‹ Le péché de la morteChapitre 4 sur 6 · IS · texte numérisé non relu

IS

e venait du plus intime de son le fille se livra sans résistance à la 1 ressentait. Elle se sentait comprise il l'admirait, il le lui disait, et instant, sans doute, bien qu'aune s'en rendît compte, que la pred'amour naquit dans leur récente ! pouvaient la soupçonner encore, ssent refusé d'admettre même la ; cet amour, mais ils éprouvèrent î suavité qui les étonna, î en deuil passa sous les fenêtres :

rtrande; par une sorte de magnéurna la tête, devinant que Savinien

n'était pas seul. Elle aperçut traits demeurèrent impassib hâta l'allure comme pour fu avait légèrement tressailli. P cha son trouble. Qui donc pouvait oublier Françoise? I tait pas avec elle l'oubli proi lation. Elle venait pour lui désormais avec douceur.

« Savez-vous, dit-il en coi pourquoi surtout vous êtes ac l'extraordinaire sympathie q Vous êtes naturellement ai douleurs, de toutes les peine?

au lieu de se rétracter à vo replier sur elles-mêmes, s'éj fiance à votre voisinage, et \ qui viennent à vous, spontar seule d'une autre femme \ comme vous Têtes me révol content que vous soyez là, je là.i>

Ils se serrèrent la main et ;

« Mademoiselle de Fleurie voix émue, je désire ardemn heureuse. »

Le clair sourire devint un peu douloureux :

« C'est bien compliqué le bonheur!

— Je vous le souhaite en conformité avec vos propres souhaits. Je me demande, depuis que je vous connais mieux, qui pourrait bien être digne de vous. Il m'a semblé que Bernard de Chantoceaux vous faisait une cour discrète...

— Lui? s'écria-t-elle avec vivacité. Jamais, par exemple. Il est bien trop Parisien pour moi : il aime tout ce qui m'ennuie : les courses, les mondanités, — s'il aime quelque chose toutefois. Moi, je déteste cette façon d'user sa vie pour les autres sans avoir jamais le temps d'être soi... M. de Chantoceaux!... Comment avez- vous pu croire? »

Et Savinien fut heureux de l'énergie avec laquelle elle se défendait. Pourquoi? Il n'aurait su le dire. Mais l'idée qu'elle aurait pu avoir une affection banale lui eût été pénible.

Un ombre s'encadra dans la fenêtre. La Bertrande repassait.

LE PÉCHÉ DE LA MORTE lif

Pendant le déjeuner, quelques tions de M"® de Fleuriel ann Savinien à parler du personnaj étrange qui accaparait en ce moment la c des habitants de Méréglise.

« Figurez-vous, mademoiselle, dit-il, qi possédons ici actuellement un sorcier.

— Vraiment?

— Oui, ou, si vous aimez mieux, un s car les deux mots et les deux choses se i blent. C'est un homme qui prétend vo sous terre. Comme par hasard, il a décou^ sources du côté de Ballore, là où je les cl avec mes ingénieurs, il y a deux ans. C

cier — Juste, je ne sais que son prénom — a entendu parler de mes recherches dans le pays, et c'est ainsi, sans doute, qu'il a eu connaissance de cette fameuse nappe d'eau souterraine.

— Sûrement, approuva Anfrey.

— J'aimerais à le connaître, dit M. de Chalus. Quel homme est-ce?

— Un fils de paysans cévenols, qui a étudié pour être prêtre, comme on dit. Il n'avait pas la vocation ecclésiastique, ou bien celle du sourcier était chez lui irrésistible. Bref, il a quitté le séminaire avant de prendre les ordres. Ce n'est pas un renégat, d'ailleurs; ce serait plutôt un illuminé. Il parle bien, avec une sobriété d'expression assez rare chez les voyants; il n'a pas oublié son latin : il m'a montré un petit Virgile qu'il porte toujours avec lui dans la poche de sa vareuse. Il est rasé comme un prêtre, ce qui sied à la beauté régulière de son visage, car il est beau. Sa mise se rapproche de celle des paysans, avec une propreté ecclésiastique. lia toujours un chapeau à larges bords. Ajoutez qu'il est blond, qu'il a la peau blanche des gens d'Auvergne, des yeux d'un bleu naïf — les yeux de Vitaline — et la voix douce. D'ailleurs, vous allez le voir un de ces jours.

— Ah ! fit Rose, intéressée.

— Il m'a demandé une audie cevrai devant vous. Cela ne pas?

— Au contraire. Je suis très c ce sourcier-sorcier. Et vous, moi t-elle, en s'adressant à M. de Chî

— Moi aussi, répondit le vieil]

— Quoi ! s'écria Anfi-ey, vous i dire que vous avez confiance ds de coudrier, monsieur de Chalus

— Dans la baguette, non ; dar tient, peut-être. Mortillet et Bi que des individus très nerveux certain ébranlement en face d'un Leur bras frémit, le frémissement i à la baguette.

— Et cite-t-on des exemples d( aient vraiment vu les eaux sous t

— Il y en a deux au moins, i près indiscutables. Pour Jean-Jac le pâtre de Séon, la terre devena quand il l'avait contemplée avec menant le chapeau sur les yeux. I voyante de Syrie, notre contemp le soleil à travers un voile noir, p

yeux vers la terre : alors elle voit à travers le comme à travers un cristal, palpiter la vie fontaines et des fleuves. Tous les chercheurs sources regardent le soleil.

— Pourquoi? demanda Savinien.

— Parce qu'il est, disent les occultistes, le > puissant foyer du fluide qui leur donne un :roît de faculté visuelle.

— Alors, dit Anfrey un peu dédaigneusement, : cela c'est affaire de magnétisme et de menas?

— Précisément. »

,a sonnette de la grille tinta.

Ce doit être notre chercheur de sources, y> Savinien.

>'était lui. Quand la domestique eut refermé >orte, un homme d'aspect très jeune encore ança vers le groupe, vêtu de cette façon à la

rustique et soignée que Savinien avait dée. Il était grand, la vigueur de sa carrure :ait pas sans élégance; il se présentait avec

timidité exempte de gaucherie. Des cheveux ads, clairs, très abondants, qui achevaient de ionner une expression pastorale et sacerdo- , s'échappaient de son large chapeau; quand it à quelques pas, il le retira. On vit alors que

Savinien n'avait pas exagéré la beauté primitive de ses traits. Elle avait cette régularité parfaite qui est l'apanage du peuple, chez qui nul excès de pensée ou d'émotion n'altère la physionomie. Mais la limpidité d'un regard religieux, la pâleur éburnéenne du front et des joues, l'expression de la bouche, austère et douce, comme celle d'un prêtre, habituée aux pieux silences et aux paroles rituelles, la transfiguraient et la faisaient véritablement rayonner.

En voyant que M. de Méréglise n'était pas seul, il fit un mouvement de retraite.

« Restez donc, monsieur Juste, dit Savinien en lui montrant un siège.

— C'est trop de bonté à vous, monsieur le comte, y> répondit le chercheur de sources qui se tint debout.

La voix était agréable, modulée comme les harmonies naturelles des solitudes champêtres où cet homme vivait, mais elle avait l'ample volume de celles qui sont faites pour emplir les temples : jusque dans cette parole cadencée et vibrante, le voyant se révélait avec son double caractère de pasteur et de prêtre.

« Nous savons que vous êtes un mage très instruit, dit M. de Chalus en souriant. Vous

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avez- fait, paraît-il, toutes vos études au séminaire. y>

Juste vit commencer l'interrogatoire et ne s'y déroba point : il en avait l'habitude.

« En effet, monsieur, répondit-il : j'ai suivi les classes, sauf celle de philosophie : c'est alors que j'ai quitté le séminaire. i>

Et, prévenant une question qu'il devinait toute prête :

« Je l'ai quitté en bons termes avec tous mes maîtres, qui étaient excellents pour moi. Si je suis parti, c'est que je n'étais pas sûr de la volonté de Dieu sur moi, et que je me sentais l'âme trop indépendante pour rester dans l'Église.

