‹ Le péché et la rédemption: d'après Saint PaulChapitre 15 sur 29 · SAR · texte numérisé non relu

SAR

Christ >: 21Cor 406 Eph. 1; 58)"cIC'es tiennent Christ que je me glorifie touchant les choses de Dieu, » — à mpèc sbv 06 (Rom. 15,17). « Il s’est humilié lui même et fut obéissant jusqu’à la mort, voire la mort sur la croix; c'est pourquoi aussi Dieu l’a souveraine-ment élevé » (Philipp. 2, 8.9). « Nous savons que celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous ressuscitera aussi » (2 Cor. 4, 14). « Christ est assis à la droite de Dieu » (Coloss.3, 1). « Votre vie est cachée avec Christ en Dieu » (Coloss. 3, 3). «Je cours vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ » (Philipp. 3, 14). « Etant justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ » (Rom. 5, 1). « La paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ » (Philipp. 4, 7). «Je te conjure devant Dieu, devant Jésus-Christ et devant les anges » (À Tim. 5, 21). « Je te conjure devant Dieu et devant Jésus-Christ » (2 Tim. 4, 1). « Nous attendons la manifestalion de la gloire du grand Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ » (Tite, 2, 13). Paul maintient dans toutes ses Epîtres une distinction parfaitement accusée entre Dieu et le Premier-né des créatures.

M. Sabatier dit très bien : « Paul a trouvé l'unité de sa pensée et le couronnement de son système dans la notion absolue de Dieu. Dieu est unique. De lui, par lui et pour lui sont toutes choses. Il est au commencement, au milieu et à la fin de toute existence. C’est en lui que chaque créature a sa cause, sa vie et son but. Maintenir dans l’homme, dans l’histoire, dans l'univers cette causalité absolue et suprême de Dieu, a été l’ef-

fort constant de l'Apôtre. Cette idée de l'absoluité de Dieu est le fondement métaphysique du salut par la grâce, de la justification par la foi, de la prédestination : Dieu fait tout dans la rédemption comme dans la création » (L'Apôtre Paul, p. 316. 317).

De même que le créateur initial est Dieu, et que le Premier-né a élé son organe, de même Dieu est le sauveur imtial, et c’est au service du Père que le Fils a accompli l'œuvre de la rédemption. C'est pourquoi le Père aussi est appelé le Sauveur : « Cela est bon et agréable devant Dieu, notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité ; car il y a un seul Dieu et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, l'homme Jésus- Christ, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous » (1 Tim. 2, 3-6). « Nous mettons notre espérance dans le Dieu vivant, qui est le Sauveur de tous les hommes » (1 Tim. 4. 10). « La bonté de Dieu notre Sauveur » (Tite, 3, 4). « Dieu a réconcilié, en Christ, le monde avec lui-même » (2 Cor. 5, 19). Ce n’est pas avec Christ, c'est avec Dieu que le monde a besoin d’être réconcilié. C’est pourquoi l'Apôtre exhorte les Corinthiens : « Soyez réconciliés avec Dieu ! » (2 Cor. 5, 20), et qu'il écrit aux Romains : « Maintenant que nous sommes juslifiés par. la foi, nous avons la paix avec Dieu, — par notre Seigneur Jésus-Christ, à qui nous devons d’avoir eu par la foi accès à cette grâce » (Rom. DA)

Nous verrons plus tard comment, selon l’Apôtre, Dieu a entendu et mis à exécution par le Fils l’œuvre de la rédemption. Mais un point que nous devons noter

ici, c’est que l’idée d’une incarnation de la divinité ellemême, l’idée d’un Homme-Dieu, est étrangère à la pensée paulinienne. Ce n’est ni Dieu, ni même une émanation de la divinité dans le sens du gnosticisme, qui s'incarne pour expier les péchés de l'humanité; c’est un être supérieur, céleste, élevé en puissance et en dignité au-dessus de tout le reste de l’univers, mais créé lui-même. Le Christ n’a pas de position intra-divine. Le monothéisme de l'Ancien Testament reste absolument intact dans la théologie paulinienne.

