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fert,
» Il y a trois semaines que je ne vous ai vu. Je ne parle pas de deux ou trois rencontres dans la foule, rencontres fortuites, dans lesquelles vous êtes venu me serrer la main avec politesse, ni d'un échange de banalités à la barbe de gens qui nous regardaient curieusement et devant qui rien ne pouvait se dire d'intime ou de sérieux, ce qui, sans doute, vous semblait satisfaisant. L'art de choisir son terrain étant
précieux pour un homme de guerre, vous avez des chances de devenir un excellent général.
» Vous me fuyez. Je n'ai pas le moindre doute à ce sujet, donc vous me détestez ou du moins vous n'attachez plus de prix à mon amitié. Notre courte liaison vous pèse et vous voulez la rompre ou plutôt elle est rompue. Notre amour a vécu.
» J'en suis triste et j'en suis humiliée.
» J'en souffre dans le cœur et dans la tête.
» Je ne vous ai pas cherché. Vous êtes venu à moi et tout de suite vous m'avez plu. Pourquoi? Je l'ignore. Mais vous réalisiez l'idéal que, comme toutes les femmes, j'avais dans l'âme. Vous étiez la copie d'un tableau que mon imagination avait créé.
» Je ne vous ai pas demandé votre amour. Vous me l'avez offert dans une langue qui m'a convaincue, et je l'ai accepté en posant nettement mes conditions.
» Je vous ai promis d'être à vous exclusivement J'ai réclamé un serment pareil. J'ai tenu le mien. Que faites-vous du vôtre?
» Je me flattais d'être assez belle pour retenir un amant à mes genoux plus de six mois. Vous m'avez prouvé le contraire.
» Ecoutez bien ceci :
» Nous autres femmes du Nord, nous sommes des civilisées sous lesquelles se cachent des barbares. Il n'est pas facile de plier notre volonté aux caprices des autres, et vous ne pouvez guère exiger de nous la soumission à vos frivolités que nous méprisons. Si vos Parisiennes sont capables de supporter un affront en courbant la tête, il ne faut pas vous attendre à une pareille résignation de notre part, et, si j'étais vouée
par ma naissance à l'esclavage, pour un coup de fouet je rendrais un coup de couteau et je brûlerais la case de mon propriétaire.
» Pour vous, j'ai foulé tout aux pieds, même ce qui est sacré pour nous qui respectons encore certaines élévations, les remontrances d'un très auguste personnage. J'ai tout quitté aussi, des amis dévoués, ma maison où je me plaisais et mon pays que je reverrai bientôt, pas avant d'avoir exécuté un -projet que je veux vous dire.
» Je m'étais bercée de l'espoir qu'en me sacrifiant je vous enchaînais à moi pour l'éternité.
» J'ignorais qu'une autre femme régnait en souveraine absolue dans ce cœur que vous m'apportiez et que je ne sollicitais pas, que lorsque vous vous rouliez à mes pieds dans les transports d'un amour dont je m'imaginais être la source, c'était elle qui vous l'inspirait, que vous me preniez enfin, moi la princesse Constance, par distraction, comme une fille de vos boulevards, en attendant que vous puissiez tromper à la fois le mari de celle que vous aviez choisie et la maîtresse confiante et crédule qui se livrait à vous.
» Je suis mieux éclairée.
» Je sais tout.
» J'ai attendu la certitude pour agir. Nous avons la tête froide comme nos régions natales et quand nous formons un projet, c'est après avoir lentement réfléchi.
» Si je ne vous aimais plus, je me tairais et je vous punirais.
» Un reste d'affection vit encore dans un cœur qui cesse d'être à vous et je vous avertis.
» Prenez garde.
» N'attendez pas de moi des ménagements et des générosités chevaleresques. J'userai des armes que le hasard mettra en mon pouvoir, sans colère et froidement pour vous rendre le mal que vous me faites.
» Et maintenant, un conseil.
» Je crois connaître les hommes.
» Ils valent mieux que nous ; mais les meilleurs deviennent quelquefois les plus redoutables.