— Et que disent-ils de vous, vos anciens professeurs?

— La plupart m'ont compris. Ils savent que je tâche de faire le bien dans mon état actuel et que je n'en rapporte point la gloire à moi-même, mais à Dieu. J'ai la vue un peu plus subtile que les autres : c'est un pur don que je tiens de sa grâce, et qu'il peut toujours me retirer. Mais j'espère qu'il me le gardera.

— Pourquoi cela?

— Parce que je l'aime dans la nature et la

nature en lui, répondit le chercheur de sources avec simplicité.

— Une question encore. Cr état de somnambulisme quand sous terre ?

— Non. Le somnambulisme ladif : je ne suis pas malade, voyant, parce que Dieu m'a fai

— Pourquoi regardez-vous 1

— Tous les voyants font ai l'image de Dieu, en qui nous i

— Savez-vous que vous p comme Platon et saint Augusti

— La vérité ne change pas.

L'homme se tourna vers Sav (c Je vous demande pardon, n

J'étais venu vous entretenir de conduit à Méréglise.

— Les sources de Ballore?... i Je vous avoue que je n'ai guèn fait tant d'essais déjà avant celi tenter!

— On les a mal faits, mons point indiqué par vos ingénieui table. Ils n'ont pas tenu com des roches; là où ils ont chercl

poreuses : l'eau filtre au travers. C'est plus loin qu'il faut creuser. »

Ses regards, son geste, tout son corps qui se pencha, comme attiré par le mystère terrestre, exprimèrent une émotion sacrée.

« Je sais l'endroit. En y passant, j'ai senti ma chair frémir. La puissance des eaux s'y tient cachée. Les eaux sont captives. i>

Il éleva la voix avec force et répéta :

(c Les eaux sont captives. Il faut les délivrer.

— Eh bien! dit Savinien avec un léger sourire, nous les délivrerons — un autre jour.

— Moi, déclara M"® de Fleuriel, qui n'avait pas parlé encore, je vous assure, monsieur de Méréglise, que vous vous devez à vous-même de ne pas négliger cette indication. Promettez-moi que vous vérifierez la prophétie.

— Oh! oh! répliqua Savinien, souriant de nouveau, voici pour la cause des sourciers une recrue qui est d'importance. Eh bien ! je ne vous dirai pas non, mademoiselle. Monsieur Juste, nous en reparlerons sérieusement bientôt. »

Le chercheur de sources salua avec respect et se retira. Quand il eut fait quelques pas, il croisa Vitaline qui traversait la cour : leurs yeux se rencontrèrent, leurs regards se pénétrèrent

longuement, sans effronterie, san autres regards. La jeune paysanne tée; l'homme continuait son che grille, le visage tourné de son cô chant. Vitaline sembla prête à le su penchait en avant, attirée. Elle si résistance la fascination de ces ye çaient la terre et, comme l'eau sou âme apparut au chercheur de sourc qu'une seule seconde venait d'énai toujours.

Le voyant des sources était ausî des cœurs.

Comme on achevait le café, Savin:

vers Rose :

€ Puisque vous avez entendu parle mon, comme on appelle Ballore dan nous irons le visiter, proposa le jeui M"^ de Fleuriel.

— Très volontiers. y>

Pierre Anfrey obtint la permissio dans son travail, et M. de Chalus se peu fatigué. Rose et Savinien monté ture avec M""^ de Méréglise.

Après avoir suivi quelque temps verse le même itinéraire qu'à l'arri)

don, la voiture prit à droite et descendit une pente rapide vers les vallées. Celles-ci se ramifiaient indéfiniment : ces replis innombrables formaient comme une petite Suisse encaissée, de grâce un peu farouche, enclose de mystère : c'est à peine si on apercevait, à de longs intervalles, un laboureur guidant ses boeufs au versant rapide d'une montagne, où l'attelage paraissait suspendu. Une majesté pastorale s'étendait dans ces espaces verdoyants, presque vides. Les maisonnettes rares, semées sur le flanc des coteaux comme des jouets tombés du ciel, semblaient toutes désertes, et cependant le rêve du passant eût voulu les habiter pour une éternité de paresse entre terre et ciel. La nature immense était partagée, on eût dit, en compartiments étroits pour la commodité de l'homme, qui explorait dans chaque vallon un domaine à la mesure de ses forces; le paysage restreint semblait pourtant infini par son recommencement.

Puis on entra dans une longue vallée toute droite. Comme pour* mieux fermer le ncxonde à la pensée, ses parois de plus en plus se rapprochèrent : elles étaient géantes, tapissées d'un vert sombre et profond, et elles suspendaient sur

les voyageurs l'effroi lourd des rochers. A de la route, un cours d'eau murmurai bois : on le voyait par éclaircies, à tra\ feuillages, trembler et luire en sursauts c brefs. La voiture allait maintenant au pi ces beaux sites dont Rose semblait l'âm ses yeux de songe, comme eux doux et fan Des enfants sortirent en guenilles d'une en ruines; ils étaient d'ordinaire hargn quémandeurs avec les étrangers, leur û des grimaces ou s'accrochaient aux ressc voitures pour mendier des sous; cette i s'arrêtèrent au milieu de la route et, comme en extase, ils regardèrent Rose :

petit mit un doigt sur sa bouche, écarc les yeux. Cette marmaille, qui faisait d'hî l'effet d'une vermine sur le manteau som de la vallée, s'embellit, transfigurée à la cette grâce dont la présence changeait les choses et les êtres. Le charme de Rose çait maintenant sur cette enfance brutale avoir triomphé de la folie de Savinien.

(( Je savais bien que Rose était fée, ( M"'" de Méréglise.

— Voici Ballore, » dit tout à coup le homme.

De chaque côté du chemin, c'était une rangée de maisons abandonnées; aucune fumée ne sortait des toits ; les fenêtres, dont on n'avait pas même fermé les volets, semblaient des yeux aveugles, avec leurs vitres ternies : quelquefois, à la faveur d'une brèche aux carreaux, on apercevait l'intérieur : il était naturellement démeublé; pourtant les anciens possesseurs avaient parfois oublié quelques objets. C'était un rouet où désormais les araignées seules filaient leur toile. C'était le balancier, pour toujours immobile, d'une grosse horloge sans cadran et dont les poids, au bout de leurs cordes, touchaient le plancher, comme morts. Cela donnait la sensation d'un village où, tout à coup, dans une catastrophe de volcan ou de tremblement de terre, la vie s'est arrêtée. Sur les murs parfois, une treille, que nulle main jamais ne vendangerait plus, laissait palpiter ses feuilles dans le vent. Comme pour entretenir un espoir de résurrection, la nature continuait la vie sur ces ruines.

« Ce village mort est oppressant à voir, dit Rose. On a raison de l'appeler ainsi. C'est comme un cimetière, dont chaque tombe serait une maison. Il me semble entendre un reproche sor-

LE PÉCHÉ DE Lgk MORTE

tir de ces habitations qui n'en sont j pleurent l'homme. Monsieur de Mé faut me promettre de ranimer ce pa; possible. Songez que peut-être sous t nos pieds, dort la force liquide qui r( toute cette vallée; que peut-être un h< clef des sources d'où la joie et la rich< ront jaillir. Comme ce serait beau de tout un pays! Ce serait presque faire 1 Créateur, puisque ce serait la refaire. mettez-vous d'essayer? Je le voudrais, nir de mon passage ici.

