‹ Le péché de la morteChapitre 3 sur 6 · IS · texte numérisé non relu

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envahit ses traits. Aussi hagard, aussi affolé que s'il avait été Savinien et qu'il eût vu son amour agoniser sur ce lit, il se dirigea à son tour, d'un pas d'automate, vers le chevet de Françoise; il y tomba agenouillé avec une plainte rauque.

Il baisa la mourante au front. Un mystère emplissait cette chambre.

Puis il sortit la tête basse. Il ne vit pas M"** de Méréglise qui rentrait et qui l'avait vu.

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ni

RANçoisE est morte depuis quelques jours. L'âme de la petite comtesse rôde encore dans l'appartement silencieux de la rue Rembrandt, et sans doute, enfantine toujours, elle se demande pourquoi l'on a voilé de housses sombres tableaux et statues, pourquoi le tic tac grelottant de sa pendulette de Saxe s'est arrêté sur sa cheminée, pourquoi l'on a fermé la chambre au soleil, et pourquoi Savinien, à genoux devant le lit, le visage écrasé sur la couverture de satin rose, pleure sans cesse des larmes qui brûlent l'étoffe.

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Toutes les fleurs de la serre ont été portées dans cette chambre close : cela fait une atmosphère de chapelle ardente où l'on étouffe. Sur un fauteuil, la dernière robe de bal de Françoise est étalée; jetée sur le dossier, la dentelle de Bruges qui enveloppait sa tête ennuage cette toilette floconneuse et molle comme un plumage de cygne. Et voici ses souliers, de légers patins à hauts talons, à la cambrure fringante, qui ont l'air, sur le tapis, d'être impatients de promenades et de valses, et qui ne savent pas que les petits pieds ne courront plus, ne danseront plus jamais. Dans le berceau, la grande poupée, somptueuse comme une vierge d'Espagne, rit de ses lèvres rouges et de ses yeux d'émail. Et Savinien pleure.

La petite âme se reconnaît, et pourtant elle ne comprend pas. Triste un peu, elle s'envole.

Le deuil a eu lieu avec un grand cérémonial.

La comtesse avait Paris à ses obsèques, mais peu l'aimaient sincèrement de ceux qui étaient là. Son frère n'a pu qu'envoyer une dépêche de l' Indo- Chine, où il était en colonne; M. de Sénanges venait à peine de quitter son lit, où il était resté des semaines, s'étant brisé la jambe à la chasse : il a montré à l'église et au cimetière un gros cha-

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grin bruyant, que la vie campagnarde et son lourd bien-être engourdiront vite : M"® de Fleuriel, rose pâle sous un crêpe^ s'est inclinée sur la tombe de son amie. Savinien était fou : il a fallu l'arracher de la fosse, vers laquelle rampait sur les genoux, dans les plis d'une longue cape funéraire, un fantôme : la Bertrande. M"® de Méréglise, d'un cœur héroïque, assistait son fils jusqu'au bout de l'épreuve. Mais son œil était sec, son visage durci et fermé : elle se rappelait le baiser d'une piété sacrilège que Pierre Anfrey avait mis sur le front de la mourante, sans doute parce qu'il en avait le droit.

Parce qu'il en avait le droit!...

Sûrement un lien mystérieux avait rattaché cet homme à Françoise. Sans quoi, elle ne l'aurait pas appelé à son secours, dans l'inconscience du délire pendant sa maladie; car c'était bien lui qu'elle avait appelé du nom de Pierre. Si la comtesse Elisabeth avait pu parler assez souvent, assez longuement, de la morte avec Anfrey, éprouver dans ses réponses, dans ses regards, sa sensibilité, épier ses remords, elle aurait fait certainement jaillir la preuve du soupçon grandissant qui l'envahissait. Mais à quoi cela lui aurait-il servi, puisqu'il aurait fallu le garder pour

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elle seule? Savînien ne la croirait pas, ou il ne lui pardonnerait jamais de lui avoir dit la vérité.

Alors, elle devait donc se résigner à ce que la morte volât les regrets de ce fils, dont la vivante avait détourné l'affection? Toute l'existence à venir de son enfant serait perdue pour une illusion, pour un mensonge?

Au moins, elle saurait le protéger contre les suggestions du désespoir, le soustraire à l'air de sépulcre qu'il respirait dans la chambre de Françoise, comme un avant-goût de la mort méditée. Elle décida de l'emmener le plus vite possible à Méréglise. Elle avait foi, pour son salut, dans la nature pacifiante. Sous une âpre écorce, l'Auvergne recèle la douceur de tout ce qui est primitif, La seule vue de ses montagnes qui rêvent sur leurs assises éternelles est pour l'âme un raffermissement : la paix rayonne sur ses plateaux, dans ses gorges où les sources fuient, sur ses pentes où des troupeaux s'accrochent, si peu farouches qu'ils ont l'air de sortir de l'Arche; dans ses fermes songeuses tapies en un pli de terrain, asiles d'une quiétude infinie. Elle émane, dans les crépuscules, du geste lent de ses fileuses, le long des chemins, pareil à une vague bénédic-

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tion sybilline. Dans ces invariables solitudes, il semble que la peine s'endort.

C'est là que M"'® de Méréglise conduisit Savinien, sans qu'il fît de résistance. Depuis qu'il y a de la douleur sur cette terre, un même instinct pousse l'homme et la bête à fuir l'endroit où ils ont été blessés — par le chasseur ou par le Destin, embusqué dans la forêt de la vie. Plus tard seulement, on y reviendra en pèlerinage, par nostalgie de souffrir. D'ailleurs, le tumulte de Paris gênait Savinien dans sa retraite. Il troublait son rêve de silence; des amis forçaient sa porte défendue; on ne le laissait pas douter que la vie continuât après Françoise morte. Il ne pouvait éviter ce supplice, qui est le pire de tous en de pareils moments : songer aux autres, donner asile malgré soi à leurs pensées, à leurs gestes, à leurs préoccupations infimes dans le temple intérieur où l'image pleurée devrait être solitaire.

Voilà pourquoi Savinien partit sans protester pour Méréglise avec la comtesse Elisabeth, emmenant avec lui le fantôme qu'il nourrissait de sa vie. Pierre les accompagnait, ne pouvant quitter son ami avant qu'il n'eût repris un peu de calme.

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Du haut de son plateau immense, boisé vers le nord, Méréglise tient toute la plaine. Le manoir austère a poussé de la roche au xiv® siècle, en un seul jet, mais les âges intermédiaires ont marqué sur lui leur empreinte. 11 a fallu réparer les faîtages, démolis par les sièges, et l'on voit ainsi s'élancer de la toiture des clochetons qui rappellent Chenonceaux ou Chambord. On a refait le corps de logis, ajouté des ailes. U-reste cependant à cette architecture composite une incontestable grandeur : elle a vu sous des moeurs variables la permanence de la race. Mutilée, compliquée, déformée de toutes les manières, elle garde une âme. Elle est un cimetière du passé avec ses souterrains qui perforent la montagne, puits d'ombre où s'épaissit la brume morte des légendes; elle est un musée guerrier avec sa salle des gardes qui a le toit pour plafond, et une cheminée en gouffre où flambèrent des arbres; elle est une pinacothèque avec sa galerie de peintures sur bois où l'on retrouve tantôt la vigueur de Jean Cousin, tantôt l'élégance sinueuse, fluente, du Primatice et de l'École de Fontainebleau.

Mais où l'on sent peut-être le mieux palpiter

cette âme formée d'âmes successives, auguste d'impersonnalité, c^est dans la grande chapelle romane qui sert d'église au village. Suivant une disposition empruntée aux cloîtres de Portugal ou d'Espagne, protégés autrefois par des familles princières, un pont aérien d'une seule arche établit un passage entre le château des seigneurs et ce sanctuaire, leur oratoire familial : de leurs chambres hautes, ils accèdent de plain-pied à la tribune qui leur est réservée, en face de la large rosace épanouie. C'est là que la Dame actuelle de Méréglise venait quotidiennement prier pour Savinien.

Des deux tours principales qui commandent la vallée, la Tour de Riom et la Tour de l'Horloge, le regard plonge dans un infini mouvant de pâturages et de verdures, où çà et là se détachent, comme vernissées, des fermes qui ressemblent, en la précision de leur structure, à ces habitations gravées dans les vues cavalières des anciennes éMaisons T{jistiques. L'horizon, démesurément lointain, est à perte de rêve : la pensée, ivre d'espace, ne cherche rien au delà. Certes, ce n'était pas uniquement pour surveiller la plaine que les maîtres de cette terre avaient, élevé si haut ces gigantesques miraiores; comme

les moines qui bâtirent les chartreuses de France et d'Italie, ils devaient aimer, de leur solitude, à contempler la face du monde étendue sous leurs regards.

Pendant les premiers jours, rien de Tunivers extérieur, ni les paysages ni le ciel, n'exista pour Savinien. Il errait de chambre en chambre, comme un spectre, en s'appuyant à l'épaule de Pierre, qui le consolait parfois d'une étreinte muette, d'un serrement de main. L'affection des deux hommes semblait avoir redoublé depuis la mort de Françoise. Pierre surtout montrait une tendresse fraternelle pour l'ami foudroyé : sa façon de l'entourer, de le soutenir à chaque pas, à chaque minute, témoignait d'une pitié infinie envers le malheur. Si profonde était leur mutuelle sympathie, que leurs larmes coulaient ensemble quand ils parlaient de la morte.