» Méfiez-vous du général.
» Si lui, l'honneur fait homme, la loyauté même, voyait sa carrière couronnée par le ridicule dont vous le couvrez, il deviendrait terrible. C'est une idée qui m'est venue. Méditez-la! »
» La bonté de ces natures robustes et douces tient de celle de la mer, calme et sereine jusqu'à l'heure où un vent d'ouest soulève ses flots et les précipite les uns contre les autres.
» Elle engloutit alors les navires qu'elle portait.
» C'est une allégorie.
» Vous êtes prévenu.
» J'ai été sincère dans mon amour, je suis franche clans mon aversion.
» Adieu.
« Constance. »
Il y avait eu grand dîner à l'avenue d'An tin. Les convives entraient au salon.
Le valet de service annonça :
— M. Pontis!
Un murmure de curiosité accueillit le nouveau venu dont la disgrâce était connue de la petite cour de la
princesse et dont l'absence au dîner avait été fort commentée.
Robert alla droit à la maîtresse de la maison qui le reçut avec grâce et lui tendit la main en lui disant à demi-voix :
— Vous avez lu ma lettre?
— A l'instant.
— Le dernier mot n'était-il pas souligné?
— Il l'était.
— Vous savez ce qu'il disait?
— Absolument.
— Il me semblait avoir écrit : adieu ! Je me serai trompée.
— Non, princesse, votre mémoire est fidèle.
— C'est pour les amis qui ne le sont pas.
— Je vous devais une explication et je vous l'apporte.
— Je ne vous en demande pas. Vous avez dû voir qu'elle sera superflue.
— J'espère pourtant que vous l'accueillerez et je vous en prie.
— Si vous y tenez.
— Quand la voulez-vous?
— Ce soir. Dès que mes invités auront battu en retraite et que nous serons seuls.
Et tout haut la princesse ajouta :
— Priez donc M. de Riozarès de nous chanter une de ses œuvres.
Le capitaine s'éloigna.
— Tiens, dit Saint-Remy, je croyais la rupture de Pontis définitive avec la princesse ! Il paraît qu'ils sont au mieux!
A une table de jeu, un attaché d'ambassade à ses collègues :
— Ce Pontis est un charmant garçon! Les deux amants forment un beau couple ! Je ne m'étonne pas du goût de la princesse pour lui. La nature se plaît aux contrastes. Brun et blonde!
— C'est là, marquis, la science que vous ont rapportée vos voyages?
— Je m'en flatte, cher monsieur! L'amour sous toutes ses formes, dans toutes ses phases, avec ses variétés, n'est-ce pas la science la plus agréable et la meilleure à cultiver?
— Epicurien !
— Et dire que nous sommes tous de même !
La voix du descendant des Abencerrages s'élevait au-dessus des conversations qui lui servaient d'accompagnement.
La princesse, accoudée au piano, l'écoutait et il fredonnait pour elle seule :
Auprès d'un ruisseau qui coulait, En se mirant dans l'onde claire, Une jeune fille disait :
Ah! Dieu ! que je suis en colère !
J'aimais d'amour et j'aime encor !
Mais il dédaigne, l'infidèle, Mes yeux d'azur, mes tresses d'or Et pourtant je suis toujours belle!
— Et vous toujours railleur! murmura la princesse. Riozarès poursuivit :
C'étaient des extases sans fin,
Des soupirs, des baisers de flamme,
Mais ce bonheur presque divin S'est enfui! j'ai la mort dans l'âme!
Lors un passant dit : Cupidon N'a pas de chaînes éternelles!
Il est perfide, le fripon!
C'est pour voler qu'il a des ailes!
— Et vous? lui demanda la princesse.
— Je n'en ai pas. Essayez.
Elle s'éloigna en esquissant un geste parisien adoré
des gavroches.
Lord Fowler la recueillit au passage :
— Je croyais que vous aviez congédié le capitaine?
— Ce n'est pas moi, mylord, qui l'ai congédié. C'est lui qui m'a remerciée.
