois ce qu'on raconte.
— Et où donc, chère madame ?
— Mais quand ce ne serait que chez la princesse Ivanowska.
Le marquis, malgré son sang-froid se mordit les lèvres. ,
Il attribua à Robert l'indiscrétion qui dévoilait à la comtesse un fait qu'il aurait voulu lui cacher.
L'homme qui jette son dévolu sur une femme est rarement bien aise d'apprendre que celle dont il fait le siège connaît les conquêtes qu'il a entreprises et dans lesquelles il a été contraint de se replier en désordre. Cette défaite antérieure ruine son prestige et lui rend le succès plus douteux, une femme même facile dédaignant d'être prise comme pis aller.
Riozarès qui ne se décourageait pas pour des vers légèrement accueillis et riait de sa déconvenue, fut au contraire très froissé de la prétendue révélation de Robert et, sans rien laisser percer sur son visage mobile et diplomatique delà colère qu'il en éprouvait, il inscrivit ce nouveau grief au passif du capitaine qui l'avait supplanté dans un amour auquel il attachait le prix qu'il valait, lui connaisseur en beauté, objets précieux et valeurs artistiques de tout genre.
Sans le détester précisément, il lui gardait cette rancune d'un amateur forcené de tableaux vaincu au feu des enchères par un amateur plus heureux qui lui a enlevé un chef-d'œuvre dont il souhaitait d'enrichir sa collection et ne se console pas de le savoir ailleurs que dans sa galerie.
En chevauchant auprès de la comtesse, Riozarès se
demandait comment il punirait le capitaine de ses indiscrétions. Au détour d'une allée une escouade de chevaux et de cavaliers lancés au grand trot faillit renverser le général et ses acolytes qui galopaient en sens contraire.
Ces adversaires improvisés qui arrivaient étourdiment étaient de Tresmes, Saint-Remy et Pontis accompagnés de quelques amis.
Gabrielle poussa un léger cri et, perdant l'équilibre sur miss Kate qui se cabrait, elle allait tomber quand Robert, avec une prestesse qui eût fait honneur à un écuyer du cirque, l'enleva de son bras gauche et la remit en selle.
La jeune femme le remercia par un regard dont la passion n'échappa point à l'Espagnol.
Les jaloux sont doués d'une pénétration supérieure.
— Tiens, tiens, tiens î pensa-t-il, est-ce que la petite comtesse ne serait si imprenable que parce qu'il y aurait déjà une garnison dans la place?
Le soir, en causant avec la princesse, quelqu'un disait en parlant de Pontis et en faisant son éloge :
— C'est le type le plus parfait du soldat de fortune. Riozarès regarda la princesse d'un air qui voulait
être fin et mystérieux :
— De bonnes fortunes ! observa-t-il.
La princesse rougit :
— Ce n'est pas pour moi que vous vous mettez en frais d'esprit? demanda-t-elle.
— Chère princesse, répondit Riozarès, ce serait assurément une bonne fortune d'être remarqué par vous, mais en France il faut beaucoup d'aventures heureuses
pour qu'un homme, fût-il le plus bel officier de l'armée, mérite cette désignation.
— Alors, le capitaine aurait, à votre sens, de nombreux succès dans le monde ?
— Vous m'embarrassez, ô reine de mes pensées, et je voudrais ne vous répondre que selon vos désirs.
— Pas de galanteries; que vous a-t-on raconté?
— Rien.
— Alors qu'avez-vous vu ?
— Peu de chose.
— Mais encore ?
— Donnez-moi quelques jours et je vous répondrai. J'espère en savoir plus qu'aujourd'hui.
— Riozarès, prenez garde ! c'est dans votre pays qu'est né Bazile et vous ne voudriez pas lui faire concurrence dans le grand air de la Calomnie!
— Chère belle, vous abusez de vos avantages et vous allez m'obliger à mettre les points sur les i.
— Bah ! en Espagne on ne sait que mettre les poings sur les hanches.
— Vous me faites considérer mon honneur comme engagé à vous apporter une preuve.
— C'est bien à quoi je veux vous forcer.
— Soit! dit Riozarès piqué, je n'ai pas besoin d'encouragements ; le seul désir de vous être désagréable me suffit.
— Que vous êtes peu galant aujourd'hui !
— Il est un principe dont je m'écarte le moins que je peux.
— Et quel est-il? Je ne vous en savais aucun.
— Rendre le mal pour le mal et je n'y manquerai pas.
— Quel mal vous ai-je fait?
— Celui de ne pas me faire de bien. J'ai raclé de la guitare sous vos fenêtres et elles sont demeurées closes ! J'ai passé la nuit sous votre balcon et je m'y suis morfondu ! J'ai frappé à la porte de votre cœur et il m'a laissé dans la rue. J'ai ambitionné le rôle d'Almaviva et vous me réduisez à celui de Bazile, déjà nommé ! Vous avez mis mon cœur en feu et vous le faites rissoler sur la braise . Toutes ces atrocités crient vengeance et je les ferai taire en les satisfaisant, sans vous nuire pourtant, ce à quoi je ne saurais me résoudre !
— Tenez, mon cher marquis, vous vous plaignez comme si on vous écorchait tout vif, ou comme un fellah qu'on empale, et vous qui parlez de bonnes fortunes, vous en avez à revendre et vous ne manquez ni de consolations ni de distractions. On vous connaît, beau sire ! vous n'êtes pas homme à vous rôtir héroïquement, sans vous plonger jusqu'au cou clans la Samaritaine rafraîchissante qui s'offre à toute heure à vos pareils !
— Je sais ce que vous voulez dire; je ne fais pas mystère de ces caprices d'une heure. Capucine, une baronne des Batignolles, ainsi désignée à cause de la couleur artificielle de ses cheveux rutilants ; elle ressemble au soleil et luit pour tout le monde.
— Et Fanny Blue ?
— Une Anglaise qui a les vices des Parisiennes sans en avoir les qualités !
— Et Jeanne d'Orsay?
— Vous la connaissez ? demanda Riozarès stupéfait.
— Oui. N'étiez-vous pas avant-hier au Vaudeville avec elle ?
— C'est vrai.
— Malgré l'obscurité de votre baignoire — très rafraîchissante — je vous ai bien reconnu. Mes compliments, mon cher Lovelace, elle est tout à fait séduisante.
— La conquête est facile. Il ne s'agit que d'aligner assez de réaux, de piastres, de francs, cle livres ou de marcs suivant sa nationalité. Un Américain peut la payer en pétrole, un Chilien en peaux de buffles, un Péruvien en guano, tout lui est bon. Elle accepte toutes les monnaies et tous les hommages. Il suffit d'y mettre le prix. Il n'y a pas de quoi tirer vanité.
— Et Chiffonne tte que vous accompagniez au Bois il y a deux heures? Celle-là n'est pas anémique ! une véritable pivoine !
— Dont [chacun prend une feuille. Du train dont elle y va, il n'en restera bientôt que la queue !
— Et Lolotte ? Vous voyez que je suis au courant de vos faits et gestes.
— Arrêtez la nomenclature. Elle n'a rien qui m'effraie. Je ne nie pas ma culpabilité; mais, adorable fée, vous n'entendez pas me condamner à un célibat perpétuel, à une austérité monastique ! Cela me permet d'attendre la réalisation de mes rêves ! J'avais souhaité un amour unique, dévoué, ineffable, une liaison éternelle et charmante ! L'isolement à deux, la vie dans un éblouissement et les extases, — le mot n'est pas malséant, n'est-ce pas? — toutes les extases d'une adoration dont vous eussiez été l'objet ! Je vous l'ai avoué avec les délicatesses et
les formules persuasives que dix ans de diplomatie mettent à mon service. Je vous "ai poursuivie de mes supplications, enveloppée de mes tendresses comme d'un fluide magnétique et vous ne vous êtes pas endormie devant l'opérateur! Repoussé avec douceur mais avec énergie, j'ai d'abord avalé jusqu'à la lie la coupe démon désespoir, puis la raison me venant en aide, et les distractions dont vous aviez la bonté de parler apportant une utile diversion à mes chagrins, j'ai reformé un nouveau songe d'un autre côté et j'ai cessé d'être votre soupirant in partibus, sans cesser d'être votre ami en titre, fonction qui m'est d'un précieux dont vous ne sauriez mesurer l'étendue! Or, par un hasard qui n'a rien de providentiel, il se trouve que ma condition — je suis humilié d'en convenir — n'est pas meilleure vis-à-vis de ma nouvelle idole qu'elle ne l'était près de vous et, autre coïncidence fâcheuse ! il se pourrait que l'obstacle qui rend mes assiduités inutiles, fût exactement le même que celui auquel j'ai dû la fermeture, non de votre porte qu'il m'eût été si douloureux de ne plus franchir, mais de vptre boudoir où j'aurais été si radieux d'entrer !
La princesse comprit mais resta impassible.
Elle avait ressenti au cœur une vive souffrance, mais sa figure pâle conserva l'inflexible rigidité des neiges de son pays, durcies par un froid sibérien.
— Pour résumer vos insinuations, dit-elle, il faut entendre que la femme que vous recherchez, aimerait M. Pontis, comme il vous plaît de supposer que je l'aime ! Est-ce compris?
— Je n'ai désigné personne et suis trop galant
homme pour affirmer ce que je ne fais que supposer à des indices encore incertains ! Mais, ô céleste enchanteresse, n'étant retenu par aucun engagement, lié par aucun point d'honneur, je me ferai un devoir, si j'échange mes soupçons contre une précision infaillible de suppléer à l'insuffisance de votre petite police et de vous prouver à vous qui avez découvert Capucine, Jeanne d'Orsay, Fanny Blue, Chiffonnette et Lolotte, qu'il peut rester aux plus savants quelque chose h apprendre et qu'on se plaint quelquefois des pailles de son voisin sans apercevoir chez soi des poutres et des soliveaux. Combien me paierez-vous mon renseignement?
— Ce qu'il vaudra. De cinquante centimes à cinquante francs, comme dans une agence spéciale.
— De* l'argent ! fi donc ! j'espère mieux !
— Quoi donc?
— La succession du de cujus s'il vient à disparaître.
— Ne vous faites pas d'illusions, elle serait mince.
— Je m'en contenterai.
— Un baiser au bout des doigts, tout au plus!
— Telle quelle, offrez-la moi, et je vous promets de l'accepter, sans bénéfice d'inventaire!
La princesse haussa les épaules et donna sa main à Riozarès qui, penché sur la tête de la charmante Russe et effleurant ses cheveux de ses lèvres :
— Si vous m'en aviez seulement accordé autant, murmura-t-il, je ne serais pas allé ailleurs, moi! On m'aurait tué à vos genoux plutôt que de me jeter aux pieds d'une autre ! Mais les glaces de la Neva sont moins froides que vos sens! Et voilà pourquoi j'ai fait
l'aumône de quelques piastres à Lolotte et à Chiffonnette, de mes piastres, entendez-vous, mais non de mon cœur qui est encore à donner et vous attend!