— C'est dit, mademoiselle. »

Elle avait parlé si chaleureusemen visage de jeune sibylle illuminé de f avait entraîné la promesse demandée de Savinien, elle se dressait comme uj de la vie triomphante. M"® de Mérégl dans la voiture, souriait en regardant debout au milieu du « village mort » ; toujours eu cette superstition de cro fils désespéré et le pays perdu seraie en même temps. Il y a de si mystéri monies dans ce qu'on appelle les cap destinée, et de tels liens rattachent le aux choses parmi lesquelles ils ont véc

« Et maintenant, dit la comtesse Elisabeth, nous allons rentrer, car la route est longue jusqu'à Méréglise. y>

Aidée de Savinien, M"^ de Fleuriel remonta en voiture. On repartit lentement. La tente, qui palpitait ainsi qu'un dais léger sur les cheveux de la voyageuse, pâhssait encore de sa blancheur les traits où l'ombre hésitait, et sa frange, agitée par le tremblement de l'air, effleurait en voltigeant le clair chapeau de roses. Doucement, Rose, inclinant la tête, s'assoupit. M™® de Méréglise se taisait, laissant Savinien contempler M"° de. Fleuriel, dans la grâce de cet abandon qui la faisait paraître encore plus attendrissante, d'une faiblesse désarmée, d'une candeur qui livrait son âme. L'immobilité et l'inconscience du sommeil rendent la beauté touchante, comme à la merci des choses, et le rêve l'embellit encore de mystère : on voudrait suivre sa pensée, absente d'elle-même, dans l'inconnu.

Dans l'âme de Savinien s'insinuait une tendresse nouvelle, où il ne voyait que l'exaltation de l'amitié, déjà intime. Toutes les fois que l'amour est noble, il s'imagine qu'il n'est pas l'amour. Mystérieuses pudeurs de l'âme!

On arrivait à Méréglise. Deux hommes ve-

naient au-devant de la voiture, h Pierre Anfrey; M"'" de Mérëgli signe de la main. M""" de Fleur toujours : le vieillard regarda la attendrissement; Pierre avec une de respect.

Il songeait que, peut-être, la P mis cette délicate fleur humaine vinien pour racheter le tort doni l'accusait, lui, Pierre Anfrey, homme, envers son meilleur ami.

Cependant, les paupières de ï deux ou trois reprises, battements meil qui va s'envoler : une onde tense passa sur son visage ; elle se ouvrit les yeux, et le sourire de s( cisa : elle éprouvait un court étonn du sommeil. Le réveil est un p< naissance et une aurore.

« Pardon, dit-elle, j'étais si lasî

La voiture s'arrêta. M. de Chj ment, aida M"™® de Méréglise à d< la première fois, ils échangèrent rible signe des yeux, avec ce plis des lèvres qui, chez les vieillard jeunesse du sourire. Ils s'avouaiei

se félicitaient mutuellement. Autour de ces deux êtres rapprochés par leurs soins, ils sentaient flotter un bonheur tout près d'éclore. Quand un couple va s'aimer, cela se devine à je ne sais quoi de frémissant dans l'air qui l'environne.

Or, peu à peu, l'admiration de Savinien pour Rose se changeait, grâce à l'abandon des promenades et des causeries, en un sentiment nouveau, plus intime. Il ne s'en défiait pas, il respectait trop M"® de Fleuriel, croyait-il, pour l'aimer jamais : il oubliait que l'amour véritable n'est qu'un respect éperdu. Quant à elle, sa vie s'était transfigurée; plus clairvoyante que lui, puisqu'elle était femme, elle savait bien qu'elle aimait, qu'elle était aimée silencieusement mais sûrement. Cela satisfaisait la pureté de son désir : elle rêvait l'avenir comme la continuation indéfinie de ce présent, sans rien d'autre.

Quelques jours après, les hôtes de Méréglise, par une soirée élyséenne succédant à l'un de ces terribles orages fréquents dans les étés d'Auvergne, étaient réunis au salon. La comtesse Elisabeth fit ouvrir les portes-fenêtres sur la vallée, qu'emplissait la féerie de la lune. Il arrivait de ce vert abîme pacifié une telle impression de

fraîcheur souveraine, d'à calme alanguî par le soi centes, que tous en furei

« Rose, dis-nous des \

C'était M. de Chalus santé et souriante. M"® d

« Quelqu'un veut-il n son d'Esméralda ? i>

Un musicien venait d' Victor Hugo un accomp bizarre, langoureux et m la fille d'Egypte qui da au bout de la fleur tremh piano.

Rose commença :

Je suis Vorph Fille des dou

Elle ne chantait pas 1 ces comédiennes sans ] l'intelligence du texte pi vention. En les parlant, ( de l'articulation découpa métal merveilleux, et le \ traduisait la vibration i temps, la frêle figure sec

illuminée; le profil, en pétale de fleur, se transfigurait; le sourire, torturé et charmant, évoquait la danseuse martyre des légendes espagnoles qui souriait et dansait, un poignard dans le cœur. Le regard des yeux pers fit revivre la grâce bohémienne, mystérieuse, ardente, folle. Et quand la voix, peut-être sans égale sur la terre, laissa tomber, lents et doux comme la chute de l'oiseau qu'ils plaignaient, ces mots :

Je suis la colombe Qu'on blesse et qui tombe,

le buste de M"° de Fleuriel fléchit en avant, ainsi qu'au choc d'une souffrance soudaine; ses frêles mains se posèrent sur son sein pour y voiler une blessure.

Elle se tut; on l'applaudit. La comtesse de Méréglise l'embrassait; Savinien la contemplait, trop ému pour la féliciter. Un peu lasse, elle alla à une fenêtre respirer la fraîcheur qui tombait du ciel pâle.

La veillée finie, Savinien rentra dans sa chambre.

Tous les soirs, après qu'il s'était couché, il évoquait longuement, par une habitude pieuse et

régulière comme celle de la prière quotidienne, l'image de Françoise. Elle se manifestait à lui, d'ordinaire, avec la netteté d'une apparition; elle remplissait les derniers instants de lucidité et de conscience avant le sommeil, qui ne la chassait pas toujours, mais, au contraire, se prêtait à sa suggestion et s'imprégnait encore de sa mémoire.

Aujourd'hui, la vision était indistincte. L'exaltation était tombée, qui seule permettait à Savinien de revoir, dans une sorte d'hypnose, la morte vivante aussi réelle qu'il l'avait vue jadis. Jusqu'alors, il avait subi sa tyrannie, et voici qu'à présent c'était lui qui devait provoquer le retour du cher fantôme. Il fît de violents efforts pour créer l'image entre ses paupières closes : il finit par y parvenir. Un instant elle flotta dans leurs ténèbres rougeâtres. Mais, peu à peu, elle se dissolvait, fondait en quelque sorte, pour se reformer différente. Les cheveux châtains frappés de reflets de cuivre se muèrent en or frémissant, l'ovale du visage s'allongea; le profil se recourba, plus mince, comme un pétale de lys enflammé de lumière, un sourire douloureux fit vibrer les lèvres. La nouvelle apparition se penchait vers Savinien avec une puissance d'attraction irrésis-

tible, et sa voix grave disait ces vers, qui sonnaient mystérieux comme une plainte de fée :

Je suis la colombe Qu'on blesse et qui tombe.

Françoise de Sénanges était devenue Rose de Fleuriel.

Avant d'avoir pu secouer le charme, Savinien s'était endormi.

Ce n'était déjà plus Françoise qu'il aimait.

M"° de Fleuriel vint à sa fenêtre. Ce soir, la terre était un paradis. Des feuillages l'humidité s'essorait; quelques gouttelettes encore perlaient aux lierres et aux clématites; elle les écrasait entre ses doigts. L'odeur de la terre lavée montait jusqu'à elle; le parfum des tilleuls descendait. Le clair de lune faisait miroiter les feuilles auxquelles la pluie avait donné un glacis; il stagnait sur les pelouses, sur les corbeilles de fleurs, et défaillait dans la rivière pâlie, au lointain. Le ciel était d'un gris de perle où la blancheur des étoiles, toutes petites, se remarquait à peine. La grande plaine, verte comme en plein jour, où l'ombre mettait seulement quelques grisailles, ne dormait pas; le silence s'interrom-

paît de minute en minute : il î de ce monde, mort en appan davre d'une planète, une ru pareille à un large soupir. Par celle-là, qui donc pourrait ni ture?

