‹ Le peche de la generaleChapitre 6 sur 8 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

Quand le général donna Tordre à Jacques de se rendre à Paris, Pontis avait déjà dépassé, au galop furieux du cheval du lieutenant, l'Arc de l'Etoile. On aurait dit un vaincu voulant échapper à l'ennemi par un effort désespéré.

En effet Robert était bien un vaincu de la destinée. Il avait tué d'un coup tout ce qu'il aimait et s'était perdu lui-même ; mais il s'oubliait pour ne songer qu'au désespoir des deux êtres qui lui étaient plus chers que tout au monde ; au général son ami, son protecteur, qui sait? son père peut-être, accablé par une révélation d'autant plus foudroyante qu'elle était inattendue ; à ce loyal cœur si rempli de générosité et de confiance qu'il n'avait su ni prévoirie mal ni même en soupçonner Tcxistence; à cette bonne et charmante femme entraînée à sa perte par un concours de circonstances fatales et qui n'avait succombé à ses obsessions que par bonté et par faiblesse ! Qu'allait-elle devenir? Son mari outragé allait-il la chasser honteusement de sa maison? Allait-il surprendre le nom du criminel dont la qualité doublait la gravité clu crime enjoignant à l'offense toutes les bassesses de l'ingratitude et de l'abus de confiance?

Abîmé dans ces pensées terribles sous lesquelles il demeurait anéanti et incertain de ce qui l'attendait, n'envisageant que le malheur de Gabrielle et du gé-

néral et la sinistre situation qui leur était faite, il savait à peine où il allait et s'il existait. Il doutait si les événements qui s'étaient passés en un moment n'étaient pas l'effet d'un cauchemar ou d'une hallucination !

Et Dick galopait toujours. Ses pieds agiles l'emportaient à travers les rues désertes et mal éclairées, avec la vitesse vertigineuse des jockeys aux dernières passes du grand prix. Les cheveux du capitaine s'imprégnaient de l'humidité de la nuit et un vent tiède lui frappait le visage dans le sillon ouvert par son cheval.

Quelques gardiens de la paix marchaient deux à deux d'un pas fatigué le long des trottoirs à la lueur blafarde des becs de gaz.

Les balayeurs arrivaient à leurs postes, la tête enveloppée de guenilles et leurs immenses balais sur l'épaule.

Tous regardaient avec curiosité ce cavalier que son cheval emportait et qui fuyait un invisible ennemi.

Tout à coup l'animal s'arrêta.

Il était à la porte de son maître.

Robert sauta à terre et sonna vivement.

L'ordonnance était là, fidèle à sa consigne, le capitaine lui jeta les rênes de Dick fumant de sueur et s'élança dans la chambre de son ami.

De Tresmes dormait. Près de lui, sur l'oreiller un flot de cheveux noirs était répandu et sur le tapis de la chambre emplie de lueurs roses gisaient des bottines élégantes et des robes de soie jetées parmi les dentelles chiffonnées.

Un bras blanc endormi comme la jolie tête aux

cheveux noirs reposait sur la couverture et dessinait ses courbes gracieuses sur le fond bleu du satin égayé par le reflet d'un bracelet d'or en forme de chaîne.

C'était le spectacle de la jeunesse insoucieuse et libre !

Robert pensa à Gabrielle et une larme de feu vint à ses yeux arides.

Il éveilla le lieutenant brusquement.

— Qui est là? demanda de Tresmes.

— Eveille-toi, lui répondit son ami.

— Suis-je bête, fit de Tresmes, j'ai eu presque peur ! Es-tu assez original de déranger les gens à pareille heure ?

— Ne plaisante pas. Ecoute-moi. Il ne s'agit plus de rire.

— Diable ! Quelle figure bouleversée ! Qu'est-il arrivé? demanda le lieutenant en sautant de son lit.

— Un affreux malheur !

— Le général vous a surpris ! s'écria de Tresmes.

— Oui. Heureusement il ignore le nom du complice de Gabrielle. Cette pauvre fille a eu le courage de prendre tout sur elle ! Je me suis enfui comme un voleur! J'ai envie de me tuer.

— Ne te presse pas. Il sera toujours assez tôt de faire cette sottise.

En deux mots, Robert mit son ami au courant des événements de la nuit.

De Tresmes l'écouta attentivement.

— Le plus grand désastre qui puisse vous arriver à tous serait que le général apprît que c'est toi qui l'as trompé. Ce serait affreux. La comtesse avait raison.

— Que faire?

— Rentre chez toi rapidement. Couche-toi ; qu'on ignore que tu es sorti. Il est possible qu'il t'envoie chercher tout de suite et il est très important que tu ne sois pas absent. Hâte-toi. Qui sait? S'il a un doute et il peut en avoir, il enverra à Paris, dans la nuit. Tu as de l'avance, profîtes-en. Veux-tu que je t'accompagne ?

— C'est inutile! Pauvre Gabrielle !

— Pauvre général ! fît de Tresmes. Quel malheur pour lui !

— Tu as raison ! Quel malheur pour lui qui est in- nocent de nos fautes !

— Surtout pas de folies, Robert ! Le mal n'est peutêtre pas si grand que tu penses. Du calme et de la fermeté. A demain matin ! Tu me promets défaire ce que je te dis?

— Oui.

— Et de ne rien décider sans mon avis, quoi que ce soit?

— Oui.

— Sur ton honneur ?

— Oui. ,

— Alors va te coucher.

Robert embrassa le lieutenant qui tordit sa moustache avec énergie pour couper court à l'émotion qui le gagnait.

Il sentait qu'une terrible catastrophe venait de se préparer.

— Pauvre général, répéta-t-il, pauvre Gabrielle !

Et regardant sa compagne qui dormait du sommeil de l'insouciance et non du sommeil de l'innocence qu'elle n'avait 'connu qu'à des dates déjà reculées :

— M. de Branville avait raison, pensa-t-il! Pour aimer une femme librement et sans soucis, il faut avoir le droit de jeter par la fenêtre l'importun qui nous dérange.

La comtesse avait entendu avec terreur le galop du cheval qui emportait Jacques à la poursuite de son amant. Elle supposa que le général avait deviné le nom du coupable et elle attendit dans une anxiété mortelle le retour de l'émissaire de son mari.

Vers cinq heures et demie du matin, insensible au froid qui la faisait grelotter sous son peignoir de ba- 'tiste, accoudée au balcon de sa chambre, elle laissait ses yeux sans regard errer sur le magnifique panorama qui se déroulait devant elle.

Au loin, Versailles et son parc interminable avec ses ombrages luxuriants; plus près, des villas entourées de bosquets verdoyants et déjà pleins des bruits joyeux du réveil de la campagne ; partout, une végétation puissante et harmonieuse.

Auprès d'elle, des massifs de fleurs, des gazons sombres et riches dont chaque brindille portait comme une aigrette de diamants les gouttes de la rosée, des arbres rares, catalpas aux larges feuilles, tulipiers, frênes argentés, des sapins de Californie au tronc déjà vigoureux et au feuillage grêle, et sous les voûtes

des fourrés quelque statue païenne aux formes pures taillées clans du marbre d'une blancheur éclatante.

Bientôt elle tressaillit.

Elle venait d'entendre sur la route le bruit du galop d'un cheval lancé à toute vitesse et qui allait en se rapprochant.

Elle se pencha et aperçut à la grille Jacques, sur son cheval, ruisselant de sueur et blanc d'écume.

Il conduisit sa monture aux écuries et revint au perron du château. <••

Arrivé là, il sembla étonné d'apercevoir si tôt la comtesse qu'il salua avec son respect habituel.

Ce salut rassura Gabrielle.