Et il sortit en repoussant avec un geste désespéré la blanche main de la princesse.
Elle le suivit des yeux jusqu'à sa disparition : — Comédie! soupira-t-elle ensuite. S'il pensait un mot de ce qu'il dit, je n'en aurais jamais aimé d'autre!
Quand Louis XII, père du peuple — il y a longtemps que les nouvelles couches ne donnent plus aux rois ces naïves appellations — eut épousé à l'âge de cinquante-trois ans, le 7 août 1514, la jeune et jolie Marie d'Angleterre qui n'en avait que seize, il ne résista, tout prince qu'il était, que cent quarante-cinq jours aux jouissances et aux fatigues de sa vie nouvelle.
Le général, plus âgé que lui, chargé d'autant de campagnes, bien qu'il n'eût pas conquis deux ou trois fois le Milanais et la Lombardie, mais solidement, édifié, construit et cimenté, ne supportait pas impunément les redoutables et attrayants excès que la complaisante résignation de la comtesse lui facilitait.
Peu à peu et presque insensiblement le monu-
mont se délabrait, une pierre se détachait d'un angle, une poutre vermoulue pliait sous le faix et se rompait, les ardoises étaient enlevées par une bourrasque et les girouettes se tordaient sous l'effort des vents.
Gabriellc, tout en cachant sa répugnance sous la grâce de ses sourires, sentait parfois le découragement l'envahir.
Elle avait de la reconnaissance pour le général, il était impossible qu'elle eût de l'amour, et l'amour est un invincible besoin de notre nature !
Si elle avait eu près d'elle, dans une bercelonnette, un enfant gazouillant, potelé et joufflu à caresser et à chérir, elle eût été sauvée. Elle avait assez de force et de vertu pour se contenter de ce dédommagement et la céleste rosée de l'amour maternel en tombant sur elle l'aurait empêchée de se dessécher aux ardeurs torrides de la tentation.
Mais Dieu lui avait refusé cette suprême protection.
Depuis qu'elle avait entendu la confession de Robert, elle était en proie à un trouble qu'elle essayait de déguiser sous des airs évaporés et mondains dont elle rougissait lorsqu'elle était retirée dans sa chambre, seule, face à face avec ses pensées.
Elle entraînait avec elle le général au théâtre, aux bals, aux concerts, partout où l'on s'amuse et où les soirées se prolongent fort avant dans la nuit.
Le comte souffrait quelquefois intérieurement de cette tyrannie; mais un regard, une caresse, avaient raison de sa courte résistance et il rentrait tout enivré des triomphes de sa femme qui recueillait tant d'admirations sur son passage.
Quand elle restait chez elle, les magnifiques salons
de l'hôtel de Branville se remplissaient d'une cour qui eût éclipsé celle d'un principicule de l'almanach de Gotha.
C'étaient Saint-Remy, toujours caustique et drôle, de Tresmes, le partenaire infatigable du général au whist, Riozarès patiemment — à l'aide de ses diversions — attaché à la piste de la comtesse et comptant sonner un jour ou l'autre l'hallali de cette adorable femme.
Robert qui passait de longues heures chaque jour en tête-à-tête avec Gabrielle, assistait rarement le soir à ces réunions et la comtesse souffrait de ses absences. Il était assujetti de son côté à des assiduités régulières près de la princesse et n'osait s'affranchir ouvertement d'une servitude qui lui pesait de plus en plus.
Bizarre effet des caprices de l'amour! La princesse était aussi parfaite que Gabrielle, Gabrielle avait autant de séduction que sa rivale, et, cependant, le possesseur de l'une se jugeait aussi malheureux dès que l'autre lui manquait, que s'il avait été condamné à un sévère célibat dans l'île la plus déserte de l'univers !
Un soir cependant Robert était libre. La princesse assistait à l'ambassade de Russie à un dîner en l'honneur d'un membre de la famille impériale de passage à Paris.
A une table de whist, à la rue de Gourcelles, de Tresmes, Saint-Remy, le général et un grave conseiller de la cour des comptes se livraient un combat aussi acharné que silencieux.
Plus loin, dans le fumoir, un groupe d'officiers et de
jeunes gens causaient femmes et péroraient au milieu d'une fumée aussi vaporeuse que leur conversation.
Au piano, la comtesse jouait un nocturne de Doehler.
Debout auprès d'elle, Riozarès tournait les pages et profitait de ce bon office pour lui jeter des regards plongeants dont elle se divertissait.
Du coin de la cheminée, le capitaine taciturne et inquiet observait ce manège.
Lorsque Gabrielle frappa ses derniers accords, Riozarès prit sa place et laissa courir ses doigts, légers comme des plumes de tourterelles, sur le clavier. La comtesse demeura accoudée sur le piano, l'écoutant.
L'Espagnol était excellent musicien, talent agréable chez un grand seigneur qui n'en tire pas vanité.
Il était doué en outre d' une voix fluide et bien timbrée des plus sympathiques et, s'il avait eu besoin de rentes, il aurait pu s'engager aux Polies ou aux Bouffes pour s'en procurer à l'aide de ce talent si rare et si chèrement payé de nos contemporains.
— Qu'est-ce que vous allez nous chanter, marquis ? lui demanda Gabrielle.
— Ne dites pas nous chanter, dites me chanter, je vous prie, ou je me tais.
— Me chanter, alors ? Je ne veux pas priver le public de vous entendre.
— Le public ne tient pas à moi et je ne tiens pas à lui,maisje tiens à vous dire ce queje pense etje compte que vous vous moquerez encore de mes vers!
— C'est une de vos oeuvres que j'aurai l'avantage d'ouïr?
— Oui, une de mes pauvres œuvres si maltraitées par vous pour qui elles sont faites. Soyez pétrie d'indulgence !
— Allez ! nous verrons !
Le marquis préluda en mineur, et, avec des façons agaçantes il soupira ce sonnet, pâle imitation de ceux de Duprato.
Près de vous dites-moi quel doux penchant m'attire ! Je cède avec transport à ce pouvoir charmant. Ne vous irritez pas! Comment fuir votre empire, Quand je serais d'acier, si vous êtes d'aimant!
Cruelle, de ma peine il vous sied bien de rire! Quand nuit et jour je songe à vous, même en dormant, Et lorsqu'à vos genoux en rêve je soupire Après l'aveu qui doit abréger mon tourment!
Vos yeux sombres toujours ont des langueurs divines ! Et quand vous écrasez mon cœur sous vos bottines, Vos lèvres ont l'éclat de la fleur du pécher !
Qui dit que les amours sont des fautes mortelles? Erreur étrange ! Dieu vous eût faites moins belles Si ce n'était pour nous un devoir de pécher !
— Paroles et musique de M. le marquis de Riozarès, dit la comtesse en faisant une pirouette pour s( rapprocher du groupe des joueurs; cela se reconnaît à certaines licences d'un goût plus que douteux.
— Il faut m'excuser, murmura plaisamment l'Espagnol, je suis un perverti par amour!
A la table de jeu le général disait à Saint-Remy :
— Mon cher Palamède, je vous dois vingt-deux francs, payez-vous!
— Que n'ai-je sa déveine au jeu! soupira Riozarès
à l'oreille de la comtesse qui secoua la tête et s'éloigna. Robert suivait les évolutions du marquis et le dilemme qu'il avait imaginé pour s'innocenter lui apparaissait écrit en lettres de feu sur les charbons du foyer. Riozarès était bien audacieux, la comtesse bien coquette!
— Moi ou un autre! se répétait-il. La princesse ne se trompait pas. Tôt ou tard le courage de Gabrielle succombera; elle est trop près du gouffre pour n'y pas tomber!
Et il se prenait à détester le marquis comme un rival et le plus redoutable de tous.
Lesjoueursjs'étaicntlevésetcausaienten prêtant une attention distraite aux motifs entraînants que Riozarès empruntait ^aux bouffonneries à la mode.
Les fumeurs rentrèrent au salon.
Gabrielle dit à Robert:
— Vous avez l'air furieux. Est-ce que la musique de M. de Riozarès n'est pas de votre goût?
— C'est une erreur, répondit le capitaine.
Et se tournant vers le pianiste qui s'animait et livrait une bataille acharnée aux touches d'ivoire qui bondissaient sous ses doigts:
— Monsieur le marquis, dit-il, vous rendriez service à tout le monde en répétant la mélodie que vous avez chantée'à madame de Branville, un sonnet à ce qu'il m'a semblé.
— Si madame la comtesse me le demande elle-même je suis tout prêt à recommencer autant de fois qu'elle le souhaitera, mais je doute qu'elle ait en assez haute estime mes mérites de compositeur pour s'exposer deux fois à la même épreuve.
Il interrogea du regard la comtesse qui se leva et alla à lui :
— C'est une malice du capitaine, dit-elle à voix basse, et tout haut elle ajouta:
— Je crois que vous serez agréable à ces messieurs en chantant ce que j'ai entendu.
La femme qui n'aime pas est assez maîtresse d'ellemême pour se tirer d'une situation difficile. La conscience de la comtesse ne lui adressait pas de reproches et cette intrigue n'était qu'une distraction pour elle.
— Second couplet, fit tout bas Riozarès à Gabrielle. Et s'adressant à Robert:
— Ce sera donc pour votre agrément, dit-il. Mentalement il inscrivit cette nouvelle malice au
passif de l'aide de camp.
Et sur le même air, il chanta en se jouant ces paroles dont les susceptibilités de quiconque ne pouvaient s'alarmer :
Peut-être vous cherchez les émotions vives Du jeu quand l'or ruisselle autour du tapis vert, Ou vous fêtez Bacchus avec de gais convives Qui dorment bêtement sous la table au dessert;
D'autres adorent Strauss et les danses lascives, La bécasse en salmis ou la sauce Robert, Piver et ses flacons, les trahisons furtives, L'argent et les honneurs, le printemps ou l'hiver. . .
Pour moi, de ces plaisirs fuyant l'attrait frivole, Je n'en donnerais pas un sou, pas une obole Et je lâcherais tout et sans me raviser,
Le jeu, Strauss ou Piver, faisans, bécasses, lièvres, Pour un sourire éclos sur de mignonnes lèvres Et les enivrements d" un amoureux baiser!
— L'auteur? demanda Saint-Remy.
— Traduit du russe, répliqua le chanteur, par votre valet. Ce fut un sonnet adressé — sans succès, je le proclame — à la princesse Ivanowska par un de ses mille et trois adorateurs.
Et en aparté à la comtesse :
— Pour un impromptu je ne m'en suis pas trop mal tiré.
