‹ Le péché et la rédemption: d'après Saint PaulChapitre 17 sur 29 · L'EXPIATION · texte numérisé non relu

L'EXPIATION

L’incarnation du Fils de Dieu était le premier acte dans l'accomplissement de son œuvre rédemptrice. Pour cette œuvre le Premier-né devait être homme, membre et représentant de l'humanité.

De l’incarnation du Fils de Dieu, bien des théologiens ont conclu que, selon Paul, le Christ préexistant aurait été l’homme idéal, l’homme céleste, l’homme-type (1). L'idée d’un homme-modèle, prototype de l'humanité, se trouve dans la philosophie d'Alexandrie; et de ce que Paul appelle Jésus-Christ le second homme, le second Adam (1 Cor. 15, 45. 47), on a pu déduire que l’Apôtre aurait accepté l'idée philonienne.

Il nous semble que c’est à chercher bien loin l’origine d’une expression qui pouvait venir tout naturelle ment sous la plume de l’Apôtre. Quand Paul dit que «le second homme est du ciel, » il dit simplement que le Christ a existé au ciel avant de devenir homme. Il n'y a là-dessous aucune ailusion à un homme-modèle. Nous partageons entièrement l'avis de M. Sabatier : « On se trompe gravement, dit-il, quand on conclut

(4) De ce nombre sont MM. Baur, Hilgenfeld, Hausrath, Beischlag, Holzmann, Holsten, Dorner. Par contre Pfleiderer , R, Schmidt, Weiss se prononcent dans un sens opposé.

ir

que, aux yeux de l’Apôtre, la préexistence du Christ était celle de l’omme idéal, de l’aomme-type. Cette idée appartient au philonisme; elle reste absolument étrangère au système paulinien » (L'Apôtre Paul, p. 310). Et si l’on voulait voir le philosophème de l’Aomme-type dans l’assertion de Paul que le Fils est « l’image de Dieu, » et rappeler que, d’après la Genèse, l’homme a élé créé « à l’image de Dieu, » nous répondrions que, dans ce cas, Dieu lui-même serait l'homme-type; et c'était bien là, à notre avis, la pensée de l’'Apôtre, tandis que l’homme-type philonien n’était pour rien dans sa christologie. |

Les théologiens qui prêtent à Paul l’idée de l’'hommetype sont facilement amenés à voir, dans l’incarnation du Premier-né, une espèce de nécessité métaphysique, je dirais presque de fatalité. MM. Julius Müller et Dorner enseignent que, même sans la chute d'Adam, le Fils de Dieu serait devenu homme, vu qu'il était prédestiné à le devenir.

Cette doctrine n’est pas en conformité avec la pensée paulinienne. Certes, l’incarnation du Fils de Dieu entrait comme facteur dans le conseil éteruel dela rédemption. Mais nous avons vu que, dans la pensée de Paul, la prescience de Dieu réserve complètement la liberté de l’homme. Elle réservait de même la pleine liberté du Premier-né. L'œuvre du Fils ne pouvait être réellement méritoire devant Dieu, qu’en étant absolument libre. Il ressort de toute la théologie paulinienne qu'aux veux de l’Apôtre, l'œuvre rédemptrice du Christ était une œuvre personnelle dans le sens le plus complet du mot. Dieu la considère comme telle. Nous pourrions

op

presque dire, si nous ne craignions de pousser trop loin l'anthropomorphisme, que Dieu est en admiration devant le dévouement, le sacrifice de son Fils, et que c’est dans un mouvement de joyeuse satisfaction qu'il lui donne un nom au-dessus de tous les noms » (Phil. 2, 9). L’Apôtre, en tout cas, est plein d'émotion et d’enthousiasme. Il « fléchit le genou » (Phil. 2, 10) devant celui «qui nous à tant aimés et s’est livré lui-même pour nous » (Gal. 2, 20; Eph.5, 2; Tite 2, 14); qui, ç de riche qu'il était, s’est fait pauvre pour nous enrichir » (2 Cor. 8, 9); qui, « d'égal à Dieu, s’est dépouillé luimême, et est entré dans la condition d’un esclave, devenant semblable aux hommes en toutes choses » (Phil. 2,7. 8). Paul ne trouve pas assez de paroles pour exprimer l'intensité de sa gratitude envers le Christ; ül cherche à scruter les profondeurs de cet amour, « qui surpasse tout entendement » (Eph. 3, 19); 1l s'efforce de faire partager ces sentiments aux fidèles. Depuis sa conversion jusqu’à sa mort, toute sa vie n’est qu’un long acte de reconnaissance, qui, mieux qu'aucune parole, prouve la foi de l’Apôtre en la libre détermination du Christ, de se dévouer, de se sacrifier pour le salut du monde. Nous repoussons donc toute théorie qui tenterait à affaiblir dans la moindre mesure cette décision personnelle du Fils de Dieu, en la rapportant soit à un ordre calégorique du Père, soit à une nécessilé métaphysique inhérente à la nature de « l’omme-type.»

Il y a toutefois une raison interne au dévouement du Fils, mais c’est une raison morale : l’amour pour l'humanité, amour qu’il partage avec le Père; nous pourrions l’appeler l'amour paternel, car Gil n’y a qu’un

ol Dieu, de qui sont toutes choses, et un Seigneur, Jésus- Christ, par qui sont toutes choses » (1 Cor. 8, 6). Le genre humain est l’œuvre, la création, l'enfant des deux: du Père et du Fils. Il y a communauté d'œuvre, commu nauté de relations, communauté d’affections. L'amour du Père a le même objectif que celui du Fils, à savoir le salut de l’homme, cette noble créature, qui court à sa perte. De là, chez l’un et l’autre, cette identité de sentiments et de vœux. Et quand le Fils, répondant à l’invitation du Père, accepte avec empressement de se dévouer pour l’humanité, le Père, voyant toute la portée decette décision, chérit et honore doublement son Fils, dans l’amour et l'esprit de sacrifice duquel il reconnaît sa parfaite image, les traits de la divinité. C’est dans ces sentiments que le Christ a dit : « Le Père m'aime, parce que je donne ma vie. Personne ne me l’ôte, mais je la donne de moi-même » (Jean 10, 17. 18), parole qui s'accorde parfaitement avec cet autre enseignement de l'Evangile : « Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle » (Jean, 3, 16). L'amour du Père et du Fils pour le monde se confondent en un seul ; et dans ce sens on peut dire que l'œuvre rédemptrice est à la fois celle du Père et celle du Fils. Bien que, selonla doctrine de Paul, Dieu ne se soit pas incarné et n'ait pas souffert de la même manière que le Fils, il n’en a pas moins souffert, lui aussi, en voyant le sacrifice, les souffrances, la mort de son Fils « bienaimé » (rod viod rs &ydmns aùroù, Col. 4, 13). Il y a donc dans l’œuvre de la rédemption non seulement commu nauté d'amour, mais aussi communauté de souffrances

Nolies

du Pèreel du Fils. C'est là un point dont il fauthbien se rendre compte, si l’on ne veut pas porter un faux jugement sur la doctrine paulinienne de la rédemption. Ainsi s'expliquent ces paroles de l’Apôtre : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Lui, qui n'a point épargné son propre Fils, ne nous donnera-t-il pas toutes choses avec lu1?... Qui nous séparera de l'amour de Christ? Le Christ est mort pour nous, bien plus, ilest ressuscité, ilest à la droite de Dieu et intercède pour nous... J'ai l'assurance que nila mort, ni la vie, ni les anges, ni les dominations, ni les choses présentes, ni les choses à venir, ni aucune créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui s’est manifesté en Jésus. Christ notre Seigneur » (Rom. 8, 32-39). « Christ mourut pour les impies ; or, c’est à peine pour un juste que quelqu'un mourrait; mais Dieu prouva son amour envers nous, en ce que Christ mourut pour nous lorsque nous étions encore pécheurs » (Rom. 5, 6-8). « Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, bien que nous fussions morts par nos offenses, nous a rendu la vie avec Christ, en qui nous avons la rédemption par son sang, la rémission des péchés, selon la richesse de sa grâce » (Eph. 2, 4. 5; 1, 7). L'idée de Paul est claire : Dieu dans son amour, pour sauver l’humanité perdue, a livré son Fils ; et le Fils, par amour de l'humanité et pour la sauver, s’est sacrifié lui-même. Ce double acte d'amour, de sacrifice et de délivrance, de la part du Père et du Fils, est compris dans la notion paulinienne de la rédemption. La rédemption a sa source dans la miséricorde du Père (£ Cor. 5, 18 : «tout cela vient de Dieu, » — +3 èt névra Ex Oeod),

us —

et elle trouve sa réalisation dans l’œuvre expiatoire du Fils, « qui s’est livré lui-même, — selon la volonté de Dieu, » — +0ù 3évroc Euro, naTa To 0EAmua Toù Oeoù (Gal. Lo)

Mais ici se pose une question : si Dieu a tant aimé le monde, ne pouvait-il pas le sauver par une simple parole de pardon, sans sacrifier son Fils? La question est naturelle ; et cependant nous devons constater que Paul ne se l’est jamais posée. Nous ne trouvons dans toutes les Epîtres pas la moindre trace d'une pareille idée. Quelle peut être la raison de ce silence de l’Apôtre sur une question qui nous paraît si élémentaire ?