— Vous en parlez avec cette désinvolture?
— Et la philosophie, pourquoi la comptez-vous? Lord Fowler prit un air de doux reproche :
— Il y a dix ans, dit-il, que vous mettez la mienne à l'épreuve. Dès le jour où vous fîtes votre entrée dans le monde, ma vie n'eut qu'un but : celui de se mêler à la vôtre ! Malheureusement ce jour s'est levé un peu tard pour moi. C'était en 1864 — cette date est inscrite dans ma mémoire — le 16 janvier. L'empereur donnait un bal au palais d'Hiver. Vous portiez une robe blanche et une couronne de diamants. Vous veniez d'épouser le prince Ivanowski. Vous étiez non pas belle, non pas jolie, mais superbe, magnifique, resplendissante d'un éclat surnaturel et presque céleste !
Je n'avais jamais aimé, car je n'appelle pas amour le goût passager et variable qui nous entraîne d'une Circassienne à une "Espagnole, d'une Anglaise aune Suédoise, d'une Parisienne à une Mauresque, selon
les étapes de nos voyages et les relais de postes, caprices d'un instant qui ne laissent pas plus de traces dans notre cœur que le patin sur la glace ou la bottine sur le sable des allées. J'étais vaincu, dominé, envahi. Je jurai de vous suivre partout. Mon plaisir fut de vous entrevoir une minute et de me sentir clans votre voisinage.
Vous vous êtes étonnée d'abord de me traîner sans cesse à votre suite, de m'emporter pour ainsi dire dans vos bagages, de me trouver comme un accessoire aux tables où vous vous asseyiez et dans les hôtelleries où le hasard vous conduisait.
Gela vous irrita.
Nous eûmes une explication.
Je vous avouai pourquoi je mettais ma diplomatie, résultat cle quarante ans d'études et de leçons de maîtres, à m'attacher ainsi à vos pas; mon acharnement vous parut plaisant et mon amour ridicule, mais vous me reconnûtes le droit d'être à vous et je conquis ce que j'ambitionnais : la permission de vous voir, de vous parler et quelque sympathie qui, je l'espère,
— et il en sera ainsi jusqu'à mon dernier souffle,
— nous conduira plus loin un jour ou l'autre.
— Je vous jure que non, mylorcl!
— Ne jurez pas. Vous ne détruirez pas ma conviction. Si vous l'anéantissiez, en quoi cela vous avancerait-il? Je ne suis pas un soupirant dangereux, laissez-moi soupirer à mon aise !
— Faites, mon cher seigneur!
— Vous souvenez-vous, princesse, de notre première conversation? Elle fut bien bizarre. C'était à Berne, à l'hôtel d'un certain master Kraft. Tous les
appartements étaient loués, le mien d'avance. Une vive contrariété se peignit sur vos traits qui se donnèrent une peine infinie pour se rembrunir. J'étais arrivé à point, comme toujours.
— Princesse, dis-je, si mon appartement peut vous être agréable, il est à vous.
— Je l'accepte, à condition que le titulaire ne fera pas partie du mobilier.
Telle fut votre réponse nette et raide. Je vous demandai la raison de ce propos dont j'étais ravi. Vous me parliez, c'était tout ce qu'il me fallait.
— Je voudrais savoir de quel droit vous vous placez ainsi sur mon passage?
— Du droit des voyageurs pauvres d'amour à qui le royaume des routes appartient.
— Et pourquoi encore vous vous acharnez à me lorgner impertinemment partout où je suis?
— Du droit qu'ont les hommes en général et les citoyens de la libre Angleterre en particulier de contempler ce qui leur plaît, quand ce serait le soleil.
— Avec des verres noircis ! Les libres Anglais ne sont pas plus favorisés que les autres à ce point de vue, répliquâtes-vous avec un aimable enjouement.
