YORK
Deux mois se passèrent. La comtesse était plus fraîche et plus ravissante que jamais. Elle était mûre pour la beauté. Il y avait en elle comme un rayonnement incomparable qui l'animait et lui donnait un merveilleux éclat. C'était le bonheur ambulant, une personnification de la vie heureuse.
Gabrielle était heureuse en effet.
Après avoir lutté contre une passion qui la charmait, après s'être révoltée contre la faute dont elle rougissait, elle avait fini par s'endormir clans une indifférence sereine et l'habitude avait imposé silence aux plaintes de sa conscience.
Elle descendait tranquillement le courant et n'aurait pas fait un effort pour regagner les hauteurs qu'elle avait désertées et quelle ne regrettait pas.
Son existence était divisée en deux parts. L'une large et sans parcimonie consacrée à son devoir qu'elle accomplissait généreusement et définissait ainsi : adoucir les dernières années de son mari et lui prodiguer toutes les jouissances qu'il souhaitait.
L'autre, brève et mesquine, se composait des rares instants qu'elle dérobait au général pour les accorder à son amant, heures trop tôt envolées mais dont le souvenir ou l'espoir abrégeaient les semaines et imprimaient au temps une vertigineuse rapidité !
Le capitaine avait oublié les menaces de la prin-
cesse. Plusieurs fois il l'avait aperçue ou croisée. Elle avait accueilli ses saluts par des mines sévères qui le tenaient h distance.
La rupture était bien et dûment scellée des deux parts ; la princesse avait entièrement abandonné ses droits sur son ancien amant. En matière d'amour, la prescription s'acquiert promptementetle jeune homme se félicitait de sa libération.
Un jour, il avait abordé la princesse dans un couloir des Français et comme elle était seule et qu'elle lui souriait, il lui avait dit :
— Que vous êtes bonne! Voulez-vous que j'aille vous remercier un jour?
— Non, répondit-elle. Ce qui est fini est fini. Pourquoi tenter de ressusciter les morts?
Toutefois, il n'était pas tranquille. Les bontés du général qui ne se démentaient pas lui pesaient et il ne répondait pas toujours sans contrainte aux amicales plaisanteries de son protecteur.
Le comte allait mieux. Les belles journées de mai avaient atténué ses douleurs; il se sentait rajeuni et restauré.
Sa retraite lui avait rendu sa liberté et il en usait pour promener la comtesse dont il était de plus en plus fier et non sans raison.
Bien des jeunes gens enviaient ce vieillard goutteux et triomphanl et la beauté de Gabriclle était devenue proverbiale. Gomme à Nantes, on disait à Paris la belle Gabrielle, ce qui était un succès d'un ordre supérieur et la consécration définitive de cette réputation dont une femme est si flattée.
Pontis était pourvu d'un emploi au cabinet du mi-
nistre. Le général avait obtenu de son camarade la faveur de le conserver ainsi près de lui.
Tout se passait donc à souhait.
Les de Branville possèdent depuis soixante ans près de Versailles une ravissante maison de campagne appelée le grand Bel- Air.
Bâtie par Louis XV pour une de ses favorites, cette habitation, d'un goût exquis, décorée de peintures célèbres, située au milieu des bois, sur la route de Garches, était fort négligée depuis longtemps. Unjarclinier et sa famille occupaient les communs etvaquaient tant bien que mal à l'entretien du parc et des jardins.
Gabrielle manifesta le désir d'y passer quelques mois et ce fut le signal d'une restauration rapide et complète.
Une armée de terrassiers et de peintres envahit le petit domaine et le remit en état de recevoir la châtelaine. Les allées dépouillées de la mousse et des parasites qui les obstruaient reprirent une apparence civilisée ; les arbres émondés furent débarrassés du superflu de leurs végétations, les jardins s'emplirent de plantes de toutes sortes et les massifs se couvrirent de fleurs.
En quinze jours, la vie fut rendue à cette solitude.
L'eau recommença à murmurer dans les vasques de marbre et les meubles fort artistiques furent déshabillés des housses qui les préservaient de la poussière et leur donnaient la triste apparence de morts ensevelis dans leurs linceuls.
Le 20 mai, les fourneaux s'allumèrent dans les cuisines et le petit monde de marmitons et de cuisiniers à la solde du général émigra de la rue de Gourcelles au
Grand Bel-Air. Il ne resta à Paris que les concierges et le capitaine qui ne pouvait s'absenter et ne devait aller que de temps en temps, le soir, dîner à la campagne.
Ainsi l'avait réglé la comtesse.
La pauvre Gabrielle avec ses obligations multiples éprouvait de gros embarras et n'avait point été fâchée de diminuer les dangers qu'elle courait et faisait courir au général. De cette façon elle pouvait en allant à Paris sous divers prétextes qui ne font jamais défaut aux épouses criminelles — la modiste, la lingère, le couturier sont là pour les explications utiles — donner satisfaction à Robert et atténuer les périls communs.
Il y avait aussi en faveur de la vie en partie double au Grand Bel-Air, les promenades écartées dans le parc, les siestes dans certains pavillons aux vitraux coloriés , kiosques ou fumoirs , les rêveries dans les allées sombres, sous les arbres séculaires, les excursions à cheval ou en voiture dans les bois de Versailles ou de Ville-d'Avray et quelques autres moins sillonnés d'équipages et de curieux que les allées du tour du lac.
, C'étaient là de sérieux avantages, sans compter Téloignement des gens expérimentés et les critiques des bonnes amies dont cette division dépistait la sagacité.
Le général s'était prêté de bonne grâce à ce désir de sa femme et recevait amplement le salaire de ses complaisances.
La comtesse, moins gênée qu'à Paris où elle n'osait se permettre sous les yeux de son amant de fami-
liarités avec son mari, l'accablait de petits soins et de témoignages de tendresse.
Elle ne le trompait pas.
Elle s'était prise d'une profonde et respectueuse amitié pour cet homme si excellent, si droit et si doux. Il y avait des heures où elle aurait amèrement déploré sa faute si la sensibilité exquise de sa nature ne lui avait persuadé qu'elle faisait .deux heureux au lieu d'un et qu'en somme son mari ne souffrait pas 'd'un mal qu'il ignorait.
En réalité, c'était son repos à elle seule qu'elle sacrifiait à cette tâche. Grâce à ses tendres prévenances, il est certain que nul être au monde ne vivait sous un astre aussi clément que le général.
Par un phénomène assez fréquent, l'amant avait rattaché plus étroitement la femme à l'époux et il est probable que sans cette satisfaction donnée à Gabrielle, la vie de son mari eût été infiniment moins paisible et l'humeur de la comtesse moins facile et moins accommodante.
Ce calme fut interrompu par l'incident que nous allons rapporter.
Un matin, le général se promenait dans le parc, appuyé sur le bras de Gabrielle.
Les arbres avaient leurs feuillages peuplés d'oiseaux et de nids — en querelles. —■ Les charmilles formaient des nefs originales comme celles des cathédrales du quinzième siècle. Le soleil avait peine à percer les voûtes improvisées par le printemps et ses rayons jetaient par intervalles des bandes lumineuses sur le sable encore humide des rosées de la nuit.
Les épicéas et les pins portaient à leurs branches des
panaches d'un vert clair qui se hasardaient au grand air croyant n'avoir rien à redouter des gelées tardives, etles cytises couverts de gerbes d'or pendantes comme des stalactites jetaient leurs notes gaies dans le concert des bosquets.
Partout la végétation se hâtait. Les graminées de toutes les variétés se pressaient sur les gazons; les cannas sortaient de terre dans les massifs et montraient leurs cornettes entr' ouvertes, les dernières anémones fleurissaientetles roses cnbouton rompaient leurs coques vertes.
A nulle autre époque de l'année la campagne n'offre un attrait comparable.
Le général caressait de ses lèvres les cheveux delà comtesse qui marchait nonchalamment dans les avenues.
— Qu'il est bon, disait-il, de vivre dans une pareille saison! C'est la tienne. Mon printemps est loin et je le regrette. Que deviendras-tu quand je ne serai plus là? Que je voudrais avoir la puissance de Josué et arrêter le soleil!
— Oh ! mon ami, de notre temps c'est à peine si on arrête les diligences, et encore, depuis les chemins de fer, c'est un métier bien abandonné.
— Tu ris, tant mieux!
— N'avons-nous pas un long délai devant nous et est-ce la peine de s'occuper des choses tristes quand on en a de si attrayantes sous les yeux?
— C'est juste.
Le général fit quelques pas en silence.
— Tu ne sais pas, reprit-il, ce que c'est qu'avoir été jeune et ne l'être plus. C'est avoir eu la puissance,
le monde, le temps et l'espace! C'est avoir possédé l'insouciance, la liberté, la force. Etre vieux, c'est souffrir et se voir confiné dans un lieu étroit dont on n'ose sortir ; c'est compter les heures et pour ainsi dire les oscillations du balancier en se disant que c'est encore une minute, une seconde retranchée du délai de grâce qui nous est accordé; c'est sentir que tout nous échappe et nous fuit, que les plaisirs au-devant desquels on n'avait pas besoin de courir et qui venaient à nous nous abandonnent en se moquant de notre débilité et en nous tirant la langue comme les gamins mal élevés aux podagres cassés et impotents qui traversent la rue; c'est comprendre que ces richesses, sources de toutes jouissances, que ces trésors, ces châteaux si pleins de souvenirs nous seront enlevés et qu'il ne nous restera que ce qu'on ne refuse pas à un misérable, six pieds de terre en échange de ces milliers d'arpents dont on est si orgueilleux; c'est surtout perdre ceux qu'on aime et qu'on ne reverra plus. Autrefois, il y avait la croyance vivifiante qui venait au secours de nos faiblesses et de nos appréhensions. Il y avait Dieu qui nous promettait une réunion consolante dans l'autre vie. Aujourd'hui, il n'y a plus rien. C'est le progrès! Et on végète placé entre la douleur de quitter ce qu'on adorait et l'horreur du trou béant et final qui s'ouvre pour nous recevoir et nous dévorer!
— Mon ami, dit la comtesse, voilà de vilaines pensées qu'il faut garder pour l'automne, quand le vent sifflera en arrachant aux arbres leurs dernières feuilles, quand les cloches tinteront lugubrement le jour des morts ! Ce matin, je ne les comprends pas. Tout est à la vie, à l'espoir, au soleil.
— Tu as raison ; mais aussi pourquoi m'inspires-tu de pareilles idées ?
Et comme Gabrielle se rebiffait :
— Je te surprends ! C'est pourtant simple comme l'esprit d'un pauvre homme! Quand je n'étais qu'une vieille bête de général, sans autre souci que celui de ma peau ou de celle de ce gamin de Robert, — il y a longtemps qu'on ne l'a vu — je ne m'en souciais guère. Présentement j'ai charge d'âme, et de quelle âme? Ce n'est pas à moi que je songe, mais à toi qui m'es confiée et que je veux conduire aussi loin que possible dans le chemin des gens heureux, dans cette route sablée, carrossable, sans côtes ni ravins où Dieu a permis que je puisse me promener avec toi. Quand je ne serai plus là, qui tiendra les rênes de l'attelage? Où prendras-tu un cocher qui t'empêche de verser à droite ou à gauche et sache éviter les pavés qui peuvent être déposés par des malveillants sur la plus belle des routes? Voilà ce qui me préoccupe.