M"^ de Fleuriel songeait. ^ eu avec aucun homme une co celle où, l'autre jour, elle avi Savinien. Cela l'engageait, objet nouveau sa destinée. ] effrayée: au contraire! Elle r chute enflammée le sillonna l'étoile descendait jusqu'en S( que chose de doux et d'indi puissant — venait de naître, rendre compte, elle prononça

« L'amour 1 »

Les taillis tressaillirent en é mieux : on avait bougé dan heure paradisiaque, le crime ] ce ne pouvaient être des malfai cachées derrière un massif se jeune fille reconnut Vitaline ( sources. Un rayon de lune, qi sur le gazon comme un feu d

tra leurs têtes rapprochées. Le jeune homme effleura de ses lèvres les cheveux de la belle paysanne, et s'en tint à cette seule caresse, comme si son visage lui était sacré. Il faisait très doux, très pur.

Silencieusement, M"*' de Fleuriel referma sa fenêtre sur le mystère de la nuit.

fosE se coiffait. ï ondes, de chaqi souplesse des c gauche les divisait et sur 1 ché, retombait une masse blancheur de Tépiderme Cette vague douce frémis:

dire, et se soulevait, comm caprice personnel; les fils or si délicat qu'on aurait cj brer, malgré l'exubérance d presque trop lourde. EUe veux un peigne de corail q rouge.

Ayant fini de se coifFer, M"° de Fleuriel s'habillait, aidée de Vitaline. Celle-ci s'acquittait de sa tâche avec une adresse qui eût étonné chez cette paysanne, si l'on n'avait su quelle éducation, presque élégante, l'avait affinée.

« Dites donc, Vitaline?

— Mademoiselle? »

Les yeux d'un bleu de vitrail se posèrent sur Rose, timidement interrogateurs.

« Je vous ai vue cette nuit. »

M"° de Fleuriel s'amusait à prendre un ton sérieux.

La pauvre fille se troubla tout à fait, rougit comme une aurore de novembre, bégaya quelques mots et finalement pleura.

(n Ohl mademoiselle, s'écria-t-elle, ne me dénoncez pas! M™*" la comtesse est si sévère, et la Bertrande encore plus ! y>

Comme tout le monde, elle nommait ainsi sa mère d'après le vieil usage campagnard.

« Mais non, ma mignonne, je ne dirai rien, soyez-en sûre. Seulement, il faut être franche avec moi. Depuis quand connaissez -vous M. Juste?

— Depuis hier, mademoiselle. Je l'avais vu dans le pays bien des fois, mais il ne m'avait

jamais parlé. Hier, il m'a regardée, et on ne résiste pas à ce regard : ce n'est pas des autres. Songez, mademoiselle, ses bénis, ils sont tout-puissants : ils ] terre, ils voient les eaux que personr Que voulez-vous qu'on devienne c yeux-là vous regardent? Alors, lui qui il a vu que je l'aimais et il est venu.

— Vraiment?

— Je ne pouvais pas dormir, je i qu'à lui. A un moment, j'ai eu la cert était sous ma fenêtre. J'ai ouvert h c'était vrai. Il était là, à moitié cact un arbre, le visage tourné vers ma Son regard était allé m'y chercher et à lui. Je suis descendue. y>

Elle parlait maintenant avec l'assi donne un amour nouveau.

« Puisque vous nous avez vus, mad vous savez qu'il m'a seulement bais veux.

— Il vous a parlé : que vous a-t-il c

— D'abord qu'il m'aimait, et pui« senti mon âme et ma destinée pa siennes. Et cela, c'est vrai. Je suis pau^ lui, je songe comme lui à des chos

passent ma condition : nous nous comprenons.

Mais lui, il est un homme, il a des dons miraculeux, il est un maître. J'ai juré qu'il serait le mien.

— Quel âge avez-vous, Vitaline?

— Vingt-trois ans, mademoiselle.

— Eh bien, laissez-moi faire et, si j'ai la certitude qu'il est honnête, je vous promets que vous l'épouserez. J'en parlerai à M"" de Méréglise.

— Oh! merci, mademoiselle. Mais, je vous en prie, veuillez faire en sorte que la Bertrande ne sache pas... Elle est inflexible... Elle, vous savez, elle n'a jamais aimé que M"*® la comtesse Françoise, parce qu'elle l'a élevée : elle l'aimait bien plus que moi. Elle ne comprendra pas que, moi, j'aie une affection; elle n'admet pas qu'on en ait pour une autre personne que pour M""^ la comtesse Françoise, qui est morte.

— Ah! fit involontairement M"° de Fleuriel.

C'est donc cela?...

— S'il vous plaît, mademoiselle?

— Rien. Au fait, tenez : j'ai pleine confiance en vous, Vitaline. N 'avez-vous pas remarqué que votre mère m'était hostile?

— Elle ne se permettrait pas... Cependant, il

LE PÉCHÉ DE LA MORTE Ifl

y a bien quelque chose. Voulez-vous m'autoriser à vous dire ce que je pense, mademoiselle?

— Mais certainement.

— La Bertrande est jalouse pour M"* la comtesse Françoise, comme si elle était encore vivante. Elle voit que vous êtes très jolie, et que M. le comte Savinien a du plaisir à causer avec vous, lui qui, depuis des mois et des mois, ne causait qu'avec elle et toujours des souvenirs de M°*® Françoise. Elle a peur qu'il n'oublie la morte pour vous. i>

Rose se taisait. Cela était donc évident, pour la Bertrande et pour Vitaline, que Savinien allait bientôt l'aimer? Peut-être, en effet, l'aimait-il déjà, mais il n'en voulait pas convenir avec luimême.

Et elle, Rose, l'aimait-elle?

<r Je vous remercie de ces éclaircissements, dit-elle à la jeune paysanne, et je vous assure que je plaiderai votre cause. Mais soyez prudente, ma petite Vitaline : n'acceptez plus de rendez-vous, même innocents. Ici, dans ce parc, ce serait manquer de respect à M*"® de Méréglise, et puis, croyez-moi, pour vous même, ce ne serait pas bien. Vous me promettez d'être sage? »

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ip LE PÉCHÉ DE LA MORTE

Une lutte se livrait dans l'âme de l'amoureuse. Renoncer à la douceur des rendez-vous, c'était cruel, mais irriter par un refus sa protectrice, compromettre l'avenir de son amour, c'était impossible. Une larme jaillit des yeux bleus, de ce bleu violet des vitraux, et Vitaline répondit :

« Je vous le promets, mademoiselle. »

M"® de Fleuriel descendit au jardin pour respirer la fraîcheur ensoleillée. Partant de derrière un massif, des éclats de voix joyeux lui arrivèrent. Savinien discutait avec M. de Chalus et Pierre : il exposait ses théories sociales; Anfrey le combattait en le traitant de révolutionnaire, et il lui répondait en l'appelant bourgeois. Il venait de rire légèrement : il était guéri.

M"® de Fleuriel en éprouva un grand orgueil tendre qui lui noya le cœur.

L'amour, du reste, emplissait de son ensorcellement ce château, où Vitaline aussi embellissait d'une beauté plus touchante, alanguie par l'attente et l'espoir. M"® de Fleuriel n'oubliait pas sa protégée. Avant de parler à M™° de Méréglise, elle avait prié son tuteur de mener discrètement l'enquête sur le chercheur de sources,

auprès de ses anciens maîtres et des princioaux habitants de son pays. Les renseigneme] vaient favorables, les plus sévères se bc qualifier Juste d'illuminé et de rêvei laissant sa probité intacte. Rose souriai l'avenir heureux de cette tendresse éclos d'elle, et qui lui semblait être un refl( sienne.

