LE FILS DE DIEU
Le terme de « Fils de Dieu » — vige rod 0s0ù — nous place subitement dans un monde de conceptions tout différent de celui de l'Ancien Testament.
Nous ne pensons pas qu'aucun exégèle songe encore à voir, avec quelques rationalistes du siècle dernier, dans le « Fils de Dieu » de la théologie paulimienne, un homme pieux, qui aime Dieu comme son père et qui en est aimé comme un enfant(1). Dans ce sens, le terme de fils et filles de Dieu n’est certainement pas inconnu à l'Ancien Testament. Dans le livre de l’Exode (4, 22), Dieu appelle Israël son premier-né. C’est Ephraïm qui est ainsi désigné par Jérémie (31,9). Le prophète Nathan, parlant au nom de Dieu, dit à David touchant Salomon : « Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils. S'il fait le mal, je le châtierai ; mais ma grâce ne se retirera point de lui, comme je l'ai retirée de Saül » (2 Sam. 7,12-15; comp. Ps. 89,28; 2, 7. 12). Esaïe prophétise au nom de l'Eternel : « Je ramènerai ta race de l'Orient et de l'Occident ; je dirai au Midi : Fais venir mes fils des pays lointains et mes
(1) Nous avions écrit ces lignes, quand, à notre grande surprise, nous avons retrouvé cette pauvre et vieille exégèse dans le Commentaire sur les Romains de M. Oltramare, t. T1, p. 129 et suiv.
filles de l'extrémité de la terre, tous ceux qui s'appellent de mon nom et que j'ai créés pour ma gloire » (Es. 43, 6; 49, 22 ; 60, 4). L'expression d'enfants de Dieu, de fils et de filles de Dieu, s'employait fréquemment dans ce sens figuré. Il est certain aussi que l’idée de cette fillation morale n’est pas exclue de la notion pau- Hinienne du « Fils de Dieu. » Paul dit lui-même : « Je fléchis les genoux devant le Père, duquel vient toute paternité dans les cieux et sur la terre » (Eph. 3, 14.15). Mais pour tout lecteur que le préjugé n'a pas aveuglé, il est hors de doute que, par la fialion divine du Christ, saint Paul entend tout autre chose que cette filiation morale. Pour Paul, le « Fils de Dieu » est un être unique, exceptionnel, né de Dieu, antérieur au monde, supérieur à tout l’univers qui a élé créé par son intermédiaire et quisubsiste en lui. De l'existence d’un tel être, 1] n’y a nulle trace dans l'Ancien Testament.
L'Ancien Testament connaît, il est vrai, des êtres supérieurs à l’homme : les anges, bons et mauvais, appelés incidemment aussi « fils de Dieu » (Ps, 29,1) (1). Mais ces anges (que Paul distingue des dpyai, Rom. 8, 88) ne sont que des messagers, des serviteurs, nous dirions presque des domestiques de Dieu. Ils se tiennent autour de son trône et attendent ses ordres. Nous les voyons chargés de garder le paradis terrestre (Gen. 3, 24), de porter des messages à Abraham, à Lot (Gen. 19,
(1) Dans un passage de la Genèse (ch. 6, 1-24), il est question de fils de Dieu s’unissant aux filles des hommes ; de cette union naissent des géants : « ce sont ces héros, qui furent fameux dans l’antiquité. » C’est là un fragment mythologique, isolé, qui a passé inaperçu sans exercer aucune influence sur la théologie juive.
1; 18, 2); ils apparaissent à Jacob (Gen. 28, 12); ils frappent de la peste le peuple d’[sraël (2 Sam. 24,16); ils mettent en déroute une armée assyrienne (2 Rois 19, 35) ; ils protègent les trois hommes dans la fournaise ardente (Daniel 3, 25) ; ils ferment la gueule des lions dans la fosse où est jeté Daniel (Daniel 6, 22); ils accompagnent Tobie (ch. 3, 25); ils sont préposés à la garde de ceux qui craignent Dieu (Ps. 34, 8; 91,11); ils forment autour de Dieu une cour qui chante ses louanges (Ps. 29, 1 ; 148, 2; Es. 6,3), une armée qui obéit à son commandement (Ps. 103, 19-21; 2 Rois 6, 17). Il est probable que c’est comme souverain des anges que Dieu est appelé l'Eternel Sabaoth, le Seïgneur des armées. Le rang des anges est celui d'agents subalternes ; il est incomparable à la position éminente, souveraine du « Fils de Dieu. » L'idée d’un fils unique, d’un « propre fils » de Dieu — ïàoc viés (Rom. 8, 32)— est étrangère à l'Ancien Testament, elle a ses racines ailleurs.
Avant de rechercher l’origine de la notion paulinienne du Fils de Dieu, nous devons préciser cette notion même.
Nous admettons, en principe, que, dans la pensée spéculative de Paul, la notion de Fils de Dieu s’est peu à peu développée, et que, vers la fin de la vie de l’Ap6tre, elle fut plus riche et plus nette qu’au commencement de son ministère, Mais il nous a été impossible de découvrir dans les Epitres une trace appréciable de ce développement, C’est tout au plus si une impression générale, mais que nous ne saurions appuyer de textes
décisifs, nous dit que dans les deux Epîtres aux Thessaloniciens l’idée chrislologique est moins précise, moins arrêtée que dans les autres écrits de Paul. Mais dans ceux-ci depuis l'Epiître aux Galates jusqu’à celle aux Philippiens, nous ne voyons nulle différence. Nous croyons que lorsque Paul écrit aux Galates : « Quand les temps furent accomplis, Dieu envoya son Fils » et «je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m'a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi » (Gal. 4, 4; 2, 20), PApôtre se représente le Fils de Dieu tel qu’il le décrit aux Philippiens : « Il existait dans une condition divine, mais il n’a pas exploité cette égalité avec Dieu comme un butin; il s’est dépouillé lui-même, et il est entré dans la condition d’un esclave, en devenant semblable aux hommes » (Phil. 2, 6-8). Cette unité de conception nous donne la liberté d'exposer l’idée paulinienne du Fils de Dieu, sans tenir compte de l'ordre chronologique des Epîtres.