— Bien à tort! Comptons, s'il vous plaît, mon ami. J'ai vingt-trois ans.
— Hélas !
— Et vous?
— Soixante-dix !
— Suivez mon raisonnement! Vous vivrez encore bien quinze à vingt ans.
— Heu!
— Quinze si vous voulez. Vous en aurez à la fin quatre-vingt-cinq. Pour une tête de choix, comme on dit dans les assurances, — j'ai étudié la matière — ce n'est pas se montrer exigeant. Or, — vous m'écoutez attentivement? —
— De toutes mes oreilles.
— Dans vingt ans j'en aurai quarante-trois, dans quinze trente-huit. Je serai ce qu'on appelle une femme mûre par la raison et par. les apparences. Que voulezvous que fasse une femme de trente-huit à quarantetrois ans veuve d'un mari plein de bonté et de délicatesse? Evidemment se renfermer dans une vie paisible et prudemment retirée. C'est ce que je ferai. Vous avez une femme raisonnable. Mais pourquoi parlonsnous d'un temps que peut-être moi-même je ne verrai pas?
Le général écoutait avec ravissement cette voix grave et mélodieuse. Il buvait ces paroles si délicatement rassurantes.
Il ne répondit pas, mais il entoura la jeune femme de ses bras et, l'enlevant avec une vigueur due à sa surexcitation passagère, il l'embrassa longtemps.
Puis la reposant sur le sable de l'allée :
— J'ai tort de clouter de la bonté de Dieu, lui dit-il, puisqu'il m'a donné un de ses anges pour me garder.
Au détour d'une avenue, il aperçut son valet de chambre qui accourait une dépêche à la main.
Ce valet de chambre était un ancien militaire de l'âge du comte et qui le servait depuis quarante ans.
La moustache grise taillée en brosse, la figure énergique couleur brique, la taille haute, raicle comme il convient à un ancien qui a vécu deux congés dans le rang sans arriver à cause de son peu de savoir à un grade supérieur à celui de brigadier, vêtu d'une tunique bleue à boutons d'argent, un képi de même nuance sur son crâne déplumé, Jacques Farin, né dans
une pauvre lande du Limousin à deux pas — traduisez à deux lieues — du château de Traignac, était le type parfait de ces vieux troupiers dont les lois nouvelles ont tué la race.
Il n'essayait pas de comprendre les ordres, il les exécutait.
Exclusivement dévoué au général, il n'aurait point coupé la gorge à un poulet de son propre mouvement, mais sur un mot du chef, il aurait saigné une jeune fille aux quatre membres, en déplorant la barbarie de sa consigne. D'ailleurs il n'en avait jamais reçu de pareilles.
Il salua militairement et remettant sa dépêche :
— Mon général, dit-il, voilà un papier qu'un pékin apporte. L'écrivain a fait savoir qu'il y a urgence.
Le général lut la dépêche à voix haute.
Maire Branville à général de Branville. — Versailles.
Ferme du château entièrement brûlée cette nuit. — Rien de sauvé. — Désirons votre présence.
La ferme du château de Branville, le domaine patrimonial du comte, près de Pont-Lévêque dans la riche vallée de la Touque, était la plus riche propriété de sa famille.
— Voilà comme les malheurs arrivent, mon enfant, dit le général.
— Malheur réparable puisqu'il ne s'agit que d'argent. Plaie d'argent n'est pas mortelle !
— Un ennui, simplement. Nous étions trop heureux. Il fallait jeter quelque chose à la mer. C'est fait.
— Les assurances sont là pour combler le déficit.
— Certainement.
— Et vous allez partir?
— Mais oui. Ce voyage n'est pas une affaire et je me sens tout guilleret.
— Voulez-vous que je vous accompagne?
— Non. La vue d'une ferme incendiée n'est pas gaie et je ne veux pas t' exposer à ce spectacle. Tu .verras Branville reconstruit. Il y faudra retourner, consulter un architecte, refaire des plans !
— Et quand partez-vous ?
— Ce soir.
— Vous irez à Paris prendre le train ?
— Sans doute.
— A quelle heure part-il ?
— Vers dix heures, je pense.
— Vous allez passer la nuit en chemin de fer?
— J'en ai perdu bien d'autres de cette façon. Et se rapprochant de la comtesse :
— Ce sera une compensation pour les belles nuits passées et à venir.
— Allez-vous répondre à ce maire qui a l'obligeance de vous avertir ?
— Tout de suite. D'ailleurs ce maire est mon propre fermier, un brave et digne homme qui se trouve dans l'embarras.
— Si vous voulez, je porterai la dépêche à Versailles. Gela me promènera avant déjeuner.
Farin, Jacques Farin était à quatre pas, planté en vedette et attendant les ordres de son supérieur.
— Jacques, dit le général, fais atteler Bob à la Victoria, la comtesse va sortir.
Le comte et Gabrielle rentrèrent au château, l'un serrant le bras de sa femme sous le sien, l'autre s' appuyant mollement sur celui de son mari.
Quand la comtesse, une toque élégante sur la tête, la taille serrée dans une tunique de velours noir comme sa robe, fut installée sur les coussins de la voiture, le général lui remit sa réponse et le cheval emporta le léger véhicule sur la route de Versailles.
Les villas et les parcs défilèrent pendant quelques minutes sous les yeux de la belle promeneuse, -puis les roues résonnèrent sur le vieux pavé de Louis XIV et bientôt la voiture s'arrêta à la station télégraphique.
La salle était déserte. Il y avait vacance des Chambres. La ville était retombée dans son assoupissement et ressemblait au château de la Belle au Bois dormant. Les employés somnolaient agréablement en attendant les rares visiteurs.
Au froufrou des jupes sur le parquet, celui qui était de service s'éveilla.
La comtesse lui remit la dépêche du général ainsi conçue :
Maire Branville, par Pont-Lévêque. — Exprès.
Serai demain matin ehez vous. Ne vous désolez pas. Réparerons ce malheur.
Branville.
Pendant qu'on l'expédiait, la comtesse en écrivit une autre.
Capitaine Pontis, ministère guerre. — Paris.
Général part ce soir pour Pont-Lévêque, dix heures. Sera vingt-quatre heures absent.
Gabrielle.
En remontant dans sa Victoria, elle aperçut Riozarès qui suivait la même route dans son phaéton attelé -de deux chevaux noirs.
Saint-Remy l'accompagnait.
Les jeunes gens s'arrêtèrent et saluèrent Gabrielle.
— Je suis sûre, dit-elle, que vous venez au Bel-Air?
— Justement, répondit Riozarès, nous allons vous rendre visite.
— Vous êtes bien aimables et le général sera enchanté de vous voir. Il s'ennuie tant depuis sa retraite.
— C'est invraisemblable, fit Saint-Remy en secouant la tête avec un petit geste à lui.
— Non ; l'oisiveté lui pèse. Heureusement qu'il vient de lui arriver un accident.
— Heureusement? interrogea Riozarès.
— Oui; cela va lui donner quelque distraction.
— Et quel est cet accident avantageux ?
— Sa plus belle ferme vient de brûler, du côté de Trouville.
— Vraiment ! fît Saint-Remy avec componction.
— De fond en comble.
— Alors il faudra jouer de la truelle. C'est en effet une fière distraction, seulement elle est un peu chère et passablement malpropre.
— Nécessité fait loi.
— Et vous envoyez un architecte par le télégraphe?
— Pas tout à fait, seulement le général part ce soir et donnait avis de son départ...
— Au capitaine? demanda vivement Riozarès. La comtesse rougit et se crut devinée.
— Non, dit-elle, à son fermier, ce qui est différent.
— Au fait, ce sont des détails bien insignifiants et je ne sais où j'ai la tête en me permettant de vous in- i terroger, fît négligemment l'Espagnol.
— Allons déjeuner, messieurs, dit gaiement Gabrielle. Voici l'heure et le cuisinier se pique d'exactitude.
Riozarès rassembla ses chevaux qui julèrent lestement derrière la Victoria de la générale.
A la vue des visiteurs, M. de Branville eut un sourire — non pas un de ces sourires qui plissent simplement et relèvent la commissure des lèvres, comme dit le peintre à la plume qui avait nom Théophile Gautier, mais un de ces vastes rayons qui éclairent toute une physionomie :
— Tête bleue ! je suis content de vous voir, dit-il, en serrant les mains des jeunes gens dans les siennes, vous allez me donner des nouvelles de Paris.
Riozarès avait jeté les rênes à son groom, un petit nègre des Manilles correctement botté et souple comme un singe.
— Est-ce que vous en manquez déjà, mon général? demanda-t-il.
— Absolument. On a bien les journaux, mais comme l'un dit blanc et l'autre noir, c'est comme si on n'en avait pas.
— On parle de la chute du ministère.
— Pourquoi?
— On ne sait pas. Il y a trois mois qu'il dure et c'est un assez joli délai!
— Quel gâchis !
— Allons, mon général, de l'indulgence ! Qui n'en a besoin ici-bas ?
— C'est vrai ! Il y a longtemps que vous n'avez vu ce galopin de Robert?
— Mais oui. Il paraît fort absorbé par sa besogne au ministère.
— Ou à l'avenue d'Antin ?
— Erreur, mon cher général, dit Riozarès. Il y a rupture des négociations. On ne voit plus le capitaine chez la princesse et c'est à peine s'ils se saluent quand ils se rencontrent.
-—Bah!
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
— Et quel mauvais vent a soufflé de ce côté ?
— Demandez-le aux étoiles. Souvent femme varie !
— Peuh ! fit Saint- Remy ! il y a bien des hommes qui les imitent.
La cloche du déjeuner se fit entendre.
C'est un son agréable à la campagne.
Le déjeuner est un repas gai. D'ordinaire lescourses du matin font qu'on y arrive pourvu d'un excellent appétit, l'un des plus grands bienfaits du créateur qui a donné la succulence aux légumes du jardin, l'embonpoint aux poulardes de la Flèche et doré les vignes sur les côtes du Médoc ou de la Bourgogne.
Le général était de belle humeur.
Il n'était pas mécontent de l'incendie de sa ferme.
Il allait pouvoir se plonger sans remords dans les jouissances de la bâtisse.
C'était dans sa famille une passion héréditaire dont ses occupations l'avaient préservé jusque-là. Son père et son aïeul avaient été de rudes maçons et il leur pardonnait difficilement de ne lui avoir rien laissé à faire à cause de l'excellent état de ses possessions.
Sâint-Remy se moqua spirituellement de ses goûts et la comtesse fît chorus avec lui.
Après le déjeuner, le comte manifesta le désir de partir pour Paris où il avait quelques affaires à régler et Riozarès lui proposa de l'emmener avec lui, ce qu'il refusa.