Evidemment le valet dévoué comme il l'était au général ne savait rien. iVutrement il aurait pris fait et cause pour son maître et traité la comtesse en ennemie.

Elle quitta sa fenêtre et entendit Jacques frapper discrètement à la porte du général.

Alors, silencieusement, elle se rapprocha de la porte de communication qui séparait l'appartement de son mari du sien et prêta l'oreille.

Le général parlait à voix basse, néanmoins elle put saisir le sens de son entretien avec son valet de chambre.

— Eh bien? demanda-t-il.

— Mon général, j'ai exécuté vos ordres. J^i couru comme le vent. Jupiter peut vous en donner des nouvelles. Il a changé de poil. J'ai mis trois quarts d'heure pour me rendre à l'hôtel. Maurice, — c'était le concierge, un autre invalide — m'a ouvert et a cru à quelque accident enm'apercevant.

— Ensuite?

— Ensuite je suis monté directement à la chambre du capitaine. Tout y était dans l'ordre.

— Et lui ?

— Il dormait profondément. Je crois même qu'il ronflait et j'ai eu quelque peine à l'éveiller.

— Bien !

Si la porte avait été de verre, la pauvre femme aurait vu la poitrine du comte se soulever, comme si on lui avait enlevé le poids énorme qui l'écrasait.

Jacques poursuivit :

— En ouvrant les yeux, — il a fallu le secouer durement. Ces jeunes gens, cela dort comme des souches — il a jeté un cri :

— Ah ! mon Dieu, s'est-il écrié, le général est malade, tu viens chercher un médecin!

Je l'ai rassuré et l'ai prié de venir seulement clans la matinée, ce qu'il m'a promis. Il voulait partir avec moi. Je l'en ai empêché etje suis descendu aux écuries de l'hôtel. Les deux chevaux du capitaine étaient sur la paille et n'avaient pas un poil cle mouillé. Je suis reparti et revenu moins vite que je n'étais allé et me voici. J'oubliais de vous dire que le capitaine m'a demandé le motif cle ma course, mais je n'ai pu lui apprendre que ce que je savais, c'est-à-clire rien du tout.

Gabrielle respira et regagna sa chambre.

Le malheur qu'elle recloutait le plus était évité.

Elle se jeta à genoux au pied de son lit :

— Dieu est bon, dit-elle. Il n'y a que moi cle perdue î Le général questionnait Farin.

— Tu n'as rien remarqué de singulier sur ta route ?

— Rien, mon général I c'est-à-dire, si. Il y avait

deux gardes du bois, qui emmenaient un braconnier chargé de lapins pris au collet.

— Rien de plus?

— Rien.

— Gela suffit. Va te reposer, mon vieux, et veille à ce que Jupiter soit bien traité.

L' ex-brigadier esquissa un salut militaire et pour se délasser convenablement gagna les cuisines — qu'il appelait la cantine, — où il se lesta d'un énorme jambonneau et d'une bouteille de bordeaux, doux comme du velours.

— Je ne sais pas, songeait-il, ce qui se passe dans la caserne, mais cela ne va pas comme sur des roulettes. Il y a quelque anguille sous roche et pas ordinaire.

Pour se préparer aux événements, il vida une seconde bouteille et compléta son lest avec la moitié d'un gros pavé de Pont-Lévêque, issu de la ferme si malencontreusement brûlée.

Le valet de chambre et Rose avaient seuls leurs lits au château. Les autres domestiques, cuisiniers, marmitons, cochers, jardiniers ou concierges habitaient les communs ou des pavillons isolés.

Aucun d'eux ne savait rien de ce qui s'était passé, seulement ils se doutaient qu'un événement grave était arrivé sans en soupçonner la nature.

Rose et Jacques furent assaillis de questions, mais à toutes les demandes Jacques se renfermait dans une impénétrable et importante discrétion et répondait invariablement :

— Vous voudriez bien me faire parler, mais vous n'y parviendrez pas.

Il ressemblait au favori d'un prince qui, chargé d'une mission secrète, tire vanité de la confiance de son souverain et veut la mériter.

Rose en savait sans doute davantage.

Les femmes ont le sommeil léger et l'oreille ouverte aux moindres bruits des ténèbres quand l'amour des autres ou le leur est en jeu. Cette grande affaire les tient en haleine et rien pour elles n'en surpasse l'importance.

Mademoiselle Rose avait donc deviné la catastrophe ou plutôt en avait suivi tous les incidents'. Elle n'ignorait rien de l'intrigue qui l'avait amenée, mais son attachement à sa maîtresse, son dévouement qui tenait de celui du chien pour le maître qui l'a élevé, lui fermaient la bouche et elle affirma qu'elle n'avait pas même entendu revenir le général et qu'elle avait dormi du plus profond des sommeils.

Vers huit heures elle se décida, non sans peine, — car elle avait aussi son péché sur la conscience et comprenait vaguement' qu'elle entrait pour quelque chose par ses indiscrétions dans le malheur de Gabrielle, — à pénétrer dans la chambre de la comtesse.

Gabrielle n'avait rien réparé du désordre de son appartement. Tout était dans le même état qu'au moment où le général avait surpris les deux amants.

A l'aspect des meubles, la femme de chambre re-

construisit avec ses souvenirs la scène de la nuit.

Certaine du coup qui avait atteint sa maîtresse, elle jura de se vouer à son adoucissement. C'était en somme une belle et excellente créature.

Un regard de ses yeux qui se croisèrent avec les yeux éteints de Gabrielle prouva à la comtesse que son dévouement lui restait tout entier et lui rendit un peu de la force dont elle avait besoin.

— Madame ne s'habille pas? dit-elle.

— Pourquoi faire? demandala comtesse découragée.

— Pour faire comme tout le monde! Le soleil s'est levé comme à l'ordinaire ce matin et il n'y a rien de changé, je suppose, dans les habitudes de la maison.

— Que font les domestiques?

— Leur besogne!

Gabrielle le savait bien, mais elle était contente de l'entendre dire et de savoir qu'on ne s'occupait pas d'elle, comme il lui semblait que tout le monde devait le faire, après ce qui s'était passé.

— Et Jacques? demanda-t-elle encore.

— Jacques? N'en soyez pas en peine. Il se soigne avec son intelligence habituelle et s'il meurt aujourd'hui ce ne sera ni de faim ni de soif.

— Ce pauvre vieux a eu bien des fatigues depuis hier?

— Oui, fît nonchalamment Rose. Nous le savons, pour l'accident qui est arrivé.

— Quel accident? demanda vivement la comtesse.

— Madame sait bien. Un incendie considérable! Une perte que M. le comte vient d'éprouver. La ferme de Branville, cette belle ferme où nous sommes allés un jour et qui est détruite!

Gabrielle eut un soubresaut de contentement.

C'était là en effet un motif plausible et qui suffisait à expliquer bien des démarches.

Rassurée par les paroles de la soubrette, elle reprit un visage moins abattu et moins triste.

— Madame aurait bien tort de se créer des ennuis pour si peu de chose, continua Rose.

Et tout en caquetant comme une pie sur une branche, la jolie camériste se mit à préparer la toilette de sa maîtresse.

— Quelle robe veut madame? disait-elle. Sa robe en faille noire à corsage montant avec une collerette Henri III? Oui. Alors je vais coiffer madame à la mode du temps et chercher son toquet. Mais que madame se regarde. Il faudra mettre un peu de rouge!

Et elle lui tendit une glace à main en vieil argent.

La comtesse eut peur en se voyant. Elle était d'une pâleur livide. Les émotions de la nuit avaient creusé des plis — presque des rides — dans son visage poli comme du marbre.