Des journées semblables passèrent Sauf Bertrande, que rien ne pouvait déu ses regrets et de sa mcyose fidélité, \ habitants de Méréglise vivaient à peu pi reux. La peine de Savinien n'était plus mélancolie délicate, douloureuse sei quand il y attachait sa pensée avec fixité, certaines blessures refermées s'irritent pression du doigt qui les explore. La c de Méréglise commençait de pardonr morte qui cessait d'être funeste ; Pierre A sentait plus en lui ce reproche de sa coi qui l'avait tant obsédé. Et le bonheur vi Rose réjouissait M. de Chalus. Les trois ] causaient souvent avec abandon : le ti Rose avait trouvé en Savinien un audi lui donnait la réplique, et renvoyait l'id une rare faculté de rebondissement ; Pieri

If4 LE PÉCHÉ DE LA MORTE

aux débats sa parole chaude d'orateur; il y eut ainsi, à Méréglise, des après-midi de causerie où il se dépensa infiniment plus d'idées générales et plus d'éloquence que dans une assemblée politique.

Et c'était en effet, sur la terrasse aux lauriersroses, comme une académie aimable présidée par la comtesse Elisabeth et M"® de Fleuriel : celle-ci intervenait souvent dans la discussion, pour y jeter un de ces mots rapides qui sont comme des fulgurations du génie féminin. Mais toutes les fois qu'il était possible de laisser Savinien avec Rose, les autres s'effaçaient. C'était surtout pendant les promenades à pied autour du château qu'un tête-à-tête entre eux était possible : M*"® de Méréglise, M. de Chalus et Pierre, quand il était de la partie, s'attardaient en arrière, et les jeunes gens nouaient en chemin une de ces longues causeries, qui étaient maintenant aussi indispensables à Savinien que jadis elles lui eussent été pénibles. Une intimité se nouait entre eux.

Seule, la Bertrande ne désarmait pas. M"® de Fleuriel sentait bien en elle cette hostilité irréductible dont Vitaline lui avait dit la cause. La femme de charge était humblement respectueuse avec elle, mais il peut y avoir tant de haine à

. ^^..rr^g^y-^^-.

peine dissimulée dans le respect d'une sei Rose souffrait de son aversion par cette d'hyperesthésie propre aux natures trop t à qui la sensation d'être haïes cause une c presque physique. De plus, cette rancu la Bertrande gardait à son endroit lui ii une crainte superstitieuse pour son bon celui de Savinien : il lui semblait qu'une ^ ennemie avait de l'influence sur celle du 1 qu'elle pouvait faire mûrir et tomber le i malheur. Elle souhaitait parler à la Bertra ramener si c'était possible. Mais la paysa lui en donnait jamais l'occasion. Au co:

elle la fuyait autant qu'elle le pouvait, et rigide se fermait dans cette humilité têtu< rendait insensible, morte à tout ce qu'on ] dire, aussi sèche que le buis dont elle i couleur.

Un matin, M"° de Fleuriel l'aperçut '< ment où elle traversait la cour, une brai lys contre sa poitrine : elle avait peine à 1 tenir, et les blanches corolles glissaient à chaque pas, le long de sa robe funèbre. 1 résolut à l'aborder.

« Où allez-vous porter cela, Bertrande' — A l'église, mademoiselle, à la chap(

mm

le M"'® la comtesse Françoise.

. le comte Savinien qui choies cueillait lui-même. »

;une fille de son regard glacé, est moi. »

LE PÉCHÉ DE LA MORTE l^J

E soir-là, comme la nu dide, on sortit à piec Rose avaient pris les habitude.

Ils suivaient un sentier qui doc remplie par les ténèbres inférieur lée brillait sur les monts, Sirius et dissaient ensemble; on était à h M"'' de Fleuriel marchait à côté d( sa mante des Pyrénées, qu'elle av^ de la fraîcheur : cheminant ains:

taciturne, elle semblait l'âme de ] l'âme de la nuit.

(c Voyez, lui dit-il en lui montr

If8 LE PÉCHÉ DE LA MORTE

lations, les astres ont l'air de se pencher vers vous.

— C'est vrai, dit-elle, ils sont plus près ce soir. y>

Les cieux frais et profonds levaient jusqu'à leur dernier voile; au bord du firmament, les astres s'inclinaient vers cette autre pâleur stellaire : le visage de Rose de Fleuriel.

Elle les nommait au jeune homme avec leurs beaux noms antiques. Et lui, tandis qu'elle parlait, croyait voir palpiter l'ombre religieuse, et la flèche des grands peupliers tressaillir. Son bras montrait le peuple sidéral qu'elle dénombrait; dressée sur ses pieds, elle se détachait déjà du sol. Alors, il sembla à Savinien qu'elle allait être aspirée par l'abîme céleste, et perdue pour lui.

« Regardez la terre, maintenant. Rose, »

lui dit-il.

C'était la première fois qu'il l'appelait Rose. Elle frémit doucement; sans doute des mots d'amour allaient suivre, ces mots qu'elle attendait.

Comme il le demandait, elle ramena ses regards du désert étoile sur la terre où était le bonheur; elle abaissa ses yeux clairs sur l'Allier, qui répandait dans la plaine sa douceur de perle;

^ïSèÉx"-

LE PÉCHÉ DE LA MORTE 1 f 9

le trouble de la nuit alanguissait encore cette nappe sans couleur. Les forêts lointaines étaient un gouffre d'ombre vertigineuse, oîi l'on aurait voulu se plonger.

Ils étaient très loin, très seuls.

« Rose, murmura de nouveau Savinien, Rose!... laissez-moi vous dire... y>

C'était l'aveu. Les yeux divins se fermèrent; les doigts frêles tremblèrent, pris dans une main tremblante aussi : le cœur de la vierge s'arrêta de battre, parce que, dans cette minute-là, qui ne doit plus revenir de toute l'éternité, la vie mortelle fait silence.

Il commença :

« Rose, je vous ai... »

Il n'acheva pas.

Un sanglot coupa sa phrase, sa main s'ouvrit, lâchant les doigts de Rose comme un naufragé moribond lâche l'épave qui ne peut plus le sauver désormais.

Au moment où il prononçait l'aveu, il venait d'entendre au fond de sa mémoire les paroles qu'il avait autrefois dites à Françoise :

« Ma chérie, si tu meurs, je te jure que je ne me remarierai pas. y>

Et I'Image avait surgi, frêle, funèbre, impla-

l6o LE PÉCHÉ DE LA MORTE

cable. Il sentit qu'elle le reprenait. Il l'avait pourtant oubliée, morte une seconde fois. Comment venait-elle de ressusciter, traînant tout le passé derrière elle comme un linceul?

Un nuage courait sur la lune. Une voix murmura inquiète, près de lui :

« Qu'avez-vous? j&

Son cœur éclata :

« Je suis un malheureux, un misérable! Ce mot que vous venez d'entendre, je n'avais pas le droit de le prononcer.

— Pourquoi?

— Parce que je ne suis pas libre. »

Pendant le silence d'une seconde, Rose le regarda et comprit.

« C'est toujours elle, n'est-ce pas?

— Oui, c'est elle. i> Il lui prit les mains.

a Mon amie, ma très chère amie! Puisque je l'ai commis ce crime de vous dire que je vous aime, eh bien! je peux le renouveler encore. Je vous aime, Rose, entendez-vous, je vous aime au point de ne pouvoir m'en taire devant vous, si respectée, si pure! devant vous, une jeune fille!... Dieu m'est témoin que je vous aime!... »

Il sanglotait.

LE PÉCHÉ DE LA MORTE l6l

« Si j'avais pu penser que cela m'arr moi si loin de tout amour, à moi qui plus que de la mort, ah! je vous jure q vous aurais pas laissée venir à Mérég bien, plutôt que de vous troubler par je me serais enfui. Mais je ne pouvais pj N'est-ce pas, mon amie, vous compren ne devais pas m'y attendre? Et vous et avec votre charme, vous m'avez envel votre charité divine, et moi... je ne i comment, je me suis mis à vous adorer, .pas ma faute, n'est-ce pas, si je vous ai

— Vous m'aimez, répéta-t-elle géi oppressée par la douceur de ce mot e moment.