Lorsqu'on entra au salon, Rose rangeait les tasses à café sur un plateau.
C'était vraiment un beau brin de fille, une sorte de perfection domestique et plébéienne, qui eût obtenu des succès de premier ordre dans un certain monde.
Riozarès en passant auprès d'elle lui toucha légèrement le bras.
Elle rougit, baissa la tête et, son service fait, disparut :
— Est-ce que toutes les Bretonnes sont édifiées sur ce modèle? demanda Saint- Remy à la comtesse.
— Non pas, répondit Gabrielle. Mademoiselle Rose au point de vue de la forme n'est point la première venue et vaut son pesant d'or.
— A Constantinople? fit malicieusement Palamède.
— Qu'est-ce que cela vous fait, que ce soit à Constantinople ou ailleurs ? Vous n'avez pas de projets sur cette enfant?
— Non ! pourtant si elle n'était placée sous votre
égide, elle courrait plus d'un risque dans la Sodome où nous vivons.
— Elle ne songe pas à mal. Il se présentera un honnête garçon qui l'épousera et voilà son destin. Rose est une fille sérieuse et sage.
— 0 aveuglement des âmes pures! s'écria Riozarès.
— Avez-vous des raisons de douter de la vertu de Rose?
— Des raisons vagues, des considérations Banales et ce n'est pas le lieu de les développer. Vous l'avouerai-je, elles ne sont pas polies pour le beau sexe et à ce titre seul...
— Vous ferez bien de vous abstenir.
— Soyez sûre qu'avant cinq minutes Riozarès va vous chanter ce qu'il n'ose vous dire, insinua Palamècle, et vous irez l'écouter malgré vous.
— La musique fait passer bien des insolences, observa Gabrielle.
En effet, bientôt le marquis s'assit négligemment au piano et après quelques mesures incertaines et préparatoires se tournant vers madame de Branville :
— Venez, je vous prie, dit-il, me prêter vos deux oreilles, vous ne vous en repentirez pas.
— Etes-vous assez fat ! répliqua la comtesse qui s'approcha.
— Vous y voilà. Je vous l'avais prédit, fit Saint- Remy. De sa voix la plus suave, Riozarès Mario va vous débiter ses ineptes facéties. A quand le recueil?
— Quand j'aurai besoin cle gagner mon pain quotidien, répliqua l'Espagnol. Encore ne serai-je pas assuré contre la faim. 0 Gilbert, ô Chatterton! poètes au ventre creux comme la tête ! protégez-moi !
— Une terre d'Andalousie vaut mieux qu'un sonnet et je préfère une maison de Madrid à la meilleure des chansons, affirma Palamède.
— C'est mon avis, dit le chanteur.
Et il commença d'une voix contenue la petite méchanceté suivante, sur un air assez drôle.
Je ne voudrais pas dénigrer Le sexe auquel je dois ma mère, Cependant je n'ose jurer Qu'il soit d'une vertu plénière !
On apprend je ne sais combien Chaque jour de nouvelles tristes, Chère belle, et vous ferez bien De veiller sur vos caméristes.
— Ce n'est pas pour Rose que vous avez imaginé ces fadaises ? demanda Gabrielle.
— Pauvre fille ! Je n'ai que de bons sentiments pour elle. Vous savez que je me renferme dans les généralités. Je poursuis ma guitare.
— Allez toujours ! Les paroles sont plates. L'air n'est pas laid et votre voix, s'il l'était, le ferait passer.
Si vous deveniez par hasard D'un pensionnat directrice, Ayez toujours l'œil ouvert, car Partout l'esprit malin se glisse.
Trop de science est un défaut, Et vos pupilles au cœur tendre Pourraient fort bien savoir trop tôt Ce qu'un mari doit leur apprendre !
— Est-ce que vous avez beaucoup de strophes à cette petite machine?
— Treize. Je me suis arrêté à ce nombre fatidique, j
— Gardez les autres.
— Vous n'en voulez plus ? Soit. Je ne m'impose I pas. ]
— Si vous tenez à placer votre poëme, mon ami, I dit Palamède, il faut l'expédier rue des Lombards, auB fidèle Berger ; on vous le paiera certainement.
— Combien?
— Quinze sous les treize couplets.
— C'est beaucoup, fit Riozarès, mais je le garde pour mes oeuvres posthumes, un livre qui fera du., bruit.
Pendant que la comtesse et les jeunes gens devisaient — l'une écoutant les plaisanteries des autres, — Palamède et l'Espagnol allumant leurs cigares pour la promenade dans le parc rempli de mille senteurs printanières, — le général achevait ses préparatifs de départ en compagnie de son fidèle Jacques.
— Ainsi, mon général, disait Farin, cette belle ferme est brûlée ?
— Tout entière.
— Et il n'y a pas de malheurs à déplorer? Maître Marcelin, sa femme, ses bestiaux, ses beaux bœufs et ses poulinières sont sauvés?
— C'est probable, nous allons voir cela. Tu m'accompagnes.
— Et vous serez longtemps absent, mon général.-
— Jusqu'à demain soir, pas davantage. Je ne veux pas laisser la comtesse seule, elle s'ennuierait.
— Et puis elle .aurait peut-être peur, la nuit dans cette campagne, quoique Joël soit un fameux gardien,
Joël était un superbe lévrier breton, à longs poils,
pareil aux lévriers héraldiques qui soutenaient l'écusson des ducs de Bretagne, de très grande taille, grisfer, et jouissant du privilège d'errer en liberté la nuit dans le parc du Bel-Air.
— On peut se fier à Joël, dit le général, et la comtesse le sait bien.
— C'est très joli, ici, mon général, mais on manque d'air et l'espace est étroit , insinua timidement le Limousin, en insérant avec soin un lot de mouchoirs dans la malle.
— Ah dame ! mon pauvre Farin, on n'a pas les coudées franches comme à Traignac.
— Dites donc, mon général, sans vous commander, est-ce que nous ne ferons pas un voyage dans notre pauvre pays, depuis si longtemps que vous ne l'avez vu?
— Qu'est-ce que tu veux faire au milieu de ces sauvages ? A moins de chasser le loup et le sanglier, on n'a guère de passe-temps et tu comprends, Jacques, cela m'est indifférent, mais...
— Oui, j'entends, madame la comtesse, une jeunesse, n'y aurait pas d'agrément.
— Tu as deviné.
— En effet, mon général, c'est triste ; on entend les souris gratter dans les murs et les rats dansent des bourrées dans les chambres, mais c'est égal, j'aime Traignac et je ne mourrai pas sans revoir mes gars de ce côté-là.
— C'est naturel, mon vieux, tu es comme les lièvres, tu veux retourner au gîte et tu iras mourir au lancé.
— Que c'est ça, mon général ! j'aime mon Limou-
sin avec ses glands, ses chèvres qui bêlent, ses petites femmes maigres qui gardent des moutons étiques dans les bruyères, ses pâturages où les lièvres courent par bandes et où les vaches crient la faim. C'est drôle, il est pauvre, laid et glacé et il me plaît tout de même. Paris, voyez-vous, c'est beau et je m'y en... nuie. Ici au Bel-Air, comme cela s'appelle, il y a de grands arbres, des gazons verts, de belles allées sablées, du bon vin dans les caves, du pain blanc tant qu'on en veut et des cuisines à faire renifler des chanoines ! on y dort, on s'y engraisse, on y crevé de bien-être et malgré tout j'ai des envies furieuses de retourner à mon village, dans mon trou et, vrai de vrai, si vous n'étiez pas là, mon général, il y a beau jour que je serais déjà à dormir clans ma cabane où il fait un froid du diable et à manger mon pain de seigle dur comme des pierres, mais doux comme du miel parce qu'il me rappelle tout ce que j'ai aimé là bas ! Le sac du général était prêt.
— Farin, fais atteler, dit-il à son valet de chambre; je t'emmène. J'ai quelques courses à faire et nous partirons tout de suite.
Quand le coupé s'arrêta au seuil du château, Gabrielle insista encore pour accompagner son mari.
Le général lui expliqua que ce serait une fatigue inutile, qu'il reviendrait dès le lendemain et que Farin était là pour le cas où il aurait besoin de quelqu'un.
— Nous ferons route ensemble, dit Riozarès, jusqu'à Paris, à moins que vous ne nous laissiez en arrière car vos chevaux ont une grande réputation de vitesse.
— Si vous humiliez les vôtres par trop de modestie, mon cher marquis, répliqua le général, prenez garde, ils vont se venger et vous serez trop heureux si vous en êtes quitte pour une culbute dans un fossé.
Aux fenêtres, Rose soulevant un rideau contemplait avec des yeux avides le bel Espagnol qui échangea avec elle un sourire. La pauvre fille s'était laissée prendre comme un oiseau au filet de ses promesses. Elle ne pensait qu'à lui et lui n'y songeait déjà plus.
Ne savait-il pas ce qu'il avait voulu apprendre?
Et bientôt, le général après avoir embrassé tendrement sa femme qui le suivit des yeux jusqu'à sa disparition, s'éloigna de conserve avec les deux jeunes gens, sur la route de Garches.
De Versailles à Paris la1 route est superbe et le panorama un des plus riches qui soient au monde.
A quatre heures et demie le coupé entrait à l'hôtel de Branville.
Robert était au ministère et recevait un billet ainsi conçu sur une carte du général :
« Viens dîner à sept heures et demie chez Voisin. »
Riozarès se rendit à l'avenue d'Antin.
La princesse était couchée sur un divan et lisait — les Russes lisent énormément — un roman de Daudet très en vogue à cette époque : Fromont jeune et Risler aîné.
En voyant le marquis, elle ferma son livre :
— Je vous attendais, dit-elle ; qu'avez-vous vu à Versailles ?
— Un nid de roses, de jasmins et de lilas.
— Allez au fait. La comtesse?...
— Est charmante et franchement j'ai des remords de trahir une femme aussi aimable.
— Vous ne trahissez rien. Vous a-t-elle donné sa confiance ?
— Non.
— Vos scrupules sont donc sans cause et parfaitement ridicules.
— Le comte part ce soir et s'absente pour un voyage urgent, — une ferme brûlée près deTrouville, — mais il est probable que son grand amour, cette passion sénile qu'il a pour sa femme le ramèneront dès demain à sa maison. Il ne faut donc compter que sur ce soir.
— Oùva-t-il?
— Près de Pont-Lévêque.
— Je ne sais pas ce que c'est. Par quelle gare?
— Saint-Lazare.
— L'heure du train?
— Dix heures quinze.
— Vous en êtes sûr?
— Parfaitement.
— Et le capitaine ?
— Est à Paris. Mais la comtesse ayant porté ellemême une dépêche au télégraphe, il est probable qu'elle lui était destinée.
— C'est bien.
— Vous n'avez plus besoin de mes renseignements?
— D'aucun.
— Tant mieux.
— Pourquoi?
— Parce que je n'en aurais pas d'autres à vous donner.
— Alors quittons-nous.
— Déjà?
— Oui, j'ai besoin d'être seule.