— Bravo, marquis! dit le général. Mendelshonn et Mario, Musset et Faure réunis! Quelle voix! une concurrence à Gapoul! Si vous aviez voulu, vous auriez obtenu des succès de plus d'un genre!
— C'est une erreur, mon général! j'ai parfois réussi à faire rire les femmes, à m'en faire aimer, jamais!
— Allons, don Juan est discret, mais nous ne lui demandons pas de confidences.'
Le marquis se rapprocha du général :
— Courtes et monotones! dit-il. Des triomphes à cinq louis l'heure ! Pour les autres on m'a toujours dit: Attendez-moi sous l'orme ! Ou selon votre expression parisienne: on m'a fait poser! C'est le plus clair de ma destinée.
— Eh! mon cher marquis, observa Saint-Remy, comment voulez-vous qu'une femme sérieuse ait confiance dans les serments d'un mauvais sujet comme vous? On vous rencontre partout face à face et sans voile avec des mondaines et des vierges folles que tout Paris connaît. Vous -êtes la coqueluche de ces jolies pécheresses et leur providence!
— Je ne le nie pas. Là, je rachète du moins mes fautes par mes aumônes; ma conscience est en repos.
— Le flagrant délit est constaté. Chaque jour au théâtre, au Bois ou ailleurs, on peut dresser procèsverbal. Il n'y pas jusqu'aux samedis du cirque où on ne vous aperçoive, le stick à la main, en conversation avec ce qu'il y a de gracieux et de coquet dans le quart de monde. "Vous n'êtes pas un Espagnol, mais un Levantin, pas un marquis, mais un pacha. Vous ne vous appelez pas Riozarès, mais Boabdil ou Mustapha.
— Où est le mal? fit clébonnairement le général. Chacun sait que si l'on veut une libéralité, il faut frapper à la porte des riches et non à celle des gueux, prier un prodigue et non pas un avaricieux! Les demoiselles légères sont les prodigues de l'amour, les honnêtes femmes, les économes et les avares, ce qui ne les empêche pas, ajouta-t-il galamment en souriant à Gabrielle, de se montrer d'autant plus aisément millionnaires qu'elles ont un plus solide fonds de réserve !
On se quitta. Il était minuit.
— Bonsoir, capitaine, dit Riozarès en tendant la main à Robert. Sans rancune !
— Bonsoir, marquis, répondit le capitaine. Vous ne pouvez m'en vouloir. Je vous ai ménagé un succès de plus.
Ils se saluèrent gracieusement.
Au fond ils se détestaient.
N'est-ce pas souvent ainsi que les choses se passent?
XVTII
Le général, après le départ de ses hôtes, déposa un baiser sur le front de Gabrielle et rentra dans son appartement. Depuis quelques jours il se sentait souffrant. Selon l'expression banale, il baissait. La vie qu'il menait exerçait en lui les ravages que Marie d'Angleterre avait causés au vieux monarque. Il voyait arriver avec plaisir l'heure de sa retraite et se promettait à ce moment à la fois attristant et libérateur de se renfermer dans.une solitude calme et ensoleillée et de renoncer au monde pour lequel il avait trop vécu depuis son mariage.
La comtesse rentra un instant au salon.
Elle était superbe dans sa robe de velours noir légèrement entr'ouverte.
L'esprit de Saint-Remy et de Riozarès l'avait électrisée et lui avait communiqué une animation qui allait bien à son visage éblouissant de fraîcheur.
En apercevant Robert qui se tenait debout appuyé à un angle de la cheminée, elle alla à lui:
— Je voudrais bien savoir, lui demanda-t-elle, qui vous a conseillé de froisser M. de Riozarès et que vous importe ce qu^il chante ou non. Vous allez peut-être me surveiller et transformer la maison en un collège dont vous serez le régent. N'est-ce pas là votre intention?
— Non, Gabrielle ! Seulement il ne me plaît pas que
M. de Riozarès, sous mes yeux et à mes oreilles, avec sa voix de ténorino d'opérette et sa poésie de mirliton...
— De mirliton? vous êtes injuste !
— Avec ses vers de confiaeur, si vous voulez, vous roucoule des déclarations publiques et se moque de nous qui les entendons et de vous qui les autorisez!
— Je les souffre, voilà tout.
— C'est trop; il est visible qu'elles vous divertissent et que vous y prenez plaisir. Elles suffisent pour vous compromettre et je ne veux pas que vous le soyez !
— Ou par vous seul, n'est-ce pas?
— C'est vrai! je suis jaloux. La vie que je mène est impossible et il est temps qu'elle finisse ! Je ne puis vous voir entourée de courtisans qui se bercent de l'espoir qu'un jour, dans un moment de lassitude ou d'ennui, vous les écouterez. Savez-vous ce qu'on disait il y a quelques jours chez la princesse? Que vous auriez un amant; qu'il n'est pas une femme dans votre condition, jeune, belle, recherchée, mariée à un vieillard, qui n'en arrive là; que vous ne serez pas plus forte que les autres, et que vous céderez aux prières qu'on vous adresse. Moi seul, j'ai pris votre défense. Les autres sans exception, — et c'étaient des hommes d'expérience — vous absolvaient d'avance d'une faute inévitable. Ce qu'on a dit me résonne depuis dans la tête! J'ai réfléchi et en voyant ce que je vois, je crois que ceux que je prenais pour des sceptiques ou des calomniateurs...
— Vous croyez?...
— Qu'ils ont eu raison. Fatalement entourée d'em-
bûches, exposée à des aveux galamment exprimés par des prétendants élégants, spirituels, pourvus de tous les talents et de toutes les puissances de séduction, vous succomberez infailliblement et serez plus enviée, plus applaudie peut-être que blâmée! Voilà votre avenir. Or, je ne veux pas qu'un autre soit votre amant, je ne le veux pas, entendez-vous, ou je me tuerai devant vous !
— C'est-à-dire que vous voulez que j'aie un amant et que ce soit vous?
— Je ne vous l'ai pas dit, murmura Robert en secouant la tête. Je ne vous demande rien. Je blasphémerais et je mériterais mille morts si je vous destinais à une pareille profanation! Tout ce que je sais,, c'est que je suis malheureux, que vous m'infligez une torture et que je vous supplie d'avoir pitié de moi.
— Et comment?
— En n'écoutant pas avec indulgence, avec intérêt peut-être, les insolents aveux qui vous sont faits; en ne jetant pas à plaisir du bois sur le bûcher où je brûle; en songeant quand vous souriez à d'autres que vous m'enfoncez un stylet dans les chairs! que je suis là, moi, qui envie chacune des caresses de votre voix, les flatteries de vos regards, que je suis, fou de jalousie parce que je suis fou d'amour!
— Vous avez raison, mon ami, dit gravement la comtesse, il faut partir! Imaginez un prétexte... em- . menez la princesse...
— Je ne la reverrai plus ! C'est elle qui nous sépare! Sans elle, vous seriez plus indulgente, vous m'aimeriez peut-être. Je la déteste. Je me suis abusé en croyant que son amour m'éloignerait de vous,
qu'il adoucirait l'amertume de votre perte et me rendrait facile l'attente de jours plus heureux. Auprès d'elle, je sens mieux à quel point je suis à vous ! La comédie qu'elle m'oblige à jouer et dont je rougis m'est un remords nouveau, les grâces qu'elle m'accorde me font désirer avec plus de passion celles que vous me refusez! C'est une folie, je le sais, mais je n'en suis pas le maître et ce n'est pas ma faute si je ne m'appartiens plus!
— Robert, dit doucement la comtesse effrayée, je parlerai au général. J'obtiendrai de lui que vous soyez envoyé où vous voudrez ! Il faut vous éloigner. Il le faut pour vous et pour moi, pour nous tous. Le voulez-vous?
— Non. Il y a un mois, j'y aurais consenti, quitte à en mourir. Je le désirais,» vous ne l'avez pas voulu. Aujourd'hui, il est trop tard! Je ne serais pas à dix lieues d'ici que je me livrerais à des suppositions injurieuses pour vous, mortelles pour moi! Les paroles que j'ai entendues me bourdonneraient sans cesse aux oreilles et je les prendrais pour des prophéties! Je verrais Riozarès vous chantant ses hardies et impudentes déclarations, Saint-Rcmy tournant autour de vous en épiant l'heure du dégoût et de la fatigue, d'autres encore, attirés par votre beauté, jouissant du bonheur de vous voir dont moi seul je serais privé. Non! au bout de huit jours je serais mort de rage ou de chagrin, et ce ne sera pas.
Une larme vint aux yeux de Gabrielle.
La douleur profonde du capitaine la touchait plus qu'elle n'osait se l'avouer; mais l'étendue de la faute et le danger de sa situation l'épouvantaient,
La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, ses doigts effilés passés dans les boucles de ses cheveux, elle cherchait au plafond une issue à cette impasse et n'en apercevait pas.
Robert était enchaîné à ses côtés par un lien difficile à rompre. Son éloignement aurait été pour le général une source d'interminables chagrins! D'une autre part, son cœur ne lui parlait que trop en faveur du jeune homme, et souvent au milieu du silence de la nuit, sous les draperies de ses rideaux, à la lueur de la lampe gothique du plafond, alors qu'elle ne pouvait s'étourdir comme dans le jour et qu'elle restait seule avec ellemême, elle s'était dit, par une des supercheries de l'esprit humain, que pourvu qu'elle rendît son mari parfaitement heureux, elle s'acquittait suffisamment envers lui et ne lui devait pas davantage ! Le Méphistophélès qui perd les Marguerite lui soufflait à l'oreille les tentations que l'esprit malin recommande à ses satellites et qui ont été perfectionnées par l'expérience des siècles.
Il lui représentait qu'elle était jeune, dans la fleur de son printemps et non pas uniquement créée et mise au monde pour les lascives voluptés d'un vieillard usé par cinquante ans de jouissances et d'aventures ; qu'elle s'était vendue et que la probité n'exigeait rien au delà d'une tradition régulière et complète; que les fautes — en était-ce une d'obéir à un sentiment inné mis en nous par notre créateur? — mystérieuses et secrètes sont pardonnées ou comptent peu ; qu'enfin elle éviterait de graves malheurs en étouffant discrètement la passion insensée mais touchante de Robert dans une heure de fai-
blesse qui ouvrirait son âme à des félicités inconnues.