Paul appelle le Christ le « Fils de Dieu » (uièe où 6605, Gal. 4, 4), le « propre Fils de Dieu » (iätos viés, Rom. 8, 32), le « Fils bien-aimé de Dieu » (uiès rs dyérns ec, Col. 1, 13). Ces termes correspondent au Fils « unique » (pevoyevie) de l'Évangile selon saint Jean (ch. 1, 14 etal.) Le Fils de Dieu est, en effet, un être unique, sans égal (1 Core 0e e26),
Il est « le premier-né de toute créature, » —- rpwréronce räons uisews (Col. 1, 15; comp. Rom. 8, 29; Héb. 1,6); et comme tel, 1l est la plus haute, la plus parfaite, la plus immédiate expression de la puissance créatrice de Dieu. Dieu a déversé en lui toutes les puissances vitales et initiales de la paternité. Le Fils est « image » du Père
(eixdv +5 6e0ù, 2 Cor. 4, 4; Col. 1,15), sa « gloire resplendissante » (36£x +05 0c05, 2 Cor. 4, 6), sa « plénitude » (rñpoa ris Osérnros, Col. 2, 9). Il vit dans une condition divine, « en forme de Dieu» (v popgñ 0e5), « pareil à Dieu » ox 06, Phil. 2, 6). Il est « le premier en toutes choses » (fa Véro ày néon adrè rpuwrebuy, Col. 1, 18; comp. Rom. 8, 29); car «ila plu à Dieu de faire résider en lui toute plénitude » {ëx ëy aûr® ebdémnae rüv © rAfpuua xarowoat, Col. 1, 19). Le Fils est ainsi la première entité personnelle née de la volonté créatrice de Dieu.
Le ministère du Fils est un ministère essentiellement médiateur. Grâce à la puissance vivifiante que Dieu lui a donnée (Phil. 3, 21 ; 1 Cor. 15, 45 : rveïua fworoucüv), le Fils est le médiateur de la création, comme il sera celui de la rédemption et du jugement dernier. « En lui ont élé créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre les visibles et les invisibles, les trônes et les seigneuries, les autorités et les puissances; tout a été créé par lui et pour lui, et il est avant toutes choses, et loutes choses Éubestenten io (Colr1.416 4174 1,Cor 86: comp. Jean 1, 3). Aussi le Fils est-il le « Seigneur, »— & xbpros, devant lequel doitfléchir « tout genou dans les cieux, sur la terre et sous la terre » (Phil. 2, 10) ; il est le souverain de toutes choses, « sauf de Dieu, qui lui a tout soumis » (1 Cor. 15, 27). « Il faut qu’il règne jusqu'à ce qu’il ait tous les ennemis sous ses pieds. Alors, quand toutes choses lui auront été soumises, le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous » (1 Cor. 15, 25. 28.)
Ce Fils, Dieu l'envoie dans le monde, pour être le
médiateur de la rédemption. « Quand les temps furent
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accomplis, dit l'Apôtre, Dieu envoya son Fils, » — ê£u-, méorerhey à Oebc rdv ulèv adrod (Gal. 4, 4). « Ce qui avait été impossible à la loi, Dieu l’a opéré en envoyant son Fils, » — 759 Eaurod vièv réubaç (Rom. 8, 3). Mais cet envoi n’est pas présenté comme un acte de la souveraineté de Dieu, comme l'envoi d’un ange, par exemple. Le Fils entre librement dans les vues du Père, il se décide lui-même à s’abaisser, à se faire homme, à souffrir et à mourir pour sauver le genre humain. «Il était riche, . dit l’'Apôtre, et 1l s’est fait pauvre pour vous, afin que par sa pauvreté vous fussiez enrichis » (2 Cor. 8, 9). « Il n’a pas exploité sa condition divine comme un butin, mais il s’est dépouillé lui-même; il est devenu semblable aux hommes; il s’est humilié lui-même et fut sou mis jusqu’à la mort » (Phil. 2, 6-8). « Je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m'a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi » (Gal. 2, 20; 4, 4; Eph. 5,2; 4 Tim. 1, 15; Tite, 2, 14). Voilà donc, de la part du Fils, un acte de libre détermination. Si jamais un poète a supérieurement et fidèlement rendu la pensée de l’Apôtre, c'est Paul Gerhardt, quand il nous présente le conseil du Père et la détermination du Fils, dans ces belles strophes :
Geh hin, mein Kind, und nimm dich an Der Kinder, die ich ausgethan
Zur Straf und Zornes Ruthen.
Die Straf ist schwer, der Z'orn ist gross ; Du kannst und sollst sie imachen Los Durch Sterben und durch Eluten.
— Ja, Vater, ja von Herzensgrund,
Leg auf, ich will dir’s tragen.
Mein Wollen hængt an deinem Mund,
Mein Wirken ist dein Sagen.
(Bin Læmmlein geht und trægt die Schuld)
Dans d’autres passages, l'Apôtre exprime simplement ges, P
le fait de l’incarnation. « L'Evangile du Fils de Dieu, nt de la race de David, quant à la chair » (Rom. 4, 3). « Le second homme est du ciel » (1 Cor. 45, 47). «Ila été manifesté dans la chair »(1 Tim. 3,16). L'apparition du Fils de Dieu sur la terre n’est pas une théophanie dans le sens de docétisme, mais une vraie incarnation. Le Fils de Dieu est entré réellement dans la nature humaine, il s’est fait vrai homme; et c’est précisément en tant qu'homme, qu’il a pu être le rédempteur de l’humanité. « [l y a un seul Dieu, et un seul médiateur entre Dieu et les hommes, à savoir l’homme Jésus-Christ» (4 Tim. 2, 5; 2 Cor. 8, 9). Par l’incarnation, le Fils de Dieu devient le Messie, le Christ, le Rédempteur (1).