Le marquis se rapprocha de la princesse et se penchant sur son épaule :
— Est-ce que je remplis bien ma promesse?
— Pas trop mal.
— Tiendrez-vous la vôtre ?
— Je n'en sais rien.
— Ce ne serait pas loyal.
— Mon cher, il y a tant de femmes qui ont été trompées par vous, que si une des leurs usait de représailles vos amis en riraient.
— Vous êtes trop honnête pour manquer à votre parole.
— Il serait peut-être plus malhonnête de la tenir.
— Une question. Qu'allez-vous faire des petits détails que je vous communique touchant les faits et gestes de la générale et du capitaine Pontis? Un journal?
— Gela ne vous regarde pas.
— Voulez-vous que je vous soupire, pour détendre vos nerfs, une romance brûlante?
— Vous m'agacez, laissez-moi.
— J'y consens, si vous m'accordez un acompte.
Il contemplait la princesse d'un air à la fois si fin et si drôle qu'elle ne put s'empêcher de rire et lui abandonnant sa main :
— Prenez-le, dit- elle.
— Une main, répondit-il en la regardant piteusement, elle est bien belle, mais que voulez-vous que j'en fasse?
— Dépêchons-nous.
— Que votre volonté soit faite ! soupira-t-il.
Et il déposa un baiser retentissant sur la main blanche.
La princesse la retira vivement :
— Vous êtes compromettant, dit-elle. Quand vous n'êtes pas au piano et que vous nous faites grâce de vos compositions burlesques, vous trouvez moyen de vous livrer à un tapage qu'on entend de la rue..
— C'est bien réfléchi. Vous me chassez?
— Je vous croyais déjà loin. Adieu.
Le marquis prit son chapeau et sortit à reculons en envoyant à la princesse autant de baisers qu'il y avait de pas de la cheminée à la porte.
Quand il fut dehors :
— La comtesse d'abord, pensa-t-il, la princesse ensuite! C'est le cas ou jamais de recourir à une diversion.
— Chez Capucine, dit-il à son cocher.
La princesse, après sa disparition poussa iln soupir de soulagement et alla à son secrétaire.
La tête appuyée sur sa main gauche, elle réfléchit quelques minutes.
— Que feront-ils ce soir? se demancla-t-elle. L'un est à Paris, l'autre à la campagne. Bah! l'occasion est trop belle pour qu'ils la laissent échapper! Ecrivons. Le hasard décidera du reste.
Sur les six heures, le capitaine rentra à l'hôtel de Branville. Le général n'y était pas. Il fit sa toilette comme un mondain qui se promet une bonne fortune pour la soirée et prit dans son secrétaire une petite clef qu'il considéra attentivement. Elle ouvrait une porte du mur d'enceinte du Bel-Air, donnant sur un chemin isolé qui se dirigeait du côté de Garches.
Puis il se rendit rue de Londres, où son ami de Trcsmes occupait un rez-de-chaussée orné avec toutes les recherches luxueuses des célibataires riches.
De Tresmes couché sur un de ces énormes canapés qui servent aux Russes de lit de repos et que nous commençons à leur emprunter, se livrait aux douceurs de la sieste avant dîner.
Plongé dans une obscurité colorée par une lumière tamisée par les vitraux peints de deux vastes fenêtres, le lieutenant se délassait de son service de la journée qui avait été rude et durait depuis cinq heures du matin.
L'arrivée de Robert le réveilla de son demi-sommeil ; en l'apercevant il se mit sur son séant et se frotta les yeux.
— Quelle mauvaise plaisanterie de déranger les gens qui dorment! dit-il en s'étirant les bras. Dînes-tu avec moi?
— Non. Le général est arrivé et m'attend chez Voi-
sin à sept heures et demie. Viens avec nous ; tu rendras sa béatitude complète.
— C'est une idée à creuser. Il est seul?
— La comtesse est à la campagne. Ce sera donc un trio de soudards. J'ai un service à te demander.
— Trop heureux si je puis te le rendre. Si c'est de l'argent, je te préviens qu'il me reste quinze louis. C'est maigre. Le bac m'a été dur et la pension paternelle n'est pas en route. Quelques jours de famine!
— Ce n'est pas d'argent qu'il s'agit. Si tu en manques, j'en ai pour deux. Prête-moi ton cheval ce soir à dix heures et dis à ton ordonnance de me l'amener place Saint-Augustin, à l'angle de la caserne.
— Robert, mon ami, Robert, je te devine, dit le lieutenant en menaçant du doigt son camarade. Prends ce que tu voudras, mais tu m'ennuies!
Il frappa plusieurs fois le revers de sa main droite dans la paume de sa main gauche.
— Tu m'ennuies beaucoup, reprit-il, ou plutôt tu m'inquiètes; tout cela finira mal.
Il se ravagea les cheveux énergiquement avec les ongles de la main gauche, ce qui était chez lui un signe de grande perplexité.
— Oui, poursuivit-il, cela finira mal. Le général peut deviner ce qui se passe, et quel avenir vous serez-vous préparé à tous les deux!
— Que veux-tu dire? demanda le capitaine.
De Tresmes dessina avec ses lèvres une grimace violente en les serrant fortement l'une contre l'autre, se donna plusieurs petits coups sur le front et se levant d'un bond :
— Ce que je veux dire, s'écria-t-il, c'est que vous
vous perdez, ensemble, cette malheureuse femme qui faime et te cède par bonté, parce qu'elle a pitié de ton emportement et de ta folie et qu'une femme, si vertueuse qu'elle soit, résiste péniblement ou ne résiste pas du tout à une passion aussi acharnée, et toi qui déplores intérieurement la lâcheté que tu commets en trompant cette pauvre bête intelligente du bon Dieu qui s'appelle le général!
— Mon ami, interrompit Robert, de grâce!...
— Laisse-moi donc parler. Tu sais bien que je n'ai que de l'indulgence et de l'amitié pour toi... — pour elle aussi, ajouta-t-il avec un frémissement intérieur ! Je n'ai pas envie de ^accabler de mes reproches. Je ne suis pas un capucin pour te sermonner, mais je veux ^avertir une bonne fois. On parle déjà dans les salons de ce qui se passe ; on chuchote, on se glisse à l'oreille des mots qui vous concernent. Je sais d'où ces bruits malveillants sont sortis, toi aussi. Ta princesse qui ne vaut pas le diable, entre nous, en connaît mieux qu'une autre la source. Elle déteste, elle abhorre madame de Branville parce qu'elle lui attribue votre rupture ; elle n'a pas tort de ce côté. Elle ne néglige aucune occasion de lui administrer un coup de ses griffes de chatte blanche. Vos deux noms voltigent incessamment accouplés dans sa conversation, si bien que le public s'habitue à ne plus les diviser. Quand vous passez, on se fait des signaux ; j'en ai vu. Il ne faut donc qu'une indiscrétion volontaire ou non pour mettre le général sur la trace du mystère. Et, je te le demande, qu'arriverait-il le jour où tout se découvrirait? Vois-tu l'atroce situation qui en résulterait? D'ordinaire, ce qui se passe est si
naturel que le monde est plein d'indulgence poulies coupables . L'âge du mari est une excuse pour les faiblesses de' sa femme. L'aide de camp fait pour ainsi dire partie de la famille. Tout a donc lieu dans les règles et sans éclat. Mais vous n'êtes pas dans ces conditions banales. Le général en épousant mademoiselle Desgranges lui a rendu une situation qu'elle n'avait plus. Il l'a relevée d'une chute épouvantable et là l'ingratitude double, triple, centuple la faute. Toi, de ton côté, tu es le Benjamin, le pupille, le protégé, le fils adoptif du comte et le monde indulgent aux adultères, te lapiderait, en voilant sa face hypocrite, si un malheur survenait. Et il surgira infail-' liblement. Il est clans l'air. Je te donnerais bien un bon, un excellent conseil, mais tu ne le suivrais pas!
— Que faut-il faire?
— Il ne s'agit pas de rompre avec la comtesse. Ce serait trop exiger. Eloigne-toi pour quelque temps. Ton départ coupera court aux suppositions. Si tu restes , c'est une catastrophe à brève échéance. Ta passion est trop vive pour qu'elle se dissimule et au premier moment tu te trahiras. Si tu ne redoutes rien pour toi, évite au moins un désastre pour le comte. Il ne supportera pas d'affront fait à son nom. Il te pardonnerait peut-être, il est assez héroïque pour cette abnégation, mais il en mourra.
Robert était abattu.
— C'est une fatalité! murmura-t-il. Ce que tu me dis, je me le suis répété cent fois à moi-même. Je ne j puis rien te cacher. Je souffre comme un condamné à mort. Il y a des jours où je voudrais n'avoir jamais connu Gabrielle ! mais tout en me méprisant pour ma
lâcheté, je n'ai pas le courage de renoncera cet amour insensé et si blâmable! c'est à peine si j'ose me retrouver en face du général. Je crois qu'il va lire sur mon visage l'odieuse trahison que j'ai commise et que mon secret est écrit sur chacun de mes traits. Quand il me parle, j'entends à peine ce qu'il me dit. Ma conduite doit lui sembler bien étrange depuis son séjour au Bel-Air. C'est à une heure ou deux d'ici et je le vois aussi rarement que s'il demeurait à Pékin ou à Moscou. J'évite même cette pauvre Gabrielle, tant je suis peu maître démon émotion auprès d'elle. Les heures que je passe avec elle sont à la fois pleines de charme et de malaise, douces et amères. Je voudrais vivre à ses pieds et je redoute de la savoir près de moi. Ses sensations, à elle, la pauvre fille, sont les mêmes! Tu crois que je ne suivrai pas ton conseil ! Tu te trompes. Tout me crie que je dois l'écouter ! Donne-moi encore cette nuit. Je vais annoncer à la comtesse ma détermination. Je suis sûr qu'elle approuvera mon projet et me soutiendra clans ma résolution.
— Mon ami, objecta de Tresmes,-il ne faut pas remettre au lendemain les bonnes actions ; sois courageux tout à fait, renonce à la voir. Charge-moi du message ! Je l'adoucirai avec les formes de l'amitié. Je vous aime tous deux également. Elle, je la vois à l'œuvre et je me rends compte de ses impressions ! C'est encore une enfant, adorable malgré tout et digne de la plus indulgente des admirations. Toi, mon capitaine, tu es plus âgé qu'elle, mais plus fou et tu agis sans discernement. Laisse-moi parler seul. S'il y a des larmes versées, elles seront vite effacées et tu les sécheras avec quelques chiffons
de papiers timbrés de la poste, en forme de lettres et contenant des récits de voyages. C'est le seul parti digne de vous. Est-ce convenu?
— Oui, à une condition. Accorde-moi ma soirée !
— Et si le général vous surprenait cette nuit ?
— C'est impossible. Il part à dix heures quinze pour Pont-Lévêque. Il ne revient que demain fort tard. J'ai donc tout le temps nécessaire pourvoir Gabrielle. Nous conviendrons de l'avenir. Je ne te cacherai rien et j'exécuterai fidèlement ma promesse. Cette vie de tromperie et d'ingratitude me désespère. Je veux en finir avec elle et je t'engage ma parole que ce sera fait demain.