La réponse traditionnelle est qu’en Dieu il y avait conflit entre la miséricorde et la justice. La miséricorde voulait pardonner purement et simplement, mais la justice s’y opposait ; alors pour donner à la fois satisfaction à la justice et à la miséricorde, Dieu a eu recours à un compromis : la mort expiatoire de son Fils. Cette réponse, si vivement critiquée par quelques théologiens modernes, n’est pas sans une part de vérité, comme nous allons le voir; mais nous devons consfater qu'on ne rencontre nulle part, dans les Epîtres pauliniennes, une argumentation de cette nature. La question ne s’est donc certainement pas posée pour Paul dans ces termes et sous cet aspect.

L'Apôtre se trouvait en présence d’un fait qui ne permettait même pas à la question de surgir : le Christ lui était apparu. Ce fait d'expérience personnelle, sensible, incontestable, était pour l’Apôtre le point de départ, le 36e por rod ©, de toute sa théologie.

Dit

De ce grand fait central découlait Loule une série de conséquences immédiates : la messianité de Jésus, son origine surnaturelle, le caractère expiatoire de sa mort, sa résurrection, sa vie dans la gloire auprès du Père, sa communion avec les siens sur la terre. Tous ces poinis étaient pour Paul des vérités à priori, élevées au-dessus de toute espèce de doute, confirmées directement par le Christ lui-même.

La foi de Paul au sacrifice expiatoire du Christ n'était donc pas la conclusion d’un raisonnement sur les rapports entre la miséricorde et la justice de Dieu; mais, au contraire, les notions de l’Apôtre sur la justice et la miséricorde de Dieu se fondaient sur sa foi à la mort expiatoire du Christ. Cette mort, ainsi que ies autres points que nous venons d'indiquer, constituaient pour Paul la matière première sur laquelle travaillait sa pensée spéculative. Et c’est dans ce travail que nous entrevoyons les déductions de l’Apôtre touchant les rapports entre la justice et la miséricorde de Dieu dans l'œuvre de la rédemption. Il nous faut étudier cette œuvre elle-même pour nous rendre compte de la pensée de Paui.

Nous trouvons dans l’Epiître aux Galates un passage qui marque bien ce que nous pourrions appeler le nœud de la question, tant pour l’Apôtre que pour l’exégète qui doit saisir aujourd’hui sa pensée. Paul écrit : « C'est Christ qui nous a rachetés de la malédiction de la loi, en devenant malédiction pour nous, car il est écrit : Maudit est quiconque est pendu au gibet » (Gal. 3, 13). La citation de Paul est tirée du Deutéronome : « Celui qui est pendu est un objet de malédiction auprès de Dieu »

or (ch. 21, 23), Cette citation est une « parole de Dieu, » dont l'autorité n’était mise en doute par personne. C’est autour d'elle que se livrait le combat entre les Juifs et les chrétiens à l’époque où Paul — appelé aussi Saul — persécutait ces derniers.

L’argumentation des uns et des autres était fort simple. Les Juifs opposaient aux chrétiens : Jésus, en se disant le Messie, le Fils de Dieu, était un blasphémateur; aussi a-t-1l été l’objet de la malédiction de Dieu ; car Dieu a permis qu'il fût attaché à la croix; et il est écrit : Maudit est quiconque est pendu au gibet ! — Les chrétiens répondaient : Jésus est ressuscité, donc il est réellement ce qu'il a déclaré être : le Messie, le Fils de Dieu ; or, comme il est écrit : « Maudit est quiconque est pendu au gibet, » et que le Messie n’a pu être, quant à sa personne, l’objet de la malédiction de Dieu, c’est que le Crucifié a porté la malédiction à notre place, afin de nous sauver ; comme il l’a dit luimême en instituant son repas sacré : « Ceci est mon corps, livré pour vous; ceci est mon sang, répandu en rémission de vos péchés. »

On le voit : disciples et adversaires de Jésus attachaient à son supplice /« même idée de malédiction. Seulement les uns y voyaient le châtiment mérité d’un blasphémateur, une déclaration éclatante de Dieu, marquant d’une flétrissure publique et ineffaçable l’insolente prétention d’un fourbe; tandis que les autres y voyaient le châtiment mérité de l'humanité pécheresse, un sacrifice substitutif el expialoire agréé et ratifié par la résurrection, une œuvre de miséricorde infinie de Dieu, par son Fils Jésus-Christ.

Aussi, connaissant la nature ardente de Paul et la vivacité de sa polémique, pouvons-nous nous représenter la verve avec laquelle, dans ses controverses avec les chrétiens, 1l malmenait le pendu de Golgotha. Crucifié et maudit, c'est, pour Paul, tout un.

Mais voici que le Crucifié lui-même lui apparaît, au moment où, emporté par son fougueux fanatisme, et «respirant la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur, » le violent adversaire du Crucifié allait faire usage contre les partisans de celui-ci d'armes moins spirituelles que la dialectique.

Saul est renversé, physiquement, spirituellement, moralement. Tous ses arguments se retournent contre lui, car le Crucifié est vivant, il est ressuscité.

Maintenant la croix de Christ, avec son mystère ineffable, se dresse devant la pensée spéculative du nouveau converti. Et toute la passion qu'il avait mise à attaquer, à vilipender ce signe de la malédiction de Dieu, il la mettra à le défendre, à le glorifier, à le planter jusqu'aux extrémités de la terre.

Maintenant 1l va de ville en ville prêchant « le Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais puissance et sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs » {1 Cor. 1, 23). Il ne veut plus « se glorifier d'autre chose que de la croix de notre Seigneur Jésus-Christ » (Gal. 6, 14). Ce qu'il présente à ses auditeurs, ce qu’il « peint à leurs yeux, » c'est la croix de Christ (Gal. 3, 4). En un mot, il ne veut plus « savoir autre chose que Jésus-Christ, et Jésus- Christ crucifié » (1 Cor. 2, 2). Cette croix, qui l'avait

scandalisé au fond de l’âme, est maintenant l’objet de ses plus chères méditations.

D’accord avec ses adversaires de la veille, Paul enseigne maintenant comme un fait incontestable, fordé sur la parole de Dieu, cette thèse qu'il avait si violemment combattue : « Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, en devenant malédiction pour

nous, car 1l est écrit : Maudit est quiconque est pendu au gibet. »

Ce « pour nous » — ire quôv — est accentué dans toutes les Epîtres. « Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais à l'obtention du salut par notre Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour nous » (1 Thess. 5, 10). « Je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m'a aimé et s’est donné lui-même pour moi » (Gal. 2, 20). « Christ, notre Pâque, a été immolé pour nous » (1 Cor. 5, 7). « Il est mort pour tous » (2 Cor. 5, 15). « Dieu n’a pas épargné son propre Fils, maisil l’a livré pour nous tous » (Rom. 8, 32). « Christ s’est livré lui-même pour nous » (Eph. 5, 2).Jésus-Christ s’est donnélui-même en rançon pour nous » (1 Tim. 2, 6). « Notre Sauveur Jésus-Christ s’est donné lui-même pour nous, alin de nous racheter de toute iniquité » (Tite 2, 14).

La première signification de 5rts mu@v est: pour notre. bien, pour notre salut. Les vieux rationalistes se sont arrêtés à ce sens. Ils ont considéré Jésus-Christ comme un martyr, mort pour le triomphe de sa cause, pour le triomphe de la vérité et, par conséquent, pour le bien de l'humanité. Ils aimaient à appuyer cette interprétation par le passage de la première Epître à Timothée, où

il est dit que Jésus-Christ fit une belle profession devant Ponce Pilate, » — 525 paprophsavros ërt Iovriou IiAdrou rhv xakhy ouokoyiav (ch. 6, 13). On traduisait papruofoavros par : qui a souffert le martyre. Bien que cette traduction soit très contestable, l’auteur paraît cependant avoir eu en vue la passion et la mort de Jésus, plutôt que telle de ses paroles. Cette phrase a, du reste, toutes les apparences d’une surcharge de copiste. Nous n’en croyons pas moins qu'elle exprime une pensée paulinienne. Quand l’Apôtre dit que le Christ est mort pour nous, il entend certainement dire que le Christ a souffert le martyre pour notre bien. Seulement cette asserton n’épuise pas sa pensée. Il voit en Jésus plus qu’un martyr pour la vérité, plus qu'un sauveteur qui sacrifie sa vie pour arracher des maiheureux à la mort.