Après avoir accompli son œuvre, il retourne dans la gloire céleste, en triomphateur (6ptau£stox, Col. 2, 15); et Dieu le fait « asseoir à sa droite dans les cieux, au-dessus de toute dominalion, de toute autorité, de toute
(1) Le sens primitif de Messie — rw, yptorés — est «l'oint» et, par extension, le roi, par suite de la coutume d’oindre les rois (4 Sam. 10, 1; 46, 12. 13; 1 Rois 1, 84 eé al.). À l’idée d’onction se rattache celle de la communication de lesprit de Dieu (4 Sam. 16, 43) et partant, celle du prophétisme. Elisée est oint prophète à la place d’Elie {1 Rois 19, 46). De là aussi l’idée de l’oncéion spirituelle par le Saint-Esprit (Es. 61, 1; Luc 4, 18; 2 Cor. 4, 21; 4 Jean 2, 20. 27; comp. Ps. 45, 8 ; Hébr. 1,9). À l’époque de l’oppression d'Israël par les Romains, les Juifs attendent un ltbérateur providentiel : le prophète promis par Moïse (Deut. 18, 15-19; Act. . 8,2; 7, 87), le fils de David annoncé par les Prophètes (Jérém. 30, 9; Matth. 21, 5-9; Marc 10, 47. 48; et al.; comp. Matth. 27, 37; Jean 19, 3. 19-21). Les trois idées de roi, de prophète et de libérateur se fondent en une seule et forment la notion du Messte (Luc 23, comp. v. 35, 37. 39. #2). C'est Ià le sens dans lequel Paul emploie le terme de Christ. Seulement avec l’idée d’onction est venue se mêler et se confondre celle de «Fils de Dieu; » el cette dernière finit par absorber complètement la première, Le
ai
puissance, de toute dignité, ou de quelque titre qui pourrait être nommé, non seulement dans le présent siècle, mais encore dans le siècle à venir »(Eph. 1, 20. 21). Si la gloire du Père resplendissait déjà dans la face du Fils, avant la création du monde, en vertu de la nature métaphysique du Premier-né, le Fils s’est couvert maintenant de gloire lui-même, par une œuvre personnelle, par un sacrifice unique, incomparable, au-dessus de tout entendement (Eph. 3, 19), par le rachat de l’humanité perdue, par la victoire sur la mort. Aussi tous les êtres doivent-ils se proslerner devant lui et célébrer ses Jouanges, et « toute langue doit confesser que Jésus-Christ est le Seigneur, à la gloire de Dieu le Père » (PhAe2AO AM La position é Christ après la M est cer-
tainement beaucoup plus élevée, plus glerieuse qu'avant lPincarnation. Mais la différence porte uniquement sur la dignité, sur la position théocratique, et nullement sur la personnalité métaphysique du Fils de Dieu. Au point de vue mélaphysique, le #04 du Christ ressuscité est absolument identique au #04 du Fils de Dieu préexis-tant. Ni l’incarnation, ni la résurrection n’y ont rien changé. C’est la même personne qui traverse Lrois états
Christ est le Fils de Dieu envoyé dans le monde comme Sauveur, comme fondateur et chef du royaume messianique. Bientôt le mot 49:76 devient un nom propre.On voit les premières traces de cette évolution linguistique dans les écrits de Paul, où Jésus n'est pas seulement appelé le christ, mais aussi CArist, sans article. Dans le monde païen, où les idées etespérances messianiques juives étaient inconnues, le substantif et l’adjectif « Jésus, christ » devaient im-
médiatement se transformer en un seul ou composé : Jésus- Christ.
d'existence différents. Si l'incarnation a ajoulé un élément humain à l’essence primitive de la nature du Fils, et si le Christ en ressuscitant a conservé dans la subslance de son être quelque chose de l’élément humain, en tant que celui-ci était impérissable, ce changement n’a modifié en rien, selon la pensée de Paul, la conscience, le moë, le fond de la personnalité du Premier-né.
Pour Paul, Jésus-Christ est le fils de David annoncé par les Prophètes, le Messie, le Libérateur si impatiemment attendu par le peuple d'Israël, le Roi des Juifs au sens allégorique, c’est-à-dire au sens vrai, conforme à la pensée de Dieu. Ilest le Fils du Roi du ciel, qui quitte son Père pour entrer en campagne contre l’ennemi, et qui, après avoir remporté une victoire éclatante, retourne en triomphe au ciel, où il est couronné et glorifié par le Père. La personne est la même, mais la position, déjà naturellement si élevée, a encore eu un surcroît d’élévation par une œuvre héroïque, sublime, infiniment méritoire. Saint Paul identifie si bien le Fils préhistorique avec le Christ ressuscité, qu'il l'appelle déjà Jésus. « Il y a un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses »{1 Cor. 8,6). C’est pourquoi nous n’hésitons pas, pour notre part, à donner de mêmeau Fils de Dieu,avant son incarnation, déjà le nom de Christ, quoique, d’après la conception de Paul, il ne soit devenu le Messie qu’en entrant dans l'humanité ; nous avons, en nous servant de ce terme, — pour des raisons de siyle, la conscience de ne pas sortir de la terminologie paulinienne.
Si nous croyons devoir accentuer l'identité personnelle du Fils préhistorique et du Christ ressuscité, c’est
qu’il nous est impossible d'entendre la préexistence du Fils de Dieu autrement que dans le sens d’une préexistence réelle, concrète, personnelle, distincte de l’existence de Dieu; et que nous ne saurions admettre l'idée, soutenue par des théologiens contemporains, d’une préexistence idéelle, virtuelle du Fils dans la pensée de Dieu, sans indépendance personnelle, semblable à la préexistence de tout homme avant sa naissance. Une telle manière de voir nous semble contraire, non seulement aux textes, mais encore à toute la conception théologique de Paul.