La glace était rompue, et quelle glace! Il m'avait fallu six mois d'attentions, de courses et d'assiduités pour obtenir ce succès. Le reste alla tout seul. Je vous expliquai avec les formules du respect le plus profond l'admiration sans bornes que j'avais pour vous et j'obtins les grâces que je sollicitais. Il me parut même que je gagnais à cet entretien une petite place dans votre affection, entre votre chien favori et le prince que vous voyiez rarement et à qui vous
pensiez moins encore! Je ne suis pas complètement heureux mais ce que vous1 m'avez octroyé vaut cent fois mieux que ce que j'ai obtenu — de plus considérable — dans une carrière déjà longue.
— Vous êtes un vieil enfant, mais je vous aime ainsi.
— Oui, comme madame de la SabHère aimait La Fontaine, comme un meuble, une chose à vous, un singe ou un perroquet. Avouez que je ne suis pas exigeant !
La. princesse ne répondit pas. Elle pensait que cet attachement dévoué, qui ne se rebutait de rien, méritait une récompense et elle le paya d'un regard qui fut plus enivrant pour lord Fowler que les poisons de Gircé pour les compagnons d'Ulysse.
Le descendant des Normands de la conquête avec ses manoirs sans nombre, ses acres de terre, de bois et de landes qui n'en finissaient plus, son palais de Kensington, son palais de Nice, son palais de Naples et son hôtel de Paris, — que ne disons-nous palais comme les autres? — n'avait qu'une ambition : celle de voir sourire la femme qu'il adorait et de lui baiser la main. Ces menues faveurs lui suffisaient et plutôt que d'en être sevré, il aurait cédé je ne sais combien de maisons à Londres et de domaines partout ailleurs. Pour obtenir davantage, il aurait aliéné son patrimoine, son nom et jusqu'à son âme; mais celles de notre temps ont si peu de valeur que depuis l'aventure de Faust le diable lui-même a renoncé à nous rien offrir en échange, de peur d'être pris au mot.
Quand le dernier des convives eut franchi le seuil de l'hôtel, la princesse fît signe à Robert qu'elle était prête à l'écouter.
Son visage avait perdu la douceur conservée à regret devant les familiers de la soirée ; une dureté de mauvais augure avait remplacé la sérénité voulue de ses traits. Robert l'examinait et devinant l'orage qui s'amassait et désirant le prévenir :
— Ma chère Constance, dit-il, toute dissimulation serait indigne de vous et de moi. Je viens donc vous apporter une confession complète et sincère. Le monde n'en a pas fini avec les surprises de l'amour et j'en suis un exemple. En allant en Russie, j'emportais avec moi un désespoir violent auquel j'espérais échapper loin de Paris. Par suite d'une erreur à laquelle j'avais contribué sottement, une jeune fille que j'aimais comme un fou avait accepté la main d'un homme dont j'étais l'obligé. La reconnaissance que j'avais pour lui égalait seule l'amour que j'avais pour elle. Perdu de jalousie impuissante et de colère contre moi-même et coi^tre le hasard qui avait fait cette alliance, contre Dieu, si vous voulez appeler ainsi ce qui nous dirige, je cherchai mon salut clans un nouvel amour.
Certes si j'avais dû être sauvé c'était bien par vous,
par vous si belle que les autres femmes ne nient pas votre supériorité et que tous les hommes sont à vos pieds; si spirituelle qu'avec votre esprit les heures passent aussi brèves que des minutes, si séduisante et si bonne que je suis tenté de me punir de moningratitucle par une mort volontaire ; si élevée enfin que l'orgueil est flatté autant par votre choix que les sens par votre étonnante perfection.
Par quoiiL chance prodigieuse, ou plutôt par quelle fatalité funeste m'avez-vous distingué au milieu de trait d'adorateurs qui m'étaient préférables? Gomment vous ai-je plu, moi si indigne de votre choix, c'est encore un mystère impénétrable pour moi!
Quelques jours j'ai été ébloui de cette fortune inattendue, de ce destin fantastique qui jetait entre mes bras une reine de grâce et de beauté.
