‹ Le péché et la rédemption: d'après Saint PaulChapitre 12 sur 29 · MAT · texte numérisé non relu

MAT

vit et agit avec l’homme dans le temps; il médite, il délibère, il prend des résolutions, il traite avec l’homme, il règle son attitude sur celle de l'homme ; en un mot, il vit avec l’homme au jour le jour, comme un souverain terrestre vit avec ses sujets. La théologie juive voit en Dieu la synthèse du temps et del’éternité. Paul a pleinement acceplé cette conception à la fois si profonde et si féconde que n’ont su dépasser ni la théologie ni la philosophie modernes. Cette notion éclaire et explique la pensée de Paul relative au plan du salut. Si, idéellement, ce plan existe de toute éternité dans le conseil de Dieu, nous n’en devons pas moins placer le tracé effectif dans le temps, à la suite de la chute de nos premiers parents. Ces deux moments se concilient parfaitement dans la pensée de l’Apôtre.

Si maintenant nous jetons un regard sur le plan du salut, tel qu'il se présente devant l'esprit de Paul, et tel que les Epîtres nous le dessinent ou plutôt nous l'indiquent par quelques grands traits tracés de main de maître, nous y distinguons deux éléments d'ordre différent : un élément historique et une pensée dogmatique. L'élément historique prédomine dans la période préparatoire, dans l'élection et la direction providentielle du peuple d'Israël jusqu’à la venue du Messie. La pensée dogmatique, par contre, est au premier plan dans l'exposé de l'œuvre rédemptrice du Christ. Dans la première période, dans l’histoire d'Israël, la grâce de Dieu nous apparaît surtout dans son absohuié ; dans l’œuvre du Christ, la miséricorde de Dieu se révèle tout particulièrement dans la jus#ice.

RE RE Nous avons déjà vu, dans la promesse faite à Abraham et à ses descendants, la première trace de la mise à exécution du plan du salut. Dieu conclut une alliance avec Abraham, il lui promet une postérité nombreuse et abondamment bénie. « Abraham deviendra une nation grande et puissante, et en lui seront bénies toutes les nations de la terre. Car je l'ai choisi afin qu’il ordonne à ses fils et à sa maison après lui de garder la voie de l’Eternel, en pratiquant la droiture et la justice, et qu’ainsi l'Eternel accomplisse en faveur d'Abraham les promesses qu'il lui a faites » (Gen. 18, 18. 19). Cette nation, appelée, d’après le plan de Dieu, à jouer un rôle dans la préparation de l'œuvre rédemptrice du Messie, est « mise à part, » séparée des autres nations, par la circoncision ; elle devient ainsi le peuple de l’Allance, le peuple de Dieu. C'est dans ce peuple que doit naître « le Christ, selon la chair» (Rom. 9,5; Gal. 3,16). Les Juifs, et en particulier les pharisiens, attachaïent un grand prix à leur descendance d'Abraham; ils tiraient vanité de cette origine, et méprisaient les païens ; ils se reposaient sur leur qualité de membres du peuple de Dieu, qui devait, non seulement leur assurer le droit de cité, mais encore leur garantir la préséance dans le royaume messianique ; en observant les prescriptions lévitiques,ils comptaient avec Dieu comme des créanciers avec leur débiteur. Déjà les Prophètes avaient combattu l’aveuglement de cet orgucil national; Jean-Baptiste et Jésus-Christ l'ont vivementattaqué (Matth.3,8-10; Luc 3,8; Jean 8, 33-59) ; Paullui fait une guerre de tous les instants, une guerre acharnée, impitoyable. « Moi aussi, dit-il, j'aurais sujet de mettre ma confiance en la chair.

Si quelqu'un croit pouvoir se glorifier de la chair, je le puis bien davantage. Je suis circoncis le huitième jour, de la race d'Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu issu d'Hébreux; pharisien, pour ce qui concerne la loi ; irréprochable en fait de justice légale. Mais tous ces avantages, je suis arrivé à les considérer comme un préjudice, comme de la boue, en vue de l'immense valeur de la connaissance de mon Seigneur Jésus-Christ » (Phil. 3, 4-8). C'est à cette conviction du néant de tous les privilèges nationaux et de tous les mérites person nels, et à la connaissance du prix inestimable de l’œuvre rédemptrice du Christ, que Paul s’efforçait d'amener ses compatriotes. |