Il est évident qu'en tordant les textes on peut arriver à leur faire dire bien des choses. Ainsi, quand Paul dit que le Fils de Dieu est le premier-né6 de'toute créature, on lui fait dire que le Christ est la première pensée de Dieu ; quand Paul attribue au Fils la création du monde, ce Fils devient la pensée créatrice de Dieu (le xéquoc venrés de la philosophie grecque); quand Paul écrit que tout subsiste par le Fils, on sous-entend «én
Dieu. » L’Apôtre dit clairement : « Quand les temps furent accomplis, Dieu envoya son Fils » (£amésreues, Gal. 4,4);... «ce qui avait été impossible à la loi, Dieu
l’a opéré en envoyant son Fils » (réuvas, Rom. 8, 3). Tout lecteur non prévenu en conclut que le Fils existait avant son apparition sur la terre. Il y a, en effet, sous ce rapport, parallélisme complet entre l’envoi du Fils et l'envoi d’un ange. L'ange existe, Dieu l'envoie; le Fils a existé, Dieu l’a envoyé. Mais les exégèles que nous combattons, n’en ont pas moins trouvé moyen de rendre envoyer (äroséXiew, réurew) par faire naître, et ils interprètent : le Fils de Dieu, exis-
tant d’une manière abstraite dans la pensée divine, n’a été appelé à l'existence concrète que lors de sa naissance terrestre, On arrive de cette façon, en sollicitant certains textes et en en négligeant d'autres, à substituer
à la pensée paulinienne des idées théosophiques flottant entre le platonisme et le philonisme.
L'un des théologiens les plus affirmatifs sous ce rapport est M. Beischlag. « Selon Paul, dit-il, le Fils de Dieu existait dans la pensée de Dieu; cette pensée divine était, il est vrai, parfaitement réelle, seulement cette réalité spirituelle n’était pas une personne concrète, distincte de Dieu; elle n’était que le principe, la possibilité d’une telle personne; et ce n’est que par l’incarnation du principe que la vraie personnalité a été produite » {Beischlag, Cristologie des Neuen Testaments, p. 243). Le professeur allemand fonde cette thèse, non sur des textes, mais sur l’assertion, que pour Paul il n’y a pas d'existence personnelle en dehors de la matière, de la céoë. Or, Paul dit explicitement que « la chair et le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu » (1 Cor. 15, 50); il aspire à « quitter ce corps » (Exdnuout 8x toù adyparos, 2 Cor. 5,8), à être «délivré de ce Corps mortel» (ris pe fôserat èx où couates; Rom. 7,24 ÿs il se demande si, lors d’une vision, il a été « dans son corps ou hors de son corps » (Lire iv süpant, oùn ofda: etre ëxroc roù chaos, oùx cd, 2 Cor. 12, 2. 3). L'existence de la personnalité ne dépend donc pas, pour Paul, de l’existence dans le corps terrestre; et la thèse de M. Beischlag s'écroule par cela même. Il y a toutefois, dans cette thèse, ceci de juste, que Paul ne conçoit pas l’existence personnelle en dehors d'aucun corps; seulement,
dit-il, «il y a des corps célestes et des corps terrestres (copara ériyeur, za copata Etouodma), des Corps charnels et des COrps spirituels (ei Éctiv cop duytxév, nal Éotiv COX TYEUmaTuxÉV, À Cor. 15, 40. 44 ). Et:il ajoute : « Le premier homme est fait de terre, le second (Jésus-Christ) est du ciel ; et comme nous avons porté l’image du terrestre, nous porterons aussi l’image du céleste » (rhv eixéve roû èroupaviov, À Cor. 15, 47. 49). Le Christ, avant son incarnation, avait donc, au ciel, son corps spirituel, fait de matière céleste; et ce passage de Paul est un argument de plus en faveur de la préexistence personnelle du Fils de Dieu. |
M. Sabatier ne va pas aussi loin que M. Beischlag; il choisit un moyen terme. « Comment Paul se représentait-il cette préexistence ? Quel en était le mode ? Etait-ce une existence personnelle ou simplement idéale? L’Apôtre ne s'explique pas suffisamment sur ce point. Nous serions disposé à croire que sa pensée à cet égard s’arrêtait à un milieu assez difficile à saisir entre ces deux opinions. C’était quelque chose de moins que l’une et de plus que Pautre. Celle-ci n’est qu’une abstraction, et le génie hébraïque n'aime pas, ne connaît même pas l’abstraction. Celle-là conduit à une sorte de généalogie divine, mythologique, et aurait facilement pour conséquence le docétisme. Paul semble avoir évité ces deux écueils. L'activité anté-historique du Christ se confond avec celle du rveüuz divin. C’est cet Esprit divin qui est apparu comme personne humaine en Christ ; et, dès lors, il devient difficile, pour ne pas dire impossible, d'accorder à celui-ci une préexistence séparée » ( L’Apôtre ‘Paul, p. 312).
Nous ne sommes pas éloigné d'admettre que l'idée de M. Sabatier a été celle des Apôtres de Jérusalem, el en général des premières communautés chrétiennes de la Palestine. C'est du moins ainsi que les Evangiles selon saint Matthieu et saint Luc nous présentent l’incarnation. L’ange dit à Marie : « Le Saint-Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. C’est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu» (Luc 1,35; Matth. 1,18). La même idée se trouve exprimée dans le Symbole apostolique : «Je crois en Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, notre Seigneur, qui a été conçu du Saint-Esprit, D» — rèy cuAAnpÉVTA ÈX TVEUMATOS &yiou. [ci il n’est pas question d’une préexistence personnelle du Fils de Dieu ; ou, si l’on veut parler d’une préexistence, celle-ci, pour nous servir des termes de M. Sabatier, se confond avec celle de l'Esprit divin. C'est cet Esprit qui a engendré la personne du Christ, laquelle « a été appelée Fils de Dieu. » Cette idée répondait à l'état des esprits chez les croyants juifs de cette époque. Le Messie devait être plus qu’un prophète ordinaire, simplement « oint » de l'Esprit de Dieu. C’est l'incarnation même de la substance de cet Esprit en la personne de Jésus qui constituait l’oncéion à sa plus haute puissance, la vraie messianité. Une pareille idée pouvait facilement trouver accès auprès des judéo-chrétiens de Jérusalem, à une époque où les principes de la philosophie alexandrine commençaient à pénétrer en Judée.