Il s’agit d'expliquer le sens du martyre du Christ, d'élablir en quoi consiste le caractère salutaire de son supplice. Christ est mort pour nous, pour notre bien ; comment sa mort a-t-elle pu, selon Paul, avoir cette valeur, celte portée ?

Ne perdons pas de vue la question brûlante de la lutte : Pourquoi Jésus-Christ a-t-il été « pendu au boïs, » c'est-à-dire maudit de Dieu ? C’est là ce que l’apologétique des Apôtres devait expliquer; et à cette question répond le ürèp fu&v : «Il a été fait malédiction pour nous, » — yevépevos drèp quov xardpa (Gal. 3, 13). Ici « pour nous » ne signifie pas seulement pour notre bien, mais aussi « notre place ; car le Messie, le Fils de Dieu, ne méritait pas ce supplice, cette ignominie, cette malédiction; il était pur, saint, sans péché, le bien-aimé du Père {2 Cor.

5, 21); tandis que c’est nous, les pécheurs, les coupa-

bles, qui avons mérité la colère de Dieu, la malédiction etla mort. Le Fils de Dieu s’est fait homme pour se substituer à nous, pous prendre sur lui la malédiction que nous avons méritée, pour souffrir à notre place, en un mot, pourexpier nos péchés, afin denousdélivrer d’une juste condamnation. Le 5r£ a ici le sens de dvi : 4 la place de. Le Christ est mort pour nous, en mourant 4 notre place.

Paul dit explicitement : « Si ur est mort pour ous, fous sont morts, » — ei sic ürèp névruv drébavev, dou ol rdvres ämébavoy (2 Cor. 5, 14). Il est impossible de rendre ici üèe révwy par : « pour le bien de tous, » car le raisonnement serait détruit; la conclusion serait, « donc tous sont restés en vie; » tandis que Paul conclut : « donc tous sont morts. » Tous sont considérés comme étant #1orts, parce qu’un substitut est mort à leur place. Ce n’est que par déduction que « pour tous » peut être pris ici aussi dans le sens de « pour leur bien. »

La même idée est clairement exprimée dans la deuxième Epître aux Corinthiens : « Dieu nous a réconciliés avec lui-même par Christ... Il à réconcilié le morde avec lui-même en Christ, en n'imputant point aux hommes leurs péchés... Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu » (Cor. 5, 18-21). Ce passage renferme trois asserlions également importantes et se complétant réciproquement.

L'acte de réconciliation ne s’accomplit pas directement entre Dieu et les hommes, mais en dehors des hommes, entre Dieu et le représentant de l'humanité, le Messie. « Dieu nous a réconciliés avec lui-même par

Christ » (Gi Xptoroë, V. 18), «en Christ » (èv Xptott, V. 19). Les hommes n’ont joué aucun rôle dans cette œuvre de réconciliation. Dieu n’a pas traité directement avec eux. C'est pendant-que les hommes se laissaient aller à la vie du péché, pendant qu'ils étaient les ennemis de Dieu, que s’est accomplie l’œuvre de réconciliation entre l’homme et Dieu par la mort expiatoire du représentant de l'humanité Jésus-Christ. « Dieu prouve son amour envers nous, dit l’Apôtre, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs (ë épapronüvy bvrwv fu@r), Christ est mort pour nous... Lorsque nous étions ennemis (2y0po we) (1), nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils » (Rom, 5, 8. 10). Retenons donc bien ce point, que, d’après la conception de Paul, la réconciliation de Dieu avec l'humanité s’est faite, en dehors des hommes, entre Dieu et le Fils incarné, représentant de l'humanité en vertu de son incarnation; et que, puisque le mouvement initial de miséricorde est parti du Père, qui a envoyé le Fils pour cette œuvre, la ré— conciliation de Dieu avec le monde a été, en dernière

(1) D’après le contexte, éy0oot 6vres veut dire : « lorsque nous étions un objet de l’inimitié de Dieu. » L'Apôtre veut affirmer la certitude du salut; et voici son argumentation : Si Dieu, alors que nous étions encore l’objet de son inimitié, a livré son Fils pour nous sauver; à plus forte raison serons-nous sauvés maintenant que nous sommes l’objet de son affection, parce que le Fils, par sa mort, nous a réconciliés avec lui. — La plupart des exégètes rendent éyÜpot évres par : « Lorsque nous avions encore des sentiments d’inimitié contre Dieu. » [ls détruisent ainsi le raisonnement de V’Apôtre. Toutefois, l’idée en elle-même n’est pas fausse; car, selon Paul, l’inimitié de l’homme est la cause de l'inimitié de Dieu. Les deux traductions, du reste, sont également à l'appui de notre thèse.

analyse, une réconciliation de Dieu « avec lui-même » (Eaug, 2 Cor. 5,18. 19; Col. 1, 20 : 57 adrod raraknd£a va rävra ee aré). Nous voyons ici la grande préoccupation de l'Apôtre : rapporter tout à Dieu, — +3 x4v:x 2x +05 0205 (v. 18). L'œuvre du Christ disparaît derrière, ou plutôt dans Vacte de miséricorde de Dieu.

Le second point que nous relevons dans le passage indiqué (2 Cor. 5, 18-21), c'est que le Christ souffrant et mourant sur le bois maudit ne méritait pas personnellement cette condamnation, car il n'était pas pécheur : « il n’a pas connu le péché » (rèv ph yréva äpapriav, V. 21). La sainteté absolue du Messie était hors de question dans l'Eglise primitive; elle avait toute la valeur d’un axiome dogmatique. Paul la mentionne ici comme un fait incontesté. Nous avons déjà vu qu'il attribue au Christ une nature « spirituelle et sainte » (xvedpa éywwobvns, Rom. 1, 4). L'auteur de l'Epître aux Hébreux dit : « 11 nous fallait un grand prêtre comme lui, saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs et plus élevé que les cieux, qui n’eût pas besoin, comme les autres grands prêtres, d'offrir d’abord des sacrifices pour ses propres péchés » (Hébr. 7, 26. 27). Les Apôtres de Jérusalem avaient suivi Jésus, ils avaient vu la pureté de sa vie, son dévouement sans bornes, et avaient reconnu en lui le Saintet le Juste. Paul jugeait d priori. Celui qui lui était apparu dans sa gloire éblouissante, ne pouvait avoir été pécheur. Le Fils de Dieu était sant, pur, parfait; et cette sainteté, il n’a pas pu la perdre. Tel il avait été au ciel, tel il fut sur la terre, tel il est retourné victorieux à la droite du Père. Nous avons la conviction que jamais l'hypothèse, même la

plus fugitive, d’une possibilité pour le Christ de pécher, n’a traversé l'esprit de l'Apôtre (1). Ou bien le Crucifié était le maudit, ou bien il était le Saint et le Juste; 1l n’y avait pas d'autre alternative, n1 pour les chrétiens, ni pour les Juifs. Et maintenant que Paul avait constaté de ses yeux que Jésus était le Messie, le Fils de Dieu, il devait expliquer la malédiction du Saint et du Juste sur la croix.

Cela nous amène au troisième point. Dans la transaction entre Dieu et le représentant de l'humanité, celuici « a été fait péché » (&paoriav éroinsev) en lieu et place des hommes (5rèo fu&v), « auxquels Dieu n’a point imputé leurs péchés, » — ph hoyilépeves adroïs ra raparropara ay (2 Cor. 5, 19. 21). Christ, en tant que représentant de l'humanité, se substitue à celle-ci; et Dieu au lieu d’imputer les péchés aux hommes die les impute à leur substitut, et tient les coupables pour quitte, — ya uets ywbpEX duratocbvn Oeod Ev ad (V. 27); Dans la première Epître à Timothée (ch. 2, 6), cette substitution est appelée ävyrvroo, rançon : 8 Dobs Eavrèv dvtihutoov ÜTEp révwv (comp. Matt. 20, 28; Marc 10, 45 : AÜTEOY dvrt

rohküv, et Tite 2, 14 : bc Eduxey Eavrèy Ürèp QUOV, x AvtTEWINTAL

(1) Il est à peine nécessaire de faire remarquer que Paul n’a pas conclu de la sainteté de Christ à sa divinité, comme le font cer: tains théologiens modernes. Selon Paul, tous les êtres surnaturels, sauf les démons, sont sans péché. D’autre part, Paul ne songeait pas non plus à conclure de ce qui lui était connu de la vie exemplaire de Jésus, à la sainteté absolue de celui-ci, co'nme le font d’autres théologiens, qui se figurent qu'avec des données fragmentaires sur les trois dernières années de la vie d’un homme mort à l’âge de 33 ans, on peut, à dix-huit siècles de distance, porter un jugement assuré sur tous les sentiments et actes de sa vie. Saint Paul était plus exigeant que cela. Ses raisons étaient d’une autre nature.

fwès. Le dvi, à la place de, vient préciser le ixé, pour. Les deux idées se confondent dans la pensée de Paul.