Il fallait pour cela attaquer leur préjugé d’avoir été choisis comme peuple de Dieu à cause de leurs rares qualités et vertus, supérieures à celles de tous les autres peuples de la terre. Paul le fait dans les termes les plus absolus. L’attitude du peuple d’Israël n’est pour rien dans le choix de Dieu. « Quand Rebecca fut enceinte d'enfants jumeaux, il lui fut dit, avant que ses fils ne fussent nés, avant qu'ils n’eussent fait ni bien ni mal, que l’aîné serait le sujet du cadet (ainsi qu'il est écrit : J'aiaimé Jacob et j'ai haï Esaü), afin que le décret de Dieu subsistât, lequel est basé sur l’élection, et ne dépend pas des œuvres, mais de la volonté de celui qui fait Pappel » (Rom. 9, 10-13). On ne pouvait anéantir d’une manière plus complète toutes les prétentions charnelles des descendants de Jacob. Les deux jumeaux avaient le même père, la même mère, ils n'étaient pas nés et n’avaient encore fait ni bien ni mal, lorsque Dieu choisit l’un au détriment de l’autre. « Ainsi, con-

clut l’'Apôtre, cela ne dépend ni de la volonté ni des efforts de l’homme, mais de la grâce de Dieu » (v. 16); et il cite à l’appui deux passages de l’Ecriture, l’un où Dieu dit à Moïse : « J’accorderai ma grâce à qui Je voudrai, et je serai miséricordieux envers qui je voudrai; » l’autre où Dieu dit à Pharaon : « C’est pour cela même que je t'ai suscité, afin de montrer en toi ma puissance et pour que mon nom fût proclamé sur toute la terre » (v. 45. 17). Dieu agit dans une liberté complète : « Il fait grâce à qui il veut, et il endurcit qui il veut » (v. 18). Le peuple d'Israël n'a donc aucun motif de tirer vanité de sa descendance de Jacob — d’après lequel il est nommé (Gen. 32, 28), — ou de se figurer qu'aux yeux de Dieu il a des droits supérieurs à ceux des païens.

Ce passage ne visait, à l’origine, que l’élection du peuple d'Israël, mais on remarque que les trois dernières cilations (Gen. 25, 23; Exod. 33, 19; 9, 16) introduisent, à côté du point de vue national, un facteur personnel, individuel, qui pouvait nuire à l'effet de l'argumentation. Aussi Paul s’empresse-t-il d’aller audevant des objections. « Conclurons-nous, dit-il, que Dieu est injuste? Demanderons-nous : Pourquoi Dieu nous blâme-t-1l, si nul ne peut résister à sa volonté ? » Pour ne pas laisser affaiblir sa thèse, il insiste énergiquement sur l'indépendance absolue de Dieu : « O mortel, qui es-tu donc, pour contester avec Dieu? Estce que le vase dira à celui qui l’a fabriqué : Pourquoi m'as-tu fait ainsi? Le potier n’est-1l pas maître de l’argile, pour faire avec la même masse un vase d'honneur et un vase d’un usage vil? » (Rom. 9, 14-21). Ces der-

nmières paroles ont encore trait à la distinction que le bon plaisir de Dieu a établi entre les Juifs el les païens. Le vase d'honneur, c'est le peuple d'Israël. Mais à l'égard d'Israël aussi, Dieu est libre; et s’il ne brise pas ce vase, c'est encore par pure miséricorde, « comme Esaïe l’a dit auparavant : Si le Seigneur des armées ne nous eût laissé un rejeton, nous serions devenus comme Sodome, nous aurions été semblables à Gomorrhe » (v. 29). Quant aux païens, ils peuvent, non moins au’Israël, être l’objet de la grâce de Dieu, « comme il est aussi dit dans Osée : J’appellerai mon peuple, celui qui n’était pas mon peuple; et la bien-aimée, celle qui n’était pas aimée; et là où on leur disait : Vous n’êtes pas mon peuple, ils seront appelés les fils du Dieu vivant » (v. 25, 26). Et si, par hasard, les païens, en présence de leur élection en Christ, avaient quelque veiléité de s'enorgueilhr et de jeter un regard dédaiæneux sur les Juifs abandonnés de Dieu, Paul leur rappellerait qu’ils ont été « un olivier sauvage » et que c’est sans leur mérite et par la pure grâce de Dieu qu'ils ont été « entés sur l'olivier franc » (Rom. 11, 16-24). Voilà donc l'affirmation la plus nette, la plus catégorique de la pleine et entière indépendance de Dieu, de sa bbre miséricorde, et du néant de toute prétention humaine. Or, c’est là le but de toute l'argumentation de Paul. Et dans ce sens, elle s'applique, non seulement aux nations, mais aussi aux individus. L’individu ne saurait se prévaloir devant Dieu d'aucun mérite personnel. Dieu est absolument libre de le sauver ou de le laisser périr; et s’il le sauve, c'est par pure grâce el miséricorde, sans aucun mérite de la part de l’homme.