Mais M""® de Méréglise, qui les observait, se sentait fortifiée dans ses premiers soupçons par cette conformité trop parfaite de leur regret. Il lui paraissait tantôt que l'affliction de Pierre avait quelque chose de personnel, et que la catastrophe l'atteignait pour son propre compte, tantôt que dans son amitié empressée pour Savinien subsistait un remords.

Celui de l'avoir trompé?

Ses yeux se fixaient âprement sur l'ami de son fils, comme pour lui extirper son secret.

Cependant l'avocat fut rappelé à Paris par ses affaires, et Savinien se retrouva seul auprès de la comtesse. Il s'enfermait dans la bibliothèque, restait des heures sans lire, assis dans un fauteuil ou debout devant les rayons, sans faire l'effort d'étendre la main vers les livres. Ou bien, il prenait un volume au hasard, l'ouvrait, le parcourait des yeux sans comprendre; mais s'il y rencontrait les mots d'amour et de mort, il tressaillait, le texte s'éclairait pour lui d'une lueur de sang; l'allusion le frappait en plein cœur. Alors l'ouvrage échappait de ses doigts, roulait à terre. Par une sorte de persécution où s'acharnait le hasard, il ne pouvait plus interroger un de ces tomes à l'uniforme reliure brune, sans en recevoir ce rappel de l'irréparable, qui le choquait au creux de la poitrine, de façon à lui faire perdre le souffle.

Alors il eut peur de la bibliothèque. Chaque jour, maintenant, il s'en allait dans la montagne. Il l'aimait, parce qu'elle était sévère et pourtant douce, d'une mélancolie tempérée, s'attristant avec lui sans le désespérer davantage. Il allait,

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escorté le long de la route par les bonds d'une ombre pâle et rapide : Spark, son lévrier russe. Son but favori était ce village de Ballore, dont il affectionnait la taciturnité de ruine. Rien ne ressemblait plus à son âme veuve que ces maisons vides, avec leurs carreaux ternis, pareils à des taies, derrière lesquels personne ne regardait plus. Ainsi, derrière l'émail de ses yeux tout embué de larmes, il n'y avait plus de curiosité et presque plus de regard.

« Il finira comme son père, » disaient ceux qui avaient connu la vérité sur le suicide du comte Tiburce. Chaque fois qu'elle l'avait vu partir, M""" de Méréglise tombait à genoux, priant Dieu pour qu'il le lui ramenât. Mais elle priait mal, parce que ses craintes rallumaient s^ haine contre la morte.

Une âme s'unissait en silence à celle de Savinien, dans une mystérieuse sympathie de douleur. La Bertrande admirait secrètement la fidélité de son maître, et sa propre piété pour celle qui avait été plus que sa fille s'en trouvait réconfortée. N'osant pas le lui dire, elle mettait dans sa façon de le servir une dévotion humble dont il ne s'apercevait pas. La servante

iniait dans là religion de son seigneur, lasard fit cependant que leurs âmes se

Qt.

our, Savinien rentra dans son cabinet un is tôt que de coutume : il y trouva la Berqui avait profité de son absence pour Elle s'était interrompue dans son travail :

[ardait une grande photographie de Fran- [ui la représentait fillette, et qui se trou- :rochée au-dessus de la table où parfois le écrivait. Elle n'avait pas entendu Saviinir, et elle demeurait dans sa contemplaes larmes claires coulaient doucement sur de buis qui restait rigide, sans la moindre :tion, et ses lèvres s'agitaient dans une ion"muette. Elle aperçut enfin son maître aillit.

Lie M, le comte m'excuse. Je ne croyais il reviendrait sitôt.

e n'ai rien à excuser, Bertrande... Vous bien M""® la comtesse Françoise, n'est-ce

)h! monsieur!... y>

lit tout ce que la pudeur profonde de cet lui permit de dire. Mais au rappel d'un timent, une extase transfigura sa face,

comme celle des pèlerins d'Emimaiis, quand leur cœur devint brûlant dans leur poitrine en présence du divin Voyageur.

« Dites-moi, ce portrait est-il ressemblant?

— Oui, monsieur le comte. Dans ce temps-là, M"*® la comtesse Françoise avait une douzaine d'années. Elle avait déjà ses beaux cheveux châtains presque aussi longs que quand M. le comte l'a connue, ils étaient seulement un peu plus clairs. Sa mère devait poser avec elle, et puis, au dernier moment, elle n'a pas pu : elle s'est trouvée trop souffrante. Monsieur le comte sait que le portrait a été fait au Mont-Dore?

— Oui.

— Nous y étions pour une saison, parce que M""** la baronne de Sénanges était déjà très malade de la gorge. L'année d'après, elle a été prise de la poitrine, et c'a été fini. »

Puis, revenant au portrait :

« M""® Françoise était déjà bien jolie, n'est-ce pas , monsieur le comte? Et moi, j'en étais fière : elle m'aimait bien. Même, M""® la baronne en était jalouse. »

L'enfant, en effet, était ravissante : jupes courtes, nattes dans le dos, un toquet écossais planté gaiement, elle ressemblait à un lutin des

bruyères. Le regard était d'une limpidité bleue; la bouche trop menue peut-être, même pour ce mignon visage, avait un sourire d'espièglerie; le nton était fin, un peu aigu. Cette délicate Lire éclairait le décor montagnard sur lequel l'avait rapportée, et dont la majesté apparaist moins renfrognée par son voisinage. A vingt 5, certes, la petite comtesse Françoise avait été 5 Parisienne exquise, mais l'enfance était l'âge itable de sa beauté.

« Vous ne l'avez jamais quittée, Bertrande?

nanda Savinien.

— Jamais, monsieur le comte. A Sénanges, à is, du vivant de M""® la baronne et après sa >rt, jusqu'à ce qu'elle entre en pension à bbaye. Elle n'aurait pas voulu, ajouta-t-elle îc fierté.

— Eh bien, vous allez me promettre une 5se. Souvent, tous les jours, vous viendrez ici iser avec moi, et nous parlerons d'elle.

— Oh! oui, monsieur le comte.

— Surtout de son enfance. Je ne connais pas 1 enfance, vous comprenez? Et je veux savoir, veux revivre sa vie depuis le temps où elle it petite fille. C'est convenu?

— Oh! merci, monsieur le comte! Moi qui

souffrais tant de ne pouvoir dire ces choses-là à personne! »

Et Savinien de Méréglise, pour ce pacte où maître et domestique se trouvaient égaux dans une sainte pensée, tendit la main à la Bertrande, mais la servante la porta à ses lèvres.

La Bertrande était née de l'autre côté des Puys, au village de Saint-Claude, pays de mœurs âpres, à demi sauvages. Son dévouement pour ses maîtres avait la pureté et la rudesse de ces lames rocheuses brandies par les Cévennes en plein ciel, comme des glaives de pourpre et d'azur : son âme paysanne avait poussé aussi droite dans son étincelante probité.

Son affection pour la maison de Sénanges s'expliquait par ce fait que la baronne l'avait rachetée de la persécution et de la misère noire. Fille d'un incendiaire condamné comme tel, la Bertrande avait été chassée de Saint-Claude à coups de fourches : elle était venue tomber, mourante de faim et de fatigue, à la porte du château, elle avait raconté son histoire, et M""® de Sénanges, intéressée, l'avait prise à son service.

Léonard, son père, n'était pas un criminel banal; il nourrissait contre un autre paysan de

Saint-Claude une de ces haines auvergnates qui valent parfois des haines corses. L'origine de leur querelle était ancienne : le père de la Bertrande avait fait la cour autrefois à une fillette du pays, que l'autre s'avisa de lui prendre, puis abandonna dédaigneusement, avec la brutalité d'un don Juan de village; on ne savait ce qu'elle était devenue : sans doute une femme perdue de Limoges ou de Paris. L'outrage avait été d'autant plus sensible au père de la Bertrande, qu'il avait de beaucoup dépassé la quarantaine et que, veuf, il ne trouvait pas à se remarier, à cause de son terrible caractère. Son rival le raillait à tout propos et ameutait contre lui les rieurs.

Un soir, Léonard partit de sa maison plus sombre, se dirigea vers le cabaret, y lampa son eau-de-vie sans dire mot, en sortit précipitamment, puis disparut. Vers le milieu de la nuit, « le coq rouge y> chantait chez le voisin : récoltes et bestiaux furent brûlés.

L'homme se laissa arrêter tranquillement, le coup fait. Le jury de paysans et de propriétaires le condamna aux travaux forcés à vie. A Saint- Claude, la fureur était telle qu'on voulait tuer Marie, la fille du criminel, qui ne s'appelait pas

encore la Bertrande; elle réussit à se sauver, tout ensanglantée par les coups de pierre et les morsures des chiens lancés à ses cottes. Ne passait-elle pas pour avoir aidé son père à mettre le feu?

La baronne de Sénanges vit arriver chancelante à la grille de son château une grande fille aux nippes ravagées, la figure déchirée par les cailloux^ du sang le long de ses bas rompus, des yeux de bête traquée, et tels que deux flammes bleues sou$ ses cheveux d'encre, échappés du foulard. Elle avait la sensibilité nerveuse des malades : eUe fut émue. Elle fit manger la fuyarde, et, pour la mettre en confiance, passa dans la tignasse noire sa main transparente de poitrinaire. Marie, étonnée, farouche encore, se laissait soigner et caresser, sensation neuve pour elle, qui ne connaissait que les coups de sabot de Léonard. M™® de Sénanges, touchée de cette détresse animale, lui dit :

« Voulez-vous rester tout à fait? y>

Marie la regarda pour s'assurer qu'elle la comprenait bien et, d'un mouvement impétueux, elle se jeta à genoux sur le sable pour baiser sa robe.