Mais nous ne trouvons nulle trace de cette conception théologique dans les Epîtres de Paul, pas plus que
dans les écrits johanniques. Ni pour Paul, ni pour Jean, ce n'est le Saint-Esprit qui donne naissance au Fils de Dieu sur la terre; c'est le Fils lui-même qui s’incarne dans l'humanité, « Il était riche, et il s’est fait pauvre ;... 1l existait dans une condition divine, et il s’est dépouillé lui-même » (2 Cor. 8,9; Phil. 2, 6-8) (1). Nous entendons dans le même sens la parole de Paul aux Galates : « Je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m'a aimé et s’est livré lui-même pour moi, » — rapadévros Eautèy Üréo émod (Gal. 2, 20; 1, 4; Eph. D, 2; Tite 2, 14. Comp. 1 Tim. 1, 15 : he ete rbv xéuov), Ce rapadévres Comprend toute l'œuvre du Fils de Dieu(comme Buxe, Jean 3,16), depuis son abaissement dans la chair jusqu’à sa crucifixion. L’incarnation est un acte conscient, réfléchi, voulu du Fils de Dieu; et cette libre détermination suppose son existence concrète, personnelle, distincte de Dieu. Elle nous explique aussi l’admiration enthousiaste et la reconnaissance sans bornes de l’'Apôtre pour ce sublime acte de dévouement. Paul croit si bien à la préexistence personnelle du Fils de Dieu, qu'il fait déjà intervenir le Christ dans
(1) Nous ne pensons pas qu'aucun exégète traduise encore 2Cor. 8, 9, avec Koestlin : «Il était à la fois riche en dons spirituels et pauvre quant à la fortune terrestre » (Johann. Lehrbegriff, p. 310). Cette antithèse n’a pas de sens. Nous ne traduisons pas non plus : « Il aurait pu vivre ici-bas dans la richesse, mais il a préféré vivre dans la pauvreté, afin d'enrichir ses fidèles. » L: terme de richesse aurait deux sens qui ne forment pas antithèse. Paul n’a pu opposer que la richesse du Fils de Dieu au ciel à sa pauvreté sur la terre, pauvreté par laquelle il a procuré à ses fidèles la richesse au ciel, dont il avait joui lui-même (Rom. 8, 29). Cette antithèse est la seule possible et répond entièrement aux conceptions pauliniennes.
l’histoire du peuple d'Israël. Parlant des Juifs dans le désert sous la conduite de Moïse, il dit : « Ils ont tous mangé le même aliment spirituel, et ils ont tous bu le même breuvage spirituel, car ils buvaient à un rocher spirituel, et ce rocher était Christ, » — : fiv © Xprorée (1 Cor. 10, 4). CNe tentons pas Christ, comme l'ont tenté quelques-uns d’entre eux, qui périrent par les serpents » (v. 9). Le Christ existait donc déjà alors ; et nous devons nous prononcer contre toute théorie qui tendrait à effacer ou à affaiblir le caractère personnel du Fils de Dieu avant l’incarnation.
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Sous ce rapport nous abondons dans le sens de M. Pileiderer quand il dit : « C'est une vraie individualité, une personnalité concrète, qui entre dans ces différents états d'existence, et non un principe abstrait, n'ayant de réalité que dans la pensée divine ;… et c’est . précisément cette identité personnelle qui constitue, pour la conception dogmatique de l’Apôtre, le centre autour duquel viennent se grouper les différents attributs et activités pour en former une unité » (Paulinismus, p. 137. 144). Ces paroles répondent absolument à notre pensée.
Mais nous ne sommes plus de l’avis de M. Pfleiderer lorsqu'il n’admet pas que Paul reconnaisse au Premierné, dès l'origine, la plénitude de la filialité divine, ni au Christ dans la chair la plénitude de la messianité. D'après cet auteur, le Premier-né, personne parfaitement concrète, n’aurait été à l’origine que virtuellement, «en principe, » le Fils de Dieu et le Christ, et il ne le sc-
rait devenu « en réalilé » que par la résurrection après l’accomplissement de son œuvre rédemptrice (1).
M. Pfleiderer fonde cette manière de voir sur un passage de l'Epître aux Romains, où Paul dit que Jésus- Christ est « né de la race de David, quant à la chair, » etqu'il a été « établi Fils de David, puissamment quant à l'esprit de sainteté, par sa résurrection d’entre les MOrÉS ,»— où Optoévros vioù Deoë év duvet, at nvebua GYiwobvN, 2 dvastdsews vexpüy (Rom. 1, 3. 4). M. Pfleiderer traduit : « C’est par la résurrection d’entre les morts qu’il a été installé, comme Fils de Dieu, dans toute la plénitude, vu son esprit de sainteté. » D’après cette interprétation, l’« esprit de sainteté » est la cause (Realgrund), et la «résurrection » est le moyen (vermittelnde Ursache) de celte installation (o04%0) dans la filialité effective (èv dupe). Le commentateur en conclut que précédemment cette fihalité n'existait pas effectivement (èv duväper); qu’elle n'existait donc que virtuellement. Et ce qui est dit de la filialité s'applique également à la messianité. À ce point de vue, la résurrection est conçue comme une mise en possession, comme un acte d'investiture. Examinons ce passage important dans son ensemble,
€ Dieu, dit l’Apôtre, a fait annoncer d’avance par ses prophètes, dans les saintes Ecritures, l'Evangiletouchant | son Fils. » Ici Paul ouvre une parenthèse, pour dire qui
(1) « Die Auferstehung des Erlæsers war seine faktische E‘insetzung in den Vollbesitz seiner Gottessohnschaft » (Paulinismus, p. 199). QPaulus sieht erst in dem durch die Auferstehung erhæhten Christus das -Wesen seiner Christusper sœnlichkeit realisirt » (p. 132). C’est, sur ce point spécial, l’ancienne interprétation des sociniens et des arminiens (de Limborch, entre autres).
est ce Fils: « lequel est né, quant à la chair, de la race de David, mais quant à l'esprit de sainteté {(xara mvsèux éyrwsoms),1l à été établi(éousdémres) avec puissance (èy àuvaueat) Fils de Dieu ; » et cela par quel moyen ? « Par la résurreclion. »
Notons d’abord que, d’après le contexte, le « Æüls » existait déjà avantsa naissance dans la «chair. » M. Pfleiderer nous objectera que c'est par uneespècederayonnement, de projection du présent dans le passé (1), que Paul a pu parler du « Fils de Dieu » avant la résurrection, de même qu'il parlait de « Jésus » avant l’incarnation. Nous répondrons qu'avec cette théorie de la « projection » on peut aussi nier la préexistence personnelle du Premier-né, que M. Pfleiderer affirmecependant si énergiquement; et que si, incidemment, l’Apôtre rapporte, en effet, au Premier-né des attributs postérieurs, il n'est pas difficile de distinguer cette licence linguistique, de la pensée même qui ailleurs est nettement exposée. C’est par son incarnation que le Premierné est devenu le Messie et qu'il a pris le nom de Jésus; mais ce n’est pas par l’incarnation, encore moins par la résurrection, qu'il est devenu le #is de Dieu. Le Premier-né esé le Fils de Dieu dans l’origine; il nele devient pas parson œuvre. [l'est «72 rveüua use, C'est-à-dire selon sa nature spirituelle et sainte (2). :
(4) « Das Bild des Erhæhten warf seinen Reflex zurück » (Paulrnismus, p. 136).