L'œuvre de notre salut revient tout entière à Dieu seul. Il ne reste à l’homme qu’à s’humilier et à bénir Dieu de sa miséricorde inouïe. « Car, dit l’Apôtre en concluant et en résumant sa pensée, Dieu a placé tous les hommes sous le coup de la même condamnation, afin de faire miséricorde à Tous, — ouvéxhetsey yàp 6 Osds robe mévias els dnelberav, va robe mévras kehon (Rom. 14, 32). Voilà le dogme de la prédestination, selon saint Paul.

Parti de l’idée de l'élection du peuple d'Israël, Paul arrive à la notion du salut individuel. La transition, nous l’avons vu, a été amenée par les citations de l’An-cien Testament.

C'est pour n'avoir pas saisi le caractère de cette transition que Calvin s’est mépris sur la pensée de Paul et a appliqué au salut de l'individu ce qui n'avait trait qu'au choix de la nation. L'erreur était facile, vu que la transition porte à la fois sur deux idées : sur l’idée de nafñon, remplacée par l'idée d’individu; et sur lidée de choix, remplacée par celle de salut. Perdant de vue l’ob- Jectif de Paul, à savoir la grâce absolue de Dieu et le néant des mérites de l’homme, Calvin fait faire à l’Apôtre le raisonnement suivant : « De même que Dieu, de toute éternité, a librement choisi le peuple d'Israël comme peuple de Dieu, à l'exclusion des païens, de même il a librement choisi, de toute éternité, un certain nombre d’hommes pour le salut et les autres pour la condamnation. » Or, cette conclusion est juste l'opposé de celle de Paul. Celui-ci conclut au contraire : Dieu a agi ainsi avec les Juifs et les païens, « afin de faire miséricorde a tous » (Rom. 11, 32).

Nous devons nettement distinguer, dans la conception

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paulinienne, le plan du salut, quiassigne un rôle spécial au peuple d'Israël, et le buf de ce plan, qui est le salut universel. La prédestinalion d'Israël pour son rôle historique rentre dans un tout autre ordre d'idées que la prédestination de l'individu pour la vée éternelle. Quand Paul nous présente le choix de Jacob et le rejet d'Esaü comme un acte arbitraire de Dieu, c’est qu'il a en vue, non le salut individuel de Jacob et la damnation d'Esaü, mais le choix d’un peuple chargé d’une mission providentielle. C’est de l'exécution du plan du salut dans l’histoire, de l’économie divine dans la préparation. de l’œuvre de la rédemption qu'il s'agit ici. Mais dès que nous sortons de ce domaine historique et que nous entrons dans le domaine de la vie individuelle et morale, le salut et la condamnation nous sont présentés par l’Apôtre, comme dépendant d’une décision libre et personnelle de l'individu.

Ce dernier point ressort de l’ensemble de la théologie paulinienne; mais il est aussi indiqué dans le passage même qui nous occupe. Paul dit en s'adressant aux païens : « Les branches de l'olivier franc (les Juifs) ont été retranchées pour cause d'incrédulité ; et toi, tu subsistes par la foi. Ne t’abandonne point à l’orgueil, mais crains ; car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, il pourrait bien ne pas t’épargner non plus. Vois donc la bonté et la sévérité de Dieu : la sévérité à l'égard de ceux qui sont tombés, la bonté envers toi, à condition que tu demeures ferme dans cette bonté ; autrement tu seras aussi retranché. Eux de même, sis ne persistent point dans l'incrédulité, s seront entés » (Rom. 11, 20-23). Ici la cause déterminante du salut et de la

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condarination n’est pas un acte arbitraire de Dieu, mais c’est la foi ou l’incrédulité de l'individu; et l’une et l’autre, la foi et l’incrédulité, sont conçues comrmne dépendant d’une libre détermination de l'individu.

