LA MISÉRICORDE DE DIEU
La grande préoccupation dogmatique de saint Paul est de montrer le néant de la justice propre de l’homme, et de mettre en lumière la miséricorde absolue de Dieu. Nous avons trouvé cette tendance à la base de la notion dogmatique du péché et de la notion dogmatique de la loi, L’Apôtre a aussi examiné la question en elle-même.
«Il n’y a point de distinction, dit-il ; tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu (1); etils sont gratuitement justifiés par sa grâce, >» — dupeav, rù adroû yaourt (Rom. 3, 23). « Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu (ox &£ buy: 6605 +d Düpov); « ce n’est point par les
(4) Nous entendons l'expression de «privés de la gloire de Dieu » dans le même sens que « afin que personne ne se glorifie » (Eph. 2, 9. Comp. Rom. 3, 27 : «où donc est le sujet de se glorifier ? » et . A Cor. 4, 29 : « afin que nulle chair ne se glorifie Gevant Dieu »).
œuvres, afin que personne ne se giorifie » (Eph. 2, 8. 9.) Les termes de gratuitement, de grdce, de don, marquent bien, surtout dans leur opposition à tout mérite personnel, le caractère absolu de la miséricorde divine. Il importe de retenir cette prémisse, si l’on ne veut s’exposer à faire fausse route dans l'interprétation des antithèses de l’Apôtre, qui frisent parfois le paradoxe.
C'est dans l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ que se sont révélés à Paul, dans toute leur splendeur et leur insondable profondeur, la grâce , la miséricorde, l’amour de Dieu. « Dieu, qui n’a point épargné son pro-
pre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, ne nous don-
nera-t-il pas toutes choses avec lui? » (Rom. 8, 32.) « Christ est mort pourles impies : or, c’est à peine pour un Juste que quelqu'un mourrait, mais Dieu prouva son amour pour nous en ce que Christ mourut, lorsque nous étions encore pécheurs; à plus forte raison serons-nous sauvés par lui de la colère, maintenant que nous sommes justifiés en son sang » (Rom. 5, 6-9). « Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, bien que nous fussions morts par nos péchés, nous a fait revivre avec Christ » (Eph. 2, 4.5). « Tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par Christ » (2 Cor. 5, 18). « Bén1 soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a bénis de toutes sortes de bénédictions spirituelles en Christ » (Eph. 1,3).
Nous ne nous arrêterons pas à développer les nuances entre l'amour (äyérn), la miséricorde (#co), et la grâce (xäex) de Dieu. L’amour est l’attribut divin. Placé en présence du pécheur, l'amour donne naissance à la mi-
HOT — séricorde, et la grâce est l'amour dans son application effective et personnelle au pécheur. Les trois termes expriment la même idée sous différentes faces, et Paul les emploie fréquemment l’un pour l’autre. Nous pouvons, sans aucun inconvénient, les considérer comme synonymes. Des idées analogues sont exprimées par eddoxia (la bienveillance, la bonne volonté), ypnorérne (la bonté), gavipuris (l'amour des hommes, la sympathie), paxpoluuia (la longanimité), äy4(lesupport, la patience), Eph: 1, 5; Gal. 1, 15; 1 Cor. 1, 21; Rom. 2, 4; Eph. 2,7; Tite 3, 4; Rom. 9, 22; 3, 26. Toutes ces vertus divines ont leur source dans l'amour.
Ce qui, dans la pensée de Paul caractérise l'amour de Dieu, ce qui lui donne sa valeur infinie, et le met « audessus de tout entendement » (Eph. 3, 18. 19), c’est qu'il s'exerce à l'égard du pécheur, de l'adversaire, de l'ennemi, de l’offenseur; et cela, non en présence de quelque œuvre de justice (Tite 3, 5), ou de quelque bon mouvement chez celui-ci, mais en présence de sa rébellion et de son inimitié. Ce ne sont pas des larmes de repentance qui ont touché le cœur de Dieu et provoqué sa miséricorde; non : « l’homme prend plaisir au mal, son cœur est endurci, nul ne cherche Dieu; tous sont pervertis ; il n'y en a pas un qui fasse le bien, pas même un seul » (Rom. 1, 32 ; 2, 5 ; 3, 11.12). En face de cette corruption universelle, entraînant l'humanité vers une catastrophe effroyable, le Créateur, qui « n’a pas destiné l’homme à la colère, mais à l’oblention du salut » (1 Thess. 5, 9), se sent ému dans ses entrailles de père, et prend le conseil d’arracher à la ruine ceux qui voudraient se laisser sauver. Toute l'initiative de cette
œuvre de miséricorde revient à Dieu, à Dieu seul; l’homme n’y est pour rien. C’est là ce que l’Apôtre appelle la « richesse de la bonté et de la grâce de Dieu, » « la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur » derson amouri(Rom2;, 45 Eph; 1750/4759 m8) La miséricorde de Dieu est absolue.