(2) Paul oppose ici l’existence « dans la chair » (xarà cdpua) à l'existence supérieure, « selon l’esprit de saintelé » (xarà mveupa &ywsbvnc); et nous savons que l’Apôtre emploie les termes d’esprit et de spirituel pour désigner les choses du monde supérieur.
C’est, même abstraction faite du texte, déjà en soi une idée fort singulière de vouloir marquer l'avancement du Premier-né en l'élevant au rang de Fils de Dieu; comme si la condition de Fils de Dieu était une dignité à obtenir. Comprend-on le premier-né6 d'un roi, qui après une victoire passe au grade de fs du roi? Nous reconnaissons que l’idée est originale, mais nous ne croyons pas que l’Apôtre Paul l’ait jamais eue. Pour lui, le premier-né de Dieu était, comme tel, le fs de Dieu. :
Nous ne croyons pas non plus que Paul ait voulu dire que par la résurrection le Premier-né a été «énstallé» Fils de Dieu. Le verbe seitew, que M. Pfleiderer rend par installer, signilie, d'une manière générale, établir; il a aussi le sens de constituer, décréter, déclarer. Luther et De Welle traduisent : «Il a été manifesté comme Fils de Dieu par la résurrection. » MM. Osterwald, Oltramare, Reuss, Segond : « Il a été déclaré. » M. Godet : « Il a été établi.» M. Hofmann : « Il a été destiné à être, » dans le sens de rpcopitew.— Il y a quelque chose de bien aventureux de vouloir fonder toute une théorie, et surtout une théorie qui sort de la tradition, sur un terme dont le sens est si peu arrêté. Nous croyons cependant que M. Pfleiderer est dans le vrai, au point de vue philologique, quand il repousse le sens de déclarer et celui de
« Selon l'esprit de sainteté » est une tournure hébraïque dans laquelle le substantif au génilif est mis à la place de l'adjectif cor respondant ; « de sainteté » est mis pour « saint. » Cependant ce n’est pas du Saint-Esprit que Paul veut parler; il appelle le Saint- Esprit à vs0pa &ytov. Par le qualificatif saint, l'Apôtre veut indiquer que la nature spirituelle, céleste, du Fils de Dieu était pure, sainte, sans péché.
manifester. Mais nous ne pouvons lui accorder que épttew, établir, signifie ici installer, dans le sens où il le prend. Ce verbe ne signifie même pas é/ablir dans le sens que lui attribue M. Godet, quand il dit : « Il fallut que Jésus passât de l’état de fils de David à l’état de Fils de Dieu.…., et c'est la résurrection qui l’a introduit dans cet état nouveau, le replaçant ainsi dans la position de Fils de Dieu, à laquelle il avait renoncé en s'incarnant » (Comment. sur l'Ep. aux Rom., 1, p. 164). Dans la pensée de Paul, le Premier-né n’a jamais cessé d’être le Fils de Dieu ; et c’est précisément comme Fils de Dieu devenu homme qu'il a pu accomplir son œuvre; c'est par l’incarnation que le Fils de Dieu est devenu le Messie dans la plénitude de son ministère; c’est comme Fils de Dieu incarné que Jésus-Christ a expié les péchés de humanité; et l’on manquerait complètement la pensée de l'Apôtre, si l’on voulait lui prêter la doctrine, que Jésus, en mourant sur la croix, n’était pas encore effectivement et pleinement le Christ, le Fils de Dieu, et qu'il ne l'est devenu en réalité que par la résurrection.
Pour bien saisir le sens de ésitew dans notre passage, il faut serappeler l’histoire de la conversion de lApôtre. Ce qui a amené Paul à la foi, c’est l'apparition qu'il eut sur le chemin de Damas, du Christ ressuscité. Toute la christologie paulinienne repose sur ce premier fait d'expérience personnelle (1 Cor. 15, 8-20 ; Act. 13, 33). Or, c'est ce fait que Paul exprime ici. L’Apôtre veut dire que la résurrection a établi d’une manière puissante que ce Jésus qui est mort sur la croix a été le Fils de Dieu, «selon sa nature supérieure, spirituelle, sainte. » Cette idée, il la rend, en disant que Jésus-Christ « a été
établi puissamment comme Fils de Dieu par la résurrection. » Le participe &s040 a donc réellement le sens d'établir ; seulement il vise la conscience de l'humanité : c'est devant les hommes que Jésus-Christ, par sa résurrection, a été établi d’une manière éclatante comme Fils de Dieu. La locution ë dupe s'explique ainsi tout naturellement ; elle ne signifie pas « dans sa plénitude,» — sens que diva N'a Jamais, — mais «puissamment, » eu égard à la manifestation de la puissance de Dieu dans la résurrection de Jésus-Christ (1 Cor. 6, A: EEeyerpet à ris duvduews adroë). [l en suit que, si la traduction «ila été manifesté » (Luther, De Wette), «ila été déclaré » (Osterwald, Oltramare, Segond) n’est pas rigoureusement exacte, quant au sens littéral, elle n’en rend pas moins l’idée que lApôtre a voulu exprimer ; et nous croyons qu'’eu égard à sa netteté, on fait bien de la conserver dans les traductions. Mieux qu'aucun autre. M. Philippi nous semble avoir précisé le sens de ce passage, quand il dit : « Christus ist als Sohn Gottes darge- (han, erwiesen, insofern er vor den Menschen oder in der Ucberzeuqung der Menschen durch die Auferstehung von den Toditen dazu eingesetzt ist» (Comment. über d. Br. an die Raœmer, p. 18). Nous maintenons donc, contre M. Pfleiderer, l'identité absolue de la personne du Christ avant son incarnation et après sa résurrection.
