‹ Le péché et la rédemption: d'après Saint PaulChapitre 10 sur 29 · MOIS · texte numérisé non relu

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péché. Et cette dualité n’est pas un des traits les moins originaux de la pensée paulinienne.

Nous trouvons dans les Epîtres de nombreux passages, et nous en avons déjà vu, où Paul semble avoir mis complètement de côté la notion de la loi telle que nous venons de l’exposer, et où il parle du veus comme d’une législation en vigueur, parfaitement légitime, et dont il reconnaît lui-même l’autorité. Ainsi, par exemple, quand il traite de la rémunération due aux prédicateurs de l'Evangile, il en appelle à la loi mosaïque : « Car il est écrit dans la loi de Moïse : Tu n’emmuselleras point le bœuf qui foule le grain » (1 Cor. 9, 9). Etil ajoute explicitement : « Dieu parle ainsi à cause de nous. » Il commande aux femmes d’être soumises, «selon que le dit aussi la loi » (1 Cor. 14, 34). Il écrit aux Romains (ch. 2, 13) : «Ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux quila mettent en pratique. » « La circoncision est utile, si tu observes la loi; mais si tu la transgresses, ta circoncision devient incirconcision » (v.25). Il y ades païens qui, « sans avoir la loi, font naturellement ce que prescrit la loi ; ils montrent ainsi que l’œuvre de la loi est écrite dans leur cœur » (v. 14). Dans tous ces passages, la loi est con- ” sidérée comme une autorité divine ayant une valeur permanente, et cela non seulement dans ses parties morales, mais aussi dans telle prescription spéciale, civile. Paul attache ici à la loi le même sens que le commun des mortels. La loi est donnée pour être observée, et non pour être transgressée. Elle est un frein pour les passions, une digue opposée aux débordements du péché. Sous ce rapport, la loi mosaïque par-

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ticipe aussi dans la pensée de Paul, au caractère et au but de toute loi. Celui qui l’observe fait bien; celui qui la transgresse fait mal; et chacun sera récompensé ou puni selon ses œuvres (Rom. 2, 6). C’est, on le voit, la notion vulgaire, courante de la loi; et la différence entre cette notion et la précédente est manifeste, nous pourrions dire radicale.

Comment expliquer cette différence, qui est d'autant plus frappante que Paul semble ne pas s’en être rendu compte? On a répondu que, lorsque Paul est sur le terrain pratique, iloublieses théories (Pfleiderer, Paulin, p. 79; Baur, Neutest. Theol., p. 181). Cette réponse ne nous satisfait pas. Paul était trop bon logicien pour se contredire ainsi à quelques lignes de distance. À notre avis, 1l faut chercher l'explication de ce fait dans un double ordre d'idées.

D'une part, la législation mosaïque contenait des lois civiles indispensables à toute société organisée. Paul ne pouvait pas vouloir l'abolition de ces lois, pas plus qu'il ne voulait jeter par-dessus bord les lois morales. D’autre part, la grande habitude de chercher sous le sens littéral de l’Ecriture un sens caché, mystique, divin, avait amené l’Apôtre à avoir pour ainsi dire deux Ecritures : une Ecriture inférieure, au sens littéral, et une Ecriture supérieure, au sens « spirituel. » Eh bien, nous croyons que l’Apôtre a, plus ou moins inconsciemment, transporté cette dualité dans sa notion de la loi; en sorte qu'il avait dans son esprit deux codes de lois superposés, dont la ligne de démarcation était flottante : le code inférieur, vulgaire, nécessaire pour la vie sociale, pour Ja police de Etat ; et le code supérieur, spirituel,

chargé du rôle que nous avons vu. C’est le code mosaïque au point de vue de son rôle providentiel, « spirituel, » qui était arrivé à sa fin par la venue du Christ; quant à l’autre, 1l conservait toute son autorité, son rôle et son but; et Paul pouvait en appeler à cette loi d'autant plus aisément qu'il avait conservé dans l'Eglise l’usage de l’Ancien Testament, et qu’il citait fréquemment le Livre sacré, la Thora, comme une autorité divine.