Ce qui a induit la théologie traditionnelle en erreur sur la pensée de l’Apôtre, et l’a amenée à croire que Paul enseignait la déité du Christ, ce sont des prémisses erronées touchant les conceptions cosmologiques de l’Apôtre. On a posé l’alternative : ou bien le Christ de Paul n’est qu’un homme, ou bien il est Dieu. Puis, après avoir constaté qu'abstraction faite de l’incarnation, Le Christ de l’Apôtre n’est pas un homme, on a conclu : donc il est Dieu. L’alternative était fausse. On n’a pas remarqué que le ciel de Paul est très peuplé ; qu’outre les anges (et les démons, Eph. 2, 2; 6, 11. 12), il y a des « autorités, » des « dominations, » des « puissances, » des « dignités, » des « érônes, » — äpyai, Suvduets, éÉcuolar, upiérmres, Opévor (Rom. 8, 38; Eph. 1, 21; 3, 10 ; Coloss. 1, 16; 2, 10. 15). Il y a toute une hiérarchie céleste. C’est à la tête de cette hiérarchie que se trouve le Premier-né, le Fils de Dieu. li est leur aîné (rpuréronc<), avec toutes les prérogatives (très étendues à l'époque de Paul) de la primogéniture. Et depuis que par un acte de dévouement sans pareil il a arraché le genre humain à la perdition, il a infiniment distancé en

= Air gloire toutes les autres puissances célestes, et celles-ci sont forcées de faire publiquement cortège à sa marche triomphale. C’est là le sens de Colossiens 2, 15 : arexdcdpevos tas doyas nat Tç ébouoias, Éderyudtioer v rabénolx, Opiau- 6eboag adrobs èv aùx®. L’abaissement, le sacrifice et la victoire éclatante du Fils de Dieu lui ont valu une gloire bien au-dessus de la gloire de tout autre « nom » parmi les puissances célestes. « Dieu l’a souverainement élevé, etlui a donné ur nom qui est au-dessus de tout nom (ôrèe zàv évcua); afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre (èroupariwy na énvyeiwy xai xataydoviwy), et que toute langue confesse que Jésus-Christ est le Seigneur, — à la gloire de Dieu le Père » (Phil. 2, 9-10).

Maintenant nous comprenons comment Paul, en affirmant avoir reçue sa mission de Jésus-Christ et de Dieu, a pu ajouter qu’il ne l’a pas reçue « des hommes, » — oùx dr” av0porwy (Gal. 1, 1). Nous comprenons aussi que Paul n’ait pas mesuré ses termes en parlant de la condition élevée, unique, du Fils de Dieu avant son abaissement dans la chair. Cette condition était supérieure à celle de tous les autres êtres; elle était divine (èv popoñ beü), pareille à celle de Dieu (isa 0:@). Aussi aurait-il pu abuser de cette haute situation, l’exploiter d’une manière égoïste, à son profit, comme un brigand use deson butin. Mais il ne l’a pas fait : « Il n’a pas considéré sa condition divine comme un butin, » — 03% éprayuèr fyhcaro 5 elvau au 0e@ (Philip. 2, 6) (1). Mais il s’est abaissé, 1l

(1) Cette phrase est traduite de la même manière par tous les exégètes : « {1 ne considéra pas l'égalité avec Dieu comme un butin. »

hr

s’est sacrifié lui-même, pour sauver l'humanité. EL à cet abaissement a succédé une position encore beaucoup plus élevée que celle qu’il occupait antérieurement. La position antérieure, le siva sa 0«@, n’était donc pas, dans la pensée de Paul, la divinité même; car Dieu, pour Paul, est dans une position teile qu'il n'y a plus d'éiévation possible pour lui.