Très intelligente, elle rendit mille services à

Sénanges; la baronne lui fit épouser un de ses métayers, nommé Bertrand; le mépageeut deux garçons jumeaux et une fille, Vitaline, dont la naissance précéda de fort peu celle de Françoise. La Bertrande revint alors au château comme nourrice; elle ne devait plus le quitter. Son mari, pendant qu'elle nourrissait, fut tué par la chute d'un arbre, un gros foyard, qu'il abattait. La Bertrande resta donc à Sénanges avec sa petite fille ; la même année où elle avait perdu son mari, ses deux jumeaux étaient morts d'une maladie que la science rudimentaire d'un praticien de campagne ne sut expliquer, et qui n'était autre qu'une méningite tuberculeuse... Sénanges, désormais, représenta pour elle l'univers avec Françoise et Vitaline, Françoise surtout. Les fillettes jouèrent, étudièrent ensemble. La baronne mourut. Le départ de M"® de Sénanges pour l'Abbaye, son mariage avec Savinien, ne rompirent pas les attaches presque familiales de la Bertrande et de sa fille avec l'héritière.

Bertrande tenait les clefs du trésor des souvenirs; elle l'ouvrait devant Savinien. Il ne se lassait point de reconstituer, sous la dictée de ce témoin fidèle, le passé de la disparue. S'il y a quelque vérité dans les théories des modernes

spirites, l'âme de Françoise dut bien des fois assister en tiers à leurs entretiens; de ces deux êtres, également passionnés par deux amours divers jîour un objet identique, rayonnaient sans doute les fluides mystérieux où les esprits se réincorporent. Car plus d'une fois il leur arriva de frissonner ensemble, comme au passage d'un souffle, de porter en même temps leur main à leurs paupières, qu'une lueur de l'outre-tombe faisait ciller. Aucun d'eux n'osait dire : « Elle est là, y> mais chacun le sentait.

Cependant, M""® de Méréglise avait surpris leurs colloques. Elle savait maintenant pourquoi, après tant de mois déjà, le souvenir meurtrier obsédait encore Savinien : une influence minait la sienne. Le fanatisme de la servante arrêtait l'œuvre de salut qu'elle rêvait d'accomplir. La morte avait dû prévoir qu'on chercherait à l'expulser de son dernier asile, de l'âme où elle se survivait : elle avait laissé derrière elle cette gardienne jalouse de son culte. Entre la comtesse Elisabeth et Bertrande la lutte était bien inégale; il aurait fallu attaquer l'amour de Savinien pour triompher de celle qui en flattait la folie. Et cela, c'était impossible. Le fantôme aurait vaincu la mère.

Mais il advint qu'un soir une chanson, jetée par Vitaline à la brise des hauteurs, fit souvenir M™*" de Méréglise d'un nom, d'une grâce pâle et blonde, qui s'appelait Rose de Fleuriel, et elle se dit que l'avenir de son fils pourrait être sauvé encore.

Savinien et sa mère venaient d'achever leur repas silencieux. Le jeune homme était remonté dans sa chambre. L'ombre se fermait sur le paysage. La nature s'endormait pesamment.

A cette heure trouble, sur le pont aérien qui joint le château de Méréglise à la chapelle romane, une forme noire glissait comme une larve sortie de la muraille : la comtesse Elisabeth venait prier dans l'oratoire familial, éclairé par la lampe d'adoration. Elle s'agenouillait au bord de la tribune, sur le coussin blasonné. Dans le vitrail en feu, en face d'elle, rayonnait l'image de Christine de Méréglise, morte en odeur de sainteté depuis cinq siècles. Sous les dalles, à ses pieds, dormaient d'autres Méréglise : Tancrède, qui fut à la prise d'Antioche; Gaston, qui batailla sous Charles VIII en Italie; Phébus, qui guerroya sous Charles-Quint; Hector, qui passa le Rhin avec Louis XIV; Gabriel, qui mourut à

Fontenoy. Ils étaient là, avec leurs chapelains et leurs serviteurs, formant ensemble comme une immense famille funèbre. La grandeur de la race et celle de la religion se confondaient, s'exaltaient Tune l'autre.

La dame de Méréglise délibérait avec ellemême en présence de Dieu.

Il s'agissait de sauver le chef de la dynastie, le dernier Méréglise, de sa pensée en démence et de son désespoir. Le passé se levait du sépulcre, il se pressait autour de la comtesse Elisabeth, l'enveloppait d'une suggestion toute-puissante, la tourmentait d'une objurgation irrésistible. Et son amour rbaternel élevait une clameur en ellemême, bien plus forte et plus impérieuse encore. Mais le prodige ne pouvait être réalisé par elle : Rose, seule, avec son charme de rose mystique, ferait sûrement fuir les ombres de la mort qui menaçaient Savinien. Il faudrait vaincre l'image, le fantôme de celle qui, pour M"'*' de Méréglise, était deux fois l'ennemie, ayant péché contre son fils et contre le ciel.

Ainsi réfléchissait la comtesse Elisabeth pendant que, seul dans sa chambre, en haut de la tour de l'horloge, Savinien martelait le plancher d'un pas fiévreux.

Et elle ne se demanda pas un seul instant dans sa rêverie, si elle avait le droit de faire courir à la jeune fille le terrible risque de l'aventure, ni ce que deviendrait Rose si la morte Tempor-r tait. Elle ne songeait pas à ce qu'il arriverait de son repos et de son bonheur. Elle ne voyait que le péril de son fils.

La mère effrayée était inaccessible aux scrupules de la chrétienne.

: u temps où les verreries de Venise et de Murano étaient dans toute leur renommée, Melchior de Fleuriel, gentilhomme verrier, partit du fond de l'Auvergne pour l'Italie, afin de s'y perfectionner dans son art. C'était alors une idée neuve; plus tard seulement, les maîtres italiens devinrent les initiateurs des artistes français, quand la confrérie d'Altare voyageait chaque année au delà des Alpes, pour former des élèves dans le Forez et le Nivernais, où son souvenir revit encore par les noms illustres des Sarode. Mais au commencement du xiv® siècle, l'entreprise de Melchior de Fleuriel dénotait une initiative assez méritoire :

le voyage, long et difficile, pouvait être sans résultats. Les Italiens seraient-ils disposés à livrer leurs secrets au hardi compagnon qui venait de si loin vers eux? Rien ne paraissait moins sûr. Mais Fleuriel était jeune,, gentilhomme et pauvre : trois raisons excellentes pour avoir de l'audace.

Il était aussi très beau ; il avait ce type d'Auvergne, teint blanc, nez aquilin, front lisse, dont la noblesse s'imprègne tour à tour de rêverie et de décision. Cette beauté assura son succès au moment où il désespérait presque devant l'accueil des verriers. L'un des plus illustres parmi eux, Bordoni, avait une fille, Rosa-Margherita ; elle vit à la messe, dans l'église de Murano, le jeune Français agenouillé près d'elle. Dans un même rayon de soleil qui jetait sur eux la pourpre des vitraux, dans un même flot d'encens, vers les calendes de mai ils s'aimèrent. Ce fut un amour furtif et tremblant comme celui de Bianca Capella, aventuré au péril des rendezvous nocturnes; Melchior de Fleuriel risquait la mort pour un baiser sur les fauves anneaux d'une chevelure, sur les petits pieds nus de l'amoureuse, déchaussés pour ne pas faire de bruit, où ses lèvres allumaient des roses.

Bordoni surprit les jeunes gens. Il adorait sa fille unique, il les maria et il enrôla Fleuriel dans son atelier, après lui avoir fait étendre la main sur les statuts de la corporation.

Le gentilhomme eut vite terminé son apprentissage : il était initié à cet art charmant des perles de verre, arte del margaritaio, né de l'admiration qu'inspirèrent aux ouvriers de Murano les pierres précieuses rapportées par Marco Polo de ses voyages. Ouvré de sa main, un frémissant collier de marguerites ^ dont la blancheur paraissait morte sur la peau plus blanche, ornait le col frêle de l'épouse.

Au bout de quelques années, il eut le mal du pays, il rentra avec Rosa-Margherita à Fleuriel où il apportait un art nouveau. Il voulut aussi des armes nouvelles pour perpétuer la renommée de celle qui avait exaucé son rêve d'artiste et sa ferveur d'amant; il porta désormais d'aiurà lafasce d'or, accompagné de trois roses de gueules, pour cimier, une femme issant les cheveux épars, couronnée de roses de gueules, tenant une rose de même, tigée et feuillée de sinople. La devise était celle des Gordon d'Ecosse : En la rose Je fleuris.

N'était-ce pas en effet à la jeune fille au nom de fleur qu'était dû ce refleurissement de Fleuriel?

8o LE PÉCHÉ DE LA MORTE

De génération en génération, de siècle en siècle, le nom mystique s'épanouit sur les rameaux de la tige revivifiée : il fut porté par d'innombrables Fleuriel, chastes, gracieuses et belles de la beauté héréditaire, à laquelle se mêlait un peu de langueur vénitienne. Il baptisait aujourd'hui le charme d'Isabelle-Rose, que la poétique fatalité de son horoscope avait fait naître à la fin du mois des roses.