Mais dans les préoccupations de l’Apôtre, cette conception morale de la loi était au second plan; elle ne paraît qu’incidemment. Toute la lutte portait sur la notion dogmatique. Là, Paul se trouvait en face de redoutables adversaires. On l’accusait de « fausser la parole de Dieu » (2 Cor. 4, 2). Et si nous nous plaçons uniquement au point de vue historique et exégétique pour juger du débat, nous devons reconnaître que la conception paulinienne de la loi n'était pas soutenable. D’après le Pentateuque, Moïse n’a pas reçu et promulgué la loi pour exciter les [sraélites à commettre encore plus de péchés; et aucun Prophète n’a jamais attribué un tel rôle à la loi, Paul innovait incontestablement., Et cependant, au fond, il était dans le vrai. Eclairé par l'esprit de Dieu, 1l avait jeté un regard dans la grande pédagogie divine, et il avait reconnu en Christ la fin de la Loi. Avec le coup d'œil du génie religieux, il avait entrevu la fin d’une grande période de l'humanité, et l'ouverture d’une période nouvelle. Au règne de la Loi, succédait le règne de la Foi. Mais comme tous les pionniers de la pensée religieuse, comme tous les grands initiateurs, comme tous les réformateurs, il avait contre lui la éttre et les zélateurs de la lettre, Convaincu au

fond de l’âme d’être dans la vérité, mais embarrassé par la lettre de l’Ecriture, Paul, pour se défendre, a eu recours à l’allégorie. Nous dirions aujourd’hui qu'il a cherché à substituer l'esprit à la lettre; à couler de nouvelles idées dans les vieilles formules. Il a pu faire à l'occasion des concessions qu’il jugeait opportunes (Act. 16, 3); mais dans le principe, « il n’a pas cédé d'une semelle » (Gal. 2, 5).

Une accusation qui a dû lui aller encore plus à cœur que celle de « fausser la Parole de Dieu, » fut l’accusation de « prêcher ses propres idées, et non celles de Jésus-Christ » (2 Cor. 4, 5). Là aussi, ses adversaires avaient l'avantage de la position. Ils avaient été les disciples immédiats de Jésus; ils avaient vu, entendu, suivi le Maître; ils pouvaient se réclamer de son enseignement. Paul, sous tous ces rapports, était dans l’infériorité. S'il avait connu certaines paroles de Jésus touchant la loi et le péché, il eût pu s’en servir, mieux que de l’Ancien Testament, pour se défendre. Mais il était d’une grande ignorance au sujet de la vie et de l’enseisonement du Seigneur. Il n’avait qu’une seule réponse aux objections : celle d’avoir vu, lui aussi, le Christ, et d’être éclairé par son esprit,

Et c’est précisément la vue de la « splendeur de la gloire de Christ » (2 Cor. 4, 4. 6) qui lui a fait connaître tout le néant de sa justice légale, de ses privilèges, de ses mérites personnels ; en un mot, c'est en « gagnant le Christ » qu'il a appris « à regarder tout le reste comme de la boue » (Phil. 3, 8).

Luther a suivi le chemin inverse. En s'appliquant de toutes sés forces à observer strictement les comman-

dements de Dieu et de l'Eglise, il est arrivé à la conscience accablante de l'entière vanité de sa propre justice; et alors, surtout en présence du témoignage de saint Paul, il a fini par voir la « splendeur de la gloire de Christ, » et par considérer tout le reste « comme de la boue. » L'expérience de Luther est la contre-épreuve de la vérité de la doctrine paulinienne de la loi.

À ce point de vue, le rôle de la loi est toujours celui que lui assigne l'Apôtre. Elle provoque la manifestation du péché, et nous fait arriver par cette voie à la conscience de notre culpabilité et du néant de notre propre justice ; alors nous aspirons à la délivrance, qui nous est offerte dans l'Evangile de Christ. Bien que le ministère spécial et immédiat de la loi ne soit pas de nous conduire à Christ, la prédication de la loi produit cependant en nous un effet dont la conséquence doit être la recherche et l’acceptation de l'Evangile. Et, dans ce sens, nous pouvons aussi dire que la loi est wn pédagogue qui nous conduit à Christ. C'est là la substance même de la pensée de l’Apôtre; c'est la vérité fondamentale et immuable de la notion paulinienne de la loi.

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