Et puis il n'y a pas de milieu démoralisant comme celui où trônait Gabrielle. Accablée incessamment dommages, de flatteries sur sa beauté dont le soin occupait tous ses instants, oisive parmi des oisifs désabusés de tout, à la recherche de tous les plaisirs, sceptiques, raillant les choses les plus sacrées, incrédules ou indifférents, hommes du siècle en un mot et de la décadence, non d'un empire, mais d'un état de choses innommé, sans fondement et sans sommets, avec des bas fonds où grouillent des multitudes dans la triste égalité du mal, l'égalité de l'abaissement, de l'ambition, des convoitises et des appétits, elle était atteinte peu à peu comme les autres de la contagion du doute. Elle en arrivait à se demander, elle à qui une éducation bienfaisante avait donné un vif sentiment de l'honneur, où était le bien et le répréhensible, ce qui était juste et ce qui ne l'était pas. Elle comprenait encore, vaguement pourtant, que la loyauté lui faisait un devoir de rester fidèle à son mari, de respecter le nom qu'elle avait reçu, de tenir les serments jurés ; mais en portant ses regards autour d'elle, elle voyait si peu d'exemples de fidélité, elle distinguait tant d'adultères que le monde feignait d'ignorer ou devant lesquels il s'inclinait, tant de renégats occupant les postes enviés, elle entendait tant de lazzis, de bons mots, de plaisanteries, de critiques en général spirituelles et vives sur ce qu'elle avait appris à vénérer que sa croyance tombait en lambeaux, comme les vieilles tentures d'un logis abandonné et que ne sachant à quoi se rattacher pour se soutenir,
elle se laissait entraîner insolemment et peu à peu vers les abîmes comme une chaloupe sans boussole et sans gouvernail. Elle écoutait dans la nuit les voix du mal qui lui dépeignaient dans une langue persuasive les délices de l'amour défendu et les répugnantes obligations du devoir. Gomme les autres filles de notre première mère, elle courait après les jouissances ignorées ; elle attendait, sauf à reconnaître trop tard le néant de ses illusions , d'une union nouvelle des plaisirs d'une suavité céleste. Ce qui la distinguait des femmes déchues c'est qu'en elle le bon génie, la conscience, luttait encore, défendant avec opiniâtreté une place démantelée par tant d'assauts et disputant au mal cette proie magnifique.
Chancelante, incertaine de la route qu'elle devait prendre, il n'y avait pas de courant violent qui l'emportât vers des régions interdites, pas de force qui la soutînt dans les sphères supérieures. Elle flottait hésitante entre le désir de calmer les douleurs de son amant et le chagrin de violer les sentiments de reconnaissance qu'elle devait à son mari et la honte de rougir devant lui.
Elle éprouvait un invincible écœurement, une faiblesse qui lui causait le vertige et la rendait indifférente à ses actes et incapable de résistance. Elle était anéantie.
Si Robert avait osé, il en aurait fait sa maîtresse et elle se serait à peine défendue.
Mais il se débattait aussi dans une même prostration.
Il la contemplait, étendue devant lui, froide et immobile comme une statue, les yeux ouverts, éteints et troubles, les doigts de la main gauche crispés dans
sa chevelure, son autre bras retombant mollement le long de sa robe entr'ouverte et laissant voir un sein de marbre qui ne battait pas, ses pieds allongés, dépassant dans leurs souliers de satin et leurs bas rosés la balayeuse de dentelles.
Si l'amour du capitaine avait été composé de moins d'adoration et de plus de libertinage, s'il avait aimé Gabrielle comme une maîtresse ravissante et non comme une jeune fille dont il avait voulu faire sa femme unique et respectée, il aurait profité de cette inerte défaillance qui lui livrait le corps sans l'âme, mais un reste de probité le retint.
Au bout de quelques minutes, réveillée parle silence qui régnait autour d'elle, la comtesse secoua la torpeur qui l'engourdissait et voyant Robert qui la considérait tristement, elle le regarda avec une douceur si angélique, en secouant la tête comme une victime qui se soumet, qu'il se précipita à ses pieds et pressant la main de la jeune femme contre ses lèvres :
— Gabrielle, lui dit-il, voulez-vous me promettre que vous serez à moi?
Un flot de larmes vint aux yeux de la comtesse :
— Mon ami, répondit-elle, j'ai un devoir à remplir, le bonheur de mon mari, pour le reste laissez-moi réfléchir !
Et se levant avec effort et passant sa main sur son front, elle laissa tomber de ses lèvres pâles cette espérance :
— Nous verrons.
Elle s'en alla lentement, sans se retourner, comme si elle avait eu peur de voir sa damnation écrite sur les murs du salon.
Un quart d'heure après, Rose entra et s'approchant du capitaine plongé dans le fauteuil que la comtesse avait quitté : *
— Monsieur, lui cria-t-elle, monsieur, il est une heure et demie. Est-ce que vous allez passer la nuit dans le salon?
— Ah! Rosine, dit-il comme s'il fût sorti de léthargie, est-ce qu'il est si tard que cela?
— Mais sûrement et monsieur m'empêche d'aller me coucher.
— Tu es bien bonne de m'attendre. Au fait, c'est heureux que tu sois encore debout. Assieds-toi là et causons.
— Qu'est-ce que monsieur veut que je lui dise à pareille heure?
— Parle-moi de ta maîtresse. L'aimes-tu ta maîtresse?
— Ce n'est pas une question à faire. J'ai été élevée auprès d'elle par sa mère, une sainte femme, monsieur! qui valait mieux que vous et moi !
— Etait-elle jolie étant petite?
— Pas laide, mais moins belle qu'aujourd'hui.
— Et toi?
— Qu'est-ce que cela vous fait? Ce n'est pas pour me demander ces sottises que monsieur m'empêche de dormir.
— Réponds-moi. Etais-tu jolie?
— Est-ce que je sais! Personne ne s'occupait de moi. C'est encore de même aujourd'hui. Qui voulezvous qui me regarde?
— Mais les gens qui ont des yeux!
— Vous voulez rire,
— Si tu ne te maries pas, c'est que tu ne veux pas, car tu ne manques pas d'amoureux, tournée comme tu es!
— A vrai dire, monsieur, ils ne sont pas rares ; mais je ne suis pas disposée à les écouter.
— Et pour quelle raison, mon enfant?
— Je n'en vois pas qui me plaisent.
— Tues exigeante. Regarde ta maîtresse. Elle aurait sans doute préféré un jeune homme de son âge ; est-ce que cela l'empêche d'être heureuse?
Mademoiselle Rose prit une façon d'air pincé qui ne lui était pas malséant et, posant un doigt sur ses lèvres :
— Vous voulez me faire jaser, dit-elle, mais vous n'en saurez pas plus. Madame était là tout à l'heure. Que ne lui demancliez-vous ses secrets à elle-même? Pour moi, on me tuerait plutôt que de m'ouvrir la bouche sur ce qui la concerne. Je l'aime bien, voilà tout, et il n'y a ni capitaines, sachez-le bien, ni généraux, ni caporaux qui me fassent parler quand je veux me taire. Bonsoir, monsieur Robert.
— Attends-moi, Rosette, je m'en vais avec toi. Allons dormir ensemble.
— Vous voulez dire en même temps, répliqua la soubrette en éteignant le lustre.
— C'est juste; en même temps, Rosette!
Et la prenant par la taille :
— Tu es une bonne fille et tu as raison d'aimer ta maîtresse.
Gomme toutes les femmes sont un peu criminelles pour les autres quand elles ne le sont pas pour ellesmêmes, Rose répliqua :
— Il y en a d'autres que moi qui l'aimeraient bien si elle voulait les écouter l
— Qui donc?
— Mais M. de Saint-Remy qui la regarde à la dérobée avec des yeux fixes comme un épagneul en arrêt sur une caille ; M. de Riozarès — il est très-bien M. de Riozarès! — qui la suit partout et lui débite des compliments qui n'en finissent plus ! D'autres encore, c'est-à-dire tous ceux qui viennent ici, sans exception aucune, parmi lesquels un certain officier que je ne nommerai pas et qui n'est pas le moins assidu auprès d'elle !
Robert devint pourpre.
Ils montaient l'escalier et passaient devant la chambre du général dont on entendait la respiration courte et bruyante.
— Il est très bien aussi, monsieur le comte, dit la soubrette, et ce devait être un bel officier dans son temps, mais pensez donc, à plus de soixante-neuf ans! Je vous demande si c'est un âge pour épouser une jeunesse comme madame! Ah! si elle avait été bossue ou contrefaite, ou difforme ou boiteuse, ou abominablement laide, je ne dis pas non, mais belle comme le jour, — vous ne savez pas comme elle est belle, moi si! — mais forte et superbe et se condamner à n'avoir ni enfants ni mari par le fait, ou si peu, autant vaudrait entrer au couvent! Je sais bien que vous me direz qu'il n'y a pas autant de distractions, pas autant de visites! On n'y admet pas de beaux messieurs comme le marquis de Riozarès et il est plus facile d'y faire son salut, si on y tient! Mais suis-je assez sotte de vous débiter ces balivernes ! Bonsoir, mon-
sieur Robert, dormez bien, si vous pouvez! Vous serez mieux dans votre lit qu'auprès de la cheminée du salon ! Mais soyez donc franc ! A quoi pensiez-vous à une heure du matin, la tête clans les cendres?
— En vérité, ma chère Rosette, je ne m'en souviens pas.
Et lui donnant une petite tape sur la joue : .
— Allons, bonne nuit, Rosine ; ne fais pas de mauvais rêves!
Et il entra dans sa chambre.
Bientôt après mademoiselle Rose, à l'étage au-dessus, s'enfermait clans sa chambrette, un joli nid bleu tout tendu de cretonne situé sur la chambre de sa maîtresse, et, en déshabillant sa fraîche personne plus appétissante et plus soignée que celle de mainte fille de famille, elle murmurait en songeant au capitaine:
— Fais le discret tant que tu voudras! tu ne me cacheras rien. Auprès cle la cheminée du salon tu pensais à madame ! à mademoiselle Desgranges que tu courtisais, que tu n'as pas eu le courage d'épouser quand elle n'avait rien et que tu enrages de voir à d'autres aujourd'hui; à ma Gabrielle qui est assez faible pour t'écouter et qui ferait mieux de choisir un amant moins lugubre et plus gai! Ah! si elle me croyait, mais elle ne le veut pas et il nous en arrivera quelque malheur ! A la grâce de Dieu !
La belle Bretonne dénoua ses riches cheveux châtains et s'endormit bientôt d'un sommeil fort agité.
Elle assista en songe à des aventures satisfaisantes d'abord mais qui se terminèrent d'une façon épouvantable.
Le général, — elle ne sait trop comment cela était
venu — avait chassé la comtesse et sa suivante de l'hôtel pour un fait dont elle n'a pas gardé le souvenir.
Des arbalétriers gothiques, armés d'arcs monstrueux ou d'arquebuses invraisemblables étaient embusqués à tous les angles des rues. Il y en avait sur les toits, sur les clochers, aux fenêtres et partout. Le général lui-même, farouche comme Barbe-Bleue et grimpé sur la plate-forme d'une tour comme on n'en a jamais vu, mettait le feu à une énorme couleuvrine, afin de réduire les fugitives en poussière, selon leurs mérites.