Elle résumait en elle, éclose la dernière de cette lignée, sa grâce où la mélancolie tempérait l'énergie primitive. La dynastie de Fleuriel aboutissait à cette fleur suprême. Ses parents établis à Lyon, où ils avaient transporté l'art traditionnel, étaient morts dans une épidémie causée par les brouillards du Rhône; l'enfant, qu'on avait mise en pension à la campagne, à cause de sa santé incertaine, échappa.

Orpheline, elle revint pour quelque temps à la ville, où son tuteur, M. de Chalus, le meilleur et le plus ancien ami des Fleuriel, la garda près de lui. Les premiers souvenirs de Rose lui retraçaient cet hôtel de Chalus, proche de la Tête d'Or, une grande bâtisse provinciale, d'aspect un peu morose, mais, à l'intérieur, d'une belle et avenante ordonnance, avec ses pièces claires.

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ornées de fresques et de statues, comme le palais d'un sage Athénien. Sa curiosité était intéressée par une sorte d'observatoire, muni de divers appareils utiles à l'astronomie et à la géodésie, qui passionnaient M. de Chalus. La fillette n'avait pas été rebutée par la sévérité de sa demeure nouvelle, car on y sentait la présence d'un génie indulgent, amène, comme un flottant sourire dans le temple de la science.

Sur l'éducation, M. de Chalus avait un peu les idées du xviii® siècle : il pensait que les enfants gagnent à être élevés le plus près possible de la nature. Sa pupille fut peu tourmentée de leçons; il l'emmena, dès les beaux jours, dans son petit château de la Limagne. Rose grandit au pays de l'Astrée, et déjà, en la grâce de ses traits longs et rêveurs, de sa blonde chevelure mollement bombée sur un front droit, elle ressemblait aux bergères-reines des pastorales Louis XIII. Elle s'harmonisait avec le paysage de tapisserie, la pâleur des eaux filant sous les saulaies, le ciel d'or fané qui verdit au couchant. Lorsqu'elle courait sur les rives du Lignon, petite nymphe exquise d'enfance, bondissante parmi les troènes, dans cette prairie de bucolique, il se dégageait d'elle une séduction qui allait jusqu'au

ues, qui grommelaient evaient la tête sur son 5 était vraiment la fée ; Grillon.

e était curieuse aussi.

surprit dans la biblio-

lans un tome de VEn-

lie courut vers M. de

e, j'ai trouvé M"® Rose

fiait tout le xvi 1 1^ siècle

mt le philosophe. Al-

ver la coupable.

m la regardant, c'est

stes?

Iqua Rose gravement,

une limpidité d'astres.

•ends-tu au moins? y>

as davantage et, le re-

pliqua-t-elle avec une

[itéressé, un peu scep-

tique. Cette petite fille qui croyait comprendre! Mais la prétention déjà était un assez bon signe; elle indiquait une certaine ambition intellectuelle.

ce Voyons un peu : c'est du Diderot! le plus grand de tous! tu as la main heureuse. Expliquemoi donc ce que tu as vu là-dedans. y>

C'était une partie du système de la nature.

L'enfant la résuma avec des mots qui n'étaient pas ceux du vocabulaire philosophique, mais qui définissaient assez exactement, par quelques traits essentiels, la théorie qu'elle avait lue. Elle avait compris, — ou presque.

Elle se tut; son tuteur ne répondait pas. 11 avait détourné le visage avec une religieuse émotion. Il venait de reconnaître, dans cette fillette, le miracle de l'intelligence féminine, telle qu'elle apparaît chez certaines créatures d'exception, avec des clartés divinatoires supérieures aux lueurs hésitantes de l'entendement masculin.

Elle le crut fâché.

« Est-ce que c'est ridicule ce que j'ai dit? lui demanda-t-elle, un peu anxieuse.

— Non, ma chérie, non! Au contraire! Et je suis content, très content. A partir de mainte-

84 LEPÉCHÉDELAMORTE

nant, vois-tu, nous causerons beaucoup ensemble : c'est moi qui serai ton maître.

— Ohl quel bonheur! »

Ses grands yeux luisaient de joie. Il faudrait modérer cette soif prématurée de savoir. Mais, s'il s'alarmait un peu d'une précocité périlleuse pour un corps si frêle, il ne pouvait s'empêcher d'en être enorgueilli pour son enfant d'adoption, qui allait devenir la fille de son génie.

Le mot convenait pour définir ce puissant et multiple esprit. Comme beaucoup de Lyonnais, fils d'une cité où le travail se mêle volontiers au rêve, M. de Chalus alliait le goût des recherches exactes aux élans de la poésie, aux méditations de la métaphysique: Gœthe nous présente le plus magnifique épanouissement d'un pareil type intellectuel. Moderne par l'audace de la pensée, M. de Chalus avait dans ses manières un parfum d'ancien régime, et représentait au naturel un de ces gentilshommes philosophes formés par Voltaire, qui eussent fait du parfilage en disputant sur l'hypothèse de Laplace. On pouvait, dans une compagnie, oublier sa science prodigieuse, et ne voir en lui qu'un homme infiniment aimable, à peine ironique, d'une sérénité et d'une bonté parfaites.

LE PÉCHÉ DE LA MORTE 8f

Comme il ne s'était pas marié, on l'accusait quelquefois d'égoïsme, alors qu'il possédait le cœur le plus charmant, d'une générosité discrète et d'une sûre amitié. Il voyait peu ses compatriotes, mais à Paris, dans la rue de la Villel'Évêque, où habita Lamartine qu'il connut à la fin de sa vie, il recevait quelques amis, et il gardait des relations avec deux ou trois femmes d'un rang très aristocratique, comme M""® de Chantoceaux, qui lui pardonnaient sa philosophie suspecte pour l'élégance de son caractère et de sa conversation. Tout en laissant Rose vivre le plus possible à la campagne, il l'emmenait chaque année à Paris : les sauteries enfantines chez M"® de Chantoceaux furent pour elle la première révélation du monde. Son adolescence s'acheva ainsi, partagée entre les prairies de la Limagne et deux ou trois salons parisiens, assez vieillots, mais exquis : peu à peu elle était devenue jeune fille.

Ce fut l'épanouissement d'un charme adorable, comme celui des matinales roses dont le nom l'avait providentiellement baptisée. Autour d'elle, cette créature semblait faire de la lumière : un halo de candeur argentée l'entourait. Personne n'échappait à cette impression de pureté, de clarté tendre et fleurie. Le mince profil.

rappelant celui que la tradition attribue à Marie- Antoinette et à Chariotte Corday, semblait le pétale recourbé d'une fleur lumineuse. Un étonnement de tout, une ingénuité attentive, vite effarouchée, donnait au regard une vie de songe sous les sourcils plantés très haut; les yeux, dans la pâleur du visage fait de nacre mourante, étaient deux émeraudes : on les sentait habités par un rêve qui dévorait la chair presque immatérielle. Le sourire se jouait sur cette blanche figure, comme le rayon du matin se complaît à la surface des piscines; il s'aiguisait parfois d'une malice frêle; aux instants de mélancolie, la lèvre pure infléchissait sa courbe douloureusement. Il avait parfois aussi cette grâce lassée qu'on trouve au sourire de Joséphine à la Malmaison, dans le tableau de Gérard; à celui de la nymphe assise à gauche dans le Concert attribué au Primatice. Tout était douceur : le blond vénitien de la chevelure offrait une nuance atténuée dont les peintres n'ont jamais imaginé la délicatesse; il faisait à cette pâleur un diadème de soleil. Et c'étaient mille grâces encore : la faiblesse du col et des mains, qui s'ouvraient en un geste habituel, fragiles mains d'innocence et d'enfance.

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Le plus protond des poètes a dit que le sceptre d'une femme est dans sa voix : nulle voix jamais n'eut le divin frémissement de celle de Rose. Elle était grave pourtant, mais tendre, mais émue, mais palpitante. La moindre parole vibrait longuement dans la mémoire. Quiconque l'avait ouïe ne perdait plus le souvenir de ses caresses voilées. De même, quiconque voyait Rose une fois ne pouvait méconnaître la poésie que dégageait sa beauté. Était-ce la noblesse de lignes par laquelle le type d'Auvergne ressemble à l'ancien type hébraïque, la lointaine hérédité de l'aïeule italienne, ou cet autre atavisme de dix générations d'artistes, préoccupés constamment par le même idéal de grâce frêle et lucide? Toujours est-il que ce visage de jeune fille suggérait, du premier regard, toute la fantaisie aérienne, toute la féerie entre ciel et terre de Teines d'amour perdues, ou du Songe d'une nuit d'été.

Rose était coquette par un besoin d'être entourée et choyée, par instinct aussi de répandre autour d'elle sa grâce : tout ce qui est beau veut rayonner. Mais plus que cette séduction éclatait la blanche loyauté du caractère. Droiture, franchise, générosité, ces vertus qui ne semblent que viriles s'alliaient à son charme de femme. Et par

là, comme par la déconcertante universalité de son intelligence, elle était bien la fille spirituelle de son maître, de l'homme au cœur profond et au puissant cerveau, sur la vieillesse duquel luisait son sourire.

Ce soir, la rue provinciale et aristocratique de la Ville-rÉvêque était déjà retombée au calme. Rose travaillait dans sa chambre tendue d'étoffe prune, sur laquelle tranchaient des eaux-fortes, des aquarelles, des dessins aux cadres légers. Dans un angle se dressait une vitrine où M"® de Fleuriel entassait les menus souvenirs de sa vie de jeune fille : des émaux rapportés de Bresse, un collier de corail qui seyait merveilleusement à la blancheur de sa peau et à l'or fluide de ses cheveux; des bibelots du xviii® siècle, joujoux artistiques, collectionnés pour elle par M. de Chalus ; de frêles coupes de Venise dont la tige, mince comme celle d'une fleur, supportait l'évasement du calice épanoui; des amphores de verre, sveltes et sinueuses comme un flanc de vierge.