Ainsi se concilient les deux thèses de l’Apôtre, que Dieu veut « faire miséricorde à tous » (Rom. 11, 32; 1 Tim. 2, 4), et que néanmoins il en est qui seront « condamnés» (MeCor.4,18: 41/32: 2 Cor 428 2e 3,192 Gal: 6%85%4duThess.5,3522hess249 ME 6520):

Mais comment expliquer certaines assertions de l’Apôtre, où 1l attribue le salut individuel bien explicitement à une prédestination, à un choix, à une élection de Dieu ? Citons quelques passages.

« Nous savons que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui ont reçu la vocation selon son décret (rois xarà mpébeoiv xAnroïs cou). Car ceux qu'il a connus d'avance (rooéyw), 1l les a aussi prédestinés (xpoptsev) à êlre semblables à l’image de son Fils, afin que celui-ci fût le premier-né entre’ses frères. Et ceux qu'il a prédestinés (rpcotev), il les a aussi appelés (èxékcsev); et ceux qu'il a appelés, il les a aussi jusüfiés; et ceux qu'il a juslifiés, il les a aussi glorifiés » (Rom.28,28-30;:comp. Eph.3::11;2 im:

« Dieu vous a choisis dès le commencement pour le salut » (etaro buâc à 0edc dm” dpyñs els swrmolay, 2 Thess. 2 19) « Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais à lobtention du salut » (ox 0er reotmoinouw cwrnpias, 1 Thess. Se « Dieu m'a mis à part dès le sein de ma mère »

o 'nuäs à Bed eic dpyhv, AN is

popioac LE ÊX KOUAlAS MATPÉS HO,

Gal. 1, 15). « Dieu nous a élus (e5ké£aro qua) avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints et irrépréhensibles devant lui, nous ayant prédestinés (rpoopisas ua) dans son amour à être ses enfants d’adoption par Jésus-Christ, selon le bon plaisir de sa volonté, » — xarà rnv ebdoxlav où beXnuares adroë (Eph. 1, 4. 5). Les chrétiens sont appelés les « élus de Dieu, » — ëxkenrot vod 0e0ù (Rom. 8, 33 ; Col. 3, 12; Tite 1, 1 ). . Une étude spéciale de chacun de ces passages ne serait pas sans intérêt. Ii faudrait préciser le sens de certains termes, tels Que roébeots, mpéyruats, Toooptoués, ëxkoyh, et des verbes correspondants. Cet examen nous amènerait à écarter quelques-uns des passages. comme ne rentrant pas dans la question. Ainsi nous croyons que 1 Thess. 5, 9, Paul veut dire d’une manière générale que Dicu n’a pas destiné l'homme à la perdition ; que Gal. 1, 15, l’Apôtre parle de sa vocation comme missionnaire parmi les païens ; que la désignation « élus de Dieu » est prise dans le sens de l'Ancien Testament (Es/49,4% 45, 4: 65, 9-12; Ps, 105, 43) Mais la question n'est pas écartée pour cela. Restent toujours les passages principaux des Epîtres aux Romains et aux Éphésiens exprimant l’idée d’une prédestination élernelle des élus pour le salut, et, par voie de conséquence, la prédestination des réprouvés pour la condamnation. Et ici une étude spéciale de la terminologie de Paul nous entraïnerait trop loin. Nous devons résumer notre Jugement.

Au fond, tous les termes employés par l’Apôtre peuvent se ramener aux deux verbes rooyryvoaxetv et mpoopifev.

C’est autour de ces deux expressions que s'est engagée,

autrefois la lutte entre les luthériens et les réformés, et que s’est renouvelé le débat dans une controverse dogmatique qui agite actuellement l'Eglise luthérienne de l'Amérique du Nord.

Deux interprétations se trouvent en présence dans cette discussion de nos frères des Etats-Unis. L'une, : soutenue par un théologien distingué, M. Walther, identifie les deux expressions de «prévoir» (rpoyryvosuen) et de « prédestiner » (xpcopitaw). Elle ne diffère guère, quoique ses champions s’en défendent énergiquement, de la doctrine calviniste; — du moins nous n'avons, quant à nous, pu arriver à saisir la différence (1). D’après cette conception, la « prévision » de Dieu n'est pas une simple connaissance. passive, mais un « acte de volonté de Dieu, » acte pour lequel le terme de « prédestination » n’est qu'une autre expression. À ce point de vue, « l'élection est la cause de la foi. » Les adversaires de cette théorie soutiennent l'interprétation des dogmaticiens luthériens du dix-seplième siècle : electio intuitu fidei. Hs distinguent, entre « prévoir » et « prédestiner. » Dieu «prévoit » la foi, et en considération de cette foi, qui est un acte libre de l'individu, il « prédestine » cet individu au salut. Ici « /a foi est la cause de la prédestination. » Cette conception, selon M. Walther, serait du synergisme antiscripturaire.