Nous devons accentuer encore dans un autre sens ce caractère d'absoluité : la miséricorde divine est absolument Züre. Certains interprètes modernes ne tiennent pas suffisamment compte de ce fait. En voyant le ravissement de Paul dans la contemplation de la miséricorde de Dieu, ils perdent de vue qu'aux yeux de l’A pôtre, il n’y a aucune contrainte morale dans cette miséricorde. À leur avis, Dieu ne peut faire autrement que de pardonner ; 1l y est forcé de par sa nature, qui est «amour; » il y a pour lui une nécessité morale, voire métaphysique, d'offrir la grâce au genre humain.
Or, une miséricorde forcée n’est pas une vraie miséricorde, et ne saurait enlever ni notre enthousiasme, ni l'entière gratitude de notre cœur. Saint Paul n’a pas connu cette miséricorde tant soit peu fatale. Non, Dieu estlibre; 1l peut faire ou ne pas faire miséricorde selon son gré. « Il fait grâce à qui il veut, dit l'Apôtre, et 1l endurcit qui il veut, car il a dit à Moïse : J’accorderai ma grâce à qui je voudrai, el je serai nuséricordieux envers qui je voudrai. Le potier n'est-il pas maître de l'argile, pour faire avec la même masse un vase d’honneur et un vase pour un usage vil?» (Rom. 9,15.18.21.) D’après la conception paulinienne, Dieu agit absolument selon son bon plaisir; « il opère toutes choses selon sa libre volonté » (Eph. 1,11), et il n'v a rien dans
sa nature morale où métaphysique qui puisse le contraindre à sauver les pécheurs. Aussi Paul n’enseignet-1l pas le salut final de tous leshommes, comme il l’aurait fait (et comme le font, très conséquemment, les théologiens dont nous parlons) s’il avait admis un élément de contrainte dans la nature de l'amour divin.
L'amour forme le projet du salut, la sagesse en trace le plan. « Nous prêchons, dit l'Apôtre, la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, dont Dieu, avant les siècles, s’est servi pour notre gloire » (1 Cor. 2, 7). Cette sagesse est aussi immense, aussi profonde, aussi incompréhensible pour l’homme que la miséricorde de Dieu. A l’homme naturel, elle apparaît comme folie. Mais c'est la sagesse humaine qui est folie, en comparaison de la sagesse de Dieu. Aussi faut-il avoir l'esprit même de Dieu pour entendre quelque chose à la sagesse divine. « La prédication de la croix, dit Paul, est une folie pour ceux qui périssent; car ilest écrit : Je détruirai la sagesse des sages, et j’anéantirai l’intelligence des intelligents. Où est le sage? où est le scribe? où sont les savants de ce siècle? Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde? Car puisque le monde avec sa sagesse n’a pas connn Dieu dans sa sagesse divine, il a plu à Dieu de sauver les croyants par une prédication taxée de folie. Et tandis que les Juifs exigent des miracles et que les Grecs demandent de la philosophie, nous, nous prêchons Le Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais puissance et sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés. Car cette folie de Dieu est plus sage que les
pensées des hommes, et cette faiblesse de Dieu l’'emporte sur la puissance des hommes... Ma prédication ne s’appuie pas sur la dialectique persuasive de la sagesse humaine, afin que votre foi soit fondée, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. Cependant, c’est une sagesse que nous prêchons ; seulement elle n’est pas de ce monde. C’est Dieu qui nous l'a révélée par son esprit. Car de même que personne ne sait ce qui se passe dans un homme, si ce n’est l'esprit de cet homme qui est en lui, de même personne ne sait ce qui est en Dieu, si ce n’est l’esprit de Dieu. Or, nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais l’esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les choses que Dieu nous a données par sa grâce. Et nous en parlons, non avec des discours qu’enseigne la sagesse humaine, mais avec ceux que suggère l'Esprit, employant un langage spirituel pour les choses spirituelles. L'homme naturel n’entend rien aux choses de l'esprit de Dieu ; pour lui, elles sont une folie, et il ne peut les comprendre, parce que cela doit être jugé à l’aide de l'Esprit. Car, qui est-ce qui connaît la pensée du Seigneur pour l’instruire? Mais nous, nous avons la pensée de Christ » (4 Cor. 1, 18— 2, 16).