Mais ici se présente une nouvelle difficulté. Comment concilier cette identité personnelle avec l’incarnation dans une individualité humaine ? Le Fils de Dieu a-t-il simplement pris un corps humain? ou est-il aussi de-
venu homme quant à l'âme, quant à l'esprit, quant à la conscience personnelle ? A-t-il perdu, en s'incarnant, la conscience du moi? a-t-il suivi psychologiquement tout le développement d’un enfant? Est-il arrivé peu à peu à a conscience de sa personnalité, et son mot a-t-il alors parlicipé aux caractères du mot humain ? ou bien at-il été un mélange d'éléments supérieurs et inférieurs? ou bien le #0 antérieur a-t-il complètement reparu et prédominé? Nous pourrions multiplier les queslions ; elles reparaissent relativement au facteur moral dans la vie de Jésus. Mais nous ne parlons ici que du côté psychologique. Quelle a ‘été, sous ce rapport, la conception de Paul?
Les éléments nous font malheureusement défaut pour préciser sur ce point l’enseignement de l’Apôtre. Nous ne pouvons que procéder par voie d'élimination et indiquer d’une manière générale les prémisses, plutôt que les résultats positifs, de la spéculation paulinienne.
Une théorie que nous repoussons sans hésitation est celle de M. Holsten, d’après laquelle le Fils de Dieu se serait incarné dans un homme arrivé déjà à l’âge adulte, dans Jésus de Nazareth. Quand Paul dit : « Lorsque les temps furent accomplis, Dieu envoya son Fils, né d'une femune et placé sous la loi » (Gal. 4, 4), il nous semble que l'Apôtre veut dire que le Fils de Dieu est entré dans l'humanité par la voie ordinaire de l'enfantement. Tous les passages se rapportant à l'incarnation supposent la même idée : « Il est né (yeveuévou) de la race de David, selon la chair; il descend des pères, selon la chair » (Rom. 1,3; 9, 5). Nous avons quelque peine à comprendre comment on peut admettre
seulement un instant que Paul ait entendu par l’incarnalion autre chose qu'une naissance « semblable à celle des hommes » (Phil. 2, 7). Nous ne croyons même pas que dans la communauté de Jérusalem, où le récit de l'effusion du Saint-Esprit sur Jésus, lors de son baptëême, a pu jouer un certain rôle, une telle idée ait jamais prévalu. On croyait que Jean-Baptiste avait déjà été rempli du Saint-Esprit dans le sein de sa mère (Luc 1, 15), à plus forte raison le Christ, Je Fils de Dieu luimême.
Les théologiens qui entendent la « chair » dans le ‘sens platonicien, ne sont pas embarrassés. Le Fils de Dieu, disent-ils, était un esprit pur, qui s’est incarné dans un corps humain; son corps matériel était l’enveloppe, la prison de son esprit céleste. À lappui de cette théorie on cite les nombreux passages où il est question de la vie du Christ « dans la chair, » et aussi, avec une grande complaisance, la parole de Paul aux Philippiens : « Il a pris la forme (pot) d’un esclave, en devenant semblable (à énowbpau) aux hommes, et en se montrant sous l'apparence (syhuar:) d’un homme » (Phil. 2, HN |
Tout en reconnaissant ce que cette manière de voir a de séduisant et de spécieux, nous ne croyons cependant pas qu’elle rende exactement la pensée de Paul.
Ecartons immédiatement l'argument tiré du passage des Philippiens. Quand Paul dit que le Christ a pris la « forme » d’un esclave, 1l n’oppose pas la forme au fond, l'apparence à la réalité, le contenant au contenu, le corps à lesprit; mais 1l oppose la forme d'existence ter-. restre à la forme d'existence céleste; 1 emploie nour l’une
et l’autre le même terme de pesé, et nous croyons que M. Reuss a très bien fait de traduire ce mot par « condition » : « il existait dans une condition divine, … il a pris la condition d’un esclave. » Par cette interprétaton, les deux autres termes de ce passage : « la similitude (éuoiwus, comp. Rom. 8, 3) et l'apparence (cyüua) d’un homme, » perdent non seulement leur valeur probante, mais ils se retournent contre la théorie qu’ils devaient appuyer. [ls accentuent la condition humaine, l'humanité de Christ; celui-ci est présenté comme un vrai homme, semblable en toutes chôses aux autres hommes, — hormis le péché {2 Cor. 5, 21).
En effet, Paul, avec sa psychologie que nous avons appelée moriste, ne pouvait qu'attribuer au Fils de Dieu incarné une vraie et complète humanité. Nous avons vu que par la « chair » il entend la matière organisée et animée, l'esprit, l’âme et le corps, l'homme tout entier. « Selon la chair » — xard sûpua — signifie donc selon l'humanité. Ce n’est même qu'en devenant réellement homme, en entrant dans la race d'Adam, que, selon les principes de Paul, le Fils de Dieu pouvait racheter l'humanité (Comp. Hébr. 2, 14).
Aussi voyons-nous que l’Apôtre attribue au Christ une humanité complète. « Si par le péché d’un seul 1l en est beaucoup qui sont morts, à plus forte raison la grâce de Dieu, venant d’un seul homme, Jésus-Christ (roù Evès dvfpwrou ’Inooù Xetoè), a pu abonder sur beaucoup » (Rom. 5, 15). « Par un homme, la mort; de même par un seul homme, la résurrection des morts, » — à: äy0prou & Odvaroc, aa à” dyPporou dvésracte VExpOV (4 Cor. 15, 21). « Le
SN
premier homme était de terre, le second homme (5 3ebrepos
pwroc) est du ciel » (1 Cor. 15, 47). « Il n’y a qu’un médiateur entre Dieu et les hommes, à savoir l’homme Jésus-Christ, — d0pures Xprssds Insoës (1 Tim. 2, 5). L'opposition entre ie premier ef le second « Adam » (Rom. 5; 1 Cor. 15) implique la vraie humanité du Christ, et toutes les prémisses anthropologiques et sotériologiques de l’Apôtre la supposent. On coupe le nerf de la théologie paulinienne en n’admettant pas une incarnation (Menschwerdung, du Fils de Dieu dans le sens le plus complet du mot.