— Tu as raison, fit-elle machinalement, je suis affreuse.

Et comme aucune femme clans les moments les plus critiques de sa vie ne se soucie d'être à faire peur, elle se livra aux soins de Rose qui, avec un art et une douceur dignes d'éloges, la mit en état de défendre ses intérêts devant un aréopage de jurés accessibles aux tentations de la chair.

Ce n'était pas une besogne difficile. La jeunesse a des ressources inépuisables et Gabrielle était d'une nature exceptionnellement vivace et florissante.

Les cheveux enroulés sur sa tête, le cou sortant

blanc et rond de la collerette de dentelle, le sein moulé par un corsage qui lui allait divinement, les bras serrés dans les manches à crevés, la queue de sa robe rejetée élégamment en arrière, elle ressemblait, à s'y méprendre, à une dame de Sauve ou à quelque châtelaine des mémoires de Pierre de Lestoile descendue de son cadre.

Elle se regarda de nouveau et un pâle sourire vint à ses lèvres.

Rose s'en aperçut:

— Je suis sûre, dit-elle, que madame est moins fâchée contre la vie. La toilette c'est comme l'argent dans un porte-monnaie, cela rend le courage à ceux qui l'ont perdu.

Un léger bruit se fît entendre dans le corridor qui communiquait avec la chambre du général.

Il entra. Il avait vieilli de dix ans en six heures, Il marchait péniblement et chancelait à chaque pas. Ses yeux à demi fermés se refusaient à voir le jour. Ses traits hâves et creux avaient été ravagés en quelques moments comme une plaine où le feu a passé. Il ne gardait de son aspect que la distinction qui ne l'abandonnait pas. La veille c'était un homme qui n'était plus jeune. Il était devenu un vieillard et touchait à la décadence finale. Sous la raideur militaire de sa tenue il y avait un découragement et une lassitude extrêmes.

Il s'assit et fit signe à la femme de chambre de se retirer.

Elle obéit en tournant la tête pour observer la comtesse.

* Elle était calme en apparence. Elle attendait. Son

mari était devenu un adversaire ou un juge. Elle se repliait sur elle-même et préparait sa défense.

— Gabrielle, dit le comte, je ne serai pas sévère pour vous. Il m'en coûte de vous parler de ce qui s'est passé. Je n'ai jamais eu d'ordures à remuer dans ma vie et j'éprouve un dégoût profond à toucher à une pareille aventure. Il le faut cependant. Il est indispensable que nous sachions au moins de quelle façon nous vivrons désormais l'un et l'autre. J'avais cru votre caractère au-dessus des faiblesses vulgaires. Je me suis trompé. Peut-être ai-je eu envers vous des torts dont je ne me doute pas. Ils peuvent m' être échappés à mon insu. Je ne m'en excuse pas. J'en suis trop cruellement puni et le châtiment dépasse assurément la faute.

Le comte parlait difficilement. Sa fermeté avait peine à triompher de son émotion et il était contraint à chaque instant de s'arrêter.

On eût dit qu'il mendiait une explication, un cri de grâce pour fondre en larmes et pardonner, mais Gabrielle se tut.

Les yeux à demi fermés, elle écoutait comme un prévenu qui attend sa sentence et veut garder par orgueil les apparences du calme et de l'indifférence.

Le général poursuivit :

— Gomme tant d'autres femmes il vous a plu d'avoir un amant. Je me rends justice etje ne vous en fais pas un grand crime. Cependant je puis vous' affirmer que, moi vivant, vous ne le reverrez pas. D'une autre part, comme j'ignore son nom que vous me cachez et que je ne puis laver cette offense comme je l'entends, comme il ne peut me convenir de ren-

contrer en quelque endroit que ce soit un homme qui ait le droit de me tourner en ridicule ; comme il me semble que dans les sourires qui m'accueilleraient je lirais une insulte ou une raillerie, je me suis décidé à renoncer à la vie du monde et à me retirer dans une solitude où, votre faute étant inconnue de tous, je n'aurai pas ces affronts à redouter. C'est une mort anticipée, si vous voulez. Pour moi je suis indifférent à ce qui peut m' arriver hormis à de nouvelles offenses, et quant à vous, je présume que vous serez promptement délivrée par ma fin qui ne saurait tarder bien des années. Après je n'aurai pas à m'inquiéter de ce qui adviendra. Vous serez libre et vous jouirez du reste de votre existence comme vous l'entendrez.

Le général espérait sans doute quelque contractiez tion. Il ne l'obtint pas. La comtesse resta muette.

Au bout d'un long silence, il reprit:

— N'avez-vous rien à m'objecter, Gabrielle, et me jugez-vous trop sévère pour vous? Pensez-vous que je puisse agir autrement que je ne fais?

— Je ne vous demande rien, dit la comtesse, et j'accepte ce qu'il vous plaira de m'imposer.

— Une chose m'inquiète, continua le général. Il y a longtemps que vous me trompez et je me fonde sur un renseignement dont vous ne vous doutez peutêtre pas. Il faut que votre complice soit un des familiers de la maison.

Gabrielle eut un frémissement soudain.

— Pourquoi? demanda-t-ellc.

— Quand il s'est enfui, Joël n'a pas aboyé et Joël est un chien d'une sûreté rare. S'il ne l'avait pas

connu, il l'aurait étrangle et je vous avoue que je l'espérais.

Il ajouta en relevant la tête :

— J'aurais eu le droit de vous pardonner.

Il se leva et fit quelques pas dans la chambre en se rapprochant de sa femme :

— Combien voulez-vous de temps pour vos préparatifs de départ?

— Peu m'importe. Je serai prête quand bon vous semblera.

Le comte se dirigea vers la porte. Sur le seuil, il se retourna :

— Gabrielle, dit-il, d'une voix tremblante, vous n'avez rien à me dire de plus?

— Rien, répondit-elle sans faire un mouvement.

— Vous me refusez toujours la grâce que j'ai sollicitée, celle de savoir qui vous a perdue?

— Oui.

— Alors que Dieu vous pardonne ! Pour moi je ne vous pardonnerai jamais !

Il s'éloigna brusquement.

Si elle avait pu voir son visage, elle aurait surpris de grosses larmes qui roulaient lentement sur les joues du vieillard. C'étaient les premières qu'il versait depuis la mort de sa mère. Elle devait les expier cruellement.

Vers dix heures Robert arriva. Le général s'enferma avec lui dans sa chambre et ils restèrent tous deux seuls jusqu'au déjeuner.

Au moment où la cloche sonna, ils descendirent.

La comtesse, malade, s'était excusée.

Robert et le général firent en tête-à-tête un des repas les plus tristes de leur vie.

A la révélation que son protecteur lui avait faite, le jeune homme n'avait pas cherché de consolation. Il était resté plus abattu par cette catastrophe que le général lui-même. Vainement il avait essayé de prendre la défense de Gabrielle, d'invoquer les erreurs possibles et les invraisemblances d'une faute dont la comtesse semblait si peu capable.

Il se heurtait à un obstacle insurmontable.

Gabrielle refusait de se défendre. D'ailleurs où était le mari qui se fût contenté d'une explication plus ou moins adroite après l'aveu du fait accompli?

Le général lui fit part de sa résolution comme irrévocable. Il était inutile d'essayer de l'en détourner. Robert connaissait depuis longtemps l'inflexibilité du vieillard sur la question du point d'honneur.

Il n'osa pas même revoir la comtesse dans la crainte de se trahir.

Après le déjeuner, le général et Robert montèrent en coupé pour se rendre a Paris.

La malheureuse Gabriclle épiait à sa fenêtre l'instant où elle pourrait apercevoir son amant qui lui devenait plus cher par tout ce qu'elle souffrait à cause de lui.