— Tu me jures que c'est ta dernière -visite ?
— Je te le jure.
— La justice vous donne acte de votre serment! Je deviens donc ton complice pour ce soir. Prends mon cheval, tue-le si tu veux, quoique ce soit un brave animal, mais ne te fais pas prendre.
— Qu'il soit h l'heure exacte où je t'ai dit.
— Militairement.
— Et maintenant viens dîner avec nous.
— C'est indispensable ?
— Tu m'aideras à garder contenance.
— Allons-y. J'en vais profiter pour un petit boniment que j'ai à réciter au général à ton sujet.
— Ne me compromets pas.
— Au contraire, tu seras content de moi.
De Tresmes passa un veston, donna un coup de peigne à ses cheveux et à sa barbe, lustra son chapeau avec sa manche, jeta un coup d'oeil au miroir, comme une coquette, prit son stick et le fit siffler en tour-
noyant et suivit son intime clu pas tranquille d'un homme qui n'a rien de lourd sur la conscience.
— Suis-je assez favorisé du sort, se disait-il, de ne cultiver que les amours faciles. A-t-on assez de mal avec ces drôlesses de femmes vertueuses quand elles ne le sont pas tout à fait !
— Mes enfants, dit le général, en apercevant les deux amis qui entraient chez Voisin où il venait de s'installer, je vous donne l'exemple de l'exactitude. Trois minutes de retard. Bonjour, de Tresmes!
— Bonjour, mon général ! toujours jeune !
— Assez ! j'avoue que je me ragaillardis au Bel-Air. Vous travaillez donc beaucoup qu'on vous voit si rarement?
— Considérablement, mon général. On ne dort plus.
— On s'amuse bien un peu aussi. De la franchise et pas de subterfuges ! Il faut venir au Bel-Air. Vous pensez bien que ce n'est pas laid du tout, depuis que la comtesse y a donné son coup d'oeil. Les jolies femmes embellissent ce qu'elles touchent.
— Avec un peu de monnaie !
— De Tresmes, mon ami, j'ai un faible pour vous, mais je ne vous cacherai pas que vous avez un défaut : vous dépoétisez tout. Il faut veiller à cela.
— Eh ! mon général, la monnaie a bien sa poésie.
Je voudrais vous voir avec quinze louis dans votre poche et quinze jours à passer!
— Quinze louis, sybarite! quinze louis, Grésus ! Dans ma jeunesse, on mariait ses enfants avec mille écus de rente et on ne leur donnait pas le capital! Les pères les plus calés, — je vous parle du mien — nous octroyaient généreusement une pension de cent louis...
— Par mois ?
— Par an, et il fallait s'en contenter.
— C'était le bon temps des Juifs et des petits jeunes gens qui fricassaient leur bien dans l'oeuf.
— Pas du tout. On vivait de peu et on vivait mal, mais on vivait tout de même ! Tl est vrai qu'au restaurant les côtelettes n'étaient pas si salées qu'elles le sont devenues. Garçon !
— Mon général?"
— Donnez-nous deux bouteilles de saint-julien, trois douzaines de marennes, un consommé, deux soles frites, deux perdreaux aux choux et un chateaubriand d'une confortable épaisseur. Il faut soigner ces jeunes garçons. N'oublions pas les pommes de terre. Nous verrons après. Gela vous convient, mes enfants?
— Excellemment, mon général, dit de Tresmes, mais je vous prie de remarquer que votre pension de cent louis ne ferait pas long feu à ce métier-là. Gela n'a l'air de rien, mais en voilà déjà pour une soixantaine de francs.
— Autrefois cela n'aurait pas coûté six écus, six petits écus.
— Et le chapitre des demoiselles, mon général ?
— J'avoue que sur ce terrain-là on a fait du chemin. Quand j'étais sous-lieutenant, il y avait une foule de
petites bonnes femmes qui trottaient par les rues avec des cartons sous le bras, des bonnets de linge sur les cheveux, des robes courtes et de petits souliers d'une remarquable solidité. Ces jeunes personnes, assez légères d'allures, généralement très gentilles, fraîches, rieuses, étaient accessibles, avec quelque politesse, comme par exemple une bague de vingt-cinq francs, un châle de trente, — c'était le triomphe des tartans — ou quelque jupe de popeline à trente sous Faune. Moyennant quoi elles acceptaient à dîner chez Véfour ou au Rocher de Cancale, et une promenade qui finissait à l'heure de la Diane. Voilà nos folies et on prenaitplaisir à revoir les visages roses qu'on avait "eu la joie d'embrasser une fois.
Aujourd'hui, c'est différent. On courtise de grandes demoiselles poudrées, maquillées, très soigneusement nippées et scrupuleusement fanées. Ce n'est pas la femme qu'on recherche, c'est la toilette. Ce n'est pas le plaisir de l'amour qu'on poursuit, ce sont les déplorables satisfactions de la vanité. Plus la queue de la robe est longue, plus cher la femme se fait payer. Le mérite de la personne s'évalue en raison des dimensions de la traîne. L'esprit est compté pour rien et la beauté pour peu de chose. On a payé dix louis pour s'ennuyer et on donnerait le double pour ne pas revoir la dame déjà connue. Il y en a cependant qui font de bonnes affaires, et ce qui prouve la sottise humaine, c'est que ce sont souvent les plus laides sinon les plus bêtes, parce qu'elles ont eu l'art de choisir les meilleures couturières. J'aurais eu de la peine à partager l'engouement universel; j'ai toujours préféré la statue h son piédestal et la femme à ses fanfreluches.
— Vous ne dites pas tout, mon général. Il se rencontrait aussi dans les garnisons de province, par exemple, de séduisantes bourgeoises qui tenaient lieu avantageusement des petites grisettes dont vous vantez les charmes, et il se raconte à ce sujet assez d'anecdotes dont vos contemporains ont été les héros.
— C'est possible. J'en ai entendu parler, je n'en sais rien par moi-même. La bourse d'autrui ne m'a point donné de tentations. Je juge mauvais un délit de vol qui se complique d'un autre. Puis, à vrai dire, je n'ai pas eu le goût de ces aventures, clans lesquelles l'amant joue un rôle ridicule ou odieux. Quand il m'est arrivé de faire la cour à une femme, je me suis réservé le droit de jeter par la fenêtre l'intrus qui m'aurait dérangé. Vous conviendrez qu'avec un légitime époux, cet exploit est hors de propos. On ne saurait honnêtement voler, un homme et le battre ensuite. C'est une besogne répugnante. Donc je n'ai point braconné sur les propriétés gardées et je me suis contenté de chasser sur les terres vagues et sans maître. De cette façon je n'ai mécontenté personne et j'ai quelquefois laissé un souvenir agréable à de pauvres filles qui disposaient en ma faveur de leurs vingt ans et de la beauté du diable, quand elles n'en avaient pas d'autre à m'offrir.
De Tresmes lança à la dérobée à Robert qui rougissait un regard expressif.
On arrivait au chateaubriand à travers cette conversation à peu près pareille à celles qui se tiennent chez Voisin de sept à neuf heures, à moins que les habitués ne s'y entretiennent de leurs espérances ou de leurs déceptions, en consultant le thermomètre
politique si variable et si inconstant. C'est le restaurant des ambitions cossues et des hauts fonctionnaires en disponibilité.
Tout à coup, de Tresmes reposant son verre où brillait un excellent vin couleur de topaze, dit à l'amphitryon :
— Regardez donc un peu la physionomie de Robert, mon général.
— Pourquoi? fit le vieillard étonné.
— Vous n'y voyez rien d'extraordinaire?
— Non.
— C'est que vous ne mettez pas à l'œuvre votre perspicacité ordinaire.
— Attendez. Il me semble qu'il a les yeux légèrement rouges.
— Vous y êtes. Robert a un grand chagrin.
— Diable. Et de quelle nature?
— De quelle sorte voulez-vous que soit le chagrin d'un homme de son âge, capitaine d'état-major, décoré, favorisé de vos bonnes grâces et bien en cour auprès de son ministre?
— Mais vous m'ennuyez, vous, de Tresmes, avec vos questions de sphinx.
— D'amour, ventre de biche ! D'amour, mon général !
— Bigre ! ces chagrins-là se passent tout seuls à moins que la dame qui les occasionne ne s'en mêle, ce qui est plus prompt. Que voulez-vous que je fasse à cette maladie ?
— Beaucoup. Le ministre est votre ami?
— Je m'en flatte. Un vieil ami, un excellent et digne homme. On n'en fait plus de cet acabit.
— Il faut aller à son cabinet.
— C'est facile.
— Et lui dire : mon cher camarade, j'ai un enfant qui me gêne, un grand gaillard assez sot pour s'amouracher d'une pimbêche qui ne veut pas de lui.
— Une pimbêche, c'est possible, mais elle est dans son droit.
— Laissons-l'y ! vous continuerez : ce dadais m'inquiète. Je veux le distraire un peu. Le meilleur moyen, c'est de le faire voyager. Renvoyez-le en mission au pays que vous voudrez; la Turquie serait fort bien, les Indes excellentes, l'Amérique du Sud adorable, le Japon tout ce qu'il y a de mieux ! Il est piocheur et vous livrera le travail que vous lui prescrirez avec une ponctualité digne de vos sympathies, mais signez l'ordre sans retard. Il dessèche dans le voisinage de son brasier et il n'est que temps de l'expédier si on veut qu'il ne flambe comme une allumette.
— Bon ! Et quand ce speach sera terminé?
— Le ministre prendra sa bonne plume et vous débarrassera de ce convive soucieux et mélancolique. Il a toujours besoin de sentinelles avancées et le capitaine est à point pour en servir. Du reste il est coutumier du fait.
Le comte examina un instant en silence la physionomie de Robert qui s'était remis et approuvait de la tête l'allocution de son ami :
— Ainsi tu serais décidé à nous quitter? demandat-il.
— Vous, non, mon général, mais Paris, oui, pour quelque tempe.
— Cette femme te tient donc bien au cœur?
— Je désire ne pas la rencontrer. Plus tard, je le pourrai peut-être, sans difficulté et sans peine.
— Où veux-tu aller de préférence ?
— Peu m'importe ! le pays m'est indifférent. Qu'il soit loin, c'est tout ce que je désire.
— Et tu nous écriras ?
Robert regarda le général avec des yeux où se lisait toute sa reconnaissance pour cette inaltérable bonté.
— Souvent, répondit-il.
— Tu nous confieras la cause de 'cette peine qui cessera bientôt?
— Si vous le souhaitez.
— On se persuade que ces chagrins d'amour sont éternels et au premier minois chiffonné qu'on rencontre près d'une fontaine ou du bénitier d'une église, à la première Gretchen, Inès ou Jenny qui nous apparaît, ils s'évanouissent comme ces bandes de canards qui viennent du nord à l'entrée de l'hiver, font un bruit d'enfer sur nos têtes, et se perdent dans les nuages sans qu'on revoie jamais leur spatule criarde et leurs ailes vertes ou bleues.