Tout cela racontait le passé industrieux de Fleuriel, des siècles d'efforts nobles et patients vers la plus grande beauté de la forme, et il semblait que, dans ces multiples ébauches, les ancêtres de la jeune fille avaient élaboré, de

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perfectionnement en perfectionnement, le type de grâce souveraine qu'elle représentait aujourd'hui. Sur la muraille, un grand pastel la montrait en robe de soirée, mais ne savait rendre cette finesse irréelle des traits, cette ondulation de la vie semblable à un tremblement de soleil à la surface de l'eau. Dans des vases, dans des corbeilles, partout, des roses débordaient. Beaucoup se fanaient déjà : M"® de Fleuriel ne pouvait les garder longtemps près d'elle; de cette créature, consumée par une âme de feu, émanait une fièvre qui tuait dans son voisinage ces vies parfumées.

Les fenêtres étaient closes et les lampes brûlaient, bien qu'il fît jour encore. La jeune fille achevait de peindre, sur une robe du soir, une bordure de roses d'où partaient d'autres roses montantes : le travail devait être exécuté à la lumière artificielle pour laquelle il était combiné. M"® de Fleuriel continuait sa tâche avec application : le rayon des lampes faisait vivre sa chevelure d'une vie frémissante, dans un envolement de fils d'or, et baisait ardemment la pâleur de son visage. Elle ne releva pas la tête quand M. de Chalus entra; elle ne l'entendait pas venir.

Il s'avança jusqu'au milieu de la chambre, une lettre à la main : il ne disait rien, il contemplait avec tendresse la blonde travailleuse. Enfin, sans l'avoir encore aperçu, comme il arrive quelquefois, elle sentit sa présence. Elle lui sourit, en levant les yeux.

« Ce sera bientôt fini, j) dit-elle en montrant la flore éclose sous ses doigts.

M. de Chalus regardait son œuvre avec cette attention sérieuse qui la flattait bien plus qu'un compliment.

Puis, revenant à l'idée qu'elle lui avait fait oublier :

« Cela ne te déplairait pas de passer quelques semaines à Méréglise? demanda-t-il.

— Comment cela? répliqua- t-elle étonnée.

— La comtesse nous invite : voici sa lettre.

Tiens, tu peux la lire. y>

Et il la lui tendit. Tandis qu'elle la parcourait, il crut voir sur le visage de M"^ de Fleuriel une joie étonnée.

Cher monsieur, écrivait M""^ de Méréglise, Je viens vous demander, ainsi quà éM^^' de Fleuriel, une véritable grâce. Je vous prie, de la part de mon fils comme de la mienne, de consacrer à éMéréglise

une partie de vos loisirs cet été, la plus grande, si ce n* est pas trop exiger de votre dévouement, ^on cher Savinien sera heureux de vous voir, et moi, /attends beaucoup de V influence que votre haute raison exercera sur lui. J'ose en même temps faire appel, dans mon égoisme de mère, à la charité de votre charmante pupille, qui ne refusera pas de se Joindre à vous : pour ceux qui souffrent et qui ne veulent pas qu on les console avec des mots, la présence de la grâce est une consolation silencieuse, quils ne songent pas à repousser.

Je sais que je vous demande là un sacrifice, qui sera surtout sensible à <SH"' de Fleuriel. c4 son âge, la vue de la tristesse jointe à la solitude est plus particulièrement pénible. éMais je compte précisément sur elle et sur vous pour adoucir l'une et l'autre à mon pauvre Savinien.

Vous trouverei d'ailleurs à iMéréglise notre ami commun, iM. Tierre (Anfrey, dont la rencontre n'est pas, je crois, pour vous déplaire...

(n Eh bien, interrogea M. de Chalus, nous acceptons, n'est-ce pas? Cela ne t'ennuiera pas trop, décidément?

— Oh! non, répliqua-t-e.lle avec vivacité.

Puis, elle ajouta, songeuse :

Comme il la regrette encore I Celat'étonne?

Non pas. Seulement il me semble qu'il lui jours donné plus d'affection qu'il n'en a d'elle. Ohl je ne prétends pas qu'elle ne s aimé, cette pauvre Françoise. Mais pas t qu'il aurait dû l'être, pas comme il l'ailui-même. Il est si profond! »

5 avait parlé avec feu : M. de Chalus sourit îment; elle rougit, se remit à son ouvrage, ne pas trop l'embarrasser, il ouvrit un qui se trouvait sur la cheminée, le feuilleta stant.

destinée, se disait-il, avait fait une erreur issant Savinien à la frivole Françoise; elle tarerait peut-être en favorisant cette noualliance qu'il rêvait entre deux êtres dignes le l'autre : Rose et Savinien.

►ucement, il quitta la chambre. Une fois , M"® de Fleuriel demeura rêveuse, oubliant xavail. Elle interrogeait- anxieusement sa ience.

le viens d'avoir, se disait-elle, un mouve-

d'hostilité contre Françoise : c'est mal.

luoi l'ai-je eu, ce mouvement? Qu'est-ce

'éprouve? Qu'est-ce que je ressentais déjà

contre elle, obscurément, quand elle vivait?

Etait-ce de la jalousie? Je ne le crois pas : je lui reprochais seulement de méconnaître son mari, de ne pas savoir l'aimer comme il me semblait que j'aurais voulu l'aimer, moi, à sa place.

« Et, maintenant, pourquoi suis-je heureuse d'aller à Méréglise? Est-ce que j'aimerais Savinien? Non, ce n'est pas possible. Je suis fière, je n'aurai jamais d'amour pour quelqu'un qui ne m'aime pas, et lui, j'en suis bien sûre, il n'a jamais fait attention à moi. Mais il est si malheureux, à cause d'une femme! Il est juste qu'une autre femme désire lui faire du bien. j>

M"® de Fleuriel était sincère. Pour tenter sa noble nature, il fallait que l'amour se présentât à elle sous cette apparence d'une charité délicate à exercer, d'une tâche réparatrice à remplir. Autrement, dans sa fierté, la Rose pudique aurait attendu que l'hommage d'un dévot vînt la chercher au fond des solitudes.

OSE dormait dans un coin du wagon, enveloppée dans un châle rouge des Pyrénées, sa mince figure fripée de a tête inclinée sur l'épaule, les mains s. M. de Chalus la toucha légèrement :

; allons être arrivés. i> Fleuriel se leva d'un mouvement lent, atteignit son chapeau placé dans le la la longue épingle dans ses cheveux, 'arrêtait net, sans secousse appréciable, )ar un de ces mécaniciens experts que sit pour convoyer les voyageurs vers i'eaux élégantes, pendant la saison.

LE PÉCHÉ DE LA MORTE Çf

Un cri courut en appel à toutes les portières :

« RandonI y>

Tous deux descendirent. Savinien de Méréglise les attendait sur le quai; tête nue, il s'avança vers eux, s'inclina. M"^ de Fleuriel constatait non sans pitié la crispation de ses traits amincis, et l'affaissement d'un corps où s'éteignait l'énergie vitale ; la tristesse de cet aspect était accentuée par la banalité du décor que faisait à la scène cette petite gare de province.

M. de Chalus s'enquérait de la comtesse Elisabeth.

a: Ma mère va bien, répondit le jeune homme.

Elle vous remerciera tout à l'heure d'avoir accepté son invitation. En attendant, permettezmoi de vous remercier moi-même, cher monsieur, d'être venu avec M""^ de Fleuriel, lui apporter le secours de votre amitié. Il lui est bien nécessaire dans la vie morose à laquelle elle se condamne pour ne pas me quitter. »

D'un geste spontané Rose lui tendit la main; il la serra avec une sorte de brusquerie, ému de cette sympathie muette. M. de Chalus à son tour lui offrit la sienne. Ils ne parlaient pas, craignant les choses intimes et douloureuses qu'il aurait fallu dire.

Savinien appela son domestique, et lui remit les bulletins de bagages des deux voyageurs.

Puis tous trois sortirent. Dehors, une voiture attendait.

« J'ai pris le break, expliqua-t-il, parce qu'il fait très beau, et que vous aurez plaisir sans doute à regarder la route, qui est assez pittoresque jusqu'à Méréglise. Mais je crains que M"® de Fleuriel n'ait froid. y>

En effet, Rose serrait les épaules sous sa mante des Pyrénées.

« Oh! dit-elle, je sors du wagon où j'ai dormi, je suis encore un peu engourdie, mais je me réchaufferai bien vite. Voyez quel superbe soleil! i>

Le jeune homme, après avoir surveillé la façon dont son domestique disposait les bagages, s'installa sur le siège et prit les rênes.

(c Vous êtes bien? demanda-t-il.

— A merveille. Le trajet sera-t-il long?