(4) M. Walther, professeur à la Faculté de théologie de Saint- Louis et président du synode luthérien du Missouri, a publié un certain nombre de brochures sur la question. Il a résumé ses vues dans un petit écrit populaire intitulé : « Dre Lehre von der Gnadenwahl in Frag und Antwort (Dresde, 4881).— Voir aussi l'exposé du débat par un partisan de M. Walther: A. E. Frey, Die Lehre der hl. Schrift von der Gnadenwahl (New-York, 1881).

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Nous ne saurions nous prononcer ni pour l'une ni pour l’autre interprétation; nous voyons dans les deux un mélange d'idées justes et fausses. Il est certain que, d’après saint Paul, c'est Dieu qui produit la foi (Phil. 2,13); mais celte foi, Dieu ne la produit pas chez quelques individus privilégiés et arbitrairement choisis à l’avance par son bon plaisir; il la produit virtuellement, par l’action de son esprit, chez tous les hommes, car 1l veut que ous soient sauvés { Rom. 11, 32; 1 Tim. 2, 4); et le salut ne s’obtient que par la foi (Rom. 3, 28). Nous posons donc en thèse que Dieu accorde à tous les hommes le pouvoir de croire ; mais étant donné ce pouvoir, la foi est un acte d'initiative libre et personnelle.

Üne comparaison élucidera notre pensée. L'homme est naturellement paralysé, incapable de faire aucun mouvement. Dieu le guérit el lui rend les forces nécessaires pour l’activité. Si, après cela, l'homme marche et travaille, c'est à Dieu qu'il en est redevable ; mais son travail n’en est pas moins un acte parfaitement libre et personnél. Si, au contraire, après avoir élé guéri, il continue à vivre dans l'inactivilé et la paresse, c’est sa propre faute. De même pour la foi. Il y a dans la foi un facteur divin qui, par la grâce de Dieu, est accordé à tout individu (Tite 2, 11 ); et un facteur humain, qui a sa source dans le noi, dans les mystérieuses profondeurs de la volonté de l’homme. Et pour Dieu, la cause déterminante de notre salut ou de notre condamnation, est la décision de notre mo. C'est là, selon nous, la synthèse de la grâce de Dieu et de la liberté de l’homme dans la doctrine paulinienne.

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Dirons-nous maintenant, avec nos anciens dogmaticiens, que Dieu, dans sa prescience, sait de toute éternité quels sont ceux qui croiront, et qu’eu égard à leur foi, il les prédestine au salut? Mais dans ce cas, le terme de prédestination —xpoopisuée, rocopitay — n’a plus de sens. On ne prédestine pas celui qui se décide lui-mème. Il nous semble que cette interprétation fait trop bon marché de la valeur des termes, et qu’elle a toutes les apparences d’une échappatoire. Nous n'irons pas Jusqu'à dire que l’idée prêtée à PApôtre par ces théologiens ne se soit pas présentée à son esprit. À notre avis, elle a même été un facteur dans la formation de ses vues. Seulement nous ne voyons pas que Paul ait jamais fait dépendre la prédestination de la prescience, comme l’entendent ces dogmaticiens. Certes, l'Apôtre distingue entre la « prescience » (xpépwsx) et la « prédestination » (tpcoptsuée). Nous n'identifions pas les deux termes; bien que le verbe xpoyrvésuev signifie, suivant le contexte, plus qu'une simple connaissance, et implique aussi une activité divine. Mais la difficulté n’est pas là. Ce n’est pas aulant le sens de xsévusc que celui de rpébeote, rocopioués, èxhoyh, qu'il s’agit de déterminer. Et là notre sentiment exégétique nous dit que, lorsque Paul emploie l’un ou l’autre de ces termes, il entend parler d’un choix libre de Dieu, d’un vrai choix, indépendant de la volonté, de la foi de l’homme. Sous ce rapport, les prédestinatiens nous paraissent avoir un jugement exégétique plus juste que leurs adversaires, quoique ceuxoi soient dans le vrai quant à la tendance dogmatique de l’Apôtre.

Creusons la pensée de Paul, pour arriver à l’explica-

tion de cette antithèse entr: le dogme et quelques termes Incidemment employés.