Au moment de l'explosion, la camériste s'éveilla en sursaut; archers et couleuvrine, tout avait disparu. Il ne restait que la petite chambre bleue avec sa lanterne chinoise qui jetait une lueur rassurante.
Rose respira.
— C'est égal, dit-elle, si jamais madame fait quelque folie, je lui conseillerai la prudence! C'est la mère de la sûreté.
C'était grande fête au splendide hôtel — pas le caravansérail — du célèbre comte d'0**\
Il avait ouvert ses salons, ses galeries de tableaux, ses jardins couverts, sa petite salle de spectacle particulière, à l'élite de l'aristocratie étrangère ou parisienne.
Il s'agissait d'un bal masqué.
La maison était inondée de lumières; des buffets abondamment garnis des somptuosités culinaires réservées à ces solennités étaient disposés avec un art merveilleux. Partout dans ce palais des Mille et une Nuits c'était une prodigalité de lumières, de toilettes, d'or, de fleurs et de diamants.
Un orchestre fabuleux déchaînait un ouragan de cuivres, de violons, de flûtes, de hautbois et de contrebasses à affoler tous les Zingaris de l'univers.
Les Pierrots, les Polichinelles, les matadors, les muletiers, les mignons, les reîtres, les seigneurs et les Chinois des deux faubourgs et de la Ghaussée-d'Antin donnaient la réplique aux Folies, aux Matrones, aux Sultanes, aux Andalouses à résille, aux Pierrettes et aux Japonaises les plus séduisantes des deux hémisphères.
C'était un tumulte, une cohue du highlife, un brouhaha, un charivari.
On s'interpellait, on se poussait clans la foule, on se tirait les basques, on s'entraînait dans les angles et les petits coins sombres — on en avait par prévoyance ménagé quelques-uns ! — pour se confier des désirs insensés ou des propositions hétéroclites.
Tout était permis, acceptable, hormis de manquer de goût et d'esprit.
Mais dans ces fêtes galantes il y a les riches qui le sèment à profusion comme les dragées d'un baptême à la porte d'une église et les nécessiteux qui le ramassent et le distribuent à leurs pareils.
A deux heures du matin la frénésie de la joie était arrivée à son paroxysme.
A ce moment précis une grande clame, balayant. de sa robe les tapis du vestibule, à la démarche- aisée, aux cheveux d'un blond d'or paille, le visage couvert d'une mantille qui laissait voir une adorable bouche et une peau neigeuse fît son entrée.
Elle traversait le grand salon quand elle fut brusquement arrêtée par un seigneur Henri III revêtu d'un costume exactement copié sur celui de saint Megrin tel que l'indiquent les gravures du temps.
— Ma chère princesse, dit-il à voix basse, accordezmoi, je vous prie, une minute de promenade!
— Je ne vous connais pas, messire, répliqua la dame en essayant de se dégager. Pourquoi m'appelezvous princesse?
— Parce qu'il me plaît de vous donner votre titre. Qui ne vous reconnaîtrait sous le plus épais des voiles et le plus sombre des masques? Je vous attendais.
— Monsieur de Riozarès, laissez-moi, je vous prie. . — Je lie suis pas Riozarès. Riozarès vous attend
dans la serre en costume de sénateur romain et il vous a tant attendue en Russie et partout qu'il peut vous faire grâce encore de quelques instants. Ecoutez-moi, je vous prie, vous ne regretterez pas le temps perdu. Je veux tirer votre horoscope et savamment et mieux que l'astrologue Ruggieri à la reine Catherine.
— Alors faites vite.
— Vous aimez follement quelqu'un qui ne vous aime pas, ne vous a jamais aimé et ne vous aimera pas davantage à l'avenir.
— C'est bien, on en peut dire autant à toutes les femmes. L'amour n'est qu'une illusion. Pourquoi ne m'aime-t-on pas?
— On en aime une autre.
-Qui?
— Vous le demandez et votre esprit a déjà répondu pour moi.
— La comtesse de Branville ?
— Vous l'avez dit.
— Et elle aime ?
— Sûrement.
— La preuve de ce que vous dites ?
— Depuis quinze jours on ne vous a pas rendu visite. On vous a donné des explications. Mensonges! On a dû être absent ? mensonge ! Retenu près du général? mensonge ! Le général est cloué dans son lit par un accès de goutte et il a plus besoin d'un empirique que d'un aide de camp. On vous trompe, on vous leurre, on vous berne, on se moque de vous, la femme la plus fine des deux hémisphères ! Sang du Christ! il faut vous venger !
— Gomment?
— En consignant sur le trottoir ce bipède qui veut fourrager à deux râteliers ! Tête bleue ! en arrachant les coquilles qui vous aveuglent ; en reconnaissant votre erreur et en la réparant.
— Par quel moyen ?
— Vous aviez deux prétendants également dévoués, également à vous.
Le premier, lord Fowler, vieux, cassé, chagrin, goutteux, asthmatique, usé jusqu'à la corde par ses voyages, ses campagnes dans l'Inde contre les Thugs, les tigres et le choléra, riche à millions, ce qui est un avantage, prodigue comme un rajah, ce qui est une vertu. Vous l'avez traité comme un molosse! Ce qui ne l'empêche
pas d'adorer sa chaîne et de se coucher sur le tapis de votre porte, patient et attentif, soudé à votre service et de votre suite, comme Hernani était de celle du roi d'Espagne, avec cette différence qu'il est rivé aux talons de vos bottines par l'amour et non par la haine. L'autre, Riozarès, galant et superbe, méridional comme le soleil, vif et ardent comme lui, brun comme les Maures dont il descend, — sa grand' mère d'il y a dix siècles était fille du roi de Grenade, — riche comme les Torlonia ou les Bragance et cousin de la reine. Il brûlait de fondre la glace de votre cœur aux chauds rayons de son amour. Il vous l'a dit en vers qui ne valent rien et en prose qui n'est pas meilleure ; il vous l'a chanté de sa voix la moins fausse. Il s'est roulé à vos pieds, il a baisé vos mains et vous avez arraché des larmes de colère et de découragement à ses yeux qui ne sont pas faits pour pleurer ! Il devrait vous détester. Il vous aime encore, il est resté ce qu'il était : ]votre serf, votre esclave, votre chose, comme les paysans de vos terres et les chevaux de votre écurie ! Qu'avez-vous besoin de ce capitaine d'aventures qui vous a prise comme un pisaller parce que l'objet de sa passion était à un autre, et qui vous jette au rebut comme un meuble usé ou une porcelaine échancrée parce que sa maîtresse, celle dont il voulait faire sa femme, se donne enfin à lui par dépit et par fatigue de son podagre au bord de la tombe ! La Russie était à vos pieds ; Paris s'y prosterne! Choisissez parmi vos adorateurs. Vous n'êtes pas à plaindre ! Lord Fowler résume le dévouement, Riozarès l'amour, les autres le caprice! Que vous reste-t-il à désirer !
Le dame ne répondit pas.
Le gentilhomme Henry, saint Mégrin ou saint Luc, Antraguet ou Quélus disait vrai.
Depuis quinze jours la princesse n'avait pas aperçu Pontis qui s'excusait par ces billets où perce l'embarras des amants qui veulent rompre et n'osent le faire ouvertement.
Ce qui lui restait à désirer, c'est l'amour passionné qu'elle éprouvait pour le sombre et gracieux capitaine ; c'est ce qui ne se décrit pas et se ressent, les ravissements de l'union souhaitée, les extases de l'amour vrai et non les libertinages de la fantaisie passagère. Il avait été courtisé, supplié, aimé, recherché, poursuivi, le masque aux cheveux dorés ; il avait vu se tordre à ses pieds les convulsionnaires de la passion, les possédés de sa beauté étrange et presque sidérale, mais il n'avait aimé lui-même rien que Pontis, rien que ce Français obscur qui pareil auKlephte du poëte, l'avait prise et n'avaitrien donné pour l'avoir, pas même son cœur qui n'avait cessé de battre pour une autre qui ne valait pas mieux qu'elle et n'égalait pas son admirable, sa prodigieuse puissance de séduction.
Elle souffrait d'une humiliation profonde !
Le seigneur au pourpoint tailladé, aux bottes de feutre gris, à la toque surmontée d'une plume d'autruche, dans le tumulte de la fête, au milieu des éclats de rire des gens qui s'amusaient, lui dévoilait ce qu'elle croyait savoir seule, — car elle était trop clairvoyante pour n'avoir pas compris l'éloignement volontaire de son amant, — la retraite du capitaine. L'affront était donc public. Elle, la souveraine, la fière princesse devant laquelle tant de têtes s'étaient courbées, elle était
lâchée comme une simple bourgeoise, selon l'expression vulgaire mais énergique. On ne faisait état ni de son rang, ni de sa personne. C'était la première honte de sa vie qui avait plané jusque-là à des hauteurs où la plèbe de ses fervents l'avait envisagée à peu près comme les fidèles de Notre-Dame de Fourvières contemplent sa statue du pied de son rocher.
Un souffle de rage lui passait sur le front.
Elle étouffait.
— Riozarès, dit-elle violemment, vous mentez ! Elle savait bien que non, mais elle ne voulait pas
admettre son humiliation publiquement.
— Je ne suis pas Riozarès, répéta pour la seconde fois le mignon.
— Tu mens doublement, reprit la princesse avec vivacité. Il n'y a que Riozarès qui veuille oser dire ce que tu dis.
— Ou Saint-Remy, ou de Tresmes, ou Nancey ou Trédern, ou Ferretti, ou dix autres, les intimes de l'hôtel de Branville.
— Je te dis que non. Ce sont des amis de Robert et ils ne le trahiraient pas. Il n'y a que les Espagnols ou les r^apolitains qui se servent de la dénonciation, delà navaja ou du stylet, dans l'ombre. En France on se sert de l'épée et on se bat à ciel ouvert!
— Qu'importe si je t' éclaire, murmura le gentilhomme étourdi par cette apostrophe.
— SoitI signons un pacte. Qui que tu sois, donnemoi le moyen de punir Robert.
— Gomment?
— Tu affirmes que la comtesse est sa maîtresse*.
— Oui.
— Apprends-moi l'heure et le lieu d'un de leurs rendez-vous, mais ne commets pas d'erreur!
— Quelle sera ma récompense ?
— Fixe-la toi-même.
— Une discrétion.
— C'est trop cher. Qu'exigeras-tu donc?
— Ton amour ! une heure ou ta vie à ton choix.
La princesse baissa la tête et fit quelques pas en silence au bras de Saint-Mégrin, son mystérieux confident.
Un éclair fauve éclaira ses yeux bleus et s'éloignant brusquement du gentilhomme :
— C'est entendu, dit-elle.