En y songeant je crois encore que j'ai été le jouet d'une fascination de la nuit, que je me suis endormi dans une fièvre insensée et qu'une enchanteresse m'a prodigué les jouissances de l'autre vie!
Lorsque je vous jurais d'être à vous seule, à vous toujours, j'étais de bonne foi. Si quelqu'un m'eût dit que je mentais, que mon cœur pourrait revenir à d'autres, que vous ne l'occupiez que pour un temps, que le souvenir vivace auquel je devais tant d'insomnies et de souffrances y conservait encore quelques racines, qu'une de ses fibres était là qui grandirait et rendrait la vie à la passion que je croyais morte, j'aurais levé les épaules, secoué la tête et je serais passé en supposant que ce prophète avait perdu le sens et suivait péniblement le fil de ses idées.
Il n'aurait eu que trop de raison cependant.
Quand j'ai quitté Pétersbourg brusquement, en hâtant avec une précipitation blâmable l'achèvement des études pour lesquelles j'y étais venu, c'est que je ne pouvais vivre sans revoir...
Il hésita moins d'une seconde.
— Madame de Branville? acheva sèchement la princesse.
— Si vous voulez; je n'ai le droit de nommer personne! Je ressemblais à un Chinois que l'opium tue et qui ne peut se résoudre à briser le vase qui l'empoisonne. Toutes mes anxiétés, mes jalousies m'étaient revenues. Je voulais la voir, lui parler! — je n'avais pas d'autres intentionsje vous jure! — lui avouer mes tourments sans lui en demander la guérison. Je ne raisonnais pas, je cédais à un pouvoir absolu qui m'attirait sans savoir où j'arriverais.
Vous m'avez accompagné à Paris. Touché de cette preuve d'attachement, charmé de respirer le même air que la comtesse, j'ai cru que j'en avais fini avec les obsessions qui me torturaient.
Les jours qui ont suivi votre arrivée à Paris ont été des jours d'espoir. Je me sentais revivre et, content de l'amitié de deux femmes admirées, je me berçaisde l'illusion que le plus calme des avenirs m'était réservé!
Mais quand un amour coupable est entré dans nos veines c'est un poison qui ne cesse son action qu'après avoir corrompu la dernière goutte de notre sang. Le démon de la jalousie ne tarda guère à me prouver qu'il ne m'avait pas oublié.
Je passe les détails fastidieux de ce que j'ai enduré et d'efforts auxquels vous ne croiriez pas. J'aurais voulu être à cent lieues et il ne m'était pas per-
mis de m'enfuir. En aurais-je d'ailleurs eu la force? Devenu complètement insensé, j'ai perdu jusqu'à la notion de la reconnaissance sans limites que je vous dois. Incapable de me diriger, lâche et sans énergie, anéanti par la domination de ce sentiment despotique qui me tue, je suis resté, comme un objet inerte, attaché à la place fatale où mon mauvais destin m'enchaîne! Je n'ai plus ni courage, ni volonté, je suis vaincu, je ne m'appartiens plus et, quoi qu'il arrive désormais, je suis perdu sans que la femme que j'aime ait fait un effort pour m' attacher à elle et river à mes mains des fers que je ne peux briser.
S'il est interdit à un homme d'honneur de s'humilier devant un autre homme, il est permis de le faire aux pieds d'une femme adorée. Je me mets à vos genoux et je vous demande grâce. Pardonnez-moi le mal que je vous cause involontairement et que je voudrais expier en vous donnant ma vie.
La Moscovite était étendue dans son fauteuil; ses yeux erraient indolemment sur les caissons du plafond; son visage inflexible n'exprimait aucune émotion; à peine jetait-elle un regard bref de temps à autre sur son amant pour reprendre ensuite son attitude rêveuse et nonchalante.
Quand il eut fini :
* — H y a encore un point que tu laisses dans l'ombre et que je veux connaître, lui dit-elle.
— Lequel?
— La comtesse est-elle ta maîtresse?
— Vous me demandez un secret qui ne m'appartient pas ! Quand elle le serait, je ne vous le révélerais pas, fût-elle la dernière des femmes!