Mais on est loin d’être d’accord sur l’idée qu’a voulu exprimer l’Apôtre. Un butin peut être une possession illégitime, une usurpation. M. H. Olivier, dans sa Concordance, rend domayu6s par usurpation. Le sens est alors : le Christ n’a pas considéré son égalité avec Dieu comme une usurpation. Chrysostome et Calvin entendent ainsi ce passage. — On peut aussi faire parade d’un butin, s’en vanter, s’en glorifier. Rheinwald et quelques exégètes allemands traduisent : « Il n’a pas fait parade; de son butin, comme un vainqueur porte son butin en triomphe. » — M. Wilke, dans sa Clavis Novi Testamenti, indique deux traductions possibles : « Aliquid velut prædam arripiendum vel retinendum putare.» On peut chercher à ravir un butin envié, ou chercher à retenir un butin que l’on possède. La première alternative est adoptée par MM. Lange, Sabatier, Pfleiderer. Voici ce que dit M. Sabatier: «Au-dessus de la po99n 0eoû, il y a encore ce que Paul appelle l'égalité avec Dieu, eva {sx 02%, position supérieure que Christ aurait pu songer à ravir, maisqu'il n’a point usurpée » (L’Apôtre Paul, p. 235; Lange, Commentaire,p.426; Pfleiderer, Paulinismus, p.149). — MM. Tholuck et Reuss se prononcent — avec saint Ambroise — pour la seconde alternative : « Il aurait pu retenir avec force, saisir avec avidité, ce qui lui appartenait naturellement; s’y cramponner pour ne pas le lâcher; mais il n’en a rien fait» (Reuss, E pîtres pauliniennes, , p. 291). — Nous ne saurions nous rallier à aucune de ces interprétations. C’est Luther qui nous semble avoir indiqué le vrai sens de ce passage dans une lettre à George Spenlein de l’année 1516, où il dit : « Ayez les mêmes sentiments qu'a eus Jésus-Christ, lequel, bien qu'il fût dans une condition divine, se dépouilla lui-même. Toi, agis de même : si tu as des prérogatives, ne les considère. pas comme un butin, qui devrait te servir à toi seul; mais dépouille-toi toi-même; oublie qui tu es, abaïsse-toi jusqu'aux autres et sacrifie-toi pour eux » (De Wetle, Lettres de Luther, t. T, année 1516). Considérer comme un butin veut dire ici : esploiter d’une maniere égoiste.

L'ancienne théologie relevait encore quelques autres passages, où le nom de Dieu était appliqué à Christ. Actes 20, 28 : « Le Saint-Esprit vous a établis évêques, pour paître l'Eglise de Dieu, qu’il a acquise par son propre sang. » 1 Tim. 3, 16 : « Dieu a été manifesté en chair. » Rom. 9,5 :22 & 8 Xpiorès To natd odouax à dy èrt Tävrwy eds sûAoynrès sis robs avec. Ce dernier passage seul peut être pris en considération ; dans les deux autres, le nom de Dieu a été interpolé par des copistes. D'après le texte original, il faut lire, Actes 20, 28 : « Pour paitre l'Eglise du Seigneur » (ro xvoto); et À Tim. 3, 16 : « Celui qui(és) a été manifesté en chair. » Quelques manuscrits omettent aussi le nom de Dieu dans Rom. 9, 9, et portent : & üv rt mévrwv <èloynrès xx. Alors toute difficulté est levée. Mais ces manuscrits ne font pas autorité, et nous devons nous en tenir à la version la plus accréditée.

L'interprétation de ce passage est très controversée. Selon la place de la ponctuation, Christ est appelé Dieu ou distingué de Dieu. On peut traduire : « desquels descend le Christ, qui est Dieu sur toutes choses, béni éternellement. » Ou bien : « desquels descend le Christ. Que Dieu, qui est sur toutes choses, soit béni éternellement. » Ou : « desquels descend le Christ, qui est au-dessus de tous. Que Dieu soit béni éternellement! » Ces diverses traductions peuvent parfaitement se soutenir, et nous hésitons à nous prononcer pour l’une plutôt que pour l’autre. Nous penchohs toutefois pour la première, en supposant la pureté du texte.