Le hasard la servit à souhait.

Pendant que le général sûr de la fidélité de son valet de chambre lui disait: — Je défends qu'aucun visiteur, sous quelque prétexte que ce soit, entre au château, — d'un regard où toute son âme était passée, elle apprit à Robert qu'elle était assez heureuse puisqu'elle l'avait revu et que son mari ne se doutait pas qu'il eût partagé sa faute.

Le trajet se fit silencieusement.

Cependant en arrivant à la place de l'Étoile, le général dit à Robert :

— Je vais m'ensevelir vivant dans le tombeau de Traignac, mais toi, tu veux toujours quitter Paris?

— Plus que jamais puisque vous n'y serez plus ! vous seul m'y reteniez.

Le général se pencha à la portière :

— Au ministère de la guerre, dit-il.

Le ministre le reçut immédiatement.

Les deux camarades s'embrassèrent, mais l'Excellence fut surprise du changement survenu dans l'apparence de son ami.

Du superbe Branville qu'il connaissait il no revoyait qu'un débris qui le rappelait à peine.

Le général exposa l'objet de sa visite.

— Où peux-tu m' expédier ce garçon-là? dit-il en terminant.

— Où tu voudras. Nous avons des études à faire un peu partout et je connais la compétence de ton pro^ tégé. Voulez-vous l'Allemagne?

— C'est trop près, dit Pontis.

— Diable! La Russie?

— J'aimerais mieux un autre pays, Excellence. J'en sors.

— L'Egypte? ce n'est pas gai.

— Alors c'est ce qu'il me faut.

— Quand voulez-vous partir?

— Quand vous l'ordonnerez, -Excellence.

— Vos instructions seront prêtes demain. Venez les prendre.

La conversation tourna vers d'autres sujets et lorsqu'après un entretien de quelques instants les deux solliciteurs prirent congé, le ministre en faisant passer le comte le premier par une adroite manœuvre, retint le capitaine par le bouton de son habit :

— : Vous ne devriez pas quitter le général en ce moment, dit-il.

— Hélas ! fit Robert, il le faut.

— Tant pis ! reprit le ministre. Ce pauvre Branville baisse. Il a donc éprouvé quelque secousse violente?

— Je ne pense pas, Excellence !

— Si. Je le connais, il était bâti à chaux et sable. Pour qu'il s'écroule de cette façon, il a fallu une rude explosion ou un terrible coup de pioche. Veillez-y, ] mon enfant, et ne soyez pas longtemps absent.

Et il congédia Pontis avec un énergique serrement! de main.

L'armée n'inscrit pas sur son drapeau ce mot s tu- I péfiant d'inexactitude et de fausseté: Fraternité! mais

elle a gardé la tradition gothique et généreuse des frères d'armes!

Le général employa l'après-midi à mettre ses affaires en ordre et lit une longue station chez Me Bonncau son notaire;

Il avait renvoyé son fils acloptif au moment où il y entrait.

— Tu n'as pas besoin là, lui avait-il dit. C'était pourtant de lui qu'il s'était occupé. Il avait ajouté :

— Va me chercher de Trcsmes. Je veux me distraire ce soir et sa gaieté m'amuse. Nous dînerons ensemble. Ce sera peut-être' la dernière fois.

Ils se réunirent en effet à la table où la veille ils étaient si tranquilles.

Mais quel bouleversement en vingt-quatre heures dans ces existences!

Lorsque le général quitta Robert qui l'avait reconduit jusqu'à la Porte-Maillot, il se jeta dans ses bras et le serra sur son cœur comme s'il n'avait pas dû le revoir.

— Te voilà content, lui dit-il. Tu as obtenu ce que tu voulais. Je ne puis en dire autant. Ma vie est finie. Nous ne nous retrouverons sans doute plus en ce monde. Envoie-moi chaque semaine, plus souvent encore, une longue lettre. Songe que ce sera ma seule consolation.

— Je vous le promets, dit le jeune homme qui fondit en larmes.

Et, croyant le moment favorable, il ajouta :

— Mon père, soyez miséricordieux!

Le vieillard se détourna vivement et ne répondit pas.

— Adieu, dit-il, pense à nous.

Et le coupé s'éloigna au trot rapide des deux magnifiques chevaux qui l'emportaient.

Huit jours après, à la fin de juin, un vendredi, le vieux donjon de Traignac s'emplit de bruits inaccoutumés. C'étaient des piétinements de chevaux dans les vastes cours dallées, des rires de marmitons et de valets d'écurie étonnés de l'aspect vénérable de cette résidence des paladins et de la physionomie étrange des Limousins qui en constituaient la garde. Le général venait s'installer avec son personnel d'élite clans ses bruyères et n'avait annoncé qu'un séjour de quelque durée.

Le petit monde qu'il traînait à sa suite était donc tout au plaisir de la nouveauté et ne se rembrunissait pas à la pensée d'un exil éternel clans cette Sibérie.

Les gardes et les jardiniers avaient eu soin de rassembler les choses nécessaires pour la réception de leurs maîtres, le vin, les farines, les provisions de toute nature qu'il faut aller chercher ailleurs.

Traignac ne produit que du seigle, des légumes robustes et insensibles à la gelée, des châtaignes, des moutons maigres et des bœufs petits et velus comme des ours.

Mais, en revanche, les bandes de sangliers à faire pâmer d'aise une tribu de chasseurs y abondent, les lièvres grimpés sur leurs jambes sèches comme des échasses y pullulent, aussi nombreux que les vagabonds dans les faubourgs des petites villes, les canards sauvages y errent par volées interminables, avec des quantités de loups à donner la chair de poule aux plus rustiques villageoises dès qu'il s'agit de rester aux pacages après le soleil couché.

Vers deux heures de l'après-midi, un coupé sombre roula sur la route qui donnait accès dans l'intérieur des cours et s'arrêta au perron.

Le général en descendit avec la comtesse.

Gabrielle était pâle sous sa Voilette. Elle était vêtue d'une robe grise et charmante sous sa toque de la même nuance qui couvrait à peine sa chevelure.

Le général la conduisit à une chambre située à l'extrémité d'un vaste corridor au premier étage du château.

La jeune femme éprouva une impression de froid en traversant cette longue galerie revêtue, à hauteur d'appui, d'un lambris en chêne noirci par les siècles et blanchi à la chaux dans la partie supérieure.

Des dalles de pierre grise d'inégale grandeur en formaient le parquet ou plutôt l'aire pareille à celle" des granges du pays.

Cette galerie ne manquait pas toutefois d'un certain caractère avec ses fenêtres aux vitraux coloriés enchâssés dans des treillis de plomb, et ses poutres sombres au plafond peint en brun mat entre les solives.

Au fond, une porte élevée garnie de velours vert

avec clos clous dorés, comme celles des églises, en masquait une seconde en chêne verni.

. Le général l'ouvrit.

Elle donnait accès dans une chambre immense lambrissée de chêne noir comme de l'ébène.

Des personnages bizarres, dus au génie des artistes du moyen âge, se tordaient en toutes sortes de positions grotesques dans les bas-reliefs. Les panneaux en contenaient d'innombrables quantités. C'étaient des processions de farfadets ou de robins aux apparences simiesques ; ou des scènes religieuses aux acteurs anguleux et ascétiquement ridicules; ou encore des portraits de pages, de seigneurs ou de châtelaines. L'ensemble était extraordinaire et produisait l\effet des boiseries admirables des anciennes abbayes où la lumière, à distance, se joue et forme des ombres et des clartés pittoresques.

Une vaste cheminée de pierre, aux chenets de fer énormes, supportaitunimmense miroir de Venise qui formait la plus luxueuse partie de l'ameublement de cette salle.