— Que voilà bien les duplicités de votre civilisation à vous autres ! Je veux le savoir. Encore pourrais-je te dire que je le sais. Réponds-moi : oui ou non!
Le capitaine étouffait :
— Non, dit-il brièvement.
— Alors que fais-tu près d'elle?
— Une lâcheté. Je l'aime et c'est déjà un crime.
— Et si tu le lui disais, comme au bal de l'autre nuit?
Robert pâlit.
— Elle ne m'écouterait pas.
La princesse se leva :
— Tu mens, dit-elle, et je vais achever ta confession. Tu as toujours aimé Gabrielle Desgranges, mais tu as hésité en face de sa ruine et ce n'est que lorsque le général de Branville l'a relevée de son abaissement, quand tu l'as vue entourée du luxe qui convient à sa beauté et à son éducation, que tu t'es repris d'une belle passion pour elle. Il y a en nous une lâche convoitise qui nous fait désirer le bien des autres. Tu as obéi à ce sentiment vil mais universel. Trop faible devant tes supplications, la comtesse a cédé. Vous avez trahi ensemble, complices d'un crime odieux, l'homme à la bonté duquel vous devez ce que vous êtes. C'est fait. Il y a des symptômes qui ne trompent pas et qu'une femme interprète aisément quand elle aime et je te faisais l'honneur d'être jalouse. Votre action, la tienne surtout est lâche, tu l'as dit toi-même. L'honneur se débat en toi contre ce misérable amour et les sophismes auxquels tu as recours sont impuissants à arrêter la rougeur qui monte à ton front. La honte que tu ressens est ton
châtiment, mais je t'en ménage d'autres. Tant que tu me verras à Paris, ne te crois pas en sûreté. Le jour où tu me sauras éloignée, tu pourras respirer, c'est que l'oubli sera venu et que le dégoût aura tué l'amour, s'il survit encore à l'injure dont tu m'as blessée.
Le capitaine, blême et frémissant, écoutait la princesse avec impatience. Son chapeau à la main, prêta" sortir, il sentait des frissons de colère qui lui parcouraient les veines.
Elle, sans gestes, hautaine et les lèvres dédaigneuses, fouettait de ses phrases sifflant comme une cravache le visage de son amant.
Elle prenait avec la cruauté froide des femmes humiliées sa revanche du ^délaissement qu'elle subissait.
Robert allait lui répondre avec emportement. Il se souvint à temps des heures charmantes qu'il lui avait dues.
Que prouvait sa violence?
Qu'elle avait aimé et qu'elle aimait encore!
— Constance, lui dit-il doucement, vous savez bien que vous vous trompez ; vous êtes injuste envers moi. Une seule de vos accusations me froisse et m'humilie. Vous parlez de calculs! Si cette méprisable convoitise me dirigeait, si j'avais confondu clans un infâme mélange ces deux sentiments qui s'excluent, l'amour et l'intérêt, quelle femme mieux que vous m'eût offert les satisfactions que j'eusse recherchées, vous si magnifique que toutes les vanités sont rassasiées par votre possession, si riche que vous ressemblez à une reine des Indes avec vos diamants célèbres, vos terres innon^brables et vos trésors de toute sorte ! Vous ne me croyez pas aveugle, n'est-ce pas? J'ai subi
l'éblouissement universel. Dès le jour où vous m'êtes apparue, qu'ai-je fait, sinon vous témoigner la plus passionnée de toutes les adorations? Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, vous n'effacerez pas le souvenir des félicités sans nombre dont vous m'avez si libéralement comblé! Je ne cesserai pas d'être une chose à vous et vous n'aurez qu'à me faire un signe pour que je vous obéisse!
La princesse l'arrêta court dans ses protestations :
— Des mots ! dit-elle rudement. Vous autres Français, vous pensez que tout s'arrange avec des phrases harmonieuses ! Tu pourrais parler convenablement à vos Chambres, mais une femme ne s'endort pas avec des périodes! Tu me dis que tu seras à moi! En chevalier errant sans doute, protecteur de toutes les dulcinées! Que m'importe un bras dont je n'ai que faire quand je n'ai plus le cœur qui m'était dû !