C’est ici le cas de nous souvenir d’une parole de Paul aux Corinthiens : « Bien qu'il v ait des êtres appelés

dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, — comme il y a, en effet, un grand nombre de dieux et de seigneurs, — néanmoins pour nous, il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et par qui nous sommes » (1 Cor. 8, 5. 6). Paul a donc pu, sans enseigner la déité du Messie, appeler incidemment le Christ un dieu, eu égard à sa première place dans la création. Il ne faut pas oublier qu'aux temps apostoliques, la signification du mot « dieu » — (6:4; — était encore flottante, comme aujourd’hui le sens de notre adjectif « divin. » Dans l'Ancien Testament cette désignation est plusieurs fois appliquée à des hommes : « J'avais dit : Vous êtes des dieux, vous êtes des fils du Très-Haut » (Ps.:82, 6; comp. Exode 4, 16; 7, 1; 22, 8. 9). Jésus-Christ lui-même a relevé le caractère flottant de cette expression (Jean 10, 34. 35). Cependant quand on voulait parler d’une manière non équivoque du Dieu unique et souverain, on faisait précéder le nom de Dieu de l’article : 5 6e&. Or, Jamais Jésus-Christ n’est appelé 3 6:65. Et nous voyons qu'on ne peut même pas affirmer qu’il soit appelé simplement 6:84 — sans article, — dans le seul passage des Epîtres où ce terme peut être rapporté à Christ.

Ce n’est pas dans une phrase incidente que Paul a relégué sa christologie. [1 l’a professée hautement, clairement, toujours et partout. S'il avait cru à la déité du Christ, il auraïît accentué cette doctrine de façon à ne laisser subsister aucun doute pour personne. Or, non seulement il ne l’accentue pas, mais 1l dit encore explicitement le contraire : « Il n’y a qu'un seul Dieu,

de qui viennent toutes choses, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, — l'image du Dieu invisible, le Premier-né de toute créature » (1 Cor. 8,6; Coloss. 1, 15). Cette conception se dégage de chaque page des Epîtres pauliniennes.

Quelle a pu êlre, chez Paul, l’origine de cette christologie ? |

Nous croyons qu’elle s’est formée par le concours de divers facteurs. Le facteur capital a été incontestablement l'apparition du Christ ressuscité, qu’eut Paul sur le chemin de Damas. Cet événement a produit l'impression la plus profonde, la plus ineffaçable sur l'esprit de l’Apôtre. Il le rappelle fréquemment (Gal. 1, A0 or 0 1415,8;: list 13: Act.922,91;26.12- 18). Il est convaincu de la réalité objective de cette apparition, et ne la confond pas avec ses autres visions, dont il n’aime guère à parler (2 Cor. 12, 2-6). Voici comment Luc nous rapporte le récit de Paul : « Vers le milleu du jour, je vis, en chemin, resplendir autour de moi et de mes compagnons une lumière venant du ciel, et dont l'éclat sirpassait celui du soleil. Nous tombâmes tous par terre, et J’entendis une voix qui me disait en langue hébraïque : Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? Il te serait dur de regimber contre les aiguillons. Je répondis : Quuies-lu, seigneur ? Et le seigneur dit : Je suis Jésus que tu persécutes. Mais lève-toi, et tiens-toi sur tes pieds; car je te suis apparu pour t'établir ministre et témoin des choses que [u as vues et de celles pour lesquelles je t’apparaîtrai » (Act. 26, 13-16). Il y a de légères variantes dans les

divers récits; mais le fait lui-même subsiste intégralement. Paul a vu le Christ, qui lui est apparu sous une forme lumineuse et l’a appelé à son service. À partir de ce moment Paul élait converti.