— Pardon, mon général, on en revoit quelquefois.
— Oui, mais ce ne sont pas les mêmes. Le garçon apportait l'addition.
Le général la considéra avec son lorgnon.
— C'est assez cher dans cette baraque, dit-il. Pourquoi y revient-on ?
— Je n'en sais rien, observa de Tresmes.
— Ni moi non plus, dit le général, mais on y revient.
Ils sortirent et firent quelques pas ensemble sur le boulevard en remontant vers la rue de Gourcelles.
Quand le général fut seul avec Robert, il lui dit d'une voix altérée :
— C'est bien décidé? Tu veux t' éloigner?
— Oui, mon général.
— Alors j'arrangerai cela avec le ministre. Sera-ce pour longtemps?
— Peut-être, dit tristement Robert.
— Pourquoi ne pas me raconter ce chagrin?
— Je n'ai pas le courage d'en parler.
— Même à moi ?
— J'ai honte d'être si faible et si lâche, mais je suis sans force contre ce sentiment qui m'écrase et que je ne puis vaincre.
— Et Gabrielle, connaît-elle ton projet?
— Non. A quoi bon lui en parler?
— Mais à cause de l'intérêt qu'elle te porte. Les femmes savent panser les blessures et soigner les malades.
Robert essaya un sourire :
— Je ne suis pas encore réduit à l'hôpital, dit-il, et je parais ce soir plus triste que je ne le suis au fond. Ne vous chagrinez pas plus que cet ennui ne le mérite. Il se passera.
Sur le seuil de l'hôtel, le comte s'arrêta :
— Tu l'aimais donc bien cette femme ? demanda-t-il. Le jeune homme eut peine à maîtriser son trouble :
— Oui, murmura-t-il.
— Et c'est elle qui a rompu avec toi ?
— Oui.
— Tant mieux. Les glaces de la Neva ne sont bonnes que pour les patineurs et les traîneaux du pays. On ne les marie pas pour longtemps avec notre so-
leil de juin. Tu t'en consoleras plus tôt que tu ne penses et il n'est pas besoin d'aller aux Indes ou en Chine; Pltalie et l'Espagne nous suffiront. J'y penserai à mon retour.
Jacques Farin attendait sous les armes dans le vestibule.
Il n'y a que le service militaire pour dresser ces incultes Limousins. Gela leur vaut mieux que le maître à danser de M. de Pourceaugnac.
Le fidèle valet de chambre héla un fiacre qui passait, grimpa sur le siège avec la valise de son |maître, et le comte et Robert s'étant installés sur les coussins du char, Fautomédon fouetta vigoureusement sa bête qui s'en alla d'un trot paisible et déversa sa cargaison aux abords de la gare Saint-Lazare.
Il était dix heures cinq.
Jacques prit les billets et Robert embrassa le général en lui souhaitant un heureux voyage.
Au moment où ils se quittèrent, le comte suivi de son satellite entrait dans les salles d'attente.
Un domestique vêtu d'une livrée sombre et dans la tenue d'un honnête valet de maison bourgeoise l'aborda respectueusement.
— Monsieur le général de Branville ? demanda-t-il.
— C'est moi.
— Voici une lettre qu'on m'a chargé de vous remettre.
— Il n'y a pas de réponse?
— Aucune.
Le général examina le pli et il allait questionner le messager sur sa provenance, mais il avait disparu.
Il mit la lettre dans sa poche et pressé par l'heure continua son chemin.
Quand il fut assis sur les canapés destinés aux martyrs de la locomotion nocturne, comme il avait quelques minutes à sa disposition, il brisa l'enveloppe et considéra la missive.
Elle était d'une écriture inconnue et ce fut avec une stupéfaction profonde qu'il lut ceci :
« Monsieur le comte,
» Une personne qui s'est habituée depuis longtemps à vénérer en vous le type de l'honneur ne peut voir sans indignation l'injure faite à cet honneur que vous personnifiez. Aveuglé par la bonté qui vous caractérise, vous ne soupçonnez rien de ce qui se passe dans votre maison. L'ami inconnu qui vous écrit croit devoir vous avertir du scandale public qui s'y commet. La femme indigne de vous que vous ave&j relevée par un mariage inespéré vous trompe et joint la pire des ingratitudes à cette tromperie insolente. Sa vous voulez en avoir la preuve, retournez au Bel-Air^ cette nuit, sans l'avertir ni personne de son entourage. Vous verrez que celui qui vous écrit est mieux informé' ou plus clairvoyant que les yeux qui ont intérêt à cette" découverte.
» Un de vos meilleurs amis. »
Le comte froissa la lettre avec colère.
— Pas de signature, dit-il ! mensonge et lâcheté.
Il allait la mettre en morceaux, mais il se ravisa :
— Beau papier, fine écriture, porteur convenable ! D'où peut venir cette honteuse dénonciation ?
— Les voyageurs pour Mantes, Evreux, Pont-Lévêque ot Trouville, cria l'employé de service.
Le général ne bougea pas. Jacques, attendant un ordre, se tenait raide auprès de lui.
— Gomment découvrir Fauteur de cette infamie? pensait-il.
Et il repassait, sans pouvoir en détacher les yeux, les caractères qui dansaient la sarabande infernale de la calomnie devant lui.
Il ne croyait pas un mot de cette révélation inattendue qui tombait à ses pieds comme un coup de tonnerre ; mais il demeurait foudroyé par cette invention déshonorante qui le troublait malgré lui.
— Les voyageurs pour l'express, en voiture! cria de nouveau l'employé.
Et comme le général demeurait immobile :
— Vous ne partez pas, monsieur? demanda-t-il. Cette invitation réveilla le vieillard.
Sur un signe de son maître, Jacques prit les devants et porta la malle dans un compartiment où deux voyageurs étaient installés avant lui.
Le général plia avec soin la lettre, la plaça dans son portefeuille et prit place clans le wagon.
— Pauvre Gabrielle, dit-il, ton honneur n'est pas à l'abri des flétrissures d'un monde qui ne respecte rien.
La locomotive siffla, les wagons s'ébranlèrent et le train passa sous la place de l'Europe avec un fracas retentissiint.
Le général parti, Robert se dirigea rapidement vers la place Saint-Augustin.
A l'angle de la rue de la Pépinière, l'ordonnance du lieutenant, un dragon à qui son maître "rendait la vie douce, gardait un cheval de selle sombre comme la nuit, élégant comme les chevaux de l'ancienne race de Tarbes dont il était et comme eux d'une vitesse et surtout d'un fond exceptionnels.
Dick était célèbre clans le régiment.
De Tresmes ne l'aurait pas confié à son cousin germain ni même à son frère, mais il n'était rien qu'il sût refuser à son ami Pontis. S'ils avaient vécu du temps de Henri III, ils se seraient prêté main forte comme Antraguet et Bussy dans leurs rencontres avec les mignons ou autres ferrailleurs. Ils auraient estocade l'un pour l'autre et partagé la bonne ou mauvaise fortune des armes et de la bourse.
Dans notre siècle positif et entièrement rebelle aux aventures, ils n'avaient pas de ces grandes preuves de dévouement à se donner; mais ils s'aimaient sincèrement et il n'aurait pas fallu qu'un malavisé attaquât, même en paroles, l'un des amis absent devant l'autre.
Robert passa la main sur la crinière de Dick qui souffla bruyamment, se cabra et hennit de satisfaction.
— Faul-il vous attendre, mon capitaine? demanda l'ordonnança en lui tenant l'étrier.
— Si tu veux. J3 reviendrai de bonne heure, à deux heures au plus tard.
— Vous pouvez aller bon train, mon capitaine, 'dit le soldat. Dick est de belle humeur et n'est pas sorti depuis deux jours. C'est son camarade qui a fait les courses. Bon voyage.
Le dragon resta planté sur la place, écoutant le trot rapide du cheval qui s'éloignait par le boulevard Haussmann.
— Ces jeunes gens, se disait-il, passent les nuits à courir après les femmes! Moi, je les attends dans mon lit et conséquemment elles arrivent tout de même. Elles n'ont pas de si luxurieux jupons ni des broderies à leurs chemises, mais est-ce que nonobstant toutes les demoiselles ne se ressemblent pas fîgurativemcnt? Je ne ferais pas un demi-kilomètre pour voir une poulette si supérieurement qu'elle soit conformée, si j'avais une payse qui me voulût du bien sur mon palier. Ce qu'on a sous la main, officieusement, vaut mieux que ce qu'il faut chercher avec tant de peine clans les ténèbres nocturnes.
Et le bon dragon, fidèle à sa consigne, retourna à la rue de Londres et s'étendit sur un banc dans le vestibule du lieutenant.
Cinq minutes après il ronflait comme un orgue.
Dick traversa au grand trot l'avenue de Neuilly et ne s'arrêta pour souffler qu'au pied du mont Valérien, de l'autre côté du Bois.
Puis il reprit sa course folle, passa Ville-d'Avray, Garches, et entra dans une allée sinueuse qui aboutit
au milieu de la vente des Fausses Reposes à une cabane de bûcheron ouverte et inhabitée.
Là, le cavalier descendit et, tirant une cordelette de son veston, attacha le vaillant animal à l'un des piliers de ce ^rustique abri.
Puis il gagna à travers la futaie la route de Versailles, à quelques pas de la hutte et parvint aux murs du parc du Bel-Air qui longeaient cette route.
La nuit était sombre et magnifique, une de ces premières nuits sereines d'été pendant lesquelles, en face d'une végétation renaissante et d'une nature qui ressuscite, on nepeut se résoudre à fermer sa fenêtre aux clartés des étoiles et aux senteurs des jardins.
Les rossignols chantent dans la feuillée et on entend dans les branches toutes sortes de frémissements joyeux.
Le jeune homme s'arrêta un moment.
Debout près des murailles couvertes de lierre, de vignes vierges et de clématites, la clef à la main, il n'osait franchir le seuil d'une demeure qui avait souvent abrité sa jeunesse et qu'il allait profaner.
Le cœur lui battait avec violence dans la poitrine.
Il fut sur le point de rebrousser chemin. Les paroles de son ami lui bruissaient aux oreilles ; mais à une fenêtre du château une ombre blanche se dessina sur le fond obscur.
Sa complice l'attendait.
Il glissa la clef dans la serrure d'une porte pratiquée clans le mur.
Elle tourna sans bruit et la porte roula sur ses gonds.
Tout dormait dans Thabitation sans lumières.
Il s'avança avec précaution évitant de faire crier le sable sous ses bottes, avec l'astuce d'un voleur, vers cette maison qui était la sienne.
Le lévrier du général, Joël, vint à lui en gambadant et lui lécha les mains avec des grognements joyeux.
— Silence, Joël, dit-il.
Parvenu au perron, il monta sur une chaise du jardin et s'accrochant au balcon il escalada la balustrade qui le séparait de Gabrielle.
Elle était là, frémissante dans son peignoir de batiste, presque nue sous ce voile qui ne la cachait pas.