Elle se dirigea rapidement vers la serre.
Mais au bout du salon elle fut environnée par un essaim de jeunes fous qui se mirent à danser autour d'elle en se tenant la main.
L'un d'eux se détachant de la circonférence la saisit par la taille et l'entraîna dans une valse rapide en lui chantant doucement à l'oreille :
Où vas-tu, belle Arsène, Quel démon te poursuit ?
Que cherches-tu, ma reine, Dans cette folle nuit ?
— Laissez-moi! dit-elle avec hauteur.
Mais le danseur qui portait un remarquable costume de toréador n'était pas d'humeur à lâcher cette belle proie.
Il poursuivit accompagné par l'orchestre qui jouait le second motif de Fascination :
Pourquoi tant de colère Au fond de tes yeux bleus?
Ne veux-tu pas, ma chère, Qu'on s'amuse en ces lieux !
La princesse comprit qu'en se révoltant elle ne gagnerait rien, et effleurant de ses lèvres l'oreille de son valseur :
— Tu as de l'esprit, dit-elle, et il ne traîne pas sur les parquets. Si ton plumage ressemble à ton ramage, nous pouvons faire ensemble bon ménage pour une heure ! Ote ton masque !
— Encore un tour et je t' obéis, ô ma sultane ! Et il reprit :
C'est Vénus elle-même, Que je tiens ! quel plaisir !
Félicité suprême, Pourquoi si tôt finir !
Sur un signe du poëte, le cercle alla en s'élargissant et se rompit tandis que les Arlequins, les Tziganes et les Escholiers qui le formaient s'éparpillaient en fredonnant :
Assez de vers de mirliton, Tonton, tontaine, tonton !
Le toréador pressa galamment le bras de la dame sous le sien et la conduisit, avec une désinvolture tout à fait œil-de-bœuf, vers le buffet en lui disant :
— Vous accepterez, par grâce, un rafraîchissement,
belle dame ? Après l'honneur que vous m'avez accordé, vous mettriez le comble à ma joie en buvant un verre quelconque, Champagne, sirop ou malaga. Non?
— Je n'ai pas soif.
— Ce n'est pas comme moi. 0 princesse adorée j'ai soif, mais d'amour, mais de volupté, mais de bonheur ! J'ai soif des félicités contenues dans ta petite main! Dieu! quelles perles rares vous avez et quelles lèvres roses ! Et le joli petit mentonnet f et les belles mignonnes oreilles !
— Tu es connaisseur.
— Vous êtes une déesse aux bras blancs comme la Junon d'Homère ! je les sens qui tressaillent sous le mien ! 0 félicité suprême î
— Tues pédant, fit distraitement le domino.
— A Dieu ne plaise ! pourtant que ne suis-je en effet un simple pédagogue, le vôtre, afin de vous instruire aux arts d'amour, aux exercices de Gypris, la mère des grâces et des plaisirs ! Que ne m'en octroyezvous le privilège !
La princesse avait insensiblement dirigé son cavalier qui divaguait vers la porte de la serre.
Le jeune fou lui disait en joignant les mains :
— Descends, ô divine beauté, des hauteurs de ta fierté et daigne fondre tes dédains à l'ardeur de mes supplications. Accepte les hommages de ton esclave, l'encens de mes louanges et le présent de mon cœur!
Il s'aperçut que sa prisonnière s'était esquivée. Il poussa un soupir de soulagement :
— Elle est très jolie, cette femme-là, mais elle ne me dit rien du tout, pensa-t-il.
Et il se lança de nouveau dans le tourbillon à la recherche de ses complices.
Dans la serre, la princesse découvrant son visage, disait à Riozarès en tunique rouge et chlamyde blanche comme un Héliogabale quelconque :
— Tiens ! vous êtes ici ? Il y a longtemps?
— Je n'en suis pas sorti, le tumulte assourdissant de l'orchestre m'endormait et je ne pensais à rien.
— C'est singulier. J'avais cru entendre votre voix.
— Où donc?
— Sous le masque d'un Schomberg ou d'un Montsoreau qui m'a abordée dans les couloirs.
— Vous aurez fait comme moi.
— Quoi donc?
— Vous avez rêvé tout éveillée. Je n'ai pas quitté mon habit de Romain qui est, ma foi, fort commode.
— Et lord Fowler, où est-il ?
— A votre recherche. Gomme vous tardiez il a redouté un enlèvement.
— Ici?
— Dame ! les femmes sont si fragiles. Il yen aura bien quelques-uns cette nuit.
— Sans violence.
— Il en est rarement besoin !
— Insolent !
— Soyez indulgente ! dans un bal masqué ! A propos vous n'avez rien aperçu qui vous ait frappée sur votre passage ?
— Expliquez-vous !
— Vous n'avez reconnu aucun de vos amis ?
— Aucun.
— C'est surprenant ! moi qui suis resté là, au fond
de cet antre des cactus et des orchidées, j'ai eu plus de chance que vous.
— Tous les bonheurs vous échoient.
— Excepté celui que j'envie par-dessus toutes choses.
— Passons.
— Hélas! je suis meilleur que vous et veux vous faire part de ma découverte.
— C'est d'une belle âme.
— Approchez-vous un peu.
— C'est nécessaire?
— Indispensable !
— Quelle bonne chose que le voisinage d'une femme qu'on adore !
— Jouissez-en de moins près, je vous prie !
— Oh ! ici ! ne faites pas attention ! Ce que vous m'inspirez, c'est un véritable culte, une révérence superstitieuse ! Je me figure contemplant une Velléda qui commande à la tempête, une Diane éclairée des rayons de la lune. Que ne suis-je votre Endymion!
— Nous voilà loin de votre trouvaille !
— Vous n'y perdrez rien. Cependant hâtons-nous. Voyez-vous à l'extrémité de la galerie à gauche, là devant nous, une robe noire pareille à la vôtre, avec mantille sombre et le reste ?
— Parfaitement, au bras d'un cavalier de belle tournure, en seigneur Louis XV.
— Oui. Vous ne devinez pas qui ce peut être?
— Le capitaine! en effet, il me semble... La dame qui est avec lui...
— Qui voulez-vous que ce soit?
— Madame de Branville.
— Justement. Elle ne s'est pas démasquée une seconde, mais je l'ai bien reconnue.
La princesse se leva rapidement du divan sur lequel elle s'était jetée en entrant dans la serre.
— Donnez-moi le bras, Riozarès, commanda-t-elle, et suivons-les.
— A quoi bon? La comtesse ne commet pas un crime en venant ici, pas plus que nous ! Elle aura voulu savoir ce qu'est un bal masqué et compléter son éducation sur ce point. Le général est retenu au lit parla goutte et le faix des ans, l'aide de camp accompagne sa femme. Quoi de plus correct?
— C'est égal. Venez.
La princesse et le marquis, la première entraînant le second, coururent dans les couloirs, dans les salons et les galeries, partout où ils espéraient apercevoir la comtesse et son compagnon, mais inutilement.
Ceux-ci avaient disparu.
Vainement la princesse, furieuse comme une lionne qui a perdu sa progéniture, sonda les groupes, examina les loges, fureta dans les coins et recoins, les recherches furent sans résultat.
— Nous nous sommes trompés, je pense, dit-elle à Riozarès. Vous aurez vu des bâtons flottants. Robert n'est pas ici et la comtesse soigne la sciatique de son époux.
— J'y consens, fît railleusement l'Espagnol. L'amour m'aveuglait. N'est-ce pas son habitude?
La princesse pouvait chercher longtemps.
Gabrielle et Robert serrés l'un contre l'autre dans le coupé de la comtesse, regagnaient au grand trot de leur équipage l'hôtel de Branville,
Lorsqu'ils y rentrèrent il était trois heures du matin.
La comtesse monta rapidement à la chambre de son mari. Il ne dormait pas. La goutte a des qualités supérieures comme veilleuse de nuit et compte les heures mieux que n'importe quel sereno de Séville ou de Gordoue.
Le général souffrait terriblement. Cependant sa figure s'épanouit à l'aspect de Gabrielle animée des émotions du bal.
— Eh bien! mon enfant, dit-il, comment s'est passée la soirée? Vous êtes-vous bien divertie?
— Oui, mon ami, une merveille ! des fleurs partout, des lumières à faire rougir le soleil, une musique étourdissante, à donner des jambes à un paralytique.
— A un goutteux, dis le mot! Il ne changera rien à ma déplorable situation!
— Allons, n'y songez pas. Gela se passera.
— Avec moi, oui! Je ne me fais pas d'illusion. Je suis sûr de mon affaire et n'ai jamais tant regretté de ne plus être jeune!
Gabrielle rougit.
— Je crains, ajouta le général, d'avoir commis une sottise en t'épousant!
Et comme la comtesse s'étonnait:
— Parce que mon bonheur sera de courte durée et que je redoute de ne pouvoir assurer le tien!
— Allons, dit la jeune femme, ne pensez pas à l'avenir, Dieu y pourvoira. Je suis heureuse maintenant. C'est autant de pris sur l'ennemi.
Le malade l'attira à lui.
Elle, caressante comme si elle avait eu quelque faute
à se faire pardonner, lui passa ses bras autour du cou, et déposant un long baiser sur son front:
— Dormez paisiblement, dit-elle, je reviendrai dès le matin savoir si vous êtes guéri !
Elle sortit avec un frémissement de soie sur les tapis.
Lui, la suivant des yeux:
— Dire, pensa-t-il, que je serai contraint d'abandonner ce trésor à d'autres ! mieux eût valu ne pas le découvrir! Que ne puis-je connaître le privilégié qui mettra cette bague à son doigt pour le détester à mon aise!
La chambre de la comtesse était séparée de celle de son mari par un salon où elle recevait ses amies dans l'intimité. Elle communiquait avec elle par un corridor étroit et long.
Ce fut le chemin qu'elle suivit pour rentrer chez elle.
En ouvrant la porte, elle aperçut Robert qui l'attendait.
Elle eut un geste de surprise et recula.
— Est-ce ainsi que nous nous quittons ce soir, Gabrielle? lui dit-il d'une voix tremblante.
Et clans la demi-obscurité de l'appartement à peine éclairé, il saisit la mann que le général venait d'embrasser.
— Laissez-moi! répondit-elle en se dégageant vivement. Ce que vous faites est indigne. Vous abusez de la faiblesse que j'ai pour vous et que je me reproche !
— Il faut que je vous parle. Je ne puis vivre ainsi. J'aime mieux mourir, s'il le faut, que de supporter une pareille existence !
— Soit! demain nous causerons.
— Pas demain, à présent!
— Vous nous perdrez avec ces folies.
— Qui voulez-vous qui nous voie et nous entende? tout dort clans l'hôtel !