Nous nous trouvons donc ici en présence de la doctrine clairement formulée de la substitution du Christ, saint et juste, à l'humanité coupable, et de l’expiation par le Christ des péchés du monde.

Examinons d’abord l’idée de la subsritution.

D’après les conceptions de toute l'antiquité, juive et païenne, un innocent pouvait se substituer à un coupable pour en expier la faute. La Justice, cette personmfication morale d'autant plus impitoyable qu’elle était plus abstraite, exigeait impérieusement une satisfaction. Il était impossible d’arrêter dans son cours la sanction de la loi. Il fallait que justice se fit. C'était là un des axiomes moraux les plus inébranlables de la conscience de l’antiquité. Seulement cette puissance impitoyable n’exigeait que le redressement du droit par le châtiment. Qu'un innocent s’offrit pour expier la peine à la place du coupable, et la Justice se déclarait satisfaite. Le coupable était indemne.

Cette prémisse se trouve à la base de tous les sacrifices expiatoires, chez les Juifs et les païens. L’auteur de l'Epître aux Hébreux l’exprime nettement quand il dit : « Sans effusion de sang, il n'y a pas de pardon » (ch. 9, 22). Elle est admirablement développéé dans le 53% chapitre d'Esaïe, où le « Serviteur de lEternel » est présenté comme expiant les péchés du peuple : « Il a porté nos souffrances, il s’est chargé de nos douleurs; et nous l'avons considéré comme puni, frappé de Dieu et humilié. Mais il est blessé pour nos

péchés, et brisé pour nos iniquités; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur Jui, et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris.. Quoiqu'il n’eût point commis de violence et qu’il n’y eût point eu de fraude dans sa bouche, il a plu à l'Eternel de le briser par la souffrance et de livrer sa vie en sacrifice pour le péché. » Cette pensée, exprimée dans un Janvave si élevé et si saisissant, était au fond de toutes les àmes. Jésus-Christ l’enseignait à ses disciples. Luimême en était pénétré. C’est avec cette pensée qu'il voyait, calme en Dieu, arriver l’heure de son supplice. Il la déposa, pour toutes les générations à venir, dans son testament : « Ceci est mon corps, livré pour vous ; ceci est mon sang, répandu en rémission de vos péchés. » Et après sa résurrection ses disciples la préchèrent par tout le monde. La substitution du Fils de Dieu à l'humanité pécheresse, voilà la notion fondamentale de la doctrine paulinienne de la rédemption.

Dans cette notion de la substitution, il convient de relever un point important : l’innocent qui expie la faute du pécheur n’est pas lui-même, comme le coupable, l’objet du courroux de l’offensé, de celui qui châtie. Il y a là, dans les conceptions du monde antique, une distinction, ou plutôt une abstraction des plus curieuses. La peine peut être séparée du sentiment qui la dicte. L’aversion de l’offensé contre son offenseur ne se transporte pas sur le substitut; elle se change, au contraire, en sympathie pour l’innocent qui s'offre à subir le châtiment du coupable. L'histoire ancienne nous a conservé de ces traits de dévouement ; el dussent-ils n'être que des mythes ou des inventions d’au-

teurs dramatiques, encore exprimeraient-ils le jugement de la conscience publique. D'après la concepti: 11linienne, Jésus-Christ, en expiant les péchés du monde, était l’objet de la sympathie, de l'admiration, de l'amour ému de Dieu. Le supplice du Christ était une malédiction subsliutive, et non une malédiction personnelle.

Nous devons donc rejeter absolument l’interprétation des théologiens qui pensent que, selon Paul, Jésus a été, au moment de son expiation, l’objet de la « colère, » de la « haine » de Dieu, parce qu'il représentait l'humanité coupable. Paul s'applique même à marquer la distinction, en employant des termes abstraits. Il ne dit pas : « Christ a été maudit, » mais : «il est devenu #nalédiction, » — sasdpa (Gal. 3, 13). Il ne dit pas : « Dieu l’a fait pécheur, » mais : « Dieu Pa fait péché, — &uapriay (2 Cor. 5, 21). Ces substantifs pris dans un sens neutre montrent bien que Paul n’enterdait pas rapporter à la personne même du Christ l’idée de malédiclion et le péché. Il n’y a pas appropriation personnelle, mais seulement émputation du péché ; comme, d'autre part, chez les coupables, il y a x0n-#nputalion.

Les termes de dyfhurpor, Ehasrhptev, ämoirowaus, rentrent dans le même ordre d'idées. Dans leurs sacrifices, les Juifs ne songeaient pas à prier Dieu de reporter sa colère sur la « victime propitiatoire; » on ne rencontre nulle part, ni dans l'Ancien Testament, ni dans l’antiquité païenne, une idée pareille, Au contraire, la divinité est conçue comme voyant la victime d’un œil favorable, comme prenant plaisir au sacrifice. Paul

di di

partage si bien cette manière de voir, qu'il dit du Christ : « Il s’est livré lui-même à Dieu pour nous, comme une offrande et un sacrifice de bonne odeur, » — rû 06 els dcuhv dwdas (Eph. 5, 2). Tant est loin de la pensée de l’Apôtre l’idée d’une malédiction personnelle du Christ. Le Christ, dans la pensée de Paul, n’a pas cessé un instant d'être, au sensle plus complet du terme, le bien-aimé de Dieu.

Une notion connexe de la substitution est celle de la représentation de tout le genre humain par le Fiis de Dieu incarné. Il y a là un nouveau facteur, relevant d’un autre ordre d'idées. La substitution n’admet que le remplacement d'un coupable par un innocent; mais cet innocent ne saurait remplacer à la fois deux ou plusieurs individus. À ce point de vue, la mort de Jésus n'aurait pu profiter qu’à wn seul pécheur. Il s'est même rencontré des théologiens assez sublils pour trouver la logique de l’Apôtre en défaut sur ce point. Ces dialecticiens n'ont par remarqué que saint Paul a plus d’une corde à son arc. Selon Paul, le Premier-né, en entrant « dans la chair, » n’a pas entendu ne devenir qu'un individu isolé, pouvant représenter un autre individu. Pour le Fils de Dieu, la « chair, » c'est la nature humaine, c’est toute l'humanité. Entrer dans la chair, c’est devenir « le second homme, » « le second Adam » (1 Cor. 15, 45-47), le chef, le représentant du genre humain tout entier, tel que l’a été «le premier homme » dans le paradis. Le parallélisme entre Adam et Jésus (Rom. 5) ne laisse aucun doute à cet égard. Jésus-Christ est devant Dieu le représentant de toute la race d'Adam.

Re

Ici intervient, se confondant avec l’idée de la substitution, la conception antique du représentant, du délégué, de l’ambassadeur d'une nation auprès d’un souverain étranger. Nous avons conservé cette notion; mais dans l'antiquité elle était beaucoup plus accentuée dans le sens de la représentation. L’ambassadeur était l’incarnation de celui ou de ceux qu'il représentait. Il ne disait pas : « mon prince désire, mes mandants espèrent; » il parlait, au nom de ses mandants, à la première personne : « je veux, je demande, je désire. » Il se substituait entièrement à eux. Et cela était si peu une simple fiction, que plus d’un ambassadeur, contre lequel on n’avait personnellement aucune animosité, a été insulté à la place de ses mandants, ou tué à la place de son prince. L'histoire moderne fournit, du reste, encore plus d’un exemple de ce genre. Il ya là aussi substitution; et l’on ne saurait trop en vouloir à Paul, de n’avoir pas marqué dialectiquement la différence entre les deux points de vue. Cela est d’autant plus excusable, que ceux qui croient trouver la logique de l’Apôtre en défaut, n’ont pas eux-mêmes été capables de voir cette différence.

Nous nous trouvons donc en présence d’une double substitution, se confondant, de fait, en une seule : la substitution de l'individu Jésus-Christ au genre humain tout entier, et la substitution du Saënt et du Juste aux pêcheurs. Le & pour nous » — bris quüy — comprend ce double point de vue.

La question capitale est maintenant de savoir ex quoi

ae QU = consistait l'expiation. Et là les avis se séparent d’une manière accentuée.

Un premier fait, qui nous semble indiscutable, bien qu'il ait été contesté par des théologiens éminents, c’est que Paul rapporte l’expiation à la mort de Christ.