Cette conversion a-t-elle été préparée dans l’âme de Paul? Psychologiquement cela n’est pas impossible, mais rien ne nous le prouve, et cette hypothèse n'est nullement nécessaire pour expliquer la conversion subite de l’Apôtre. Ce qui est certain, c’est que Paul n’a eu conscience d'aucune préparation intérieure, et qu’il a fermement cru à sa conversion instantanée, foudroyante, totale.

Christ est apparu à Paul comme une éblouissante lumière. Voilà un facteur dans la conception paulinienne du Christ. Cette lumière était la substance « céleste, » le « corps spirituel » du Ressuscité (1 Cor. 15, 43-49). Or, d’après les vues générales de cette époque, la lumière est la forme sensible de la manifestation de l'esprit, de la vie supérieure, du rvüus. Le ministère divin de Moïse faisait briller son visage (2 Cor. 3, 7). Lors de la transfiguration du Christ, « son visage resplendit comme le soleil » (Matt. 17, 2). Au jour de la Pentecôte le Saint- Esprit apparaît sur les disciples en « langues de feu » (Act. 2, 3). « Nous tous, dit saint Paul, qui, le visage découvert, contemplons dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire, comme par l'esprit du Seigneur... Quant aux incrédules, le Dieu de ce siècle a aveuglé leur intelligence, afin qu'ils ne vissent pas briller la splendeur de l'Evangile dans la œloire du Christ, qui est l’image de Dieu » (2 Cor. 3,

18: 4, 4). « Dieu qui a dit à la lumière de luire dans les ténèbres, l’a fait aussi luire dans nos cœurs, pour faire resplendir la connaissance de la gloire de Dieu sur la face de Christ » (2 Cor. 4, 6). « Autrefois vous étiez ténèbres, maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur ; marchez comme des enfants de lumière » (Eph. ), 8). « Rendez grâces au Père, qui nous a rendus capables d'avoir part à l'héritage des saints dans la: lumière » (Coloss. 1, 12). « Dieu demeure dans la lumière » (1 Tim. 6, 16). « Satan se déguise en ange de lumière » (2 Cor. 11, 14). C'est surtout dans les écrits de Jean que la lumière joue un grand rôle, comme manifestation du monde divin (Jean 1, 4.5. 9; 5, 35; 8, 51259590; 1Jean1,59:2,9-10%comp. Jacq.

1,17). L’éclat éblouissant de l’apparition du Christ a fait reconnaître à Paul que la nature intime du Ressuscité est une nature spirituelle, transcendante, céleste. Le Christ est la plus haute, la plus pure expression du monde surnaturel issu de Dieu; il est l’essence de la création transcendante; il en est l’être spirituel par excellence. De même que Jean l'appelle « la lumière » (Jean 1, 4-9), de même Paul l'appelle « l'esprit » : « Le Seigneur est l'esprit, » — & xbproc rù mveüud ëorw (2 Cor. 3, 47). L'esprit est ici un terme abstrait pour exprimer le caractère parfait, idéal, de la nature métaphysique du Christ (1).

(4) Il ne faudrait pas confondre le terme d'esprit que Paul emploie ici pour désigner la nature supérieure du Christ, avec le Saint-Esprit, qui, d'après la conception paulinienne, procède d'une manière permanente et immédiate de Dieu et exerce sur l'homme une action sui generts, distincte de l’action du Christ res-

Un second élément dans la formation de la christologie paulinienne, c'est l'élément Historique : en première ligne, le fait de la mort de Jésus sur la croix ; puis l’enseignement des chrétiens touchant le caractère expiatoire de celte mort et en général touchant la personne du « Fils de Dieu. » La vie terrestre et le supplice de Jésus constituent pour l’Apôtre la base de sa doctrine de l’incarnation et de la vraie humanité du Christ. La naissance de Jésus dans la famille royale de David répond aux espérances messianiques du pharisien et à toute sa théologie rabbinique. Enfin, l'affirmation si énergique des chrétiens, que le Christ est le Fils de Dieu, concorde avec les idées spéculatives de Paul.