— Le général ne dort pas, lui! il souffre. S'il nous soupçonnait!
— Gabrielle, je vous en prie, ayez pitié de moi! murmura le jeune homme en se jetant à ses genoux. Je perds la tête en vous voyant et je suis capable de tout. Il faut que vous soyez à moi cette nuit même ou...
— Achevez !
— Je me précipite par la fenêtre.
— Ce sont des mots vides cle sens. On ne se tue pas si aisément et bien d'autres l'ont dit qui ne l'ont pas fait !
— Ah! vous êtes de glace et vous me rendez insensé.
— Vous le devenez en effet, et je suis une malheureuse de vous écouter ! Allez-vous en !
— Non ! dussé-je comme tu le dis me perdre et te perdre avec moi, je ne t'obéiraipas. Que tu le veuilles ou non, tu seras à moi.
— Un crime, alors?
— Que m'importe? Ce n'est pas du sang qui coule dans mes veines, c'est du feu ! Je ne suis plus mon
maître. Il fallait me chasser il y a deux mois, six semaines, hier encore peut-être, maintenant il est trop tard! Je te veux et si tu me refuses le seul bien que j'ambitionne, toi! le seul plaisir qui me tente, toi! la seule possession qui m'attire comme l'or fascine l'avare, je me fais sauter la tête et ce n'est pas une vaine menace, l'effet d'une exaltation passagère, c'est la seule voie de salut qui me soit ouverte ! Tu t'es plu à faire naître en moi le délire auquel je suis en proie. Tes sourires, tes regards, tes paroles m'ont fait rêver des voluptés criminelles! Tu mêles dois! Je te les demande à genoux! Je ne puis résister à la passion qui me domine, à l'irrésistible attrait qui m'entraîne vers toi! Demain, si tu me repoussais, je me trahirais ! Quelque extravagance m'échappera, les yeux du général s'ouvriront et il comprendra tout, notre trahison commune, nos coupables entretiens! Heureux, je serai muet. Il nous verra ce qu'il veut que nous soyons, riants et tranquilles, et son bonheur que tu détruirais par ta résistance demeurera inaltéré. Et que te demandai-je que tu ne désires toimême ?
Une femme qui écoute son amant seule, avec la complicité du silence et de la nuit, est à moitié vaincue.
Gabrielle, debout, agitée par un involontaire tremblement, laissait parler Robert.
Il comprit sa puissance sur cette trop faible et bonne créature à demi ébranlée et ressaisissant la main qui pendait inerte à son côté :
— Est-ce que je n'ai pas compris, ajouta-t-il, que tu partages les sentiments que j'ai pour toi? Pourquoi
te faire violence et t'en défendre? Et qu'est ce devoir dont tu te fais un épouvantail? Devons-nous empoisonner notre vie pour le bonheur d'un autre? Et en quoi sera-t-il troublé par un amour qu'il ignorera? Ne lui en restera-t-il pas toujours assez? Le plaisir de te savoir à moi de cœur et d'âme, joint à l'affection que j'ai pour mon bienfaiteur tuera la jalousie qui me dévore ! Alors, au lieu de cette agitation fiévreuse dans laquelle nous nous débattons, au lieu de ces tourments volontaires auxquels nous nous condamnons, nous aurons des heures paisibles et douces ! Est-ce un crime de céder à un sentiment aussi tyrannique que celui qui nous emporte l'un vers l'autre? Et si Dieu avait voulu nous interdire la félicité qui nous attend, nous aurait-il mis au cœur l'invincible passion qui nous agite? Gabrielle, je t'en supplie, pour un préjugé, pour un faux point d'honneur, ne décide pas le malheur de notre vie ! Crois-moi, c'est ton bonheur et le mien que tu signeras en t' abandonnant à moi ! Tu souris, tu m'aimes ! je le savais ! Pourquoi avoir lutté si longtemps et que d'heures de joie nous avons perdues !
Gabrielle souriait en effet : elle souriait et pleurait.
Les sophismes de l'amour vrai sont dangereux pour une nature, comme la sienne, pétrie de tendresse et d'abnégation ! •
Elle avait en elle une voix plus éloquente que celle de son amant : celle de l'amour. Elle aimait sincèrement Robert et sa résistance passée lui avait coûté bien des soupirs.
Elle reconnaissait la sincérité qui éclatait dans le désordre de ses idées, dans ses fureurs mal dissimu-
lées, clans le délire qui menaçait et aurait tenu parole.
Elle était ballottée entre l'inquiétude de l'avenir et le désir de guérir une blessure qu'elle avait faite, la honte de la chute et les sollicitations de son cœur.
Incertaine et chancelante, elle passait sa main sur le front de son amant, qui lui entourait la taille de ses bras.
Les yeux humides, le sein soulevé par une violente émotion, elle cherchait une parole de refus et ne pouvait se résoudre à la prononcer.
Un léger bruit qu'elle entendit à l'étage supérieur, l'avertit du danger de cette situation.
— Allons, dit-elle, le sort en est jeté, mais un pressentiment m'avertit que c'est notre malheur qui commence !
Et relevant Robert d'une main fiévreuse, elle mit un doigt sur ses lèvres et jeta sa mantille sur le tapis.
Le bruit étouffé d'un baiser répondit à ce geste charmant et nul ne se douta qu'une vertu de plus sombrait dans cette baie des trépassés parisienne où tant d'épaves semblables surgiront au jour du jugement dernier, si les prophètes — lisez poètes — qui l'ont annoncé, n'ont pas commis une gigantesque erreur que nous ne serons pas là pour relever.
Vers neuf heures du matin, la chambre de la comtesse, soigneusement close, mais éclairée par un rayon de soleil qui filtrait à travers les jalousies et les rideaux, présentait un spectacle des plus bizarres. Les souliers de satin, les diamants, les bracelets, jetés çà et là, la robe froissée, les dentelles éparses sur les fauteuils, le pêle-mêle des meubles, indiquaient assez le désordre de la nuit.
Etendue sur son lit, un bras nu tombant sur le bord de la couchette en chêne sculpté, aux armes de Branville, l'autre mollement replié sur sa poitrine, la gorge découverte, les cheveux dénoués, la comtesse dormait depuis quelques minutes d'un sommeil fiévreux et lourd.
Le rayon de soleil perçant les triples tentures comme une flèche vint se poser sur ses yeux.
Elle s'éveilla.
Elle était seule.
Elle essaya de rappeler ses idées et jeta un regard étonné autour d'elle.
L'aspect de son appartement, la mantille, les robes éparses, ce déguisement de carnaval la rappelèrent à la réalité et lui causèrent une impression de dégoût.
— Tout est bien là, songea-t-elle, les travestissements odieux, le désordre de ces filles auxquelles le
monde jette ses dédains et moi qui suis perdue comme elles et n'ai pas leur excuse !
Et se jetant à bas de son lit, elle passa un peignoir et courut à la chambre de son mari.
Après une nuit terrible à passer, il s'était endormi.
Elle contempla cette belle tête aux cheveux blancs qui gardait son expression d-e mansuétude et de force :
— Je l'ai déshonoré! pensa-t-elle.
Et comme si elle avait voulu lui demander pardon de sa faute, elle le baisa pieusement au front.
Le comte s'agita sous cette caresse et ouvrit les yeux.
— Déjà éveillée! dit-il, en reconnaissant Gabrielle : matinale comme les oiseaux !
— Il n'a rien deviné, pensa-t-elle ; Robert avait raison.
— Il y a longtemps que tu es là ? continua-t-il.
— J'arrive. Gomment allez-vous?
— Mieux. Pour un rien, je jurerais que je suis guéri. Et toi, avec tes grands yeux fatigués, belle mondaine, pourquoi courir dès l'aurore ?
— Il y a longtemps que l'aurore a pris son vol. Il est neuf heures !
— Neuf heures et je suis enchaîné dans cette prison! Maudite goutte ! et mes ordres à donner et mon inspection à faire ! Que de devoirs que je remplis mal ou que je ne remplis pas ! sans compter mes devoirs envers toi !
— Consolez-vous ; dans deux mois n'aurez-vous pas votre retraite ?
— Et voilà bien ce qui m'assassine I Conçois-tu,
Gabrielle, ce qu'est la retraite pour une vieille basane comme moi! C'est la déconfiture, c'est la radiation du nombre des vivants, l'enterrement anticipé qui annonce l'autre, le vrai, le définitif. C'est l'ennui dans l'oisiveté, le regret des b^eaux jours d'activité et de bataille ! le désespoir de n'être plus bon à rien, qu'à mettre au grenier comme un portrait de bisaïeul ridicule et suranné, c'est la tombe avec son immobilité ! Il y a même une différence tout à l'avantage de celle-ci', c'est que sous terre, dans une retraite de six pieds on n'entend pas les autres s'amuser, ni les éclats de rire aux dents blanches de ceux qui ont pris notre place et sont ce que vous n'êtes plus et que vous brûlez d'être, encore, vigoureux, énergiques et — j'ai honte de m'en souvenir — beaux et superbes !
Oui, quand on est devenu ce que me voilà, une misérable perruque, un coeur de glace, un corps inerte, pis encore, puisqu'il est douloureux et que non content de ne plus valoir un fétu, il s'avise de nous torturer, on est jaloux, envieux et on regrette jusqu'à ces avantages du hasard, la beauté, les dents, les cheveux et la santé des jeunes !
Et enveloppant Gabrielle d'un regard brûlant encore:
— Surtout quand on a, comme moi, auprès de son lit une adorable enfsCnt belle comme le jour et dont la splendeur met votrê^vieille tête à l'envers !
Et attirant doucement à lui sa femme, il la fit asseoir sur son lit :
— Il faut, poursuivit-il*, que je te fasse un aveu ! J'ai l'air bon ! Tu te figures peut-être que je vaux mieux que certains maris de notre entourage ! Tu t'imagines que je suis débonnaire et indulgent et que je pardon-
nerais aisément, dans une brusquerie de bourru bienfaisant, les offenses de certains crevés, — nos pères disaient godelureaux — et les envahissements de mon territoire par des larrons de belle prestance et de grand appétit. Il en est qui tournent autour de toi comme des pick-pockets, qui te regardent avec des yeux hardis comme le Saverny de Marion Delorme. Si je n'imite pas le Didier du drame, — si je ne renverse pas la lampe d'un coup de poing, — c'est parce que je sais qu'ils perdent leurs démarches et que j'ai confiance en toi. Sans cette confiance, je serais jaloux comme un Othello, et si je te faisais grâce à toi, c'est qu'il me serait impossible, quelque volonté que j'en eusse, de te toucher autrement que pour une caresse et de voir une larme dans tes yeux, sans l'essuyer avec un baiser! mais l'homme assez osé pour me ravir ton affection, je n'en aurais pas la moindre pitié et sans sourciller, sans une hésitation, je le tuerais comme un lièvre ! Ne serais-je pas dans le cas de légitime défense? Ton amour est tout ce qui me reste de la vie et c'est la mienne que je défendrais, en prenant celle des autres !