Nous avons constaté que, lorsque Paul a en vue l'élection du peuple d'Israël pour son rôle historique, il parle d’un choix libre de Dieu, d’une décision indépendante des dispositions de l’homme. Israël est pré destiné. Voilà le sens du terme de prédestination dans le langage paulinien.

Rappelons-nous maintenant la comparaison de l’Apôtre, Rom. 11, 16-24. Israël est l'olivier franc, les païens sontloliviersauvage. Or, les branches de l'olivier sauvage sont entéessurl'olivierfranc, c’est-à-dire sur olivier prédestiné. Ces branches participent donc, « selon le conseil de Dieu, » 4 la prédestination d'Israël. Voilà la pensée de Paul dans toute sa netteté. Jamais l'Apôtre n’a enseigné la prédestination directe, immédiate des païens. Les Israélites seuls sont prédestinés. Mais les païens sont appelés à participer à la prédestination d'Israël. Comment cela? En devenant Israélites, non selon la chair, par la circoncision, mais selon l'esprit, par la foi, par l'identification mystique avec Jésus-Christ, le fils d'Abraham par excellence.

C’est là une des idées favorites de l'Apôtre. Il l’exprime sous les formes les plus diverses. Les païens, dit-il, ont été «incorporés » (ciscwux) en Israël; «ils sont cohéritiers et participent à la même promesse en Jésus- Christ » (Eph. 3, 6). « Tous ceux qui sont issus d’Israël ne sont pas le vrai Israël ; ce n’est pas parce qu'ils sont la postérité d'Abraham qu'ils sont tous ses en-

fants; mais 1l est dit : C’est d’après Isaac que la race sera nommée. Cela veut dire : cè ne sont pas les enfants de la chair qui sont les enfants de Dieu, mais les enfants de la promesse sont regardés comme la postérité » (Rom. 9, 6-9). L’allégorie des fils de Sara et d’Asar (Gal. 4, 22-31) exprime la même idée. Les païens deviennent par la foi, « comme Isaac, les fils de la promesse, » — yarx ‘Jouëx érayysNas réxve. Ils ne sont pas « enfants de l’esclave, mais de la femme libre, » Paul appelle Abraham « le père de tous les incirconcis qui ont la foi » (Rom. 4, 11). « La promesse est assurée à toute la postérité, non seulement à celle qui est sous la loi, mais aussi à celle qui a la foi d'Abraham » (v. 16). Tous les crovants sont appelés « la postérité d’Abraham » parce qu'ils sont «en Christ, » lequel est ia «semence » par excellence d'Abraham (oxéoux, au singulier. Gal. 3, 16. 29) (1).

La pensée de l’Apôtre est donc claire. La race d’Abraham, d’Isaac et de Jacob est prédestinée au salut, et tous ceux qui sont de cette race, — non par la descendance charnelle, mais par la foi, par l'union mystique avec Christ, le rejeton par excellence d'Abraham, — sont de même prédestinés au salut. Paul pouvait donc parfaitement appeler les païens convertis à Christ

(4) Christ seul est Le vrai rejeton d'Abraham (Gal. 3, 16). Pour que lindividu devienne un rejeton d'Abraham, il faut que par la foi i! s’identifie avec Christ, qu’il soit en Christ (v. 29). Il n’y a, on le voit, nulle contradiction entre les versets 16 et 29, comme le croit M. Reuss, qui, sur ce point, n'a pas saisi toute la portée du raisonnement de Paul (La Bible, Epitres pauliniennes, I, p. 412).

SRI TES des «prédestinés, » et leur appliquer toutes Jes promesses faites au peuple d'Israël (1).

Les Israélites eux-mêmes ne bénéficient des promesses faites à Abraham, — c’est-à-dire ne sont personnel lement prédestinés au salut, — qu'en tant qu'ils ont la foi d'Abraham. « Car Abraham reçut le signe de la circoncision comme sceau de la justice qu’il avait obtenue par la foi quand il était incirconcis, afin d’être et le père de ceux qui auraient la foi sans être circoncis, et le père des circoncis qui ne seraient pas seulement circoncis; mais encore qui marcheraient sur les traces de notre père Abraham quand il était incirconcis » (Rom. 4, 11. 12). Cette foi individuelle, chez le Juif et le païen, Dieu la « connaît d'avance, » c’est pour cela qu'il accorde aux croyants les faveurs attachées à la « préaestination » historique du peuple d'Israël : la félicité éternelle dans le royaume messianique. C’est là le sens de ce mpoéyrw, nai moowpiosv (Rom. 8, 29).