— Une heure et quart, à peu près. y> L'équipage partit au trot des chevaux bais

très près du sang, que leur maître contenait avec une certaine difficulté. Leurs sabots martelaient le pavé pointu de la petite ville, encore à moitié endormie. Randon ne s'anime qu'aux heures où

sa clientèle estivale afflue vers le parc et le casino; hôtels et villas se vident alors de leurs habitants, comme une fourmilière en alarme; puis, toute cette foule disparaît, instantanément résorbée. La voiture suivit l'interminable rue d'Uzès, sans rencontrer d'autres humains que quelques paysans menant des attelages de vaches : chariots et conducteurs évoquaient une civilisation lointaine, et tous ces rustiques portaient les moustaches à la gauloise, comme Vercingétorix. M"® de Fleuriel se sentit rapprochée tout à coup de sa chère Limagne.

A la sortie de Randon, la route montait par un brusque ressaut. Le trot des chevaux se ralentit un peu, Savinien se tourna sur son siège.

« A présent, mademoiselle, vous allez être dédommagée. Regardez derrière vous. »

Randon s'étalait dans la plaine, où la rivière de l'Allier épandait sa nappe claire : c'était un désert de verdure coupé par de longues files de peupliers qui processionnaient à travers l'étendue glauque, vibrante de soleil. Une sorte de vertige lumineux montait de cette immensité.

Des deux côtés de la route, bientôt, on aperçut de nouvelles vallées, de nouvelles plaines, entre lés contreforts qui s'enracinaient à la chaîne

çB LE PÉCHÉ DE LA MORTE

principale : chaque pas des chevaux, mordant le grès, faisait éclore un mirage de plus aux brèches du chemin : on avait la surprise d'une trouée verte au fond de laquelle luisaient des blocs calcaires, des toits de fermes, des clochers de villages. Et bientôt, sur la droite, apparut la chaîne des Puys, géants carrés, trapus, pareils aux anciens autels celtiques, au-dessus desquels l'irradiation des neiges éternelles, frappées par le soleil, semblait l'embrasement des sacrifices. Ils se mêlaient aux nuages dont ils imitaient la couleur.

a: C'est beau, i> murmura la jeune fille.

Le caractère de ces paysages de montagnes devenait de plus en plus saisissant. La route, toujours plus escarpée, en faisait l'escalade par des lacets multipliés. Aux tournants, on apercevait les tuiles ou le chaume d'une maisonnette bâtie en contre-bas ; vide de ses habitants, partis déjà pour le labeur champêtre, elle ajoutait encore à l'impression de solitude qui croissait à chaque pas. Parfois cependant on rencontrait, sur les marges du chemin, quelques vieilles fileuses, parques au front gris incliné sur les blonds écheveaux. La tête cornue d'une vache attachée à un piquet se montrait entre deux

^mÊm

arbres : elle ne poussait pas un meuglement, elle regardait à peine les voyageurs de ses larges yeux impassibles. La terre, la bête et l'espace de feu se taisaient avec béatitude, en ces hauts lieux; la nature brûlait en silence.

La voiture gravissait maintenant au pas la dernière rampe. On n'apercevait devant soi que la montée du chemin à pic et le bleu du ciel : cela donnait une impression de fin de monde, comme si l'on eût touché aux frontières de la terre et du firmament.

« Nous sommes presque arrivés, » dit Savinien.

Il poussa un peu les chevaux qui, sentant de nouveau le terrain plat sous leurs pieds, filèrent à toute allure. Et soudain l'immense plateau de Méréglise apparut, avec le village et le château tout proches, et, dans le lointain, une mer de verdures et de vapeurs, flottante ceinture de forêts et de nuages.

Au grand trot, on atteignit les premières maisons. Les enfants et les vieilles femmes vinrent, sur le pas des portes, curieusement; ils regardaient éblouis la beauté de Rose, qui passait dans l'éclair de la course. Elle les intriguait par sa chevelure d'un or miraculeux et sa pâleur.

lOO LE PÉCHÉ DE LA MORTE

Mais la voiture arrivait devant le château, enfilait une avenue de marronniers, s'arrêtait. Savinien sauta à bas de son siège, aida M. de Chalus et sa pupille à descendre.

« Vous voyez, dit-il, que ma mère nous attend. »

La comtesse Elisabeth se tenait debout sur le perron, et paraissait très grande au seuil de la hautaine demeure. Ses cheveux gardaient leur nuance vigoureuse, qui rendait presque durs les traits réguliers, soulignés par l'âge, et les plans du visage évidés. Mais un sourire de bienvenue éclairait sa physionomie.

Elle fit quelques pas au-devant de ses hôtes, prit les mains de M. de Chalus dans les siennes, puis, attirant M"® de Fleuriel contre sa poitrine, elle la baisa au front :

« Ma chère enfant, lui dit-elle avec tendresse, laissez-moi fêter le premier rayon de soleil qui entre à Méréglise. y>

Comme ils franchissaient le seuil, la Bertrande les croisa. Elle jeta sur Rose un regard hostile. Etait-elle irritée de la présence d'une femme dans cet asile du veuvage inconsolé? Avait-elle un soupçon de ce que méditait la comtesse Elisabeth pour disputer Savinien à la mort? Qui

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LE PÉCHÉ DE LA MORTE lOI

sait? sa jalousie pour le compte d'une autre la rendait bien capable de telles intuitions. Muette et farouche, elle passa.

« Vous nous avez annoncé M. Pierre Anfrey, dit M. de Chalus. Aurons-nous le plaisir de le voir aujourd'hui?

— Oui, répondit M™® de Méréglise. Il est arrivé depuis deux jours, mais il travaille dans sa chambre à ses dossiers : il ne paraîtra pas avant le déjeuner. Il a apporté ici une véritable liasse, et il faut bien qu'il s'occupe de ses affaires pendant qu'il sera à Méréglise; il nous fait l'amitié de prolonger son séjour jusqu'à la rentrée... Voulez-vous me suivre? Je vais vous montrer vos chambres. »

Elle passa devant eux; elle marchait dans l'immense corridor avec la légèreté d'une jeune femme. Ils laissèrent à droite la salle des Gardes, à laquelle M. de Chalus et sa pupille jetèrent un regard d'admiration. La cheminée surtout les frappa, avec ses cariatides de style italien, ses landiers gigantesques, son manteau sculpté sur lequel se déroulait la série des douze travaux d'Hercule en haut relief. Une rangée d'armures le long des murailles rappelait l'immobile chevauchée à^Éviradnus,

Savinîen les avait quittés. La comtesse Elisabeth se tourna un instant du côté où il avait disparu, soupira involontairement. Songeait-elle au contraste entre le passé formidable, que suggéraient ces fantômes guerriers, et le frêle héritier de Méréglise? Ils arrivèrent au fond du corridor, devant le large escalier à double rampe. Vitaline descendait; la comtesse l'arrêta :

a Mon enfant, lui dit-elle, voici M""" de Fleuriel à qui vous serez particulièrement attachée pendant son séjour ici. J'espère qu'elle sera contente de vous. y>

Un peu effarouchée d'abord, Vitaline leva sur Rose ses yeux d'un bleu de vitrail; presque aussitôt, le magnétisme qu'exerçait la jeune fille opéra. Un sourire timide fit rayonner l'ovale mystique de cette figure.

« Mais elle est charmante! » s'écria M"^ de Fleuriel.

Vitaline reçut le compliment en rougissant.

Après quoi, la fille de la Bertrande s'esquiva, sur une révérence qui n'était pas trop rustique.

La comtesse Elisabeth sourit en remarquant l'étonnement de Rose.

« N'est-ce pas, dit-elle, on ne la prendrait jamais pour une domestique, cette petite Vitaline?

C'est qu'aussi bien, ce n'en est pas tout à une. Elle est jolie, fine; elle est même instru une imprudence de la baronne de Sénanges, n'a pas songé qu'elle la déclassait en faiî d'elle la compagne de sa fille, sous préti qu'elles étaient sœurs de lait. Encore, s'il si sait de la doter un peu, ce serait réparable, l fille de la Bertrande, notre femme de charge, voulez-vous qu'elle épouse? Un rustre? il la j drait malheureuse.

— Qui sait? répliqua M. de Chalus. T< âme humaine a son double ici-bas : le tout es le rencontrer. »

Ils étaient arrivés sur le palier tout en caus Une statue de femme s'y dressait, un beau vail de la Renaissance. M"® de Fleuriel approcha, l'examina. Elle poussa une excla tion de surprise :

« Mais c'est moi! »

La statue lui ressemblait autant qu'un ] trait, malgré la différence du costume : c'( la même élégance allongée et frêle, la m coupe du front et des yeux, le même soi spiritualisé de langueur. La coiffure aussi < pareille : ces cheveux crespcs lentement j c parle Ronsard.

« Mais oui, c'est elle, s'était écrié aussi M. de Chalus. Votre château serait-il enchanté, ma chère amie?

— Non pas que je sache, répliqua-t-elle, à moins qu'il ne le soit depuis que votre exquise pupille y est entrée.

— Rose ressemble aux femmes de la Renaissance, observa-t-il. Que de fois nous l'avons constaté ensemble devant les Germain Pilon et les Jean Goujon, au Louvre!

— Et peut-on savoir, dit Rose, quelle était cette noble personne?

— C'était, répondit la comtesse Elisabeth, Diane-Éléonore de Méréglise, belle et vertueuse dame, qui guérissait les fiévreux de la contrée en imposant sur eux ses blanches mains. Elle a passé et fleuri en faisant le bien sur terre. »

Et elle la regarda, lui appliquant l'allusion. N'était-ce pas elle qui devait guérir Savinien?