L'Apôtre écrit aux Romains : « Lorsque nous étions encore sans force, Christ est mort pour les impies, — Ürèo dse6@v drébavey... Dieu prouve son amour envers nous, en ce que Christ est mort pour nous, — Xpiorès ürèp fuüv dmébavsv.… Nous sommes justifiés par son SANT, — à dipar ad: Nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, » — dix +05 Oavdrou rod vicë aërcù (Rom. 5,. 6-10). Ce passage est bien précis. Nous en citerons quelques autres non moins catégoriques.

« Christ est mort, et c'est pour le péché qu'il est mort une fois pour toutes » (Rom. 6, 40). « Dieu a voulu réconcilier tout avec lui-même, en faisant la paix par lui (J.-C.), par le sang de sa croix, il vous a réconciliés par la mort de son Fils » (Col. 1, 20. 22). En lui (J.-C.) nous avons la rédemption par son sang, la rémission des péchés » (Eph. 1, 7). « Vous (païens) qui étiez jadis éloignés, vous êtes rapprochés par le sang de Christ; car il a renversé le mur de séparation, en anéantissant par sa chair (par sa mort) la loi des ordonnances,.… afin de les réconcilier tous les deux (Juifs et païens) avec Dieu par la croix » (Eph. 2, 13-16). « Dieu l’a destiné à être une victime propitiatoire — moyennant la foi — par son sang » (Rom. 3, 25). « L'amour de Christ nous presse, parce que nous estimons que, si un seul est mort pour tous, tous sont morts, afin que ceux qui vivent, ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mart et

ressusculé pour eux » (2 Cor.5, 14.15).» Qui condamnera les élus de Dieu? Christ est mort ; bien plus, il est ressuscité » (Rom. 8, 34). » Christ est mort et ressuscité, afin de dominer sur les morts et les vivants » (Rom. 14, 9). QI a été lioré pour nos offenses, et il est ressuscité pour notre justification » (Rom. 4,25). «Si la justice s'obtient par la loi, Christ est donc mort en vain » (Gal. 2, 21), «Christ est mort pour nous, afin que, soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous vivions ensemble avec lui » (1 Thess. 5, 10). « Pour ce qui me concerne, loin de moi la pensée de me glorifier d'autre chose que de /a croix de notre Seigneur Jésus-Christ » (Gal. 6,14). « Vous dites : Je suis de Paul! et moi d’Apollos! et moi de Cephas! et moi de Christ! — Christ est-il divisé? Paul a-t-1l été erucrfié pour vous? C’est pour annoncer l'Evangile que Christ m'a envoyé, et cela sans paroles de la sagesse humaine, afin que la croër de Christ ne soit pas rendue vaine. Car la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent, mais pour nous qui sommes sauvés, elle est une puissance de Dieu... Nous prêchons le Cris crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais puissance el sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs... Je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié » (À Cor. 1, 12— 2, 2). |

Nous mentionnerons encore en particulier les paroles de l'institution de la Cène, rapportées par l’Apôtre dans la première Epître aux Corinthiens : Toëré pou cri à

ày 55 u® aa: (ch. 11, 24. 25). Quelle que soit, au point

de vue de la communion, l'interprétation que l’on donne àces paroles, un point est incontestable, c’est que dans ce repas sacré se concentre, nous dirions presque s’incarne, l'idée de l’expiation par la mort de Christ. « Toutes les fois, dit l'Apôtre, que vous mangez de ce pan et que vous buvez de cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu'il vienne. C’est pourquoi celui qui mangera de ce pain ou boira de la coupe du Seigneur indignement, se rendra coupable 4 l'égard du corps et du sang du Seigneur (2 Cor. 11, 26. 27).

Ces déclarations si multiples et si péremptoires devraient, semble-t-il, ne laisser aucun doute sur le fait que Paul rapporte la rédemption à la mort de Christ.

Si Paul avait été un auteur profane, il y aurait certainement chez les commentateurs accord complet sur ce point. Mais Paul est un auteur sacré, dont les écrits font autorité dans l'Eglise, et avec lequel les théologiens n’aiment pas à se trouver en désaccord, même quand ils ne croient pas à l’inspiration divine de chacune de ses paroles, à plus forte raison quand ils y croient. Or, la pensée moderne, plus peui-être encore que la philosophie grecque, a de la peine à s'accommoder de la doctrine de la mort expialoire du Christ. Cette doctrine manque de « sagesse; » elle est une « folie » (1 Cor. 1, 17-30). Il s’agit donc d’en adoucir les angles, de lui substituer une idée plus profonde, plus éfhique, et surtout moins /uridique.

Qu'un dogmaticien fasse des efforts dans ce sens, nous n’y faisons aucune objection. Le progrès dogmatique n’est pas autrement possible. Mais ce que nous ne saurions admettre, c’est qu'un théologien, pour mettre l'E-

re

criture d'accord avec des idées personnelles, sollicite les textes jusqu’à leur faire exprimer des idées qui n’ont vu le jour qu’au dix-neuvième siècle; et qu'après cela, on en appelle à saint Paul, comme à une autorité divine, pour combattre précisément la doctrine que Paul a formellement enseignée. C’est là une tendance trop commune de nos jours. On l’a appelée la tendance «rationaliste; » mais elle se rencontre dans tous les camps. Elle est simplement anti-scientifique.

Une interprétation de la rédemption, en grande faveur dans la théologie moderne, et déjà préconisée par les sociniens et les arméniens, est celle qui, au lieu de mettre l’accent sur la mort de Christ, le mel sur sa we. C’est par sa vie pure et sainte, par son obéissance absolue à la volonté de Dieu, par son triomphe constant du péché, par son martyre, couronnement sublime d’une vie consacrée tout entière à Dieu, que Jésus-Christ, le représentant de l'humanité, a réconcilié celle-ci avec son Créateur. Cette thèse a été soutenue, et l’est encore, avec des nuances et à divers points de vue, par des hommes marquants, tels que Schleiermacher, Nitzsch, Menken, Hofmann , Reuss, Lichtenberger, de Pressensé.

Dans cette théorie il est bien question de réconciliahion, mais non d’expiation. Jésus-Christ réconcilie le monde avec Dieu par une conduite à tous égards exemplaire, en d’autres termes, par l’accomplissement de la loi. En présence de cette vie parfaite du représentant de l’hu-

manité, Dieu se déclare satisfait. Le second Adam est juste ; et le pécheur, en entrant par la foi en communion de vie avec lui, participe à sa justice et à la grâce de Dieu. C'est ainsi qu'on entend la ÿushfication par la for. Quant à la mort de Christ, elle n’est pas une mort expiatoire ; elle n’est que la conséquence de la lutte suprême entre la sainteté et le péché, lutte dans laquelle le Saint a succombé en apparence, mais triomphé en réalité sur la croix.

Voici comment s'exprime M. de Pressensé dans la dernière édition de sa Vie de Jésus : « Je ne suis pas plus disposé aujourd’hui qu'il y à quinze ans à revenir au dogme d’une erpiation judiciaire fondée sur je ne sais quel talion qui se heurte à de véritables impossibilités morales. Mais je ne suis pas davantage incliné à une conception de l'Evangile, qui en rabaisse l’auteur jusqu’au niveau de ses disciples, et réduit la rédemption à une simple déclaration du pardon divin, au lieu d’y voir le rétablissement du lien brisé entre Dieu et l'humanité par cette obéissance suprême qui s'appelle le sacrifice » (Ed. de Pressensé, Jésus-Christ, son temps, sa vie etson œuvre, 6°éd. Préface, p.16).Ces paroles de M. de Pressensé marquent bien le point de vue de cette conception de l’œuvre rédemptrice du Christ. Ni «expiation Judiciaire, » n1 « simple déclaration de pardon, » mais un moyen terme, une réconciliation de Dieu et de l’homme par « l’obéissance supréme » de Christ. Tels théologiens accentuent plus particulièrement la sainteté de la we de Christ, tels autres, sa fermeté, son dévouement,son esprit de sacrifice dans la mort; chez tous, l'idée fondamentale est la même : Dieu se réconcilie

Tor

avec le monde à la vue de la sainteté absolue du représentant de humanité (1).

Cette idée ne manque ni d'unité, ni de grandeur; elle écarte le « scandale de la croix, » et nous comprenons l’accueil favorable qu’elle a trouvé dans le monde théologique. Seulement elle n’est rien moins que paulinienne. Certes, l’Apôtre a cru à la sainteté parfaite du Fils de Dieu. Mais de là à faire de cette sainteté, non la prémisse, comme nous l'avons vu (2 Cor. 5, 21), mais la cause de la rédemption, il y a loin. L’Apôtre songe si peu à voir dans la sainteté de la vie terrestre de Jésus la cause de notre salut, qu’il va jusqu’à déclarer ne pas vouloir s'occuper de la vie du Christ sur la terre.« Désormais, dit-il, nous ne connaissons personne

‘ selon la chair ; et si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connàissons plus ainsi, » — NRA vôv oùrért ywbsxouer (2 Cor. 5, 16). Et cela, il le dit immédiatement après avoir relevé le caractère substitutif de la mort de Christ : « Si un seul est mort pour tous, il en suit que tous sont morts: or, Christ est mort pour tous » {v. 14 15). C’est la mort du Christ, et non sa sainteté, qui, d’après la doctrine de Paul, est la condition du traité de paix entre Dieu et Phumanité.