Ici nous touchons à la synthèse du point de vue historique et du point de vue individuel et moral. L’'Israël selon la chair — choisi librement de Dieu et chargé d'un rôle providentiel dans le plan du salut — se trans-

(t) On s’est demandé si Paul ne marque pas la distinction entre les descendants d'Abraham selon la chair et les descendants d’Abraham selon l'esprit, en désignant ceux-ci par le nom d’« fsraël » (Isa), et les premiers par le nom de « Juifs » (’lovata). Nous eroyons que Paul s’est, en effet, servi de préférence de l’un ou de l’autre nom, selon qu'il entendait désigner le peuple de Dieu charnel ou le peuple de Dieu spirituel; mais il ne l’a pas fait d’une manière systématique. Ainsi, après avoir dit : « Tous ceux qui descendent d'Israël ne sont pas Israël » (Rom. 9, 6), il n’en donne pas moins quelques lignes plus loin aux Juifs selon la chair le nom d'Israël (v. 31. 32).

forme, ‘après l’accomplissement de sa tâche, en Israël spirituel, choisi selon la foi pour la vie éternelle. Et — fait bien digne de remarque — le facteur individuel apparaît là où il n’avait été question que d’une volonté arbitraire de Dieu; tandis que la volonté arbitraire s'affirme là où le facteur individuel avait été accentué. C'est la foi d'Abraham qui décide Dieu à choisir ce patriarche comme père de son peuple, de même que c'est uniquement par la foi que tous, Juifs et païens, peuvent être sauvés. Et, d’autre part, le salut des croyants n'est pas leur œuvre personnelle, pas plus que lattitude de Jacob n’a déterminé le choix de Dieu. Dieu l’a choisi selon son bon plaisir. Notre salut individuel aussi est, en dernière analyse, un effet de la bonne volonté, de la pure grâce et miséricorde de Dieu.

Ainsi se concilient, dans l’enseignement de Paul, les éléments en apparence si contradictoires et si hétérogènes relatifs à la grâce de Dieu et à la liberté de l'homme.Et en approfondissant cet enseignement, nous y découvrons avec admiration la conception la plus puissante et la plus grandiose que l'esprit humain ait jamais eue de l’insondable mystère de la liberté de l’homme et de la toute-puissance de Dieu. Nous avons la conviction que ce n’est que sur la base des prémisses et dans l'esprit de saint Paul que cette redoutable et inéluctable question peut être traitée avec fruit et poussée en avant dansla voie de la solution.

Après l'élection du peuple d'Israël, le plan de Dieu se déroule au sein de ce peuple. Paul pose lui-même la

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question : « Quelle est l'utilité de la circoncision ? » el il répond : « Elle est grande, car tout d’abord les révélations de Dieu ont été confiées aux Juifs » (Rom. 3, 1.2). L'Apôtre s'arrête à ce « tout d’abord » (xpGrev). Entraîné par la discussion, il néglige de traiter les autres avantages de l'établissement divin fondé par la circoncision. Mais c’est précisément ce premier point qui nous occupe ici. Dieu a choisi le peuple d'Israël pour lui confier ses «révélations » (x3 Aéyta ro5 0ecù). Quelques traducteurs rendent :à Xéyw par «les oracles, » d’autres, par « les paroles. » Les 144 comprennent l'ensemble des révélations faites par Dieu au peuple d'Israël : la promesse, la loi, le culte, les prophéties (Rom. 9, 4). Israël a été le dépositaire et l'instrument de l’œuvre préparatoire de la rédemption.

Nous avons vu le rôle de La loi et son ministère providentiel au service de la miséricorde de Dieu. Paul ne parle pas dans ses Epîtres du culte israélite; c’est à peine s’il le mentionne en passant (Rom. 9, 4). Il est probable que l’Apôtre comprerd fréquemment le culte sous le terme de « Loi.» Mais nous regrettons de ne pas apprendre son jugement sur les sacrifices en [sraël. Reconnaissait-il à ces sacrifices une valeur durable, un caractère prophétique, une vertu objective? Nous l’ignorons. Tout ce que nous apprenons, c’est que, lors de son dernier voyage à Jérusalem, l’Apôtre s’est soumis aux lois lévitiques de la purification ; mais nous savons qu'il l’a fait à contre-cœur (Act. 21, 24-26). Il est difficile d’en tirer une conclusion sur sa pensée intime. Mais à en juger par toute son attitude, nous devons admet tre que Paul reportait aussi sur le culte israélite la dua-