Ce sont là les données que va s’assimiler la puissante pensée du nouveau converti, et qu'il va fondre dans le système théologique le plus personnel, le plus hardi et le plus grandiose qu’ait produit le génie religieux.

Mais comment s'expliquer la présence et l'accueil favorable dans la communauté chrétienne de Jérusalem et chez Paul de l’idée du « Fils de Dieu, » si étrangère à l'Ancien Testament ?

Pour répondre d’une manière :satisfaisante à cette question, il faudrait connaître le courant général des idées philosophiques et surtout théosophiques en Palestine à cette époque ; il faudrait découvrir, derrière les idées et les doctrines exprimées, les prémisses que nous pourrions appeler axiomatiques, les principes

suscité. Nous avons déjà relevé (p. 173, note) la différence entre le rveua Xpiorou et le rveüha &ytov, à propos du Tveiua dytwobvne Rom. 1, 4,

universellement acceptés et élevés, comme vérités incontestables et incontestées, au-dessus de toute discussion. Or, ce n’est pas chose facile de déterminer ces idées générales, précisément parce qu'étant toujours supposées, elles ne sont jamais formulées. Cependant nous ne croyons pas nous tromper en disant qu’à celte époque, on vivait dans la période d’incubation du gnoshucisme. ;

C'est l’époque où le monothéisme juif se rencontre avec le polythéism: païen el la philosophie platonicienne, et donne naissance aux spéculations théoso phiques de l'école d'Alexandrie. Les Juifs avaient pénétré dans tous les grands centres commerciaux de l'Asie, de l'Europe et des côtes septentrionales de l’Afrique ; ils y avaient apporté leur culte avec leur Loi ; et bien des esprits sérieux parmi les païens commençaient à porter leur attention sur les doctrines religieuses de cette petite nation si étrange. De leur côté, les Juifs de la diaspora subissaient l'influence de la civilisation grecque et romaine; ils avaient l'esprit éveillé, et la philosophie de Platon et d’Aristote, qui offrait plus d'un point de contact avec les doctrines de la Bible, ne devait pas leur être antipathique. Les relations entre les stations de la diaspora et la métropole, la ville sainte, étaient soigneusement entretenues. On faisait des pèlerinages à Jérusalem, pour v célébrer la Pâque ; et de Jérusalem partaient des émissaires pour les différentes stations, afin de ranimer le zèle des nationaux, et de les tenir au courant de ce qui se passait dans la mère patrie. Jérusalem était le cœur vers lequel affluait le sang et qui le renvoyait aux extrémités. Le judaïsme,

par suite de l'exil, avait été mis en contact avec les religions de l'Orient, et les relations avec Babylone n'avaient pas été interrompues. D'autre part, les légions romaines, à mesure qu’elles avançaient vers l'Orient, rapportaient à Rome avec les dieux étrangers la connaissance des cultes des pays conquis. Le paganisme romain et grec était aussi encore vivace, quoique entamé par la philosophie. Des hommes d'Etat, comme Cicéron, cherchaient à le maintenir, dans l'intérêt de la morale publique : « Haud scio an, pietate adversus deos sublata, fides etiam, et societas humani generis, et una ex cellentissima virus, juslitia, tollatur » (De nat. deor. E, 2). Mais pour maintenir le paganisme, il fallait le spiritualiser, lui appliquer une méthode d'interprétation allégorique, tout comme les Juifs allégorisaient l’Ancien Testament. Cicéron l'indique parfaitement quand il dit : « Physica ratio non inelegans inclusa est in impias fabulas » (De nat. deor. 1, 24). « Non enim philosophi solum, verum eliam majores nostri superslitionem a religione separaverunt » (. ce. 28). Voilà donc le judaïsme, le paganisme et la philosophie en ébullition, en fusion.