Les idées de l’Apôtre se dégagent bien clairement de ce passage. C'est la sagesse de Dieu qui, au service de sa miséricorde, trace le plan du salut. Or, celte sagesse est infiniment supérieure à la sagesse humaine; elle est si élevée que celle-ci ne saurait y atteindre. « Ce sont des choses que l'œil n’a point vues, que l'oreille n’a point entendues, et qui ne sont venues à la pensée d’aucun homme » (1 Cor. 2,9). L'esprit de Dieu seul les con-
PE naît ; et il les révèle, non pas à tous, mais « à ceux qui l’aiment » (/. c.). C'estorâce à cette révélation que l'Apôtre a pu jeter un regard dans le mystère insondable de la miséricorde et de la sagesse divines, et qu’il a vu ce plan merveilleux, mis à exécution à travers les siècles, et arrivé à son terme et à son but en Jésus-Christ. «Oui. à moi, le moindre de tous les saints, cette grâce a été donnée, d'annoncer parmi les païens la richesse incommensurable de Christ, et d'éclairer tout le monde sur la dispensation du mystère caché en Dieu, afin que les puissances et les autorités des régions célestes apprissent à connaître par l'Eglise la sagesse infinie de Dieu, selon le dessein éternel qu’il a mis à exécution par notre Seigneur Jésus-Christ » (Eph. 3, 8-11). Et en jetant un regard sur cette richesse de la miséricorde divine, et sur le déploiement de cette sagesse àtravers les siècles, l’Apôtre s'écrie dans un saint ravissement : « O profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont insondables, et ses voies incompréhensibles ! Car qui a connu la pensée du Seigneur, ou qui a été son conseiller? Qui lui a donné le premier, pour qu'il ait à recevoir en retour? C’est de lui, par luiet pour lui que sont toutes choses. A lui la gloire dans tous les siècles! » (Rom. 11, 33-36.)
D'après sa conception métaphysique de la prescience de Dieu (Rom. 8, 29), Paul place idéellement le conseil du salut « avant la création du monde » (rod raraéonñs HÉGUOU, Eph. a 4), « avant les siècles » (rod rüv aiovuv, 1 Cor.2,7), dans « l'éternité » (ar npéleciv rüv alovuv, Eph. 3, 41). Cette manière de voir n’est pas particulière à l'Apôtre ; elle se trouve à la base du prophétisme et de
la philosophie en Israël. « Voici, dit l'Eternel à Esaïe, les premières choses se sont accomplies et je vous en annonce de nouvelles; avant qu’elles arrivent, je vous les prédis. C'est moi qui suis l'Eternel; hors de moi il n'y apoint de sauveur; c’est moi qui ai annoncé, sauvé, prédit » (Es. 42,9; 43, 11. 12). Le Psalmiste prie : « Eternel, souviens-toi de ta miséricorde et de ta bonté, car elles sont de toute éternité » (Ps. 25, 6). D'après l’enseignement du Siracide, « l'Eternel sait toutes choses, il voit à l'avance ce qui doit arriver, et il révèle l'avenir ; il manifeste sa grande et merveilleuse sagesse; il est d’éternité en éternité » (ch. 42, 19-21). Et touchant le plan même du salut, saint Jacques dit dans la conférence de Jérusalem : «C’est le Seigneur qui fait ces choses ; elles Lui sont connues de toute éternité » (Act. 15, 18). Paul, en parlant du conseil éternel de Dieu, n’a donc fait qu’exprimer une idée généralement reçue, notamment dans les communautés chrétiennes ; et nous ne croyons pas que l’Apôtre ait accentué, plus que ses contemporains, l’idée de l’éfernité dansle plan du salut. Il n'y a donc pas lieu d’attacher à cette idée un autre sens que celui de la prescience éternelle de Dieu.
De toute éternité Dieu a vu que l’homme tomberait dans le péché ; de toute éternité il a également pris le conseil de le sauver. Paul ne fait que transporter dans l'éternité les événements historiques. Mais ces événements restent ce qu'ils sont dans l’histoire ; le temps lui-même n’est pas supprimé, car le /emps aussi est transporté, par la pensée, au sein de l'éternité. Et de même que toute l’histoire préexiste idéellement dans la prescience de Dieu, de même, d’autre part, l'Eternel