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lité de vues que nous avons déjà constatée dans son appréciation de la Loi et qui lui permettait de laisser subsister le rite extérieur, tout en en recherchant, par l'interprétation allégorique, le sens caché, supérieur, spirituel, divin. Cela nous explique comment Paul a pu se conformer, en bonne conscience, à une prescription du culte mosaïque, malgré son peu de goût pour ce culte inférieur, qui n’était que « l’ombre » du culte supérieur, dont « la réalité est en Christ » (Col. 2, 17). Quant aux révélations et prédictions des prophètes de l’ancienne Alliance, elles étaient les auxiliaires bienvenus de l'Apôtre. A la manière dont Paul les cite, on sent la vénération qu'il professait pour leurs auteurs. Ces hommes de Dieu sont les messagers de Christ sous la Loi; leur mission est d'annoncer la vérité et la fidélité de Dieu en ce qui touche les promesses faites au peuple d'Israël, et la miséricorde de Dieu à l'égard des païens. Ils sont les révélateurs, les prédicateurs du conseil éternel de Dieu. « Tout ce qui a été écrit d’avance, dit Paul, l’a été pour notre instruction, afin que, par la persévérance et par la consolation puisée dans les Ecritures, nous conservions l'espérance » (Rom.15,4). Puis, jetant un regard sur le merveilleux plan du salut. il en trouve la révélation et la confirmation dans les écrits des Prophètes. « J’affirme, dit-il, que Christ est devenu le serviteur de la arconcision pour prouver la véracité de Dieu, en ratifiant les promesses faites aux pères; quant aux païens, qu'ils glorifient Dieu à cause de sa miséricorde, selon qu'il est écrit : C'est pourquoi je te louerai parmi les paiens, et je chanterai la gloire de ton nom. Et ailleurs il est dit : ÆRéjouissez-vous, païens,

avec son peuple ! Et ailleurs : Louez le Seigneur, taus les paiens; que tous les peuples le célèbrent! Et ailleurs Esaïe dit : 27 sortira d'Esaie un rejeton, qui se lèvera pour régner sur les paiens; c'est en lui que les païens espéreront » (Rom. 15, 8-12). Ces citations sont la preuve exégétique de l’universalité du décret du salut; et l’on comprend qu’en présence de ces textes, Paul ait béni Dieu de sa merveilleuse dispensation dans l’œuvre préparatoire de la rédemption par l'élection d’Israël et l’établissement de la théocratie juive.

Mais l'époque préparatoire est arrivée à son terme. Les temps sont accomplis. La miséricordede Dieu éclate dans toute sa splendeur, — une splendeur qui met dans l'ombre toutes les manifestations antérieures de la grâce de Dieu. « Si déjà le ministère de la mort (de la Loi) a été glorieux, au point que les enfants d'Israël ne pouvaient regarder la face de Moïse à cause de l'éclat de cette face, bien que cette gloire ne fût que passaoère, combien le ministère de l'esprit (de l'Evangile) ne sera-t-1l pas plus glorieux? Car si déjà le ministère de la condamnation a été glorieux, le ministère de la justice est de beaucoup supérieur en gloire. Et, sous ce rapport, ce qui a été glorieux, ne l’a point élé, en comparaison de cette gloire supérieure » (2 Cor. 3, 7-10). Cette gloire supérieure, c’est la manifestation éclatante de la miséricorde de Dieu en Jésus-Christ. « Lorsque les temps furent accomplis, dit l’Apôtre, Dieu envoya son Fils, né d’une femme, né sous la loi, afin qu'il rachelât ceux qui étaient sous la loi, et que nous fussions adoptés comme fils. Si donctu es fils, tu es aussi héritier par la grâce de Dieu » (Gal 4, 4-7).

A « Dieu envoya son fils, » — Ce sont là des paroles bien mystérieuses ; plus mystérieuses encore dans la bouche d’un Juif que dans celle d'un Grec. Qu'est-ce que ce Fils de Dieu? Qu'est-ce que cet envoi du Fils dans le monde? Quel était, dans le plan du salut, le rôle, la mission du Fils de Dieu sur la terre ? Comment a-t-1l accompli cette mission? Toutes ces questions se tiennent intimement. Commençons par étudier la no-

tion paulinienne du Fils de Dieu.

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