— Oui, mon amie! Mais voilà ce affreux, c'est que je l'aime encore, el ment. y>

Il baissa la tête.

« Comment vous avouer cela à voui ment vous le faire entendre? Il y a ent:

moi des liens intimes qui ne sont pas quoique j'aie pu croire tout à l'heure, vous ai osé dire... ce que je n'ai pas osé Il y a en moi, ma pauvre bien-aimée, venir d'époux, un souvenir qui est eli

la chasser de moi, car moi, c'est elle, 5 vous ne pouvez pas me comprendre, )lications sont un outrage pour vous,

[, mon ami, répKqua-t-elle, vous ne

; point, et j'ai pitié de vous. »

a main qu'il baisa. Puis il ajouta, se-

itement la tête :

est pas tout, je tiens encore à elle par

lose de plus fort qu'un regret — par

: jurée...

soupira-t-elle, vous lui avez juré?...

ne me remarier jamais! Une heure

Lort! Vous et moi, nous savons ce que

i serment. y>

issa la tête; il reprit.

pourquoi m'a-t-on élevé dans cette

serment est toujours infrangible, in- 3n m'a fait l'esclave de moi-même et

pas m'affranchir. Certes, en ce mo- 1 amie, je vous aime assez pour man- L parokj pour accepter sans remords parjure, parce que je sais que je vais re, et qu'à cette idée je n'ai plus de î ni de raison. Mais plus tard! Plus remords viendront, la conscience se

vengera. Elle me punira en rallumant la flamme du souvenir. »

Farouche, il continua :

« Auprès de vous, je la reverrai mourante, recevant sans pouvoir y répondre ma promesse de fidélité. Je la reverrai pleurant dans son délire comme une petite fille, ou bien dormant dans ses cheveux. L'amour que je vous donnerai sentira le sépulcre, il sera rongé par la mort, il ne sera que cendres et néant. »

Pâle, les lèvres tremblantes, M"® de Fleuriel récoutait. Il la regarda.

« Vous voyez! vous en avez déjà l'horreur.

— Taisez-vous, répliqua la généreuse fille.

Taisez-vous ; moi aussi, je vous aime.

— Vous me pardonnez donc ?

— Je vous aime parce que vous souffrez, et parce que vous souffrez par moi. Vous aussi, pardonnez-moi, mon ami. Dieu sait si j'étais venue pour vous faire du mal! J'avais pour vous une amitié très douce, j'espérais vous consoler. Pour moi, je n'attendais rien que la joie de vous sauver de vous-même. Je ne pensais pas que vous m'aimeriez — de cet amour qui fait saigner le cœur, ni que moi-même je vous aimerais ainsi, hélas !

— Si VOUS aviez pensé m'aimer, seriez-vous venue tout de même?

— Oui. »

Il la regardait jusqu'au fond de l'âme. Au moment où leur amour se brisait, il voulait, cruel, s'assurer qu'elle ne regrettait pas la triste et tendre aventure où il l'avait entraînée. Il lut dans ses admirables yeux sa sincérité.

« Alors, reprit-il d'une voix plus forte, notre amour aura été malgré tout grand et noble, puisque vous ne le maudissez pas. »

Le chemin faisait un coude, A une assez grande distance en arrière, personne encore n'était en vue. Savinien en profita pour s'arrêter tout à fait :

a: Rose, écoutez-moi, dit-il. Je vous aime, je vous admire, je vous chéris. Ma vie, grâce à vous, pouvait avoir un but, mon cœur pouvait connaître une seconde félicité en vous, plus radieuse que la première; en vous mon intelligence trouvait une âme plus haute que tous mes rêves. Vous êtes la vie; hors de vous, il n'y a dans le passé que la mort et dans l'avenir que le néant. Pourtant je choisis le néant et je demeure avec la mort.

« Parce que, voyez-vous, continua-t-il, ayant

LE PÉCHÉ DE LA MORTE lôf

l'âme que l'on m'a faite, je ne pourrai jamais oublier un serment. Ma vie reste suspendue à une parole. Et si je m'en libère, si je la foule aux pieds, cette parole donnée librement, éperduœent, naguère, ce seul acte m'empoisonnera tout entier : je traînerai une âme de prêtre renégat, où pourrissent tous les sentiments à cause d'un péché unique. Je suis sûr que vous me comprenez, Savinien de Méréglise parjure, même pour l'amour de vous, n'est plus digne de vous.

— Ah! je vous comprends, dit-elle. Votre scrupule est inexpugnable, invincible, parce qu'il est défendu par un fantôme. Vous avez raison : je ne peux pas lutter contre les spectres. i>

Une femme, une amante sûre d'elle-même eût accepté le combat; elle eût provoqué cette Françoise au fond de sa tombe, et elle n'eût pas désespéré de la vaincre, consciente des forces infinies de l'amour. Mais W^^ de Fleuriel avait cette fière timidité des vierges, que fait reculer la lutte pour être aimées, et qui n'accepteraient pas un partage même avec la mort.

Un sanglot souleva sur la poitrine de Rose le châle pyrénéen. Ses frêles mains, le long de sa robe, refaisant leur geste habituel, s'ouvrirent

l66 LE PÉCHÉ DE LA MORTE

désespérées : elle laissait, vaincue avant le combat, choir à ses pieds son pauvre bonheur. Sa figure blanchit de souffrance. Il y eut, dit la légende, à l'aube de Téternité, un jour de tristesse pour les anges dans le ciel, lorsque leur fut annoncé le mystère de la Passion divine : ils pâlirent tous, et le paradis devint un parterre de lys défaillants. La face de Rose se ternit comme ces faces glorieuses.

Cependant, elle eut la force de parler la première. Elle dit seulement :

« Je partirai. »

Il y eut un silence. Tous deux maintenant songeaient à ce départ, qui allait être le commencement de l'irrévocable solitude. Ne plus pouvoir s'aimer, c'était le premier degré de l'anéantissement; ne plus se voir, c'en était la fin.

Une grande pitié leur vint de leur propre misère, à cause de cette cruauté qu'ils avaient malgré eux contre eux-mêmes. Tout en se taisant, ils se plaignaient,

Savinien exprima leur pensée commune :

« Pourtant, nous nous aimons.

— Oui, nous nous aimons, y> répéta dans un souffle la voix de l'amie.

Et de nouveau ils se turent. Les étoiles brillaient. Le vent fraîchit. Un papillon de nuit, qui voletait autour de Rose, se posa sur sa mante; elle fît un geste pour le chasser. Une fuite de lézard bruit dans l'herbe.

Un appel de M""^ de Méréglise traversa la nuit :

« Savinien! nous retournons. »

Il sortit de son accablement et dit à Rose :

« Voulez-vous que je vous embrasse? y> Elle lui tendit son front sans répondre. Les lèvres du jeune homme rencontrèrent sa joue, — elle était comme un tissu de fleur, si frêle que le baiser en se posant craignait de meurtrir cette délicatesse et cette suavité. Ce doux visage était fragile et menu autant que celui d'un enfant. Et si minces étaient les épaules que le jeune homme étreignaiti Ahl la chère créature, divine d'être si faible, si désarmée, si tendre ! Fallait-il la laisser, la rejeter à la destinée, à la barbarie du monde, à l'atrocité sournoise des hasards? En ce moment, il fut sur le point de lui crier qu'il était sûr de lui-même, qu'il répondait de n'avoir désormais ni regrets, ni souvenirs, ni scrupules, que la mémoire du passé était tuée en lui par le vœu légitime de vivre, par le besoin d'ai-

l68 Lï PÉCHÉ DE LA MORTE

mer une vivante qui pût profiter de son amour. Mais comme il allait le lui dire, ce ne furent pas ces choses-là qui lui vinrent aux lèvres : ce furent les syllabes implacables de son serment. Et il comprit que la morte ne désarmait toujours pas et qu'il ne serait jamais libre.