Certes, Paul, faisant le parallèle entre les deux Adam, a opposé l’obéissance du Christ à ia désobéissance de

(1) Schleiermacher, Glaubersl., $ 100-104. — Nitzsch, System, S 134-436. — Menken, Schriften, 1858, I, IT et VI. — Hofmann, Schiftbew., Il, 2, p. 186-472. — Lichtenberger, article Rédemption, dans l'Æncyclopédie des Sciences religieuses. — Voir aussi une étude de M. Œvers, de Düsseldorf, sur le passage Phil. 2, 5-11 (Zemerkungen über Phil. 2, 5-1), qui vient de parailre.

l’homme (Rom. 5, 19). Dans un appel à l'esprit de sacrifice des Philippiens, lApôtre rappelle de même l'exemple de Jésus-Christ, qui « s’est dépouillé luimême, et a élé obéissant jusqu’à la mort, voire la mort sur la croix » (Phil. 2, 8). Mais dans ces deux passages, — les seuls sur lesquels la théorie que nous combatons s'appuie avec quelque apparence de raison, — « l'obéissance » de Christ se rapporte, non à l’observation de la loi morale, mais au sacrifice de la vie, à l’expialion du péché par la mort, condition de la réconcilation de l’homme avec Dieu. Ces deux passages sont donc loin d'exprimer la doctrine qu’on voudrait leur prêter.

Quant aux nombreux passages qui disent explicitement le contraire, si les adve”saires de la conception « juridique » ne les passent pas sous silence, ils les torturent d’une façon à peine pardonnable. C’est M. Hofmann sartout qui, sous ce rapport, a fait preuve d’une habileté vraiment prodigieuse. Il est le représentant le plus ingénieux, le plus subtil de cette interprétation. Sa grande force consiste à jouer sur les mots de sacrifice, de rédemption, d’expiation, de réconciliation et tels autres prêtant à double sens. Mais nous ne saurlons entrer ici dans le détail de ces curiosités exégétiques. L'erreur de cette interprétation ressortira de l’ensemble de notre exposé. Nous nous rallions complètement au jugement de M. Pfleiderer : Die neuerdings beliebte Ansicht, dass der Tod Jesu eben nur als Culminationspunkt seines ethischen Lebens die hohe Bedeutung für Paulus habe, hængt mit rationalisirenden Umdeutungen der ganzen paulinischen Erlesungslehre zusan-

ie

men » (Paulinismus, p. 92). M. Pfleiderer fait très bien remarquer qu'aux yeux de Paul, la mort de Christ est, non pas essenhellement, mais exclusivement le moyen de la rédemption.

Mais ici se pose une nouvelle question : Comment Paul s'est-il représenté la vertu rédemptrice de cette mort? Là encore nous rencontrons des réponses divergentes.

Le terme de rançon (âtorpes, 1 Tim. 2, 6; comp. Tite 2, 14; Matth. 20, 28; Marc 10, 45), combiné avec le verbe racheter (&yopdtew, 2Exyopatew, 1 Cor. 6, 20 ; 7, 23; COR Eco AApOc. D, 9614918499 ;Pierrer2 4), a donné naissance à deux conceplions, qui ont dominé la pensée chrélienne pendant des siècles.

D'après l’une, les hommes sont tombés par le péché au pouvoir du diable. Celui-ci ne les relâchera que contre une rançon. Il s’agit donc de les racheter. La rançon est Jésus-Christ. Dieu le livre par la mort. Le diable alors rend la liberté à humanité. Mais il est trompé : Dieu reprend son Fils par la résurrection.

Sans parler du rôle peu délicat attribué à Dieu, cette conception est absolument étrangère à Paul. Dans le langage de l’Apôtre les termes de rachat et de rançon sont de simples métaphores pour désigner la délivrance de la mort, du péché, de la loi. « Christ nous a rachetés, » cela veut dire : il nous a arrachés à la condamnation. « Jésus-Christ s’est donné lui-même en rançon pour tous, » cela veut dire : 1l s’est livré lui-même pour expier nos péchés. M. Ritschl pense même, peut-être

avec raison, que, dans ces passages, l’idée de rachat n'existe que dans la racine, non dans le sens du mot. Mais ce mot fut bientôt pris au sens propre. EL d'autre part, l’idée d’une victoire de Jésus-Christ sur le diable existait déjà dans l'Eglise primitive. Nous lisons dans la première Epitre de Jean : « Celui qui pèche est du diable, car le diable pèche dès le commencement. Le Fils de Dieu a paru, afin de détruire les œuvres du diable » (ch. 3, 8). Et dans lPEpître aux Hébreux : « Puisque les enfants participent de la chair et du sang, le Fils en a également participé, afin que, par la mort, il anéantiît celui qui a la puissance de la mort, c’est-à-dire le diable, et qu'il délivrât tous ceux qui, par la crainte de la mort, étaient toute leur vie retenus dans la servitude » (ch. 3, 14, 15). Paul luimême dit : « Dieu nous a délivrés de la puissance des ténèbres, et nous a transportés dans le royaume de son Fils bien-aimé » (Col. 1, 13). On touche ici à la source de cette conception, si étrange, de la rançon payée au diable, et qui a été professée par des hommes considérables, comme Origène, Grégoire de Nysse, saint Ambroise, Grégoire le Grand.

D’autres théologiens, comme Grégoire de Nazianze et Jean de Damas, se sont beaucoup rapprochés de la notion paulinienne en repoussant l’idée d’une rançon à payer au diable, Mais la théorie de la rançon n’en subsiste pas moins. C'est à Dieu que celle-ci est payée. Selon Grégoire de Nazianze, ce n'est même pas une rançon, mais une dette. Et, en retour, Dieu rend la liberté, la vie et le salut aux hommes, qui, à cause de leurs péchés, se trouvaient sous la domination du diable.

La transaction ne se fait pas, comme dans la concepion précédente, entre Dieu et le diable, mais entre Dieu et l'humanité. Nous nous trouvons là dans le courant des idées de Paul.

La théorie de la rançon est le reflet d’une époque où florissait le brigandage. Avec saint Anselme (1033-1109) nous entrons dans le règne de la chevalerie et du droit germanique. Dieu est conçu comme un grand seigneur blessé dans son honneur par l’insurbordination de ses sujets. Il va les écraser, à moins d'obtenir une satisfaction éclatante. Ici se combinent deux idées : celle de l'honneur, d'après les conceptions de l’époque ; et celle de la composihion, d’après le droit germanique. Le malfaiteur, au lieu de subir le châtiment, peut se libérer, en payant une somme équivalant au dommage causé. C’est la « satisfaction. » Necesse est, ut omne peccatum aut pœna aut satisfactio sequatur. Dieu entre en composition avec l'humanité, 11 accepte, comme compensation du dommage causé à son honneur par le péché, la mort de l’Homme-Dieu, Jésus-Christ.

Dans cette conception, la mort de Christ, loin d’être un châtiment, en est la négation. « L'homme, dit saint Anselme, subit le châtiment contre son gré; la satisfaction, il l'accorde librement (1). » Les deux idées fondamentales de cette théorie, celle du péché, considéré comme un rapt de l'honneur de Dieu, et celle de la satisfaction, en place du châtiment, sont également étrangères au cercle des prémisses pauliniennes. Mais cette

(4) Voir l'excellent article de M. Cremer sur ce sujet, dans les Studien und Aritiken, 1880, 1.

vite

conception a eu le double avantage d'effacer la théorie de la rançon et de préparer la doctrine des Réformateurs.

Au droit germanique s'était insensiblement substitué le droit romain, auquel le système de la composition est inconnu et qui exige que le coupable subisse le châtiment. La doctrine de saint Anselme suivit cette modification. Le changement de point de vue fut si inconscient, que les Réformateurs, en enseignant que le Christ a subi le châtiment du péché, croyaient être d'accord avec saint Anselme. Il se trouve même aujourd'hui encore des théologiens qui confondent la doctrine d’Anselme avec celle des Réformateurs.