« Mais vous êtes las tous deux, reprit-elle, et nous sommes arrivés à vos chambres. Voici la vôtre, mon cher ami, et vous, mignonne, la vôtre est à côté. Je vous engage à dormir jusqu'au déjeuner. Je ne ferai sonner le premier coup de cloche qu'à midi. »

Rose, une fois seule dans son nouveau do-

LE PÉCHÉ DE LA MORTE lOf

maine, alla immédiatement à la fenêtre qui ouvrait sur l'immense bassin de l'Allier, cultures, forêts et pacages, jusqu'aux collines en fuite à l'horizon. L'étendue verte braisillait, le soleil s'alourdissait : les yeux de la jeune fille se fermèrent. Elle se jeta tout habillée sur son lit, et tomba dans un assoupissement plein de rêves.

Elle était dans un château de miracle : sa propre image l'accueillait et lui souhaitait la bienvenue. Ensuite, au toucher de ses doigts sur son front, le châtelain sortait du sommeil et de la mort. Des acclamations et des chants retentissaient. Elle distinguait même les paroles à travers la musique de son rêve :

... Mon cœur amoureux N'a voulu que la Rose,

Elle s'éveilla, le chant persistait : elle n'avait pas tout rêvé.

Vitaline, sous sa fenêtre, achevait le couplet :

La Rose claire du printemps Rend mes désirs contents, "*

La réalité ne brisait pas le fil du songe.

Une douceur pleine de pressentiment noya le cœur de la jeune fille. Elle demeura accou-

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ippui. La chanteuse venait de se taire.

e Fleuriel laissa vers elle tomber son

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tu confuse de s'être fait entendre, la i Bertrande releva la tête, ntez encore. »

béit. M"*" de Fleuriel écoutait et s'ouîs un espoir indéfinissable. Longtemps, î sévère encadra une apparition au soumt sous des cheveux d'or, venait de sonner. Pierre Anfrey dest salua les nouveaux hôtes du château, romenaient dans la cour d'honneur en t le second coup du déjeuner, vu votre père avant mon départ, lui dit halus ; je l'ai trouvé aussi bien que posquelle sérénité, quelle force d'âme il , malgré son état!

)n père est un stoïcien, un caractère de

'est vrai.

'ailleurs, les soins de Claire seraient capables de lui faire oublier son infirïpuis que notre mère est morte, elle l'a : remplacée auprès de lui.

— Votre sœur est admirable, ( Fleuriel.

— Je me le dis souvent. Songe nonce à tout, à la vie de Paris, mariage, pour le soigner, et que lui pèse pas, semble-t-il. C'est elle nous égaie.

— A propos, dit M. de Chj donc que cette affaire dont votre ] pour vous ?

— Oh! elle est faite si je veux.

bien que je ne voudrai pas.

— De quoi s'agîrait-il?

— D'une étude d'avocat-défen qui va se trouver sans titulaire. C francs assures par an, peut-être ] ne serions que cinq dans tout le p

— Voilà qui est tentant.

— Oui, mais c'est bien loin ! 1 tion où est mon père, l'abandc longtemps...

— Sans doute. y>

La cloche du déjeuner sonna p( fois"; ils rentrèrent ensemble au cl Méréglise et son fils les attendaien à manger. Savinien pressa affecti

mains de Pierre, qu'il n'avait pas encore vu ce matin.

La salle était une immense pièce ornée uniquement de trophées de chasse, et d'une belle verrière où saint Hubert était glorifié dans le principal épisode de sa vie — témoignage de piété offert à son patron par un Hubert de Méréglise qui avait vécu au xv® siècle. La rencontre du seigneur avec le cerf mystique, de proportions gigantesques, le Saint-Sacrement flamboyant dans l'envergure des andouillers, occupait la partie centrale; on voyait dans le fond une montagne circulaire, ceinturée d'un chemin en spirale et coiffée d'un donjon; des arbres trapus aux cimes rondes, des prés d'un émail lucide et vibrant. La composition était naïve, mais la couleur éclatait en fanfare sur la grisaille des murs.

On prit place. Le couvert de M"^ de Fleuriel se trouvait tout naturellement à côté de celui de Savinien, assis en face de sa mère, qui avait M. de Chalus à sa droite et Pierre à sa gauche. La comtesse Elisabeth avait fait mettre devant la jeune fille deux ou trois roses, pas plus, afin de ne pas donner à la table un air de fête qui eût choqué Savinien. Elles étaient merveilleuses : c'était une

variété nouvelle, créée par les jardiniers anglais, la éMarchionness ofLondonderry,

Savinien regardait Rose et les roses : il s'étonnait de n'être pas irrité dans sa tristesse par toute cette grâce fleurie. Le vitrail pleurait de la couleur et de la splendeur; il caressait le blanc profil d'un triple baiser d'or, de flamme, d'émeraude. Le visage apparaissait d'une immatérielle pureté. Non, la morte ne pouvait pas être jalouse de cette figure d'ange-vierge.

Pour la première fois, Savinien eut alors le sentiment que M"® de Fleuriel était une créature d'exception, à part des autres femmes, puisqu'il ne se révoltait pas contre son charme. Au commencement du repas, il avait fait quelque effort pour prendre part à la conversation. Maintenant, sa mère ravie le voyait s'animer peu à peu en parlant, raconter ou discuter longuement, au lieu de ne répondre qu'à peine, par effort de politesse, ainsi qu'il le faisait depuis des mois.

Pour produire cette espèce de résurrection intellectuelle et morale, il suflîsait d'un mot, où M"® de Fleuriel mettait le frémissement de sa voix, d'un regard où passait la lueur de son clair esprit.

Une fois encore, son influence opérait, éveil-

no LE PÉCHÉ DE LA MORTE

lant autour d'elle les intelligences, suscitant les énergies, affirmant, par l'impression de vie noble et intense qu'elle communiquait, le devoir de vivre. Elle arrachait Savinien à sa torpeur, elle triomphait de son désespoir, tout en ménageant sa souffrance. Et lui qui repoussait les consolations maternelles, il se laissait charmer par cette consolatrice qui n'employait d'autres arguments que l'harmonie de sa grâce et de sa voix. La comtesse Elisabeth le vit. Elle s'en réjouit sans jalouser celle qui opérait le miracle.

Le déjeuner s'achevait. M""® de Méréglise prit le bras de M. de Chalus, et Rose celui de Savinien. On passa sur la terrasse et, d'instinct, tous se dirigèrent vers le parapet, s'y accoudèrent pour regarder la vallée: M™® de Méréglise se trouvait à côté d'Anfrey. Elle lui montra la jeune fille qui s'entretenait avec Savinien, dont le visage s'était tout à fait détendu et semblait maintenant paisible.

an Regardez, dit-elle. Voici la première fois que mon pauvre fils paraît s'intéresser à quelque chose de la vie; c'est la première fois aujourd'hui que je le vois « causer y> véritablement avec quelqu'un. Ah! grand Dieu, je n'en suis pas jalouse! j>

Elle soupira.

« Si seulement il l'avait rencontrée plus tôt! Celle-là, Dieu lui aurait peut-être fait la grâce de ne pas mourir. »

Elle ajouta d'une voix basse, douloureuse, où il y avait comme une allusion, un reproche — à qui?

a: Et je suis sûre qu'elle aurait su l'aimer. N'est-ce pas, monsieur Anfrey ? »

Elle le regarda : il se troublait. Pourquoi disait-elle que Rose aurait su aimer Savinien?

Prétendait-elle que Françoise l'avait méconnu? Pourquoi aussi était-ce à lui qu'elle le disait? Qu'insinuait-elle ?

Déjà, quand il avait accompagné Savinien et sa mère à Méréglise, après la mort de Françoise, il avait subi avec gêne l'insistance de ses longs regards qui s'appuyaient sur lui tantôt comme une interrogation, tantôt comme un reproche, aggravant celui qu'il sentait lui-même sourdre au fond de sa conscience. Que supposait- elle? Que soupçonnait-elle? Il l'ignorait. Ses propres paroles prouvaient qu'elle était jalouse du passé pour son fils, et c'était sans doute sur lui, Anfrey, que se portait cette jalousie. Mais avait-elle des preuves, ou plutôt n'en cherchait-elle pas

encore, dans son trouble à lui, dans sa rougeur quand elle lui parlait ainsi de la morte? Il craignait de lui en fournir, et il s'imposait de cruels efforts afin de rester impassible en apparence.

Cette contrainte n'échappait point à M"® de Méréglise; elle lui était une raison toute-puissante de le croire coupable, et Françoise avec lui.

Ce mystérieux péché de la morte, elle avait besoin d'en être sûre pour la mieux haïr et la mieux combattre.

C'est pourquoi aujourd'hui, elle avait pris Anfrey à part. Elle lui mit la main sur le bras ; d'un ton plus bas encore, comme si elle avait craint, non pas d'être entendue de Savinien, qui était loin d'elle, mais de réveiller quelque chose de terrible au fond de l'ombre, elle ajouta :

<r Voyons, monsieur Anfrey, répondez-moi.

Vous avez pour Savinien, je le sais, la même amitié que celle qu'il a pour vous : vous êtes deux frères d'élection. Eh bien, franchement, ne vous semble-t-il pas que mon fils n'a pas reçu de cette pauvre Françoise, dans le passé, l'affection qui justifierait l'héroïsme de sa fidélité? Je suis peut-être trop sévère; pourtant, il me

semble que de son vivant elle ne l'a pas aimé assez pour avoir le droit de le désespérer ainsi par sa mort.

— Madame, répliqua-t-il la voix altérée, je ne garde de la comtesse Françoise de Méréglise qu'un souvenir tristement et infiniment respectueux. Excusez-moi de ne rien vous dire. »

Son émotion avouait : M""*" de Méréglise n'insista pas.