Le capitaine se rapprocha de la princesse et lui prenant la main :
— Constance, murmura-t-il, je te croyais bonne et tu l'étais en effet. Qui t'a changée à ce point que je ne te reconnaisse' plus? Rappelle-toi! Ce que je te demandais, c'était un remède contre le mal qui me minait ! Je te l'ai avoué. Je bénis ta main qui m'a versé un baume d'une suavité inexprimable. Le mal triomphe. Ne crois pas que l'amour dont tu te plains soit une source de bonheur pour moi ! Je n'y ai rencontré qu'une indicible souffrance, qu'un tourment de toutes les heures, qu'une âpre volupté mêlée de hontes et de remords! Malgré tout, je ne puis m'en défendre! Il m'est aussi impossible de m'éloigner de celle qui me domine que de cesser de t'aimer ou de haïr ta colère !
N'accuse pas la comtesse, puisque tu l'as nommée, du mal qui nous arrive. Je te jure que ni un regard, ni une parole, ni un acte quelconque n'ont encouragé la passion que j'ai pour elle! Elle est innocente des tourments que j'endure et du malheur qui nous divise! Pour moi, brûlé par cette flamme intérieure que je ne puis éteindre, je suis comme l'arbre frappé de la foudre et qui périt sans qu'on découvre la trace de sa blessure et la cause de sa chute. Tu sais tout. Agis donc selon ton cœur. Condamne ou pardonne, Dieu nous jugera.
La princesse arracha sa main de celle de Robert et le repoussa :
— Tu l'aimes donc bien, dit-elle, que tu la défends ainsi? Je ne te demande pas tes .secrets, je les découvrirai bien sans ton aide et je n'ai pas besoin de ta fausse sincérité. Adieu! J'ai du sang sauvage de l'Ukraine dans les veines et je ne suis pas au fait de vos marivaudages ! Tu m'avais juré de m'aimer toujours, tu as manqué à ton serment; garde-toi! je me garde. Adieu!
Elle était magnifique de passion contenue, de haine superbe. Ses yeux fixes avaient la puissance de l'électricité. Sa poitrine gonflée mais immobile, éclatante de blancheur sous les dentelles moins pâles que le satin de la peau qu'elles recouvraient, son cou onduleux, ses lèvres de pourpre, sa tête admirable ceinte d'un diadème d'or en faisaient une des plus splendides incarnations de la beauté.
— Vous êtes impitoyable, lui dit Robert fasciné. Que Dieu vous pardonne !
Il était écrasé. Son visage exprimait une douleur si vraie que la princesse eut un retour d'une se-
conde vers cet amant qui réalisait pour elle le type caressé par dix ans de rêves et qu'elle avait distingué entre mille.
— Je t'aimais bien cependant, dit-elle. Tu as pris le fantôme pour la réalité.
Robert voulut se jeter à ses genoux; elle le repoussa mais sans dureté.
— Va-t'en, dit-elle. Tu as peut-être raison. Notre cœur est le jouet de puissances inconnues qui se plaisent à le déchirer. Va, nous réfléchirons ; mais tu es prévenu. Veille sur toi. Qui sait quelles résolutions germent dans la tête d'une femme offensée !
Et soulevant les tapisseries d'une portière, elle disparut avant que le capitaine ait eu le temps de répondre.
L'impression produite par cette scène sur l'esprit de Robert fut vive et cruelle, mais elle ne pouvait émouvoir bien profondément ni bien longtemps un cœur occupé d'un autre amour, exalté parla possession d'une femme si longtemps convoitée.
La princesse n'avait été qu'un accident dans la vie de l'officier.. Elle s'était rencontrée à point pour le distraire d'une peine sensible dont il n'avait d'ailleurs pu se consoler. Il n'est pas de rupture facile et sans larmes dans la foule des amours passagères.