Le lit, pareil à celui de François Ier, conservé au musée de Cluny, moins les statuettes effrontées des angles, s'adossait au lambris en face de la cheminée. Des fauteuils au dossier élevé, véritables chaires du temps passé, complétaient le mobilier avec une table de chêne aux pieds contournés, un prie-Dieu garni de velours vert comme les sièges et un admirable cartel du temps de Louis XIII.

Dans une tourelle, un grand cabinet de toilette orné des accessoires utiles et un retrait fort simple pour la suivante et tendu de serge verte composaient le surplus de l'appartement,

Partout des rideaux de velours vert et des fenêtres aux vitraux peints remontant à des siècles.

Point de tapis sur le parquet de châtaignier, point de tentures aux portes. Au plafond une lampe pareille à celle des sanctuaires avec une veilleuse dans une coupe de cristal rouge.

— Gabrielle, dit le général, vous êtes chez vous. C'était la chambre de ma mère. Elle y est morte. J'espère que vous serez plus heureuse qu'elle, cependant vous ne la quitterez pas de mon vivant. Je tâcherai d'abréger le temps de votre prison et de rendre votre peine aussi courte que possible. Notre isolement est le seul remède à la situationvque vous avez créée. Nous nous verrons aux heures des repas, jamais ailleurs. Tout ce dont vous aurez besoin vous mêle ferez connaître et je ne vous le, refuserai pas. Les ordres devront rn'être transmis directement. La cloche sonnera les heures du déjeuner et du dîner. Si elles ne vous conviennent pas, vous les ferez changer. Quand vous aurez quelque chose à me demander, envoyezmoi votre femme de chambre ; mon appartement est à l'autre extrémité du château, par le même corridor.

Gela dit, il sortit sans lever les yeux sur elle.

Son pas inégal et pesant alla en s'éteignant sur les dalles et on l'entendit refermer la porte de sa chambre.

L'orgueil avait soutenu la comtesse en présence de son mari. Restée seule, le nuage creva et se fondit en larmes qui coulèrent de ses yeux. Elle les essuya rapidement en entendant des pas qui se rapprochaient dans la galerie.

C'était Piosp;

La jeune fille avait laissé une partie de son cœur et une plume de ses ailes à Paris, mais rien au monde ne l'aurait détachée de sa maîtresse.

Le général avait eu d'abord l'intention de la renvoyer en supposant qu'elle n'était pas étrangère aux intrigues de la comtesse, mais il avait reculé devant cette nouvelle cruauté. D'ailleurs la soubrette avait répondu si ingénument à certaines questions qu'il lui avait adressées avec une indifférence apparente qu'elle avait réduit à néant les cloutes germes dans son esprit.

Il se croyait sûr de son ignorance et c'était tout ce qu'il désirait.

— Ah! madame, dit la jeune fille, que c'est singulier ici et comme cela ne ressemble pas à nos belles campagnes de Nantes !

— Bah ! répondit la comtesse, qu'importe le pays si l'on y est bien !

— Et c'est là votre appartement ! Brr ! il y fait froid au mois de juin. Il faudra terriblement de fagots de bruyère pour nous réchauffer en hiver ! On aurait bientôt fini de brûler tout le bois qui est autour de cette masure. Je ne connais pas bien la contrée, mais d'après ce qu'on en devine, il y a plus de grenouilles et de biques que de pièces de cent sous. Il paraît que c'est grand le domaine ! Marcas, — vous ne connaissez pas Marcas, — me disait tout à l'heure qu'à trois lieues à la ronde c'est à M. le comte et quand Marcas dit : M. le comte ! il se rengorge et il semble qu'il parle du bon Dieu. Ah ! madame, le drôle de monde !

Gabrielle s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit,

Un balcon cle pierre à trèfles surplombait sur dévastes fossés pleins d'une eau verdâtre couverte de nénuphars, de lentilles d'eau et de plantes aquatiques, et le panorama le plus désolé de France se déroulait aussi loin que les yeux pouvaient embrasser Thorizon.

A l'exception d'une futaie de quelques arpents placée autour du château, on ne découvrait que d'interminables landes où de maigres taillis s'élevaient de place en place aussi grêles que les bruyères et aussi clairsemés que les cheveux sur une tête chauve . Dans les vallons où la terre était moins ingrate, des mé- tairies bien bâties et couvertes en ardoise montraient leurs toits ou leurs pigeonniers élancés ; de vastes étangs déployaient leurs nappes d'eau brillantes sur lesquelles des nuées de canards au cou tendu s'abattaient de tous les coins de l'horizon. Dans les pâturages remplis de broussailles et de genêts des bergères accroupies paresseusement et rêvant à l'infini misérable qui s'étendait devant elles ou tenant un fuseau et filant la laine de leurs moutons, gardaient, en compagnie de chiens efflanqués, des troupeaux dont un fermier de la Brie n'aurait pas été fier. Des chèvres grimpaient le long des rocs bruns et moussus dont la tête émergeait audessus des ajoncs comme des hippopotames à la surface des lacs cle l'Afrique centrale. - C'était un spectacle à la fois navrant et pittoresque, la misère en guenilles luttant contre une nature désolée, la pauvreté hâve et morne perdue dans l'immensité sans ressources. Et cependant ily avait là une grandeur et une poésie qui frappèrent Gabrielle.

Le château de Traignac se dressait fièrement sur le point culminant de ce désert sauvage et accidenté.

C'était une masse de constructions imposantes et presque formidables qui aurait fait les délices d'un antiquaire.

Bien des siècles avaient concouru à son élévation.

Pendant trois cents ans au moins, les seigneurs de Traignac,, rudes jouteurs si on en juge par la ténacité qu'ils avaient mise à résider dans ce pays désolé et la grandeur de leur habitation, avaient dû entretenir une armée de maçons et entasser tourelles et donjons, créneaux et mâchicoulis, bastions et corps de logis, ponts et fossés à l'envi les uns des autres. Tous les styles s'y heurtaient depuis le roman jusqu'à la renaissance et il en résultait un ensemble confus mais non sans grâce et un aspect vraiment grandiose.

La silhouette du château se découpant par un clair de lune sur un ciel lumineux devait à la fois étonner et séduire et ce n'était assurément pas la maison du premier bourgeois venu.

La chambre de la comtesse donnait sur un pont d'une douzaine d'arches qui remplaçait le pont-levis disparu. Le bassin qui entoure le château et qui est alimenté par un étang immense situé en amont des jardins et de la futaie, est d'une longueur d'une soixantaine de mètres. Les terres qui l'environnent sont soutenues par de fortes murailles en granit devenu presque noir par l'injure des siècles qui ne l'ont pas entamé autrement. Une demi-douzaine de cygnes mélancoliques et graves s'y promènent en compagnie de carpes séculaires montrant à la surface des eaux leurs dos couverts de mousse et leurs écailles mordorées.

Malgré le soleil et sa toute-puissance dans le mois

de juin qui lui appartient sans conteste, un vent gelé coupait le visage de la comtesse.

— Madame fera bien de rentrer, dit Rose, il ne fait pas bon ici.

— Oui, répondit Gabrielle, n'aurons-nous pas le temps de revoir ce tableau !

Aucun endroit ne pouvait être mieux choisi pour servir de prison à une femme.

Il était impossible de faire un pas au dehors sans que cette excursion fût remarquée. Il y avait trois lieues de distance jusqu'au premier bourg, réellement habité et le pays environnant dépendait du domaine de Traignac.

Les gardes et les jardiniers étaient assermentés comme Marcas, mais le véritable serment de fidélité qu'ils avaient entendu prêter était au général dans les terres duquel ils avaient été élevés et qu'ils considéraient comme leur seigneur et unique justicier.