Non, décidément, il n'avait pas le droit, lui, le jouet d'un spectre, de condamner cette Rose à vivre comme lui au bord du sépulcre, à respirer comme lui les vapeurs de la mort.

Un second cri arriva jusqu'à eux :

<r Savinien! y>

Superstitieux, il crut entendre l'ordre de la Destinée lui commandant de prononcer le mot sans appel.

Il murmura très bas, dans les cheveux de M"® de Fleuriel, où ses paroles frémirent :

« Mon cher amour, adieu. i>

Puis il la lâcha, et se tournant vers la vallée :

<ic Nous voici, mère, » cria-t-il.

DEUXIEMI

JOSE, en rentrai!

dans les bras ( « Nous allô il le faut.

— Qu'y a-t-il donc? x Elle lui raconta.

« Il m'aime et je l'ai jours à la morte, il lui i placerait jamais. Nous épouser.

— C'est ce soir qu'il t

— Oui, ce soir. Vous

ester ici une journée de plus. Demain us parlerez à M™® de Méréglise?

i, je lui parlerai, sois tranquille. Elle a coupable. Mais je n'ai pas le droit de moi; mon imprudence égale la sienne, espoir nous a perdus. y> ;a la tête; puis regardant la jeune fille :

ouffres, ma petite Rose?

! mon ami, mon père! y> battit sur son épaule. Pendant quelques îlle sanglota, le visage caché. La douce cheveux blonds se soulevait, au rythme ileur, et les doigts du vieillard l'efHeuine légère caresse en silence : il savait nité de tous les mots en cet instant. La lose^ enfin, se tourna vers lui; ses larles étaient belles; c'était sur sa chaste le nouvelle pureté douloureuse, étin- )n eût dit des gouttes de ciel. Sur ses pulpe mate, elles coulaient sans laisser , comme des perles de rosée au cœur e blanche.

les traits de M. de Chalus se contrac- ;c effort : le masque grave et harmonieux : se fendit, comme une image d'argile L un feu trop violent, et par ces ravines

•|iipil|ii!.|i^upy^-

des pleurs coulèrent. Ce fî Rose que si elle avait vu pie si grand, son affection poui aussi faible qu'elle? Elle ] emportement pieux où elle c

Au sommet de la tour, i minablement.

Le lendemain, Savinien, s des amis de passage à Ran première heure : M"° de donc pas. Avant le déjeune un entretien au salon avec Sauf Savinien, les hôtes dv vèrent tous au repas. Le tute devant eux son départ et ( pour une affaire qui les aj Montfort-l'Amaury : un proj le point de partir pour les cl posait à M. de Chalus de lu la fin de la saison, à des cond et celui-ci désirait la mont conclure. M""® de Méréglise tant avec politesse d'être si fut tout.

L'après-midi fut prise, na préparatifs du voyage.

— Madame!...

— Pardonnez -moi de vou peu plus en touchant la plai( cœur. Mais il faut que je vou de nous séparer : j'approuve C( heureuse.

— Hélas ! madame, il est f

— Pour jamais? Qu'en sav(

— Votre fils a juré fidélité comtesse de Méréglise. Il a d fait serment, madame.

— Et je vous dis, moi, ma a des serments qui sont nuls c devant Dieu.

— Lesquels donc? Je ne co;

— Ceux qu'on a faits à qu( tait pas. »

Elle se pencha pour parle jeune fille, comme si elle avaii tendue par les arbres et par le

« La Françoise idéale à laqu( fidélité n existait pas m l'a rêv(

— Que voulez-vous dire?

— J'ai connu la vraie, celle vécu pour notre malheur à t( pu la voir telle qu'elle était,

LE PÉCHÉ DE LA MORTE lyf

juste, et que c'est votre rivale qui doit être vaincue. Ma chère mignonne, il faut que vous soyez ma fille; je le veux. Cela sera. y>

Elle l'embrassa avec tendresse :

« Au revoir! j^

Et, avant de la quitter, elle répéta :

« Ne désespérez pas. »

Pierre arrivait pour faire ses adieux : M"® de Fleuriel regarda cet homme qui pourrait un jour, s'il le voulait, trancher d'une parole le nœud fatal où deux destinées étaient prises. Puis elle monta en voiture auprès de M. de Chalus déjà installé. La porte de la grille s'ouvrit; les chevaux tournèrent, glissant un peu, égratignant des fers le grès de la route. Puis l'équipage ayant évolué, le cocher toucha, les bêtes filèrent sur le chemin aveuglant où tremblaient, longues îles d'ombres flottantes, les silhouettes des arbres. Enfin, M"*' de Fleuriel pouvait pleurer, ne plus feindre, ne plus penser, souffrir à son aise. M. de Chalus lui avait pris les doigts : il sentait dans la sienne cette petite main vivre une frêle vie douloureuse, remuer par moments, panteler comme un oiseau blessé.

Elle songeait de nouveau aux énigmatiques paroles de M"*® de Méréglise. Ainsi donc, pour

crispés, aux yeux égarés, qui gardait malj Tair de sa race, et que l'hôte servait ave rence. Étourdiment l'une des promeneuse tionna le garçon rustique qui s'activait des tables.

« C'est M. le comte Savinien de Mé répondit-il, un des grands noms du pa perdu sa femme il y a dix-huit mois, et d est un peu fou. Un jour ou l'autre, il lui i malheur. Du reste, son père s'est tué.

— Il est bien, » répliqua simplement sienne, qui, en vraie femme, ne trouva qi remarque.

Savinien entendit et ne prit point gardi être le rustre aurait-il bientôt raison de sa folie, mais qu'importait? Il mangea machinalement, dans sa fatigue. On dînj des tonnelles; il passait dans la chai grands souffles frais venus de très loin. A du chemin, des lanternes en spirales qu'c oublié d'éteindre, balancées sur la voit avait amené les Parisiens, jetaient des rouges et vertes de fête japonaise; dans ] ceur de l'ombre, elles semblaient saignei que luire. Le ciel était profond, d'un bleu sans lune, criblé d'étoiles. Une des f

tomber. Il resta ainsi prostré une nainut voyant à sa portée du papier et une pi étendit la main et se mit à écrire.

'Je ne vous enverrai pas, mon amie, ces li^ je trace pour vous. Il est inutile, n'est-ce pas < faire soujffrir davantage, éMais je ne suis pa ce qui m'attend; je ne sais pas si le démon qi duit jadis mon père au gouffre ne m'y jeti bientôt. Il n'aura qu'à me pousser le coude . au bord. Tant que je garderai de la raisOi cramponnerai à la roche : Je ne tomberai p j'ai ma mère! Seulement, combien me reste temps encore avant de devenir fou ? Déjà voit tel, si j'en crois ce qu'on murmure q passe,-

Eh bien! si )e meurs comme cela, je veux i sachiei une chose : je serai mort n'aimant j vous, La vérité d'hier sur mes regrets et mes nirs d'époux n'est plus la vérité d'aujourd'hi

Hier, je n'avais pas encore accompli le sa hier, vous n'étie\ pas partie; hier, je n'étais j. Seul! la morte à qui je vous ai sacrifiée avec laisse seul. Toute cette journée, sachez-le, j' éperdument de vous oublier pour elle, de penser qu'à elle; je l'ai appelée à genoux, ^

l8o LE PÉCHÉ DE LA MORTE

fait pour révoquer. Elle n'est pas venue, elle m^a abandonné. cA-t-elle compris que je ne F aime plus, depuis que je vous ai perdue ?

Ce que je lui gardais d'amour au fond de moimême a été usé par l'acte d'abnégation que je viens d'accomplir. Je n'éprouve en moi que sécheresse au lieu des joies mystiques de l'immolation. Tis que cela : je sens au fond de moi-même sourdre contre elle une affreuse rancune. Elle me coûte votre bon^ heurl...