Mais comment Paul se représentait-il cette incarnation et l’union entre la nature céleste et la nature humaine ?
« Il est né d’une femme, » — yevépevoy x yuvauxés (Gal.
4, 4). Voilà la seule indication que nous fournissent les Epîtres sur le premier point. Elle laisse la porte ouverte à toutes les hypothèses. Paul veut-1l dire que Jésus ‘est né d’une vierge? ou bien n’a-t-il parlé de la femme que d’une manière générale, en se rappelant peut-être la parole de Job : « L’homme né de la femme ne vit que peu de temps! » (Job 14, 1.) Cette dernière hypothèse nous paraît la plus probable, d’après le contexte. Mais, quelque incomplètes qu’aient étéles connaissances de Paul sur la vie de Jésus, 1l n’est pas impossible qu'il fût instruit des faits miraculeux qui se racontaient dans la communauté de Jérusalem touchant la naissance du Sauveur: et Paul aurait été le dernier à mettre en doute un récit comme celui que nous rapporte Luc, son compagnon de voyage.
Les arguments que certains commentateurs croient
devoir tirer d’une parole de Paul aux Romains, contre la foi de lApôtre en la conception miraculeuse du Christ par une vierge, ne nous semblent pas décisifs. Paul dit que Jésus est né « de la semence de David, » — Ex omépuaros Aavid (Rom. 1, 3). On en tire la conclusion qu'il a considéré Jésus comme un fils de Joseph, des-cendant de la famille de David. Cela n'est, certes, pas impossible, mais cela n’est nullement évident. Si, comme le veut la tradition, la mère de Jésus était aussi de la famille de David, Paul pouvait parfaitement, en parlant de la postérité de David, avoir en vue la Vierge Marie: et même, en songeant à Joseph, Paul a pu parler comme il le fait, sans pour cela admettre que Joseph fût le vrai père de Jésus. Les premiers chrétiens qui croyaient à la maternité de la Vierge, n’en considéraient pas moins Joseph — par imputation — comme le père de Jésus-Christ; et le Christ entrait ainsi, comme fils de Joseph, dans la lignée de la famille de David. Ce qui nous le prouve, ce sont les généalogies du Christ dans les Evangiles selon saint Matthieu et saint Luc, où l’on donne les noms des ancêtres de Joseph, et non de Marie, tout en racontant la conception surnaturelle de la Vierge (Matth. 1; Luc 1; 3). Les deux idées se conciliaient parfaitement. Du reste, le terme de « semence » s'était si bien identifié avec l’idée de postérité, qu'on pouvait même l'employer pour les descendants d’une femme (Gen. 3, 15).
Il est d'autant moins permis de conclure de ce passage à.la négation de la maternité de la Vierge, que Paul semble ne s'être nullement préoccupé de cette question. Jamais l’Apôtre n’a songé à faire dépendre la
sainteté du Christ du mode de sa naissance terrestre. Il avait pour cela trop de logique. Que la nature humaine du Christ soit issue d’une femme seule, ou de l’union d’un homme el d'une femme, cela ne modifiait en rien les idées de Paul sur l’hérédité du péché. Dans la théologie de l’Apôtre, la sainteté du Christ est rapportée à une autre origine qu’au mode de la conception terrestre.
Paul considérait de toute façon la naissance du Christ comme surnaturelle. L'incarnalion du Fils de Dieu était pour lui un fait miraculeux, quel que fût le #0de de cette incarnation. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que l’Apôtre mettait l'accent sur le ai de cette incarnation, sans même toucher à la question du mode. 1 est possible, il est même probable que, dans ses méditations privées, 1l se soit posé la question du mode de l’incarnation, mais sans y attacher de l'importance ; le fait lui suffisait. Quant à ce fait, Paul ne pouvait pas ne pas le concevoir comme surnaturel. Nous avons donc l’assurance d’être dans le vrai en affirmant que Paul a cru à la naissance miraculeuse de Jésus- Christ. |
Maintenant, comment l’'Apôtre se représentait-il Punion des deux natures en Christ? Sur ce point tous les éléments positifs nous font défaut, et nous ne pouvons juger que par l'impression que fait sur nous le Christ de la théologie paulinienne.
Un premier fait, qui nous semble incontestable, c’est qu'il y a unité personnelle absolue dans le Christ de Paul. Nous ne découvrons aucun indice d’une dualité dans le mor de Christ, résultant de la dualité de sa na-
ture. Les deux natures se pénètrent complètement, sans toutefois se confondre. Christ nous apparaît à la fois comme un homme faible, pauvre, mortel, et comme un être supérieur, un esprit vivifiant. Comment l’Apôtre a-t-11 concilié ces deux éléments? Nous l’ignorons. Nous nous trouvons, d’une part, devant l’antithèse des natures, et, d'autre part, devant l’unité dumoë. La formule luthérienne de la communicatio idiomatum est peut-être celle qui se rapproche encore le plus de la pensée paulinienne.
Seulement cette formule dépasse l’enseignement de l’Apôtre quant à la conception de la nature supérieure, céleste du Messie. Cela nous amène à examiner la question si délicate de la divinité du Christ. Par la divinité, nous entendons la dé. Nous ne distinguons pas entre les deux termes pour éviter tout malen-
tendu.
Voici la question : En quoi consiste; selon Paul, la nature métaphysique du Christ: Christ est-il Dieu. l'égal du Père, d'essence divine? ou est-il une créature, d'essence céleste, spirituelle, il est vrai, mais non divine?
Après une lutte de plusieurs siècles, le dogme de la divinilé de Jésus-Christ a triomphé — avec raison, selon nous — dans l'Eglise. La christologie paulinienne a fourni des éléments pour la formation de ce dogme ; mais Paul lui-même ne l’a point enseigné.
Dans le système théologique de Paul, le Christ est compris dans l’ordre des créatures ; il se trouve à leur tête ; il est leur aîné, L’Apôtre le dit explicitement : «il