Il y a encore en France quelques contrées où les paysans ont conservé les mœurs de l'ancien régime et les traditions du passé. Ainsi le Limousin dans ses plus pauvres parties, ainsi le Gers, Tes Pyrénées et quelques autres.

Traignac était le modèle du genre.

Du reste les indigènes ne vivaient là, enchaînés par ce lien puissant qui s'appelle l'amour du sol natal, que grâce à la munificence du comte qui leur faisait remise chaque année de leurs fermages, ne se sentant pas le courage de recevoir d'eux un argent durement recueilli et amassé sou à sou au prix de si rudes privations.

Aussi était-il adoré comme le bon Dieu, plus peut-

être, puisqu'il était visible et que ses bienfaits se touchaient du doigt.

La comtesse s'assit dans an des fauteuils qui lui tendaient leurs bras décharnés et réfléchit. L'histoire de la mère du général qu'elle avait entendu autrefois raconter à son mari en quelques mots lui revint à l'esprit et elle se demanda si Traignac ne serait pas aussi son tombeau.

Rose se chargea de la réponse :

— Madame a-t-elle remarqué que, sauf Marcas qui a cinquante ans et qui en paraît soixante-dix, les gens du pays ne sont pas vieux ?

— Non. Pourquoi me fais-tu cette question?

— Madame ne croit-elle pas que son mari a tort de venir, malade comme il est, habiter un endroit si triste et si fiévreux?

Gabrielle ne répondit pas.

Une rougeur subite monta à son visage qu'elle cacha dans ses mains.

— Ah ! pensa-t-elle, quelle horreur ! Serais-je déjà réduite à souhaiter la mort d'un homme qui n'a eu qu'un tort : celui de m' aimer et de m'accorder une confiance dont je n'étais pas cligne !

Marcas, dont la soubrette avait peu flatté le portrait, n'avait en effet pas l'air jeune.

Il avait tout au plus quarante-cinq ans, mais il était

si ridé, si ratatiné, pareil à une pomme de reinette vers Pâques, qu'on lui aurait donné l'âge du comte. Il était autrement vigoureux et alerte.

Il n'avait pas son pareil pour courir à travers bois et pour enjamber les fossés. Droit comme un pin, raide comme un chêne, solide comme un bloc de granit, leste comme un écureuil, Marcas était en l'absence du comte, depuis vingt-cinq ans, le seigneur incontesté du domaine.

Avec ses six cents francs de traitement, il était plus riche qu'un président de chambre. Il pouvait les économiser intégralement car il était logé et fort au large dans ses appartements, chauffé, et l'hiver si âpre à Traignac n'avait pas de rigueurs pour ce rustique suzerain, grâce aux joncs marins, épines, genêts et menus bois dont il faisait une effroyable consommation; vêtu, le général lui envoyait à chaque saison une ample provision de vêtements et de bottes à distribuer à ses serviteurs et métayers; nourri et jouissant de certains droits de p.acage qui lui procuraient une bonne récolte de lait et de bétail sans compter les sacs de grains délivrés par les métayers et le droit de haute justice sur une basse cour plus opulente qu'on n'aurait dû le supposer à l'aspect de la contrée. Si vous joignez à ces avantages le privilège de la chasse sur quatre mille hectares de terre et bois, vous jugerez que la position de Marcas valait mieux qu'une sous-préfecture de première classe sous quelque gouvernement que ce soit.

Grâce à son titre de garde en chef du domaine, Marcas était un tyranneau fort révéré des métayers et des riverains de Traignac.

Pour obtenir le droit de couper de la bruyère pour leurs troupeaux ou de les promener dans certaines oasis plus favorables, les jeunes vachères le saluaient d'un gracieux : bonjour, maître Marcas ! auquel il répondait en leur caressant le menton et en fermant les yeux quand les chèvres s'éparpillaient sur son territoire... Pauvres chèvres !

Le curé que Traignac approvisionnait de tout, par ordre du comte, le gratifiait d'un salut amical quand aux fêtes carillonnées il prenait place au banc seigneurial; le percepteur, le notaire du bourg voisin, les rentiers — on est rentier avec cinq cents francs dans le pays -, — l'invitaient à déjeuner et au dessert glissaient timidement leur requête :

— Eh bien, maître Marcas, quand nous ferez- vous tuer un chevreuil?

Ou encore :

— On se plaint beaucoup des sangliers du côté de Terre-Noire ! Quand nous organiserez-vous une battue?

Bref, Marcas à défaut de l'argent dont il n'aurait su que faire, jouissait de toutes.les prérogatives d'un seigneur en possession d'un domaine de quatre mille hectares.

Et il pouvait s'en considérer comme propriétaire à perpétuité, pour lui et ses hoirs, par droit de primogéniture, car clans les familles de vieille race comme celle des Branville on ne chasse ses serviteurs, on ne les déshérite que pour forfaiture ; encore faut-il que le délit soit avéré et sans excuse.

Disons, à la louange de Marcas, que rien n'égalait sa sollicitude pour les intérêts et la personne du gé^

néral. Rude comme les sangliers de ses landes, habitué à l'obéissance passive vis-à-vis du seul maître qu'il reconnût, il aurait exécuté sans discussion les ordres les plus rigoureux et les plus étranges venant du comte, certain de la justice de celui qui les aurait donnés.

Lorsque le général entra dans sa chambre, Marcas et Jacques, 'ses deux fidèles l'attendaient.

Raides comme deux factionnaires à la porte d'un puissant personnage, les deux subalternes se levèrent et attendirent :

— Marcas, dit le comte, combien avez-vous de gardes clans ce domaine?

— Quatre, mon général.

— Vous êtes sûr de leur fidélité?

— Comme de la mienne.

— Suffisent-ils pour vous informer de ce qui se passe à Traignac?

— Parfaitement. Il y a Perrinet qui court ç^mme un lièvre et qui ferait le tour du domaine en quatre heures, bien qu'il y ait une fameuse trotte. Lucas et Grivotin qui n'ont pas peur d'un homme plus que d'un loup, et Lecerf, le gars le plus robuste et le plus adroit de la contrée. Quand on braconne sur nos terres, c'est avec notre permission et parce que M. le comte nous autorise à n'être pas trop rigides. Autrement personne n'y met le pied sans être vu, et qui dit vu dit pris, si nous voulons.

— Vous n'avez pas besoin d'en ajouter de nouveaux?

— C'est inutile, mon général.

— Vous connaissez bien les gens qui habitent la propriété?

Jacques et Marcas se regardèrent. Ils ne comprenaient pas où tendait cette question. Le comte vit leur embarras.

— Vous vous étonnez de ma demande, dit-il, et vous avez raison. Je vais vous l'expliquer. Pour des motifs à moi connus, je ne veux pas qu'à dater de ce soir un visiteur quel qu'il soit, étranger ou du pays, franchisse nos limites. J'en excepte le curé. Il aura son couvert mis tous les jours. Pour les autres, j'entends que pas un être ayant figure humaine n'entre chez moi. Comprenez-vous?

Les yeux pétillants de Marcas se fixèrent sur ceux du général comme ceux d'un épagneul sur son maître. Gomme il ne répondait pas :

— Comprends-tu, Marcas? répéta doucement le général.

— Oui, dit le garde.

Et il se souvint que déjà un ordre semblable avait été donné à son père par le père du comte.

Quant au valet de chambre, il devina confusément que cet ordre se rattachait à ce qui s'était passé au Bel-Air, mais il prit l'ordre à la lettre et n'essaya pas autrement d'en approfondir le sens qui ne le regardait pas.