Un sourire malicieux passa sur les lèvres de Gabrielle :
— Je voudrais bien vous voir une fois en colère, ditelle.
— Je ne me mettrais pas en colère, ma chère enfant; la colère est le signe des âmes faibles. Dans les graves occasions, l'homme qui se sent fort garde son empire sur lui-même. Il agit froidement et ne s'emporte pas. Il n'en est que plus redoutable. Tu es avertie ; méfie-toi !
Gabrielle secoua la tête :
— Je ne vous crois pas aussi méchant qu'il vous plaît de le paraître. Quand je vous tromperais, qu'estce que cela vous ferait si vous ne vous en doutiez pas?
— Penses-tu vraiment qu'une femme puisse tromper son mari sans qu'il s'en aperçoive?
— Sans doute. C'est une grâce d'état que Dieu vous accorde en vous aveuglant. Si vous ne sentiez pas le malaise qui les annonce, que seraient pour vous la goutte, la paralysie et les maladies de la terre? Mais, ajouta-t-elle, en prenant une pose de tragédienne, d'où vous viennent, Seigneur, ces funestes pensées?
— Du droit que j'ai de te persécuter et de te rendre la vie désagréable ! -
Et jouant avec la main de la jeune femme, il ajouta :
— Plus je me sens près du terme de ma vie, plus je t'aime ! comme si j'avais hâte de te prouver que tu es tout pour moi, et que le reste de la terre m'importe moins que la coquille d'une calebasse vide.
Gomme Robert entrait à ce moment :
— Tout, excepté ce grand garçon qui a la barbe brune comme je l'avais, les yeux ardents de mes vingtcinq ans et qui est capitaine d'état-major et coureur de femmes comme je Tétais à son âge.
— Mon général, demanda Pontis, quels ordres ce matin ?
— Un seul. Tu vas aller chez le ministre et lui tenir ce langage : Le général de Branville est une planche vermoulue sur laquelle il ne faut plus compter. Il n'a pas de jambes ; le coffre est lui-même attaqué et mal soutenu par des piliers qui croulent. En conséquence, il vous prie de le décharger de son com-
mandement et de le remplacer par un personnage moins débile. Va et rapporte-moi la réponse.
— C'est impossible, mon général, je ne remplirai pas cette mission.
— Parfait ! Voilà bien la discipline d'aujourd'hui. Fais-moi le plaisir d'obtempérer à mes ordres et tout de suite.
— Et si le ministre refuse, s'il soutient que ce n'est pas pour un pauvre accès de goutte qu'on doit se priver de vos services, qu'il a besoin de vous et vous prie en grâce de conserver vos fonctions, que lui répondrai-je?
— Rien ; il ne te fera pas ces objections, flatteur. Tu veux m'arracher quelque chose. Parle, ne te gêne pas.
— Je n'ai rien à vous demander, mon général, je me trouve bien et fort satisfait, je vous assure.
— Quand je pense que dans deux mois il faudra nous séparer. Plus de général, plus d'aide de camp. L'oreille fendue, plus d'escorte, plus de cavaliers à ma suite !
Il se tira la moustache avec énergie :
— C'est plus ennuyeux qu'on ne se l'imagine, une vraie et complète dégringolade! Le pis, ce sera encore la séparation. J'espère qu'on ne t'enverra pas aux antipodes. J'invoquerai mes vieux services pour obtenir la faveur d'un poste rapproché, près de quelqu'un de mes camarades qui se font rares ! Tu viendras nous voir de temps en temps, souvent ! Il me semble que j'entends sonner la cloche de mes funérailles. La perspective de ma dégradation me déconfit. Maudite goutte ! Où est le temps où je n'avais que tes épau-
lettes et le képi rose ! où l'Afrique sauvage nous offrait des horizons de montagnes et de rochers enfumés parla poudre ! où Ton voyait les Arabes, ces Numides du siècle, galoper avec leurs fantasias sauvages autour de nos escadrons, cherchant quelque tête de chrétien à couper! Age des aventures, des folies et de la gaieté, où es-tu? N'y pensons plus ! je me sens mieux et je veux sortir de cette galère ! Il fit un mouvement pour se lever:
— Aïe ! s'écria-t-il, cette satanée maladie a des nerfs comme une jolie femme!
Et s'adressant au capitaine:
— Tu vois bien, dit-il, qu'il n'y a pas moyen de commander aux autres quand on est soi-même à la discrétion d'une pareille mégère! Tout ce que je peux essayer, c'est de me traîner jusqu'au balcon pour me distraire et passer la revue des passants. Plaisir de vieux bonhomme et de pilier d'hôpital ! Il ne faut pas me plaindre encore, puisque sur mes fins comme un cerf traqué parles chiens, j'ai pour m'égayer et rendre les heures brèves mon excellente garde-malade! Allons, Robert, va. Ce que j'ai dit est dit. J'ai besoin de repos et soif de liberté. Si on me refuse, je donne ma démission, à soixante-neuf ans et dix mois, soixante jours avant la retraite, cela ne se sera jamais vu, ce qui prouve qu'il y a toujours, quoi qu'on en dise, du nouveau sous le soleil.
— Puisque vous l'exigez, dit Robert, j'y vais. . Et il sortit, suivi de la comtesse.
— Ange de ma vie, lui murmura-t-il à l'oreille, tu vois bien que ce n'est pas un si grand péché de tromper les autres ? Le général est-il moins heureux
qu'hier? Ne dit-il pas lui-même que tu n'es pas sa femme, mais sa garde-malade, une sœur de charité? Heureux les pauvres qui en ont de pareilles. Ils doivent oublier qu'ils souffrent quand ils les regardent!
En entrant dans sa chambre pour sa toilette, la comtesse entendit Rose qui fredonnait:
Dites, la jeune belle, Qui voulez-vous aimer?
— Vous devenez bien légère, mademoiselle Rosé, lui dit-elle.
— Pour une simple chanson madame est trop sévère, répondit la femme de chambre.
— C'est vrai, pensa Gabrielle, je n'ai plus le droit d'être sévère pour personne !
Elle reprit:
— C'est une plaisanterie que je voulais faire, Rosine. Comment est la suite de cette chansonnette?
— Je n'en sais pas plus long. C'est un refrain de M. de Riozarès. Madame s'est bien amusée cette nuit?
— Mais oui, Rosette, madame s'est fort divertie.
— Il était beau ce bal masqué, madame?
— Mais oui, Rosette, il n'était pas laid.
— Madame est rentrée vers deux heures et demie?-
— A peu près. Tu ne dormais pas, Rosine?
— Non, madame. J'avais comme une fièvre qui me tenait tout éveillée. J'ai bien entendu madame aller chez monsieur, puis on parlait dans le corridor. Enfin madame s'est enfermée chez elle, mais sans deute que la musique lui trottait encore dans la tête car elle ne
dormait pas non plus. Je croyais à tout instant que la sonnette allait se faire entendre, mais point. J'ai fini par m'endormir vers sept heures, juste quand c'était le contraire qu'il fallait.
La comtesse respira.
— Madame n'a pas appelé?
— Non, Rosine, non.
— C'est bien fouillis ici, madame, poursuivit la soubrette. Madame a jeté ses robes un peu partout et ses bijoux. D'ordinaire madame a plus d'ordre. Heureusement que ce n'est pas toutes les nuits pareille fête. Madame retournera-t-elle bientôt à ces bals?
— C'est le dernier de l'année. Passe-moi la poudre de riz.
Gabrielle prenait plaisir à ces babillages de sa femme de chambre. Maintenant qu'elle se croyait assurée du mystère de sa chute, elle se rappelait les détails de cette nuit qui devait laisser dans sa vie une trace ineffaçable.
Elle était plus légère, plus vive, plus agaçante. La sérénité tranquille de son visage avait fait place à une sorte de fièvre qui lui rendait les yeux brillants et lumineux. C'était une autre femme, non plus belle mais plus désirable. La vivacité inaccoutumée de ses mouvements n'échappait pas à la Bretonne dont les soupçons plus vifs qu'elle ne l'avait fait entendre se confirmèrent. L'examen de la chambre avait achevé d'ailleurs la révélation commencée par les bruits de la nuit perceptibles pour cette fine oreille au milieu du silence de la maison endormie.
Rose qui aimait sincèrement sa maîtresse se promit de veiller sur elle et d'atténuer les imprudences qu'une
femme éprise laisse échapper au moment où elle se croit le plus en sûreté.
Cependant mademoiselle Rose était vexée et ne le fit point paraître, réservant ses observations pour le moment où le dernier doute survivant dans son esprit se serait évaporé, ce qui ne pouvait tarder, car elle se proposait, sans faire mine de rien, de se rendre compte de tout, et l'intérêt qu'elle portait à la comtesse se doublait de la curiosité maligne que les femmes, grandes dames ou soubrettes, ont pour les choses d'amour.
Sa vexation venait non de ce que la comtesse eût un amant — le fait lui semblait naturel et elle s'étonnait simplement qu'il ne fût pas survenu plus tôt, elle était même contrariée de n'en pas avoir un pour son compte privé — mais de ce que le choix de sa maîtresse fût tombé sur le capitaine, ou comme elle l'appelait, sur Robert le taciturne.
Pontis avait le don de lui déplaire. Pourquoi? Elle ne s'en expliquait pas mais elle le jugeait fier et réservé et disait simplement à la comtesse quand elle la grondait sur son antipathie, qu'il ne lui revenait pas et montrait de la hauteur avec ses inférieurs, ce qui était le contraire de la vérité. Avec moins de réserve le capitaine eût reconquis ses bonnes grâces.
Aussi, combien elle lui préférait le marquis de Riozarôs, généreux pour elle, attentif à lui donner un sigue d'amitié protecteur quand il l'entrevoyait, ayant toujours quelque gracieuseté à lui décocher. Avec quel empressement elle saisissait — bien inutilement — les moindres occasions de présenter son éloge à sa maîtresse.
Aux louanges passionnées qu'elle développait à la comtesse, celle-ci avait souvent répondu :
— Mais puisqu'il te plaît tant, ma chère Rosine, prends-le pour toi !
A quoi la fraîche soubrette répliquait :
— Ah! si je pouvais, madame!
— Tu serais grande d'Espagne!
— Vrai?
— De première classe!
— Voilà ce qui ne m'arrivera jamais!
— Peut-être! Avec un peu de chance, je suis persuadée du contraire.
La prophétie moqueuse devait se réaliser bientôt, mais non pas de la façon que la comtesse entendait plaisamment, ni pour le motif qui aurait flatté la pauvre Rose.
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