— C'est toi? murmura-t-elle.
— Viens, lui répondit le jeune homme.
Et l'entraînant, il se glissa dans la chambre.
L'appartement était sombre. Une veilleuse seule y répandait une lueur douteuse.
Il y avait comme un parfum d'amour dans les meubles, les rideaux, les tapis de ce boudoir digne de la femme qui l'habitait.
Robert ne résista pas à la tentation puissante que le lieu, l'occasion, l'attraction invincible que Gabrielle exerçaient sur lui, lui soufflaient.
Il saisit la comtesse dans ses bras et pressa ses lèvres sur les siennes.
Mais, elle, s'arrachant à l'étreinte passionnée de son amant :
— Laisse-moi au moins fermer la fenêtre, dit-elle, et assieds-toi. Nous avons à causer.
— Sérieusement?
— Très sérieusement.
— Tu te trompes, dit le capitaine en lui fermant la
bouche avec un baiser, il n'y a qu'une chose sérieuse ce soir : c'est l'amour que j'ai pour toi et celui que je te demande. Que nous importe le reste?
Il se mit à ses genoux et la couvrit de caresses en lui tenant mille propos vagues que la jeune femme écoutait avec complaisance.
— Que tu es belle, répétait-il, et que je t'aime! C'était vrai. Gabrielle était irrésistiblement belle.
Cette ombre blanche, serrée dans les plis de son peignoir, les cheveux mis en désordre par les mains fiévreuses de son amant, les lèvres frémissantes, les bras nus, était faite pour inspirer les désirs les plus insensés.
— Ah! s'écria Robert, je ferais des folies pour parvenir jusqu'à toi et je commettrais un crime pour te posséder.
Au moment où ces paroles tombaient des lèvres du jeune homme, Gabrielle s'abandonnait aux délices de son amour et elle oubliait le monde entier dans l'extase où la jetaient les serments de Robert mille fois répétés.
Ce dernier mot l'arracha à son engourdissement.
Par un brusque mouvement elle repoussa son amant et une expression de tristesse amère se répandait sur ses traits désenchantés.
Ce mot de crime avait chassé toutes les chimères de son bonheur.
— Ecoute-moi, dit-elle d'une voix brève.
Robert s'assit, et lui passant son bras autour de la taille :
— Soit, dit-il, la nuit est longue et nous pouvons perdre une heure. Il nous en restera d'autres.
La comtesse se pencha sur son épaule et les yeux plongés dans les siens :
— Non, dit-elle en secouant la tête, non, mon ami, nous n'en avons pas à perdre et nos plus belles heures, je le crains, sont passées.
— Que veux-tu dire? lui clemancla-t-il.
— Que cette vie ne peut durer; qu'il faut la rompre, et que ce mot qui t'est échappé par mégarde contient une déplorable vérité. Notre conduite est un crime. Quand tu n'es pas là, je te désire; quand je te vois, je voudrais t' éloigner à tout prix.
Robert poussa un soupir de soulagement.
Gabrielle allait au-devant de l'explication qu'il venait lui apporter.
— Il faut y mettre un terme, continua- t-elle, quelque déchirement qui doive en résulter pour nous ! Je ne me sens pas la force de feindre plus longtemps et au premier moment mon secret m'échappera devant mon mari. Nos fourberies me répugnent. Quand je le vois si satisfait des moindres attentions que j'ai pour lui, je suis tentée de lui crier : Mais regardez-moi donc, mais je ne suis pas digne de vos bontés; vous ne lisez pas sur mon front les rougeurs de honte qu'elles y mettent, et quand vous m'embrassez je pense que vous devriez m'étrangler ou me jeter par la fenêtre! Je suis raisonnable de ma nature et les exaltations des âmes romanesques me sont inconnues. Je les trouve ridicules. J'étais née pour être simplement une bonne mère de famille, dévouée, résignée aux devoirs les plus prosaïques et, par suite de notre amour contrarié, je suis condamnée à jouer un rôle qui ne me va pas, à vivre fausse, menteuse et perfide !, Je
roule dans un abîme de honte et de dégradation. Robert, il faut être courageux. Nous y sommes tombés ensemble, sortons-en tous les deux, la main clans la main, en nous aidant l'un l'autre. Ayons ce courage avant que le monde n'ait pénétré notre odieux secret! Fuis-moi. Va-t'en pendant qu'il en est temps encore. Nous avons l'avenir devant nous ! Ayons la patience de l'attendre.
Je vais te révéler un secret qui te prouvera à quel point cette coupable passion nous rend misérables et avec quelle énergie il faut lui résister! si nous ne voulons tomber plus bas dans l'infamie où nous entrons.
Le général souffre d'un mal intérieur. Souvent la nuit il est sur le point d'étouffer. Peut-être n'avonsnous que peu de temps à passer pour conquérir notre liberté et notre indépendance. Je lui adoucis la vie autant que je le peux. Je répare notre faute commune par tous les soins que mon respectueux attachement me suggère et pourtant, vile et lâche nature que la nôtre ! il y a des jours où je suis tentée de me réjouir de son affaiblissement et de sa décadence. Je suis sûre que tu n'as pas de ces lâchetés. Au lieu donc de me faire perdre la vaillance qui m'est nécessaire pour résister à ces mauvaises pensées par le spectacle de ton chagrin et de ton découragement, soutiens-moi, relève-moi dans ce 'chemin où je bronche à chaque caillou. Eloigne-toi. Tu écriras au général, souvent, chaque jour si tu veux. Je te répondrai. Je comprendrai bien ce que tu lui diras. Je sais que c'est à moi que viendront ces messagères de ton cœur qui m'apporteront comme un rameau vert de notre amour et de notre espérance ! Je t'ap-
partions, jamais je ne serai h un autre ; mon cœur est à toi seul et je ferai ce que tu voudras, mais gardons le droit de marcher la tête haute, rassurons nos consciences par l'accomplissement tardif de nos devoirs, séparons-nous et attendons.
La comtesse était penchée à l'oreille de son amant, ses cheveux effleuraient son visage. Robert écoutait étourdi, bercé comme un enfant par le chant de sa nourrice, cette voix adorable qui lui expliquait des sentiments qui étaient les siens. Il passait ses doigts dans les tresses de cette chevelure ardente. Il sentait le bras moite et satiné qui s'appuyait sur son épaule. Il était à la fois séduit et atterré, séduit par les enchantements de cette maîtresse divine, atterré par la justesse de ses réflexions.
Il fit un effort sur lui-même et s'arrachant à la fascination qu'il subissait, il porta la main de Gabrielle à ses lèvres :
— Tu as raison, dit-il. Ce que j'entends, je le pense. Il semble que nous n'ayons qu'une âme à nous deux ; je suis allé au-devant de tes désirs. J'ai prié le général de m' éloigner; à son retour il obtiendra du ministre un ordre de départ. C'est donc la dernière fois que je te vois, d'ici à longtemps sans doute.
— Quelle raison lui as-tu donnée?
— Je n'avais pas le courage de m'expliquer. De Tresmes s'en est chargé. C'est un loyal cœur et un ami sincère. Il a allégué un chagrin secret, un désir de voyager, de quitter Paris.
— Et le général a consenti ?
— Oui, non sans peine, mais avec sa grâce ordinaire.
— Sais-tu, Robert, une réflexion que je me suis souvent faite ?
— Je crois la connaître.
— Quelle est-elle ?
— Tu redoutes surtout que le comte ne sache, si jamais il te soupçonnait, le nom de celui qui l'aurait trompé.
— Oui ; n'est-ce pas que ce serait un coup terrible pour lui de nous savoir coupables tous deux ? S'il te perdait, je lui resterais ; s'il me perdait, tu le consolerais ; mais du même coup s'il venait à connaître notre trahison, toutes ses espérances, toutes ses affections s'écrouleraient dans la même chute.
— C'est vrai.
Gabrielle sourit :
— Ce sont là, reprit-elle, des suppositions bien inutiles et qui accusent le trouble de nos idées. Finissons-en. Demain passé, j'aurai un grand poids de moins sur le cœur. Et toi?
— Moi aussi ! Pourtant je ne te verrai plus.
— Ma pensée te suivra partout où tu seras.
— N'est-ce pas mourir avant le temps que de se séparer de ce qu'on aime?
— Non, quand il nous reste la certitude de nous revoir.
— Tu as raison, dit Robert, nous avons devant nous la jeunesse, l'avenir, les longues espérances, oublions nos peines et soyons à la félicité d'être l'un à l'autre.
Il serra la comtesse dans ses bras.
— Gomment es-tu venu ce soir? lui demanda Gabrielle, en le repoussant doucement.
— Au galop, sur le cheval de de Tresmes.
— Il t'aime, le lieutenant?
— Oui.
— Il connaît notre secret?
— Est-ce que je pourrais rester un jour sans parler de toi?
— Et où estDick?
— Dans la cabane du bûcheron, à trois cents mètres d'ici.
— Quand repartiras-tu?
— Quand tu me renverras.
— Alors, monsieur, quittons-nous tout de suite. Le sourire qui accompagna ces paroles les démentait.
Les adieux des deux amants furent longs.
Lorsque deux heures sonnèrent à la pendule en rocaille, la comtesse étendue sur son lit défait, les bras repliés sous sa tête dans une pose pleine de grâce et d'abandon, les yeux humides et à demi clos, brillants entre les longs cils qui les ombrageaient, les cheveux épars, sommeillait à demi tandis que son amant à genoux , prêt à la quitter , la couvrait de baisers.
— Adieu, Gabrielle, disait-il, jure-moi de ne jamais oublier tes promesses ?
— Je le jure, murmura- t-elle, mais à quoi bon puisque je n'aime que toi?
— Et maintenant je m'en vais. Ton amour me donnera du courage.
La comtesse l'entourait de ses bras comme pour le retenir, quand un léger bruit de pas se fit entendre clans le vestibule et le capitaine quittant brusquement
sa maîtresse courut à la fenêtre et l'ouvrit avec précaution.
Le grand lévrier jappait sur le perron et remuait la queue en signe de joie.
Gabrielle, la tête appuyée sur sa main droite, écoutait, inquiète, les pas qui se rapprochaient de sa chambre.
Un coup sec retentit à la porte, et la voix du général dit :
— Gabrielle, ouvrez-moi !
Glacée de terreur, elle courut à son amant :
— Sauve-toi, lui dit-elle à voix basse, et que Dieu nous garde !
— Nous sommes perdus, murmura-t-il.
— Non. Fuis et laisse-moi. Tu nous perds en effet, en restant plus longtemps.
— Ouvre, répéta le général, ouvre donc!
— Fuis, reprit-elle sans répondre, et qu'on ne sache jamais que tu as franchi le seuil de cette chambre. C'est la seule grâce que je demande à Dieu !
Il l'embrassa une dernière fois, enjamba le balcon et sauta d'un bond dans le jardin.
Il faillit tomber sur le lévrier, qui se lança après lui, et le caressa en aboyant de joie.
En un instant, Robert arriva, à travers les bosquets, en évitant les allées à la petite porte du parc, la referma et s'enfuit dans le bois.