— Et si quelqu'un tentait de forcer la consigne, mon général , demancla-t-il , qu'est-ce qu'il faudrait faire ?

— Vous me l'amènerez sans violence et je saurai ce qu'il veut.

— Et s'il résiste?

— Vous me l'amènerez tout de même.

— Suffît, mon général, dit Marcas.

— Avertis tes hommes et qu'on tienne l'œil ou- # vert. Je vous charge tous deux de ce soin. Vous me répondez des autres.

— Soyez tranquille, mon général.

— Un dernier mot, mais confidentiellement. Soyez respectueux pour la comtesse, mais si elle vous ordonne quoi que ce soit ou si vous apprenez qu'elle réclame un service d'un autre, avertissez-moi. Je tiens à ce que rien ne s'exécute que par mon intermédiaire et veux savoir ce qui se passe. Vous m'entendez?

— Oui, mon général.

— Alors allez à vos affaires. J'ai besoin d'être seul.

Les deux valets étaient déjà sortis quand la voix du général se fit entendre :

— Marcas, disait-il.

Le garde revint seul.

— Viens ici, approche, dit le comte.

Écoule bien ce dernier mot, pour toi seul. Si de jour ou de nuit un inconnu entre au château en secret, et qu'il parle à la comtesse ; si tu ne peux le prendre sans faire usage de tes armes, uses-en. Tu te souviendras de cet ordre? Je veux le voir, tu m'entends?

— Oui, mon général.

— Mort ou vif, ajouta le vieillard en baissant la voix.

Marcas tressaillit.

— Comptez sur moi, dit-il.

— J'espère que nous n'en serons pas réduits à cette extrémité. J'ai confiance en toi, Marcas. Pas un mot de ceci ni aujourd'hui ni jamais.

Une larme roula sur les joues blêmes du comte. Marcas lui saisit la main et la porta à ses lèvres :

— C'est entre nous , mon général, murmura-t-il, votre secret sera bien gardé.

Quand le comte fut seul, il appuya la main sur son cœur :

— Dans quel abîme suis-je tombé! pensa-t-il. Heureusement que nous ne souffrirons longtemps ni l'un ni l'autre.

A six heures, par une soirée d'une sérénité superbe, une cloche grosse comme celle d'une église de village sonna le dîner.

La comtesse à son balcon se perdait dans la contemplation du spectacle grandiose qui se déroulait devant elle.

Pas une ombre sur le bleu du ciel, à peine un bruit dans le lointain; quelques clochettes de vaches ou de chèvres dans la lande. C'était tout. Les rayons obliques du soleil glissaient sur la solitude et l'irisaient des couleurs de l'arc-en-ciel. La terre semblait violacée et lumineuse. Au loin, des bandes de sarcelles s'abattaient sur les marécages. Les hirondelles allaient et venaient en foule avec des cris joyeux à leurs nids suspendus aux créneaux inutiles.

— (Jue n'ai-je des ailes comme elles ! pensait la prisonnière,

Dans le château trop vaste pour que ses hôtes pussent le remplir de leur agitation, aucun bruit ne se discernait.

Gabrielle immobile ne semblait pas avoir entendu l'appel de la cloche.

— C'est le dîner, madame, dit la soubrette.

— Ah! fit la comtesse comme si elle avait rêvé, le dîner, oui, avec mon mari?

— Sans doute. Le général va vous attendre.

— Bien, je descends.

Et en effet elle descendit à travers les corridors interminables sans savoir où elle allait.

Rose la précédait en courant comme une biche dans une clairière :

— C'est par ici, madame, dit-elle en apercevant la table servie dans une immense pièce lambrisée comme presque toutes les autres du haut en bas avec un plafond de chêne à caissons et pendentifs sculptés à larges traits.

Deux 'hautes fenêtres ogivales ouvertes sur les fossés donnaient à cette salle l'aspect d'un réfectoire de couvent veuf de ses hôtes disparus. Nos contemporains étaient dépaysés clans ce logis où on évoquait malgré soi les châtelaines aux jupes de lampas pareilles aux étoffes des chasubles ou des chapes, les seigneurs refrognés et batailleurs couverts de justaucorps en peau de daim et chaussés de bottes à entonnoir, ou encore des abbés et des moines, aux formes hiératiques, aux têtes anguleuses ou replètes sortant de capuches pointues et aux scapulaires noirs tranchant sur la blancheur de leurs robes aux plis raicles et droits.

Pas un portrait, pas un objet égayant sur l'uniformité du lambris ce sombre triclinium.

Seuls, dans les vitraux, un seigneur et une châtelaine du quinzième siècle surmontés de leurs armoiries. ,

La table ronde avec ses deux couverts était perdue comme un point au milieu de la salle et ces isolements engendrent d'ordinaire d'envahissantes tristesses.

Le général, assis près d'une fenêtre, au moment de l'arrivée de Gabrielle, fut frappé de sa pâleur et de la profonde mélancolie de ses traits. Un changement aussi complet que rapide s'était manifesté dans toute son habitude. Traignac produisait déjà son inévitable effet.

Les manières enjouées de la comtesse, douces et joyeuses, le sourire enfantin pour ainsi dire qui assouplissait son visage avaient fait place à une tenue nonchalante qui suait l'indifférence et le dégoût. Ses lèvres serrées l'une contre l'autre, son regard fixe, sa démarche traînante révélaient la nature cle ses sensations et la résignation contrainte et maladive avec laquelle elle acceptait son exil et son emprisonnement.

Malgré les talents du cuisinier qui avait tiré un excellent parti des ressources de Traignac, les salmis de bécasses, -les côtelettes de chevreuil, les matelotes de carpes et le filet cle sanglier, un vrai menu d'abbaye pourvue en abondance des biens de la terre, le dîner fut court.

C'étaient bien deux condamnés qui étaient en présence.

Le général regardait à la dérobée sa compagne de captivité et comparait le présent taciturne et lourd

avec les joies si grandes que les deux années écoulées depuis son mariage lui avaient apportées.

Il regrettait désespérément son ignorance paisible et haïssait par-dessus tout le délateur mystérieux dont l'envie ou la haine avaient troublé sa sérénité.

Il mettait son esprit à la torture pour inventer des excuses au crime de Gabricllc et des explications à son silence.

Admirateur des âmes fortement trempées, il lui savait presque gré de ses résistances, et, son amour sénile et débonnaire survivant au naufrage de ses croyances, maintenant que le monde ne s'élevait plus entre eux avec ses exigences et ses préjugés, il aurait voulu qu'elle se jetât à ses genoux et lui confessât sa faute en la rejetant sur un égarement passager et un aveugle entraînement, prêt h lui ouvrir ses bras et à lui accorder un paternel oubli.

Gomme ils se levaient de table, seuls en face de l'horizon profond empourpré des lueurs du soleil qui descendait rapidement vers le couchant, le vieillard abaissa sur elle un regard presque tendre et adoucissant sa voix :

— Gabrielle, dit-il, comment trouvez-vous le lieu de notre exil?

— Très bien, répondit-elle. Que me fait ma prison?

— Vous plaignez-vous de ma dureté?

— Je n'en ai pas le droit.

— Voulez-vous que je vous fasse les honneurs de votre domaine?

Le comte avait insisté délicatement sur ces mots : votre domaine. Son accent signifiait : vous êtes bien

la maîtresse ici. Rien n'est changé à votre situation si ce n'est le lieu de notre résidence.

Elle comprit cette attention et d'un ton plus affectueux elle répondit :

— Je vous remercie. Puisque nous devons y passer notre vie, nous aurons le temps de le visiter. Aujourd'hui je vous demande la permission de me retirer.