Luther avait fait une étude trop approfondie de saint Paul, et il était lui-même un esprit trop paulinien, pour ne pas voir que toute la notion de la mort de Christ dans les Epîtres est fondée sur l’idée de l’expiation. I comprit le terme de « satisfaction, » de la théologie d’Anselme, dans le sens de la satisfaction accordée à la justice par le châtiment du pécheur. Cette manière de voir fut généralement acceptée. Et c’est dans ce sens que la théologie moderne emploie encore le terme de satisfaction vICare.

Bien que, dans la théologie du grand réformateur, la lutte du Christ avec le diable joue un rôle marquant, cette lutte n'entre cependant pour rien dans l’idée de l'expiation. Luther a vu même plus juste que les théologiens de la Formule de Concorde, en n’attribuant pas à la sainteté de Christ un caractère expiatoire. Il a reconnu que, pour Paul, Loute la rédemption se concentre dans la « croix. »

Voicicommentils’exprime : « Dieu, afin que sa justice fût satisfaite, a mis à notre place un substitut qui prit sur lui tous les châtiments que nous avons mérités » (Ed. Erl. 7, 299). « Ici intervient le Christ; il se place sous le jugement de la loi, 1l souffre la mort, la malédiction et la damnation, absolument comme s’il avait lui-même transgressé toute la Loi » (/.c. 7, 271). « Dans: son cœur tendre et innocent, il dut sentir la colère de Dieu et le jugement contre le péché, souffrir la mort et la condamnation éternelles, en un mot, endurer tout ce qu'un pécheur damné a mérité et doit endurer éternelléniente (4, c:39:45).

Cette doctrine, — entrevue déjà par saint Augusun (1), — fut adoptée par Mélanchthon, Calvin, et en général par les théologiens de la Réforme. Elle ne se maintint pas longtemps, ilest vrai, dans sa pureté. Plus qu'aucune autre, la notion de la rédemption a subi l’influence des divers courants de la pensée humaine. Osiander ouvrit un débat sur le dogme de la justification par la foi, où 1l accentua ce que nous appelons le facteur moral, en opposition avec le facteur ywridique. À la suite de cette controverse, les auteurs de la Formule de Concorde firent entrer la vie pure et sain® de Jésus (l'obéissance active, comme on disait), à côté de sa mort (l'obéissance passive), comme facteur dans l’œuvre expiatoire (2). C'était une déviation de la pensée paulinienne, .— déviation qui contenait en germe toute une nouvelle

(4) » Suscepit Christus sine reatu supplicium nostrum, ut inde solveret reatum nostrum et finiret supplicium nostrum » (Aug., C. Faust. Manich.14. 1).

(2) Solid. declar. NI, 14. 15.

PR de

conception de la rédemption; car les théologiens modernes, qui enseignent la rédemption par la vie morale de Jésus, et dont nous avons exposé les principes, n’ont fait que reprendre cetle idée, pour la pousser à son extrême.

Toutefois, d’une manière générale, la conception luthérienne est restée la doctrine dominante dans l’orthodoxie protestante. Elle a été reproduite dans ses grandes lignes et défendue avec un rare talent, notamment contre la tendance de Hofmann, par Thomasius, le plus éminent des dogmaliciens orthodoxes de l’Allemagne contemporaine. Nommons encore Philippi, Delitzsch, Harnack, Vilmar, Ebrard parmi ses défenseurs.

Cette conception part de idée fort juste, que le Christ a souffert le châtiment mérité par Phumanité. Mais nous relèverons deux pointssur lesquels nous nous trouvons en désaccord avec les apologistes de cette doctrine. Le premier ne regarde qu’un certain nombre d’entre eux : ceux qui, avec les réformateurs, reportent sur Jésus- Christ, non seulement le chätiment, mais aussi la colère de Dieu. Nous avons vu (p. 227) combien cette idée est antipaulinienne. La seconde objection s’adresse à tous. À leur avis, le châtiment du péché consisterait dans les tourments éternels de l'enfer, et Jésus-Christ aurail souffert vrtuellement ces tourments ; les souffrances du Fils de Dieu auraient été l'équivalent des souffrances éternelles des damnés. Or, nous avons vu que, d’après. Paul, le châtiment du péché consiste, non dans d’éternelles souffrances, mais dans la mort, dans l’extermination du pécheur. Ce ne sont donc pas les souffrances du Christ, en tant que souffrances, qui ont eu une vertu

expiatoire, mais sa ort; et les souffrances {de même que l’incarnation) ne font partie de l’œuvre expiatoire qu'en tant qu'elles se rapportent à la mort du Christ.

Nous devons mentionner encore un point de vue, qui, depuis l'époque des Apôtres, jusqu'à nos jours, à suivi parallèlement les différentes évolutions de la docirine de la rédemption, formant lantôt un courant à part, tantôt se mêlant d’une façon plus ou moins intime avec les idées prédominantes, sans s’en distinguer nettement. Ce point de vue est celui qui considère la mort de Christ comme un sacrifice rituel, un holocauste,

L'idée se trouve déjà exposée dans l’Epître aux Hébreux. On la rencontre chez Justin, Clément d’Alexandrie, Origène, Athanase, Irénée, Augustin, Grégoire le Grand (à côté de l’idée de la rançon). Nous la retrouvons incidemment chez Luther et les Réformateurs. Elle est surtout soutenue aujourd’hui, comme exprimant seule la pensée de saint Paul, par MM. Ritschl et Pfleiderer. |

Ces théologiens partent d’une observation fort Juste, c'est que les trois grandes théories de la rançon, de la satisfaction et de l'expiation au sens du droit romain ont leur racine dans des prémisses peu familières à saint Paul. Ce n'est pas dans la pratique du rançonnement, ni dans la législation germanique, ni même dans le droit romain (bien que celui-ci ne fût pas inconnu à Paul), que l'Apôtre a dû puiser la connaissance des pensées cachées de Dieu, relatives à la mort ignomimieuse de son Fils. Dieu lui-même a parlé, Il s’est révélé à son

or

peuple. Et toutes ces « paroles de Dieu » (Rom. 3, 2),

l'Apôtre les possède. Il a l'Æcrifure sainte. C'est là, et non ailleurs, qu'il s'adresse pour pénétrer le mystère de la rédemption. C’est donc dans l'Ancien Testament que nous devons trouver les racines, les principes de la conception paulinienne.

Nous entrons pleinement dans ce point de vue. Tout autre procédé nous semble erroné. Pour Paul, PEcriture, et l’Ecriture seule, est le livre des mystères divins. IL vit avec l'Ecriture et dans l'Ecriture. On sent, en lisant les Epîtres, que Paula fait des écrits de l'Ancien Testament l’objetconstantdesesrecherches,desesétudes, deses méditations. Là,sous une formeinférieure, sousune enveloppe terrestre, était cachée la pensée supérieure, spirituelle, divine. Il fallait, avec le secours du Saint- Esprit, arriver à dégager cette pensée, par la voie de l'interprétation allégorique. Nous croyons donc que l'explication paulinienne de la mort de Christ doit se trouver dans l’Ancien Testament.

Mais, où nous ne sommes plus d'accord avec MM. Ritschl et Pfleiderer, c’est quand ils admettent que Paul a vu dans la mort de Christ un sacrifice rituel, dont les sacrifices dans le temple de Jérusalem n’auraient été que le prototype allégorique, un holocauste offert à Dieu pour l'expiation des péchés du peuple d'Israël et du monde entier.

Il est certain que c’est là la théorie de l'Epître aux Hébreux ; et elle est d’une grande richesse, d’une orande beauté. Christ est à la fois le souverain sacrificateur et l’holocauste. Il s'offre lui-même en sacrifice à Dieu. « Il est entré une fois pour toutes dans le lieu

très saint, non avec le sang des boucs et des veaux, mais avec son propre sang, et il a obtenu une rédemption éternelle » (ch. 9, 12). « Et maintenant, après avoir offert le vrai sacrifice pour les péchés, il est assis pour toujours à la droite de Dieu » (ch. 10, 12). Cette conception aliégorique des sacrifices de l’ancienne Alliance, qui étaient « l'ombre des biens à venir » (ch. 10, 1) et qui ont trouvé la réalisation de leurs promesses typiques — le pardon des péchés — dans le sacrifice de la nouvelle Alliance, dans le « sang de Christ » (ch. 9, 13-22), est une des idées les plus profondes, en même temps qu'un des systèmes les plus admirables du Nouveau Testament. Il est vraiment regrettable que les pères et docteurs de l'Eglise, au lieu de s’en tenir à cette conception touchante et grandiose, se soient lancés dans les théories passablement vulgaires de la «rançon » et de la « composition. » Nous comprenons que cette notion du sacrifice de Christ ait, par son caractère biblique et par l'unité, l'ampleur et la vigueur de sa conception, pu amener des théologiens à l’attribuer à Paul; et elle ne serait, certes, pas indigne de l’Apôtre. Mais nous verrons qu'elle n’est pas paulinienne. Cette constatation serait même, à elle seule, une raison péremptoire à nos yeux pour ne pas Considérer Paul comme l’auteur de l’Epître aux Hébreux. De même que les expressions figurées de rançon et de rachat ont donné lieu à des théories étrangères à la théologie de Paul, de même le fait, que l'Apôtre comparait parfois le Christ aux victimes des sacrifices rituels, a pu donner naissance à la théorie de l'Epître aux Hébreux, et peut encore aujourd’hui induire le lecteur, voire