Celle de la princesse et de Pontis était accomplie et définitive. Robert s'était mis en règle avec sa conscience en s'humiliant devant sa maîtresse et en lui expliquant sa conduite de façon à ménager le légitime orgueil de l'abandonnée.
Il emportait du moins la satisfaction d'un devoir rempli.
Pour le reste, il ne s'en inquiétait pas.
Capricieuse et fantasque, souverainement despotique et personnelle, la princesse se trompait peutêtre elle-même sur la portée de l'amour qu'elle avait accordé au capitaine. Sans doute elle n'aurait pu supporter longtemps le même lien et s'il ne se fût rompu de lui-même, il est supposable qu'elle l'aurait brisé de ses propres mains, mais elle n'admettait pas qu'on la quittât sans son ordre. Elle était en outre douée de cet amour-propre terrible qui exige des représailles pour un outrage, et quelle plus grande injure pour une femme comme elle que de se voir méconnue par un amant pour lequel elle n'a pas craint d'afficher ses préférences !
La confession de Robert n'était pas de nature à la désarmer.
Elle ne faisait que confirmer des soupçons qui devaient bientôt se changer en une certitude absolue.
En traversant les Champs-Elysées, Robert respira.
La nuit était claire. Une brise tiède courait sous les avenues. Il y avait dans l'air comme une odeur de renaissance printanière qui ranimait.
Le jeune homme se promena un moment, baignant son front dans les vapeurs humides de la nuit, et lors-
qu'il regagna l'hôtel de Branville ses habitants sommeillaient.
Il était trois heures du matin.
En traversant le corridor qui conduisait à sa chambre, il s'arrêta une minute près d'une fenêtre ouverte donnant sur le jardin.
Le roulement rapide d'un coupé qui s'arrêtait à l'angle du boulevard Haussmann, frappa son oreille et quelques minutes après le bruit de la porte du jardin qui s'ouvrait. Une ombre de femme se glissa dans les allées, entra doucement dans le vestibule et monta l'escalier.
Un léger bruissement de robe sur le tapis annonça son approche.
Bientôt elle passa auprès du jeune homme qui lui saisit le bras.
C'était Rose.
Surprise, elle allait pousser un cri quand elle se ravisa en reconnaissant l'aide de camp.
— Que vous m'avez fait peur! dit-elle à voix basse. Qu'est-ce que vous faites à pareille heure à la porte de votre chambre?
— Je rentre seulement. Mais c'est à toi, Rosine, qu'il faut le demander! Cette voiture qui te ramène, cette entrée furtive par le jardin, cette discrétion dans ta démarche! Ah! mademoiselle, il y a bien du mystère en tout ceci !
— C'est vrai.
— Il y a un amant sous roche?
— J'en conviens. J'aime quelqu'un et quelqu'un m'aime, voilà tout !
— Tu es assez jolie pour cela, Rosette; mais prends
garde, mon enfant, l'amour est un jeu dangereux pour les filles!
— Ne me trahissez pas, monsieur Robert! Vous savez bien que je ne fais pas de mal si ce n'est peut-être à moi-même et que j'ai de l'affection pour madame!
La belle camériste arracha un sotfpir des profondeurs de sa poitrine.
— Sois tranquille, ma petite Rose, et dors si tu peux. Mais tu es sûre de l'homme que tu aimes ?
— Oui.
— Pourquoi?
— Parce que s'il voulait, il pourrait en prendre de plus belles et s'il me préfère c'est par amitié et non pour un autre motif.
— Va te coucher, tu me parais romanesque et tu me conteras ton histoire demain ou après. Je tombe de sommeil. Mais ne recommence que le moins possible. C'est très mal, très mal, Rosine!
— Hélas! soupira la jeune fille, je sais bien que j'ai tort.
— Bonne nuit, vilaine !
— Bonne nuit, monsieur Robert.
Et la soubrette gagna sa chambre, tandis que l'officier entrait dans la sienne en fredonnant l'air de Faust :
Ne donne un baiser, ma belle, Que la bague au doigt!