Elle le regarda d'une façon plus expressive et plus aiguë encore :

« C'est vrai, dit-elle, vous étiez leur ami à tous deux; vous ne pouvez pas répondre autrement. y>

Et elle le quitta. Cette fois, l'attaque était précise. Il la sentit : mais il lui était impossible de comprendre. Il ignorait qu'elle l'avait entendu nommer par Françoise dans son délire, et qu'elle l'avait vu agenouillé à son chevet dans la chambre de mort.

Il fut certain, pourtant, qu elle devait savoir.

Savinien disait à M"® de Fleuriel, en lui montrant un point dans l'étendue de verdure :

« Vous voyez là-bas, tout à l'horizon, ce coude que fait l'AlUer? Près d'un pont que vous ne pouvez apercevoir, aboutit un souterrain du

byGoogk

château, par lequel nos troupes débouchaient dans la plaine. C'est par là aussi qu'un de nos ancêtres assiégé, vaincu, toute la garnison massacrée, s'est enfui avec sa jeune femme, que le seigneur de Châteldon voulait lui prendre. On ne sait où ils sont allés ensuite : ils ont disparu ensemble.

— Oui, fît-elle songeuse, tant d'amours, tant de guerres, et plus rien maintenant que la paix magnifique de ce paysage. L'âme se perd, elle s'abîme dans le temps qui n'est plus, comme dans une mer. »

Et elle songea à la joie de fuir, de disparaître avec l'élu, comme la dame de jadis avec son seigneur.

Us se détachèrent de leur contemplation, revinrent vers les autres. M. de Chalùs, qui s'était un peu assoupi, venait de se réveiller. Il passa sur la terrasse une brise infiniment douce; les orangers et les lauriers-roses frémirent, et l'envers de leurs feuilles agitées mit dans l'air un frisson pâle comme pour accuser la volupté de l'heure.

Cependant, la comtesse Elisabeth s'était rapprochée de M}^^ de Fleuriel et, lui caressant les mains, elle lui murmura :

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(( Merci! y>

Elle n'ajouta rien, la jeune fîU elle lui rendit un de ces sourires c toute.

Ainsi, elles se félicitèrent, mie eussent dit : « Nous le sauverons,

Pendant leur effusion muette, ] Il avait hâte d'être seul : tout à présence de M"® de Méréglise, so sition de ce regard qui lui fouillai la profondeur où dormait son sec étouffer. Oui, la comtesse Élisabet sûr. Mais pourquoi le regardait-el ce seulement pour le torturer? pour lui commander quelque ch une nuance impérieuse dans la 1 gard.

Que pouvait-elle vouloir de lui

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(AVI NI EN lisait et travaillait dans sa bibliothèque ; c'était le premier bienfait du charme de Rose que de l'avoir rendu de nouveau capable d'un effort intellectuel. Sa douleur s'était assagie. Il avait repris goût à ces études sociales qui passionnaient autrefois son esprit, où les tendances chevaleresques héréditaires revivaient sous la forme d'une philanthropie mystique. C'était d'ailleurs une sorte de domaine réservé, en dehors du passé conjugal, auquel le souvenir de Françoise demeurait étranger totalement. Jamais il n'avait parlé à la jeune femme de ces préoccupations

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humanitaires, devinant, sans se l'avouer, qu'elle ne s'y intéresserait pas.

Ce matin, il avait entrepris l'examen d'un important ouvrage de philosophie anglaise.

La porte s'ouvrit tout à coup et, d'une vive glissade, une forme légère s'avança au milieu de la pièce : c'était Rose dans sa fraîcheur de rose pâle au matin.

« Oh! fit-elle, je ne vous savais pas là. Je vous dérange!

— Pas du tout! Mais je vous admire : levée et habillée à cette heure!

— Je dors si peu et il fait si beau! N'est-ce pas, c'est délicieux, cette époque de l'année où la nuit disparaît en quelque sorte, mangée par le soleil du matin et du soir? On vit double. Je me suis déjà promenée au jardin, j'ai causé avec Vitaline et avec sa chèvre. Je trouve qu'elles se ressemblent : elles ont la même grâce sauvage. La chèvre est demeurée réfractaire à toutes mes avances. Mais Vitaline, je suis en train de l'apprivoiser. y>

Ellç rit, et Savinien aima son rire, qu'il entendait pour la première fois. Il n'avait rien de cette sonorité aiguë qui rend insupportables aux gens nerveux les éclats, souvent factices, de la gaieté

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féminine. Il s'épanouissait en belles ondes comme un chant cadencé; il y avait encore de la bonté jusqu'en ce rire, qui semblait vibrer pour la joie des autres comme la musique du rossignol et les trilles lumineux du soleil.

« Mais vous travaillez? reprit-elle.

— Je lisais. Un auteur grave.

— Voyons. ^ Elle prit le livre.

d Je connais cela, dit-elle simplement. M. de Chalus m'en a parlé. Quand vous l'aurez fini, je vous demanderai de me prêter ce volume.

— La philosophie sociale vous intéresse, mademoiselle?

— Tout m'intéresse. Si je vous disais que l'algèbre ne me fait pas peur... Mais oui, les équations du second degré... Autrefois, surtout, j'étais très forte... Oh! il ne faut pas me prendre pour une savante : je suis curieuse simplement. Figurez-vous que pendant toute mon enfance, comme j'étais maladive, on m'a laissée dans la plus splendide ignorance. J'ai appris à lire à l'âge où les autres faisaient des devoirs de « style d. Depuis, je me suis rattrapée. Histoire, philosophie, mathématiques, poésie, tout m'est bon... y>

De nouveau elle rit. Savinien regardait le frêle

visage, les frêles mains, la chevelure d< teint d'aube naissante; jamais la grâce ne lui était apparue aussi légère que ( quise créature qui portait ce fardeau d comme une fleur. Ainsi devait sourire Charité à la fois, une Hypatie.

« J'ai horreur, ajouta-t-elle, des gens lités; ils se donnent une infirmité de quoi bon mutiler son intelligence? J'ai recherche la vérité tout entière, qu'o plein dans la vie, dans l'action. Tenez, époques qui me passionnent à cause d( Révolution me hante. Comme on a v( comme on a pensé ! Bien ou mal, peu J'aurais voulu en être. Être M""^ Rolar Charlotte Corday !... Vous me direz qu l'échafaud? Ma foi, tant pis!... »

Elle mit un peu d'exaltation dans cei mots. Savinien la regarda. Une flamme éclairait ses yeux fiers, ouverts tout gr les hauts sourcils; les lèvres, un peu m braient superbement, le teint s'irradiai l'albâtre que chauffe une lampe inté même les cheveux blonds frémirent, ( M"® de Fleuriel eut à ce moment la ph) de la petite-fille de Corneille, dont el]

ue je demande surtout aux livres, rec'est qu'ils m'apprennent le vrai sens

Mais là-dessus, ils m'ont tous déçue, près. J'ai passé des nuits à lire Tolstoï plus avancée. Sa morale de restriction, ation passive, me révolte. Je préfère C'est un énergique, celui-là.

îs poètes, la musique ?

ais des milliers de vers, depuis Ronsard 'erlaine. Je ne fais guère de musique :

:'est peut-être l'art qui m'a donné les s heures d'oubli. En peinture je pratique lais c'est surtout le dessin qui m'attire, le modelage. J'ai chez moi une collec- [urines en terre glaise, que je vous monjour... Qu'est-ce que vous voulez? il occuper la vie. On a le temps de se reès, quand tout est fini. :ù

le mot du grand Arnauld sur ces lèvres le pâlie. Savinien la regardait, l'écou-

mesure qu'elle parlait, il se rendait tnpte du miracle qu'avait accompli la

faisant tenir dix âmes sous cette fraoppe. Rose lui apparut comme un protnant, résurrection de l'universelle Psybve, curieuse, sa lampe au seuil de la

science et de la vie. Tant d'énergie et ta ^ faiblesse! Tant de puissance et tant de j C'était incompréhensible. Il regarda ave admiration, déjà tendre à son insu, la main qui, après avoir tracé les signes ba des algébristes, feuilleté les pages des philos et des poètes, pétri la terre docile pour e traire des formes de beauté, savait encore ( ser avec cette souple élégance la chevelu bombait mollement sur le front droit.

« Je dois beaucoup à mon tuteur, pourj elle. Vous ne pouvez imaginer ce qu'est Chalus. Son esprit sait tout, son cœur r tout. Il m'a ouvert les avenues du savoii autant de simplicité que s'il m'avait fait dans son parc. C'est pour lui un domaine lier où il se promène. Je suis bien heurei l'avoir pour maître, bien fîère qu'il m'a son disciple. Ce nom de maître, je voud lui donner, mais il ne s'y prête pas; il p seulement que je lui dise : mon ami. Je pro ce mot-là comme celui de père. y>

L'enthousiasme de l'élève pour celui q tait fait l'initiateur et l'éducateur de soi vint mettre sur le noble visage une beai plus. Savinien songea que l'harmonie éta:

; génie vieillissant et de cette idéale s'étayaient d'une tendresse réciklairait du rayonnement de sa saî réjouissait de sa jeunesse pure, un beau vers, ne sent pas une rose , la paix du cèdre dans le soir lui ose.

ion religieuse avait pénétré Saviutant M"® de Fleuriel, et, sans le la sa pensée, il, vous êtes admirable, je ne vous

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