— Gabrielle, répétait le général avec colère, ouvrirez-vous !
Afin de donner à son amant le temps de s'éloigner, elle employa les subterfuges que la femme la moins inventive met en œuvre en pareil cas.
— Je dormais, dit-cllc.
Puis :
— Je ne sais ce qu'est devenue la clef. Ou encore:
— Je ne vous attendais pas.
Enfin elle ouvrit, et pâle, défaite, tremblante, elle se trouva devant son mari :
— Vous avez eu recours à bien des mensonges depuis un instant, dit-il, en jetant un coup d'oeil rapide autour de lui.
Elle garda le silence.
Il s'avança au milieu de la chambre, considéra la fenêtre ouverte, passa sur le balcon et voyant Joël revenu à son poste:
— C'est singulier, pensa-t-il, Joël n'a pas défendu la porte.
La comtesse se tenait immobile et comme pétrifiée. Le général réfléchit et la regardant avec des yeux pleins de douleur et d'indignation :
— Un homme était ici quand je suis arrivé, lui dit-il.
Elle répondit simplement :
— C'est vrai.
Robert, la mort dans l'âme, galopait sur la route de Paris.
Les poisons les plus dangereux ne sont pas toujours ceux qui opèrent avec le plus de rapidité.
La lettre de la princesse avait produit son effet.
Après l'avoir froissée et jetée à terre, le général l'avait ramassée et placée dans son portefeuille.
Puis le train était parti.
A peine arrivé à Asniôres, la lettre l'avait brûlé comme si elle avait été de feu.
Il l'avait reprise, il l'avait relue et le doute, le doute insupportable, acharné, cuisant, lui était entré dans le cœur.
Il ne pouvait assurément croire à la dénonciation odieuse dont la comtesse était l'objet, mais dans la simplicité droite de son âme, il se demanda s'il pouvait exister un esprit assez lâche pour inventer entièrement une pareille imposture ! Il commença par supposer que Gabrielle par ignorance avait commis quelque légèreté mal interprétée, une de ces inconséquences dont le monde tire parti pour des jugements cruels et déshonorants. Il se dit qu'il devait la questionner et ne douta pas qu'elle ne lui avouât en toute sincérité les torts insignifiants sans doute qu'elle aurait à se reprocher.
Puis les assiduités de Riozarès, ses entretiens intimes avec la comtesse, l'hostilité évidente que Robert lui témoignait, la volonté du capitaine de s'éloigner, *ui revinrent à la mémoire et il songea avec terreur
aux aventures des gens du monde qu'il avait fréquentés et se figura qu'il avait tort de se croire plus privilégié que les autres.
Certes Gabrielle avait toutes sortes d'attentions pour lui, mais ces soins, ces délicatesses, ces preuves de tendresse n'avaient peut-être qu'un but : lui fermer les yeux et masquer des intrigues auxquelles les femmes sont portées depuis le péché de notre première mère.
Il se rappela les sarcasmes dont il avait entendu cribler les maris trop confiants et qu'il ne leur avait pas épargnés lui-même.
La beauté de Gabrielle l'épouvanta. Les triomphes dont il était si fier lui devinrent une nouvelle source de doutes, et peu à peu, son inquiétude grandissant, il en arriva seulement à se poser cette interrogation :
— Qui?
Par éclaircies, sa raison reprenait le dessus ; il se jugeait odieux et insensé de se livrer à de pareilles suppositions. Mais sous l'empire de cette idée insupportable, il ne se sentit pas capable d'attendre un seul jour et voulut se rendre compte sans délai.
Cependant les stations passaient avec la rapidité de la foudre. Maisons était déjà loin, Conflans disparut et le train s'arrêta à Poissy.
— Viens, dit le général à son fidèle Jacques, qui commençait à s'endormir bercé sur les coussins par le balancement de la voiture.
Ils descendirent sur le quai.
— Où sommes-nous, mon général? demanda le valet de chambre.
— A Poissy. J'ai fait un oubli et je suis obligé de retourner au Bel-Air pour le réparer.
Il n'y avait plus de train pour Paris, mais un patachon, découvert avec peine, s'engagea pour vingtcinq francs à conduire les voyageurs à leur destination.
A peine installé sur les coussins de ce véhicule d'occasion, le général se repentit amèrement de n'avoir pas continué sa route. Il se demanda comment il allait se présenter devant la comtesse et se frappa la poitrine en songeant au rôle de jaloux ridicule et sans cause qu'il allait jouer.
Le seul soupçon de la culpabilité de sa femme lui parut une monstruosité qui ne méritait pas d'indulgence et il creusa son imagination pour y découvrir un prétexte plausible de son brusque retour.
Cette course à travers la nuit, par des voies singulières et inaccoutumées, dans une voiture de hasard, lui sembla une équipée indigne d'un homme de son âge et c'est avec des idées d'humilité et de repentir qu'il arriva, après une route de deux heures et demie, à la grille de son parc.
Il congédia son automéclon et renvoya aux communs son ordonnance qui no comprenait rien à ce qui se passait, ni au mutisme de son maître, ordinairement plus communicatif.
Et seul, avec confusion, comme un écolier en faute, cherchant une excuse, il entra dans le vestibule de sa maison.
Le silence qui régnaitpartoutle rassura sur des doutes qu'il n'avait déjà plus et c'est avec la tranquillité la plus parfaite qu'il avait frappé à la porte de la comtesse.
On sait le reste.
AlaréponsedcGabricllc, le général chancela comme s'il avait reçu un coup mortel. Malgré son attente à la porte, malgré les bruits qu'il avait entendus, la fenêtre ouverte, le trouble de sa femme et le désordre de la chambre, il voulait douter encore.
Si Gabrielle, moins haute de caractère et plus habile aux supercheries des femmes en révolte contre leurs devoirs, avait eu l'audace de nier malgré l'évidence, le vieillard se rattachant h toutes les branches, pour ne pas sombrer dans un désespoir sans fond, aurait fait des efforts surhumains pour se refuser à la croire coupable ; il avait des trésors d'indulgence en réserve pour l'absoudre et lui pardonner.
A cette révélation subite, il tomba dans un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains.
Puis se relevant avec une extrême vivacité., il prit Gabrielle par la main.
— Tu me trompes, dit-il. Il n'y avait personne ici ! Ce serait épouvantable. Tu as voulu te moquer de moi et répondre par une plaisanterie à une question qui était un outrage pour toi !
Et comme elle se taisait :
— Mais défends-toi donc! s'écria-t-il. Dis ce que tu voudras, je te croirai. Tu veux donc me tuer que tu te condamnes toi-même.
Gabrielle resta muette.
Alors le général la repoussa avec violence et s'appuyant au balcon, il regarda au dehors.
Dans l'ombre il aperçut les yeux du lévrier revenu à son poste.
— C'est singulier, répéta-t-il, Joël ne Ta pas étranglé. C'est donc un ami de la maison !
Et comme si une lueur subite avait traversé son cerveau, il se frappa le front et considérant Gabrielle qui s'était affaissée sur son lit :
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il, mais je suis un infâme de -supposer de pareilles horreurs !
Et s'approchant du lit et prenant la main de sa femme avec douceur :
— Ecoute, lui dit-il, si ta conscience te reproche une faute, la mienne me condamne d'avoir uni ta beauté, ta jeunesse à ma ruine et à ma décrépitude. Je puis donc t' excuser, et je me sens assez de faiblesse pour faimer encore, mais c'est à une condition. Mon honneur exige que je connaisse le nom de celui qui m'a trompé. Je ne puis vivre et marcher la tête levée tant que l'homme qui m'a volé ton affection pourra rire de son insulte. Livre-le moi et je te pardonne !
La comtesse ne répondit pas.
Elle pleurait silencieusement. L'émotion qui l'avait agitée commençait à se fondre dans les larmes qui avaient jailli de ses yeux brûlés par la fièvre soudaine qui envahit les désespérés.
— Gabrielle, mon enfant, disait le général, je t'en supplie I c'est ma grâce que je te demande !
Alors la comtesse se leva et. debout, devant son mari quelle regardait avec résignation et pitié :
— Tuez-moi, si vous voulez, dit-elle, chassez-moi, je ne vous maudirai pas. Je suis indigne de vous, et coupable d'une offense pour laquelle je n'espère pas de miséricorde. Mais de grâce ne me questionnez pas ! Je ne vous dirai rien. En quoi cela nous guérirait-il ?
Elle prononça ces mots tristement mais avec un accent empreint d'une telle fermeté que le général renonça à rien obtenir.
— Soit, dit-il. Je découvrirai seul Fauteur de cette infamie, mais songes-y bien, si tu me dénies la satisfaction que je réclame, jamais, quand je vivrais cent ans, tu n'obtiendras ni grâce ni pardon.
— Dieu nous jugera, dit doucement la comtesse, faites ce que vous voudrez !
Le général ferma la fenêtre et la porte, mit la clef dans sa poche et monta à la chambre de Farin.
Jacques se déshabillait et prêt à se mettre au lit allait souffler sa lumière quand le général entra dans sa chambre :
— Mon ami, lui dit-il, écoute bien mes instructions et suis-les.
— Oui, mon général.
— Tu vas prendre le cheval le'plus vite de l'écurie, Jupiter si tu veux, et galoper jusqu'à Paris. Va droit à l'hôtel et regarde si Robert est rentré. Vois en outre si ses chevaux sont sortis. Assure-toi de tout par tes yeux. S'il est là, tu lui diras de venir me parler demain, dans la matinée. Rapporte-moi sa réponse. Je t'attendrai. As-tu compris?
— Oui, mon général.
— Répète un peu ce que je t'ai dit.
— Je prends Jupiter. Je galope jusqu'à Paris. Je vois si le capitaine est chez lui et j'examine ses chevaux. Je lai dis de venir vous voir demain et je reviens à franc é trier.
— C'est cela. Fais vite et crève le cheval si tu veux, mais pars et reviens.
— Oui, mon général.
— Jacques, dit le comte ému, ta réponse décidera de ma tranquillité à venir. Je compte sur toi et sur ta discrétion.
— Oui, mon général.
— A ton âge, je ne t'ordonnerais pas une pareille course sans nécessité, mais j'ai besoin de toi et j'ai confiance en toi seul. Tu comprends?
— Oui, mon général.
Et sans faire une question, sans s'informer de la raison de cette expédition nocturne, le fidèle Limousin alla aux écuries, sella Jupiter, un superbe pur-sang, et partit à toute vitesse sur la route de Paris.
M. de Branville remonta à la chambre de Gabrielle:
— ■ Vous pouvez dormir sans crainte, lui dit-il, si
toutefois vous en avez le courage. Je réfléchirai et
nous aviserons. Vous ne voulez pas me désigner
votre complice?
— Non.
— C'est bien.
Et le vieillard regagna son appartement d'un pas lourd.
Etendu sur un fauteuil, abattu par cette catastrophe où périssaient à la fois son repos, son honneur selon le monde* sa félicité et son dernier amour, il s'endormit.