Cette rencontre d'éléments si divers devait produire la synthèse la plus féconde dans l’histoire de Ja pensée humaine.

Le polythéisme est poussé dans la voie du monothéisme. Celui-ci abandonne l’idée abstraite de l’unité de Dieu et conçoit dans la divinité une diversité de vies et de mouvements, des entités relativernent Imdépendantes. Le naturalisme païen s'élève vers Dieu. Le Dieu juif se rapproche de l’homme et de la nature. La distance, le vide entre les deux est comblé par des êtres

intermédiaires. Ce mouvement synthétique donne naissance à la gnose, qui, plus tard, arrive à son com plet épanouissement dans le gnosticisme proprement dit. Mais ici nous n’en sommes encore qu’à l’époque préparatoire, à ce que nous avons appelé la période d'incubaltion (1).

À la base de ce mouvement se trouve une de ces idées générales, acceptées d'emblée, antérieures à Loute discussion, une de ces prémisses axiomatiques dont nous parhons : l’idée plus où moins accentuée et diversement entendue d’un exfantement de la divinité. Dieu est conçu comme faisant sortir de lui-même, soit par sa volonté créatrice, soit par voie d'émanation, tout un monde d’êtres surnaturels hiérarchiquement organisés. Ces êtres, à leur tour, sont les organes de la création du monde. On se représente l'univers, la totalité des choses, comme embrassant deux grandes sphères dislinctes : la sphère divine, surnaturelle, spirituelle, comprenant Dieu et les êtres supérieurs; et la sphère inférieure, comprenant l'homme, la nature, tout le monde matériel et sensible. Et à la tête des êtres surnaturels, issus de Dieu, se trouve leur supérieur hiérarchique, leur « aîné, » le « Fils de Dieu. »

Nous touchons ici à l’origine des idées spéculatives de la christologie paulinienne. Nous sommes dans le milieu ambiant où vivaient les premières communautés chrétiennes. Le terrain est tout préparé pour recevoir et développer l’idée d’un Messie « Fils de Dieu. »

(4) La personnification de la «Sagesse » dans les Proverbes de l’Ancien Testament est un léger indice de la formation de ce courant d'idées.

Jésus s'était servidece terme pour désigner son rapport! mystérieux, tant métaphysique que moral, avec Dieu. Toutefois il employait plus fréquemmentle mot plusbibhique, quoique tout aussi peu défini, de « Fils de l'homme » (Dan. 7, 13). Les deux termes, du reste, se complétaient réciproquement. Les disciples de Jésus ne retinrent que le premier. Il répondait au grand courant philosophique du temps.

L'idée d’un a/né des créatures célestes se développe à la fois dans le judaïsme, le christianisme et le paganisme. Elle prend les formes les plus variées; mais ces diflérentes notions se tiennent par les liens de la parenté spirituelle la plus intime; la transition de l’une à l’autre est à peine perceptible. Il y a, si nous pouvons ainsi dire, une extrême droite et une extrême gauche, el de nombreux degrés intermédiaires. A l’extrème droite se trouve la christologie des Apôtres de Jérusalem, puis vient la notion du « Premier-né » de Paul et de l’auteur de l'Epitre aux Hébreux, puis le « Logos » johannique, puis le « Logos » de Philon, et enfin, à l'extrême gauche, le Démiurge (sous ses aspects différents) du gnosticisme païen.