= 16 — un théologien, en erreur sur la pensée dogmatique de PApôtre. |

Ces comparaisons, du reste, ne sont pas nombreuses. Nous en citerons les trois principales, « Olez le vieux levain, afin d’être une pâte nouvelle, puisque vous devez êlre sans levain, car notre agneau pascal, Christ, est inimolé, Célébrons donc la fête, non avec le vieux levain du vice et de la méchanceté, mais avec les pains sans levain de la pureté et de la vérité» (1 Cor. 5, 7. 8). « C’est lui que Dieu a destiné à être une victime propitiatoire (fasrhguv), moyennant la foi, par son sang, afin de montrer sa justice, parce qu'il a laissé impunis les péchés antérieurs » (Rom. 3,25). «Devenez les imituteurs de Dieu, comme ses enfants bien-aimés; et marchez dans la charité, à l'exemple de Christ, qui nous a aimés, et qui s’est livré lui-même à Dieu pour nous comme une offrande el un sacrifice de bonne odeur » (Eph. 5, 1. 2). À ces citations on peut encore ajouter la comparaison de la Cène avec les sacrifices juifs et païens (4 Cor. 10, 16-21).

Dans les trois premiers passages, Paul se sert de comparaisons usuelles. Le vice est comparé au levain; la pureté et la vérité, au pain sans levain. Partant de cette comparaison, l’Apôtre assimile la mort de Jésus-. Christ à la Pâque juive, et il exhorte les chrétiens à être sans levain (sans péchés), de même qu’à la Pâque il n'était pas permis de se servir de levain. — Dans la seconde citalion, le Christ est comparé à une victime immolée, parce que son sang a élé répandu comme celui d’une victime. On se sert encore aujourd’hui de cette comparaison, sans vouloir émettre une thèse dogmatique. —

La troisième comparaison est très familière à Paul. Il appelle les chrétiens « une bonne odeur de Christ » (2 Cor. 2, 15); les païens convertis sont «un sacrifice agréable à Dieu » (Rom.15, 16); les dons de la communauté de Philippes sont «un parfum de bonne odeur, un sacrifice que Dieu accepte et qui lui est agréable » (Phil. 4, 18). Quoi de plus naturel que Paul ait aussi appelé le Christ « une offrande et un sacrifice de bonne odeur? » Quant à la comparaison de la Cène avec les sacrifices païens et juifs, elle porte sur l’idée de « communion,» et non sur le caractère de la mort expiatoire du Christ. Si Paul avait professé la doctrine de l'Epître aux Hébreux sur le sacrifice du Christ, il se serait certainement exprimé tout aussi clairement que l'auteur de cette Epître. Que l’on compare les passages mentionnés de Paul avec les chapitres 5 à 10 de l’Epître aux Hébreux, et l’on sentira la différence entre une simple comparaisson et une notion dogmatique.

On peut reprocher au style de Paul d’être parfois un peu lourd, un peu enchevêtré; mais un reproche qu’on ne saurait faire à l’Apôtre, c'est de n'avoir pas su accentuer sa pensée dogmatique. Nous devons donc arriver à déterminer nettement sa notion de la rédemption.

Nous avons relevé quelques-uns des nombreux passages où Paul attribue la rédemption à la #rort de Christ. C’est dans la mort du Messie que s’accomplit le mystère de la réconciliation de Dieu avec le genre humain. Ce point nous semble acquis.

ll s’agit maintenant de pénétrer la pensée de PApôtre,

ER — et d'y découvrir le pourquoi de la vertu rédemptrice de cette mort.

Remarquons qu'au lieu du terme de »ort, Paul se sert fréquemment du terme de sang, = aîua. Ce mot détermine l’idée de mort; il marque la différence entre la mort naturelle et la mort violente. Sanguis cæde effusus. Jésus- Christ n’est pas mort de mort naturelle, il a été ms à mort, 1 a été condamné et exécuté. Ce caractère spécial de la mort de Christ n’est nullement indifférent. Les commentaleurs n’en ont pas assez lenu compte; el cependant il a concouru pour une grande part à former la notion paulinienne de la rédemption. Quand Paul parle de la mort de Christ, nous devons toujours entendre par cette mort /e supplice d'un condémné.

Cela nous éloigne déjà de la notion d’un sacrifice r1tuel, d’un holocausle. La victime, il est vrai, meurt de mort violente ; sous ce rapport il y a analogie, et la comparaison est naturelle. Mais la victime ne meurt pas sous le coup d’un jugement, d’une condamnation à mort. Là est la différence. Or, tandis que l’analogie de la mort de Christ avec la victime d'un sacrifice a particulièrement frappé l’auteur de l'Epître aux Hébreux et lui a inspiré sa nolion dogmatique de l’expiation, c'est, au contraire, la condamnation à mort, le supplice ignominieux de Jésus, qui a frappé saint Paul.

La croix de Golgotha avait fait de Paul un adversaire convaincu et passionné des chrétiens; c'est aussi la croix qui est devenue le centre de la pensée spéculative de l'Apôtre, le pivot de sa prédication parmi les Juifs et les païens. « Maudit est quiconque est pendu au gibet! » (Gal. 3, 13; Deut. 21, 23.) Voilà la parole de

no

Dieu qui, en face de la croix, domine la pensée de Paul avant et après sa conversion. C’est à trouver l’explica- Lion du supplice de Christ qu'il applique toute la puissance de son génie. C’est aussi dans cette voie qu'il faut diriger nos recherches, si nous ne voulons pas manquer sa pensée.

« Maudit est quiconque est pendu au gibet! » Paul cite cette parole de l'Ecriture, après en avoir cité une autre : « Maudit soit quiconque n’observe pas tout ce qui est écrit dans le Livre de la loi et ne le met pas en pratique! » (Gal. 3,10; Deut. 27, 26.)1l y a une relation interne entre ces deux paroles. Aussi Paul en tire-t-il une conclusion bien précise : « Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, en devenant malédiction pour NOUS, » — yevépevos brèp fuüv xardpa (Gal. 3,13). Cette malédiction est le châtiment du pécheur d’après la sainte loi de Dieu. La mort du Messie a donc été un chätiment. Le Christ a souffert la condamnation qu’avaient méritée les hommes par leurs péchés.

Paul exprime cette même idée tout aussi clairement dans l'Epître aux Romains : « Dieu a envoyé, à cause du péché, son Fils dans une chair semblable à celle du péché, et a condamné le péché dans la chair, » — xarérpmwey zhv duaotiav ày rù cas! (Rom. 8, 3).Le verbe xaréxpwey marque bien Je jugement et la condamnation. C’est pour subir cette condamnation à mort méritée par toute chair que le Fils de Dieu s’est incarné et qu’il a souffert le supplice de la croix. Cette conception nous explique aussi ce que Paul entend par « il l'a fait péché pour nous, » — ürte NO dpaptiav Éric (2 Cor: a 21 je et par « 12 LA placé sous la loi,» — -evbpevos drd véuer (Gal. 4, 4). « Sous la loi» ne veut

passeulementdire sousles ordonnancesde la loi, maisaussi sous la sanction de la loi. Or sien face des ordonnances de la loi, Jésus n’a « point connu le péché, » en face de la sanction de la loi, il « a été fait péché. » Et la sanction de la loi divine, c’est la condamnation à mort(Rom. 6,23; Gen. 2, 17). Le Christ s’est donc livré au dernier supplice, pour subir, en place de lhumanité, la juste condamnation que celle-ci avait méritée pour ses péchés. Voilà, selon Paul, le sens caché, divin, de la mort du Messie.

Ce n'est pas, on le voit, la peine du talion que souffre le Christ, ce n’est pas l'application des principes du droit romain ; C’est la sanction divine et primordiale de la loi, telle qu’elle est déjà exprimée, en principe, dans le second chapitre de ia Genèse : « Le jour où Lu désobéiras, tu mourras, » et telle qu’elle est formulée dans la loi mosaïque, sous laquelle le Christ a été placé : «« Maudit (pendu au gibet, Deut. 21, 23) soit quiconque n’observe pas tout ce qui est écrit dans le Livre de la loi, et ne le met pas en pratique! Et tout le peuple dira: Azen » (Deutr 27; 26):

Page 1