S\fais j'ai juré I Et je demeure lié par ma parole au cadavre de cette femme et au cadavre de ce passé, tandis que je vous vois, ^se, avec votre sourire et vos larmes, m' appeler vers la vie... c4dieu, mon amour I.,.

Dans son agitation, il se leva, repoussa la feuille de papier vers le bord de la table. Une brise qui passait la souleva, l'entraîna vers la fenêtre ouverte; il n'y prit pas garde, il marchait à pas désordonnés dans la chambre. La feuille emportée tournoyait maintenant dans le vide, elle demeura un instant accrochée aux rameaux de la vigne vierge qui pendait; un autre souffle la détacha, et elle continua à tomber dans la nuit, pareille à la pensée incohérente de Savinien qui

LE PÉCHÉ DE LA MORTE l8l

descendait dans le puits du néant par les spirales de la folie. Enfin elle toucha terre : elle resta dans l'allée à palpiter comme un cœur pris d'angoisse.

Savinien était sorti, il descendait l'escalier, il allait retrouver à l'autre étage son ami Pierre Anfrey : il fallait qu'il parlât à quelqu'un pour se libérer de la détresse qui le suffoquait.

Pierre, qui travaillait encore, n'avait pas fermé sa porte : Savinien entra brusquement, sans prendre le temps de frapper. Son ami tressaillit en le voyant pénétrer chez lui à cette heure, avec des yeux de fou et des lèvres tremblantes. Il n'avait pas ajouté foi aux explications de M. de Chalus sur son départ précipité de Méréglise avec M"® de Fleuriel : il s'attendait à un désastre qu'il devinait à demi.

« Ah! mon pauvre Pierre, s'écria Savinien, je suis bien malheureux. y>

Il s'était assis sur le lit, les bras inertes le long de son corps, le buste écroulé, les jambes brisées.

« Qu'est-ce qu'il y a? » interrogea Pierre.

Et l'autre lui dit tout : ce qu'il savait déjà, son chaste amour pour M"^ de Fleuriel; ce qu'il soupçonnait, leur rupture de la veille, et ce qu'il

•■7- ^ >l^jMV^^-J¥Jg f

ore, les raisons de son sacrifice. En 'accablement de Pierre devenait peu able au sien. Quand M. de Méréglise igarda Anfrey qui se taisait toujours, ssés.

l! s'écria-t-il douloureusement, tu ne à me dire?))

>arut faire un effort extraordinaire la main à son ami et lui répondre :

:e mon âme, je te plains I d rrité, Savinien répliqua : ne faut pas me plaindre, Pierre! il ne Lttendrir sur moi-même, il faut m'eni contraire. C'est la première fois itié se trompe sur le langage qu'on un ami véritable. Dis-moi donc que :, que j'ai eu raison de briser ma vie le autre pour ne pas manquer de palorte, — à une morte que je n'aime depuis qu'elle m'a commandé cela, gé celai Dis-moi que je n'ai rien à le je ne dois me repentir de rieni Tu Pierre, tu sais que je suis peut-être irement faible : souvent, généreux, té ta force. Eh bien, c'est encore ujourd'hui : j'ai besoin d'une parole

stoïque; de qui Tentendrai-je, sinon de toi, Pierre, le fils de ton admirable père, Claude Anfrey? de toi, Pierre, mon frère aîné? Allons, je t'écoute, ne me ménage pas. Allons, parle!

— Savinien, pardonne-moi : je ne peux pas.

— Tu ne peux pas, toi?

— Hélas, non! je ne peux pas, moi. Je suis comme toi, plus que toi, un faible. Mon père, lui, puisque tu le nommes, te dirait ce que tu veux qu'on te dise, mais moi, encore une fois, non ! c'est au-des5us de mes forces. Il est de son temps, je ne suis que du mien, du nôtre. Et ce que j'éprouve en ce moment, c'est surtout une pitié infinie de toi, Savinien, de toi, et encore plus de l'autre, de...

— Tais-toi, malheureux, tais-toi donc ! »

Les deux hommes restèrent anéantis. Savinien pleurait, Pierre se rappelait.

Voici ce qu'il se rappelait.

Il y avait de cela deux ans : il se trouvait à Fontainebleau chez des amis, à l'époque où Françoise y était elle-même, tandis que Savinien prolongeait son séjour à Méréglise. Celui-ci, le traitant en camarade sûr, l'avait autorisé à distraire sa femme d'une promenade ou d'une causerie dans cette ennuyeuse ville, où, si impatiemment

retour. Pierre s'y efforçait de ne réussissait guère à calmer L jeune comtesse; elle se plait de la solitude où son mari la semaines.

is cela? disait-elle. Quitter sa )aysans et des ouvriers! Si j'aousé aussi bien un usinier ou

ime, répondait Pierre douceire que Savinien obéit à une Il a hérité des soucis humaniriburce : il veut faire le bien :e qu'il se considère, ainsi que )mmes d'autrefois, comme le îcteur-né de la contrée qui fut àmille. ^

le, répliquait-elle avec quelque iiscute pas la noblesse de sa Lis dites ; seulement les femmes )eaucoup les idées généreuses ►uffrir. Et je ne vous le cache eux qu'il ne pensât qu'à moi,

e, s'échauffant, tâchait de là vinien pensait plus que jamais

LE PÉCHÉ DE LA MORTE l8f

à elle, qu'il rapportait à elle seule tous ses efforts de savant et de philanthrope, voulant être à ses yeux quelque chose de mieux qu'un oisif inutile. Elle secouait la tête :

« Je ne lui en demande pas tant. Une affection un peu plus attentive, voilà ce que j'aurais voulu de lui. »

L'injustice de la phrase exaspérait Anfrey ; il ne pouvait souffrir que la jeune femme niât la tendresse exaltée de ce cœur aimant, si uniquement préoccupé d'elle. Françoise, de plus en plus énervée, s'appliquait à le taquiner en insistant sur ses insinuations et ses reproches. Ou bien encore, elle s'amusait à flirter ouvertement devant lui avec les visiteurs de M"'"' de Sancé, et il laissait voir, pour son ami, une jalousie dont elle se divertissait. Avec lui, elle n'était jamais coquette, mais volontiers désagréable et presque hostile : elle lui en voulait à cause de la sévérité de ce caractère qui ne se laissait ni charmer ni dominer, et à cause du blâme muet qu'elle devinait en lui.

Un jour, dans deux voitures, une petite caravane de touristes débouchait à l'ermitage de Franchard; Pierre était du nombre, ainsi que la comtesse Françoise de Méréglise et sa cousine,

l86 LE PÉCHÉ DE LA MORTE

M"™® de Sancé. Il faisait une après-midi de soleil, la troupe était très gaie. Quand on se fut rafraîchi au cabaret, Pierre proposa naturellement de visiter les gorges. Il se trouva que tout le monde les avait vues.

« Je connais toutes les pierres, déclara M""'' de Sancé.

— Moi aussi, affirma une autre.

— Et moi, dit une troisième, je ne tiens pas à me meurtrir les pieds pendant trois quarts d'heure. i>

Bref, l'excursion ne parut faire envie qu'à la jeune comtesse : on convint donc qu'elle irait avec M. Anfrey, pendant que les autres continueraient la route en voiture jusqu'au canton de Jupiter, où sont de si beaux arbres. Personne ne songeait à s'effaroucher du tête-à-tête : on n'est jamais seul aux gorges de Franchard.

Pourtant, ils furent seuls ce jour-là.

Anfrey ne craignit pas d'abord cet isolement; il n'était pas amoureux de la comtesse Françoise et elle était la femme de Savinien, qu'il appelait son frère.

De plus, elle paraissait éprouver pour lui un certain éloignement, presque de l'antipathie, parce que, loin de lui faire la cour, il s'était appli-

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