Mais ce qui distingue nettement la gnose apostolique de la gnose juive et païenne, c’est la doctrine de l’incarnation du Fils de Dieu. Sur ce point la scission entre les deux tendances est radicale; et c’est autour de la doctrine de l’incarnation du Fils de Dieu en la personne de Jésus de Nazareth que s’est livré le grand combat entre le christianisme et le gnosticisme. Paul accentuait le xarà céoxa (Rom. 1, 3:9,5; 1 Tim. 3,16; comp. Eph. 2, 14, Col. 1, 22). Le « Premier-né » de l’Epître aux Hé-

breux entre € dans la chair et le sang, » — xexovovmue sapuès xat afuaros (Hébr. 2, 14). Jean fait une polémique vive et directe contre les erreurs gnostiques : « Tout esprit qui confesse Jésus, le Christ venu en chair, est de Dieu; et tout esprit qui ne confesse point Jésus (variante : Jésus, le Christ venu en chair), n’est pas de Dieu : c’est l'esprit de l’antichrist qu'on vous a dit devoir venir, et qui maintenant est déjà dansle monde » (1 Jean 4, 2. 3; comp. Jean 1, 14).

Une autre différence tout aussi profonde, quoique moins apparente, entre le christianisme et le gnosticisme, fut l'esprit, le caractère intime, la tendance de la spéculation théologique. Au fond, les gnostiques spéculaient par amour de la « philosophie, » de la science, de la métaphysique, sans sérieux mobile religieux, ou du moins sans intérêt religieux prédominant. Dans leur recherche du salut par la gnose, ils méconnaissaient la vraie nature de la religion. Les chrétiens, au contraire, étaient poussés par les besoins religieux les plus intenses, par « la faim et la soif de la justice. » La doctrine de la rédemption par le Fils de Dieu incarné en Jésus- Christ était pour eux, non une question de spéculation philosophique, mais une question de vie, de félicité, de salut éternel.

On comprend dès lors que, de la partdes chrétiens, la lutte contre le gnosticisme fut menée avec beaucoup plus d’ardeur et de passion. « Si quelqu'un vous annonce un autre Evangile, dit Paul, que celui que nous vous avons prêché, qu’il soit anathèmel! » (Gal. 1, 8. 9.) Cela nous explique aussi comment, plus tard, des théologiens ont pu être amenés à croire que les chrétiens ont com-

battu et condamné toutes les doctrines gnostiques en bloc, alors que cependant la controverse ne portait que sur certains points de ces doctrines, et nullement sur les prémisses théologiques.

L'existence d’un « Premier-né, » d'un « Fils de Dieu,» et d’autres êtres surnaturels issus de la divinité, ne faisait doute pour personne. Les chrétiens, sur ce point, partageaient les idées et acceptaient la terminologie de leurs adversaires. Paul, tout en luttant contre les fausses doctrines de la «philosophie » (rñsgnoscoias nai xevtis dmdrnc), appelle Jésus-Christ le « plérome » de la divinité, — rhpwua rüs 0e60n10 (Col. 2, 8.9). Et Jean donne au Christ le nom philonien de Logos (Jean 1, 1.14) (1).Ce sont des idées et des termes gnostiques ; mais ce quiles distingue du gnosticisme, c’est qu'ils sont appliqués à un #omme, à Jésus, considéré comme incarnalion de ces puissances célestes. À notre avis, les Apôtres se servaient volontiers de la terminologie gnostique, pour lui donner un sens chrétien, et pour opposer une vraie gnose à la gnose « faussement ainsi nommée » (à Yadovwuos yvüre, À Tim. 6,20Ecomp Col 285 1litet 44):

Du reste, à cetle époque, la terminologie gnostique était encore flottante. Ce n’est que plus tard au commencement du second siècle, avec les grandes écoles gnostiques, que les termes acquièrent un sens fixe et précis. Il est même probable que c'est au Nouveau Tes-

(4) On s’est demandé pourquoi Paul ne donne pas aussi au Christ le nom de Zogos. Nous en ignorons absoluinent les motifs ; et nous croyons que M. Sabatier est beaucoup trop affirmatif en disant que,si Paul n’a pas employé ce terme, « c’est très certainement par une volonté bien arrêtée » (L’'Apôtre Paul, p. 238).

Page 1