Et par les longs corridors déserts, elle rentra chez | elle.

Une heure plus tard, au moment où la nuit tombait, Rose la vit dans la même attitude contemplative, les yeux errant sur le même panorama dont l'aspect avait changé.

Les montagnes lointaines s'effaçaient à l'horizon assombri. L'angélus sonnait aux clochers des rares villages noyés clans la lande et autour du château quelques journaliers passaient emportant leurs outils et suivis de chiens au long poil et au corps efflanqué.

Pas de chansons joyeuses. Il semblait qu'en glissant autour des vieilles murailles de Traignac ils eussent craint d'en éveiller les ombres. Ce manoir était bien décidément un tombeau, le sépulcre du passé et projetait sur tout ce qui le touchait le silence et l'ennui de la mort.

— Que pense madame de sa nouvelle habitation? demanda la soubrette désireuse d'égayer sa maîtresse et cherchant à se distraire elle-même par le bourdonnement de<%a parole.

La comtesse tourna lentement la tête comme si elle se fût arrachée péniblement à sa rêverie et répondit :

— Rien.*

— Madame changera d'avis demain quand elle sera remise de son voyage.

— Peut-être.

— Qu'est-ce que madame va faire de sa soirée?

— Je ne sais.

— Madame veut-elle me permettre cle lui donner un conseil?

— Donne.

— Ce serait de se déshabiller et de s'assurer que ce lit qui n'a pas mauvaise figure avec son air antique et solennel est propre au sommeil.

— Dormir?

— Sans doute. C'est autant de gagné. Quand on dort on peut rêver de choses agréables.

— Essayons.

Rose, reprit la comtesse en ôtant sa robe, tu ne me quitteras pas. J'aurais peur dans cette grande chambre.

— Peur de quoi? Des revenants? Madame sait bien qu'il n'y en a plus. Des rats, peut:être dans les boiseries, du vent dans les corridors, des hiboux dans les greniers, mais il n'y a pas là cle quoi s'évanouir. Il y a beaucoup de loups dans le pays, mais on ne dit pas qu'ils montent les escaliers du château.

— C'est possible; mais ne sors pas. Nous nous garderons toutes deux. Imite-moi et laisse ta porte ouverte.

— Oh! que madame est épouvantée! Moi, je ne suis pas superstitieuse et je ne tremble pas pour une ombre sur le mur.

Gabriclle s'était mise au lit. %

Une bougie brûlait près d'elle dans un chandelier

de vermeil. Ses cheveux roulés sur sa tête ressortaient sur les broderies de l'oreiller et son visage pâli avait une expression de lassitude infinie. Elle n'avait jamais été plus belle.

— Rose, dit-elle, tu as tiré les verrous avec soin?

— Madame peut être tranquille, je réponds de tout. Et la jolie Bretonne revenant en robe de nuit dans

la chambre s'assura, pour déférer aux caprices de sa maîtresse, que tout était bien à sa place. En passant près du lit de Gabrielle, elle lui donna un dernier coup de main, comme on fait à la couche des enfants gâtés.

— Madame veut-elle que je souffle sa bougie?

— Pas encore. Merci.

— Bonne nuit, madame.

Gabrielle avait besoin de lumière.

Elle tira de son sein une lettre, et, appuyant ses lèvres sur ce papier précieux, elle le relut avec soin.

« Ma chère Gabrielle,

» Je ne sais ce que l'avenir . nous garde ; mais le présent est amer. En te quittant, je suis resté anéanti et incapable d'une pensée^qui ne fût pour toi.

» Enfermé . dans cette chambre où j'ai reçu tes adieux, où ton âme est passée dans la mienne dans un dernier embrassement, j'ai pleuré les larmes que je n'avais pu verser devant les autres.

» Que vas-tu devenir? Quelle vie te prépare la sévé- rite de ton mari? Quels projets a-t-il formés pour t'isoler du reste du monde?

» Le lieu de ta réclusion importe peu ; ce qui m'épou-

vante, c'est la durée de notre séparation. Il me serait impossible de revoir le général sans que notre secret m'échappât. L'amour exalté que j'ai pour toi et qui absorbe toutes mes forces, toute- mon intelligence, ferait explosion.

» Au moment de ton départ, j'ai senti le courage qui m'abandonnait. J'ai été sur le point de te crier : Ne pars pas, reste avec moi, fuyons tous deux au bout de la terre ! Tout, la honte, le dédain des hommes, l'infamie de l'ingratitude, tout plutôt que notre séparation. Je ne sais quel spectre du devoir, quelle incarnation de l'honneur se sont dressés devant moi. J'ai reculé devant ces aveux insensés, ma voix s'est éteinte dans ma poitrine et j'ai senti un poids écrasant qui m'étouffait et m'empêchait de parler.

. » Je me suis échappé après avoir reçu du général un baiser qui me rougit encore le front. Je me suis réfugié dans ma chambre où je t'écris ces lignes qui seront tout ce que tu emporteras de notre amour.

» Oserai-je seulement te les donner? Et le pourrai-je?

» C'en est donc fait! Nous voilà séparés. Depuis que j'ai entendu le bruit de la voiture qui vous emportait et que je ne te sens plus auprès do moi, je suis comme un corps abandonné de son âme, en proie à un cauchemar absurde qui me laisse indifférent à tout ce qui se passe, excepté à ton éloignement et à mon désespoir. On me dirait que la maison où tu n'es plus va s'écrouler que je ne ferais pas un geste ponr échapper à la catastrophe et que j'emploierais les dernières minutes de ma vie non à fuir mais à chercher la trace de ton passage et un souvenir de notre amour perdu. Le cruel projet de ton mari a tué en moi le remords

vivace auquel je ne pouvais me soustraire et il n'est plus qu'un but qui m'attire, qu'un enivrement qui m'obsède, qu'un désir qui me poursuive : Etre à toi, t'aimer et te posséder.

» Nous sommes jeunes encore, nous pouvons attendre. Mon amour me soutiendra. Je te jure de n'avoir ni un soupir, ni un battement de cœur qui soit pour une autre ! La pensée que nous serons réunis un jour librement et à jamais suffira à ma félicité. Je me rappellerai les heures de joie que tu m'as faites. Les traits de ton visage, les perfections de ton être sont gravés clans ma mémoire et n'en sortiront pas. Si par prudence j'évite de te revoir, je te fais le serment le plus sincère de ne jamais jeter un regard sur une autre femme et de te garder toutes mes affections. Martyre de notre amour, tu es sacrée pour moi et tu as le triple rayonnement du courage, delà souffrance et de la beauté.

» Va, ma chère adorée,, les bonheurs de l'avenir guériront les blessures du présent. Un secret espoir me dit que nous n'attendrons pas longtemps cette délivrance et je ne sais si la passion que j'ai pour toi m'aveugle, mais je suis insensible à tout ce que ce désir peut avoir de coupable. J'aspire avec impatience après l'heure qui nous réunira.

» Adieu, pauvre recluse; que ce frêle papier te porte les aspirations enflammées de ton amant; qu'il te redise sans cesse et fidèlement le chagrin que j'éprouve de notre séparation. Qu'il te soit un gage de mon unique affection. Mon cœur est à toi; rien ne pourra me détacher de l'amour qui est ma vie, mon soutien et ma peine,

)> Supporte avec résignation la captivité qui t'est imposée et pense que plus libre que toi, je suis plus cruellement frappé, puisque, au chagrin de ne plus te voir, se joint la douleur mortelle de penser que tu souffres pour moi.

» Mille baisers, ma Gabrielle ; crois que désormais je ne puis être heureux que par toi, et que ce serait encore une suprême félicité pour ton amant de te donner sa vie.

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